Imitation de Jésus-Christ — Livre 3 — Chapitre 46

Translated by Pierre Corneille

Eh bien ! on te querelle, on te couvre d’injures ;la calomnie est grande et te remplit d’effroi :veux-tu rompre aisément ses pointes les plus dures ?Affermis ton espoir et ta constance en moi.Ne t’inquiète point de ces discours frivoles ;les paroles enfin ne sont que des paroles,que des sons parmi l’air vainement dispersés ;elles peuvent briser quelques âmes de verre,et ne tombent point sur la pierreque leurs traits n’en soient émoussés.

Quand leur plus gros déluge insolemment t’accable,sache faire profit de son plus vaste effort ;songe à te corriger, si tu te sens coupable,songe à souffrir pour moi, si rien ne te remord.C’est du moins qu’il te faille endurer quelque chosed’un conte qui te blesse, ou d’un mot qui t’impose,toi que de rudes coups auroient bientôt lassé,et qui verrois bientôt tes forces chancelantes

sous les épreuves violentespar où tant de saints ont passé.

D’où vient que pour si peu le chagrin te dévore,qu’un mot jusqu’en ton cœur va trouver ton défaut,si ce n’est que la chair, qui te domine encore,te fait considérer l’homme plus qu’il ne faut ?C’est le mépris humain que ton âme appréhende,qui soulève ce cœur contre la réprimande,lors même qu’elle est due à ta légèreté :c’est là ce qui te force à chercher quelque ruse,qui sous une mauvaise excusemette à couvert ta lâcheté.

Examine-toi mieux, et quoi qu’on t’ose dire,descends jusqu’en toi-même, et vois ce que tu crains :tu verras que le monde encore en toi respireavec le vain souci d’agréer aux mondains.Craindre pour tes défauts qu’on ne te mésestime,que la confusion sur ton front ne s’imprime,c’est montrer que ton cœur s’est mal sacrifié,que tu n’as point encor d’humilité profonde,et que tu n’es ni mort au monde,ni lui pour toi crucifié.

Mais écoute, mon fils, écoute ma parole,et dix mille d’ailleurs ne te pourront toucher,

quand même la malice en sa plus noire écoleforgeroit tous leurs dards pour te les décocher :qu’à son choix contre toi le mensonge travaille,laisse-le s’épuiser, prise moins qu’une pailletoute l’indignité dont il te veut couvrir :que te peut nuire enfin une telle tempête ?Est-il un cheveu sur ta têtedont elle puisse t’appauvrir ?

Ceux qui vers le dehors poussant toute leur âme,n’ont ni d’yeux au dedans, ni Dieu devant les yeux,sensibles jusqu’au fond aux atteintes du blâme,frémissent à toute heure, et tremblent en tous lieux ;mais ceux dont la sincère et forte patienceporte jusqu’en moi seul toute sa confiance,et ne s’arrête point au propre sentiment,ceux-là craignent si peu ces discours de la terre,que jamais leur plus rude guerrene les fait pâlir un moment.

Tu dis qu’il est fâcheux de voir la calomniede la vérité même emprunter les couleurs,que la plus juste gloire en demeure ternie,et peut des plus constants tirer quelques douleurs ;

mais que t’importe enfin, si tu m’as pour refuge ?N’en suis-je pas au ciel l’inévitable juge,qui vois sans me tromper comme tout s’est passé ?Et pour le châtiment, et pour la récompense,ne sais-je pas qui fait l’offense,et qui demeure l’offensé ?

Rien ne va sans mon ordre, et c’est moi qui t’envoiece mot que contre toi lancent tes ennemis :je veux qu’ainsi des cœurs le secret se déploie,et tout ce qui t’arrive, exprès je l’ai permis.Tu verras quelque jour mon arrêt équitableséparer l’innocent d’avecque le coupable,et rendre à tous les deux ce qu’ils ont mérité :cependant il me plaît qu’en secret ma justicede l’un éprouve la malice,et de l’autre la fermeté.

Tout ce que l’homme ici te rend de témoignageest sujet à l’erreur et périt avec lui ;la vérité des miens leur fait cet avantagequ’ils sont au bout des temps les mêmes qu’aujourd’hui.Je les cache souvent, et fort peu de lumièressavent en pénétrer les ténèbres entières ;mais l’erreur n’entre point dans leur obscurité,et dans le même instant qu’on y trouve à redire,

l’âme bien éclairée admireleur inconcevable équité.

Il faut donc me remettre à juger chaque chose,et sur le propre sens jamais ne s’appuyer :c’est ainsi que le juste, à quoi que je l’expose,ne sent rien qui le trouble ou le puisse ennuyer.Quoique la calomnie élève à sa ruinede ses noirs attentats la plus forte machine,il en attend le coup sans aucun tremblement ;et si quelqu’un l’excuse, et prenant sa défensefait triompher son innocence,sa joie est sans emportement.

Il prend peu de souci de la honte et du blâme ;il sait que j’en connois les injustes efforts,que je sonde le cœur, que je vois toute l’âme,et ne m’éblouis point des plus brillants dehors :il me voit au-dessus de la fausse apparence,et reconnoît par là quelle est la différencedu jugement de l’homme et de mon jugement,et que souvent mes yeux regardent comme un crimece que trouve digne d’estimeson aveugle discernement.

Seigneur, qui par de vifs rayonspénètres chaque conscience,juste juge, en qui nous voyonset la force et la patience,tu sais quelle fragilité,quelle pente à l’impuretésuit partout la nature humaine :daigne me servir de soutien,et sois la confiance pleinequi me guide au souverain bien.

Pour ne voir point de tache en moi,mon innocence n’est pas sûre ;tu vois bien plus que je ne voi,tu fais bien une autre censure :aussi devrois-je avec douceurm’humilier sous la noirceurde tous les défauts qu’on m’impute ;et souffrir d’un esprit remis,lors même qu’on me persécutepour ce que je n’ai point commis.

Pardon, mon cher Sauveur, pardon,quand j’en use d’une autre sorte ;ne me refuse pas le don

d’une patience plus forte.Ta miséricorde vaut mieux,pour rencontrer grâce à tes yeuxdans l’excès de ton indulgence,qu’une apparente probiténe peut servir à la défensede la secrète infirmité.

Quand un long amas de vertusm’érigeroit un haut trophéesur tous les vices abattuset la convoitise étouffée,ces vertus n’auroient pas de quoime justifier devant toi,quelque mérite qui les suive :il y faut encor ta pitié,puisque sans elle homme qui viveà tes yeux n’est justifié.

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