Imitation de Jésus-Christ — Livre 3 — Chapitre 43
Translated by Pierre Corneille
Défends ton cœur de ton oreille ;souvent une fausse merveilleentre par elle et te surprend :ne t’émeus donc point, et n’admire,quoi que les hommes puissent direde beau, de subtil, ou de grand.Mon royaume n’est pas pour ces brillants frivolesdont l’humaine éloquence orne ses fictions ;il se donne aux vertus, et non pas aux paroles,et fuit les beaux discours sans bonnes actions.
Ma seule parole sacréeest celle à qui tu dois l’entrée ;c’est elle qui te doit charmer ;c’est elle qui verse dans l’âmeles ardeurs de la sainte flammequi seule s’y doit allumer.Elle éclaire l’esprit par des rayons célestes,elle jette les cœurs dans la componction,
et répand sur l’aigreur des maux les plus funestesen cent et cent façons ma consolation.
Jamais à lire ne t’animepar un vain desir qu’on t’estimeplus habile homme, ou plus savant :de cette ambitieuse étudel’inépuisable inquiétudene produit jamais que du vent.Sache dompter tes sens, sache amortir tes vices,et de cette science espère plus de fruitque si de tout autre art les épineux capricest’avoient laissé percer leur plus obscure nuit.
Quand tu saurois par ta lectureconnoître toute la nature,tu n’as qu’un point à retenir :un seul principe est nécessaire ;on a beau dire, on a beau faire,c’est là qu’il en faut revenir.C’est moi seul qui dépars la solide science ;c’est de mes seuls trésors que je la fais couler,et j’en prodigue plus à l’humble confianceque tout l’esprit humain ne t’en peut étaler.
Oui, le cœur humble qui m’adore,le cœur épuré que j’honorede mon amoureux entretien,
abonde bientôt en sagesse,et s’avance en la haute adressequi mène l’esprit au vrai bien.Malheur, malheur à ceux qui se laissant conduireaux desirs empressés d’un curieux savoir,en l’art de me servir dédaignent de s’instruire,et veulent ignorer leur unique devoir !
Un jour viendra que le grand maître,le grand roi se fera paroître,armé de foudres et d’éclairs ;qu’assis sur un trône de gloire,il rappellera la mémoirede ce qu’aura fait l’univers :il faudra voir alors quelle est votre science,savants ; il entendra votre leçon à tous,et sur cet examen de chaque conscienceun moment réglera sa grâce ou son courroux.
Alors on verra sa lumièrede Hiérusalem toute entièreéplucher jusqu’au moindre trait ;alors les plus obscures vies,dans les ténèbres éclaircies,ne trouveront plus de secret.Les grands raisonnements de ces langues disertes
n’auront force ni poids en cette occasion :la parole mourra dans les bouches ouvertes,et cédera la place à la confusion.
Plus une âme est humiliée,plus elle s’est étudiéeà ce noble ravalement,d’autant mieux cette ferme basesoutient la haute et sainte extaseoù je l’élève en un moment.C’est alors qu’en secret une de mes paroleslui fait comprendre mieux ce qu’est l’éternité,que si toute la poudre et le bruit des écolesavoient lassé dix ans son assiduité.
J’instruis, j’inspire, j’illumine ;j’explique toute ma doctrinesans aucun embarras de mots,sans que les âmes balancéesd’aucunes confuses penséesen perdent jamais le repos.Jamais des vains degrés la pompe imaginairede son fast orgueilleux n’embrouille mes savants,et les rusés détours d’un argument contrairene leur tendent jamais de piéges décevants.
Ainsi je montre, ainsi j’enseignecomme il faut que l’homme dédaignetoutes les douceurs d’ici-bas,qu’il néglige les temporelles,qu’il n’aspire qu’aux éternelles,qu’il ne goûte que leurs appas :j’enseigne à fuir l’honneur, à souffrir le scandale ;pour but, pour seul espoir j’enseigne à me choisir ;j’enseigne à me chérir d’une ardeur sans égale,j’enseigne à ramasser en moi tout son desir.
Un grand dévot m’a su connoître,sans en consulter d’autre maîtreque le feu qui sut l’enflammer :il dit des choses admirablesde mes attributs ineffables,et n’avoit appris qu’à m’aimer.Il dégagea son cœur de toute la nature,et se fit bien plus docte en quittant tout ainsi,que s’il eût attaché jusqu’à la sépulturesur des subtilités un long et vain souci.
Ma façon d’instruire est diverse :je parle aux uns et les exercesur des préceptes généraux ;je parle à d’autres à l’oreilledu secret de quelque merveille,
ou du choix de quelques travaux ;je ne me montre aux uns que sous quelque figurequi leur fait doucement comprendre ma bonté,et sur d’autres j’épands cette lumière purequi fait voir le mystère avec pleine clarté.
Les livres à leur ouvertureoffrent à tous même lecture,mais non pas même utilité :j’en suis au dedans l’interprète,et seul à seul dans la retraitej’en explique la vérité.Je pénètre les cœurs, je vois dans les pensées,j’excite, je prépare aux bonnes actions,et je tiens mes faveurs plus ou moins avancées,suivant qu’on fait profit de mes instructions.
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