Imitation de Jésus-Christ — Livre 3 — Chapitre 49
Translated by Pierre Corneille
Lorsque tu sens, mon fils, s’allumer dans ton cœurun desir amoureux de la béatitude,qu’il soupire après moi d’une douce langueur,pour me voir sans ombrage et sans vicissitude ;quand tu le sens pousser d’impatients transportspour se voir affranchi de la prison du corps,et contempler de près mes clartés infinies :ouvre ton âme entière à cette ambition,et porte de ce cœur les forces réuniesà ce que veut de toi cette inspiration.
Surtout, quand tu reçois cet amoureux desir,souviens-toi de m’en rendre un million de grâces,à moi dont la bonté daigne ainsi te choisir,
te daigne ainsi tirer d’entre les âmes basses.C’est moi dont la clémence abaisse ma grandeurjusqu’à te visiter, et faire cette ardeurqui jusque dans ton sein de là-haut s’est coulée ;c’est moi qui jusqu’à moi t’élève et te soutiens,de peur que par ton poids ton âme ravaléen’embrasse, au lieu de moi, la terre dont tu viens.
Ni tes efforts d’esprit, ni ceux de ta ferveurn’enfantent ce desir qu’il me plaît de produire :il est un pur effet de ma haute faveur,de mon aspect divin qui sur toi daigne luire.Sers-t’en pour t’avancer avec facilitéau chemin des vertus et de l’humilité ;fais qu’aux plus grands combats sans peine il te prépare ;fais que jusqu’en mon sein il te puisse ravir,qu’il t’y puisse attacher sans que rien t’en sépare,ni refroidisse en toi l’ardeur de me servir.
Le feu brûle aisément, mais il est malaiséque sa pointe aille haut sans un peu de fumée :ainsi de quelques-uns le zèle est embrasé,en qui l’impureté n’est pas bien consumée.Un reste mal détruit de leurs engagements
attiédit la chaleur des bons élancementssous les tentations que la chair leur suggère ;et ces vœux qu’à toute heure ils m’offrent en tributne sont pas tous conçus purement pour me plaire,n’ont pas tous mon honneur pour leur unique but.
Les tiens mêmes, les tiens, dont l’importunitéavec tant de chaleur souvent me sollicite,et presse les effets de ma bénignitépar le sincère aveu de ton peu de mérite :tes vœux, dis-je, souvent, sans s’en apercevoir,couvrant ton intérêt de cet humble devoir,cherchent ta propre joie, aussi bien que ma gloire,et ce peu qui s’y joint de propre affectionleur imprime aussitôt une tache assez noirepour les tenir bien loin de la perfection.
Demande donc, mon fils, demande fortement,non ce qui t’est commode et te doit satisfaire,mais un succès pour moi, mais un événementqui me soit glorieux et digne de me plaire.Si d’un esprit bien sain tu sais régler tes vœux,tu sauras les soumettre à tout ce que je veux,sans rien considérer de ce que tu desires,et préférer si bien mon ordre à ton desir,que tu ne parles plus, ni penses, ni respires,
que pour suivre le choix de mon seul bon plaisir.
Je sais de ce desir quel est le digne objet,à gémir si souvent je vois ce qui t’engage,et comme tes soupirs ne vont pas sans sujet,j’entends du haut du ciel leur plus secret langage.Un dédain de la terre, une sainte fiertéte voudroient déjà voir dans cette libertéqu’assure à mes élus le séjour de la gloire :il charme ton esprit ici-bas captivé,et sera quelque jour le prix de ta victoire ;mais le temps, ô mon fils, n’en est pas arrivé.
Avant ce temps heureux un autre est à passer,un temps tout de combats, et tout d’inquiétudes,un temps où les travaux ne doivent point cesser,un temps plein de malheurs, et d’épreuves bien rudes.Tu languis cependant, et tes ardents souhaitspour le bien souverain, pour la céleste paix,ont une impatience, ont une soif extrême :tu ne peux pas sitôt atteindre où tu prétends ;prie, espère, attends-moi, je suis ce bien suprême,mais mon royaume enfin ne viendra qu’en son temps.
Il faut encore en terre éprouver ta vertu ;il faut sous mille essais encor que tu soupires ;je saurai consoler ton esprit abattu,
mais non pas à ton choix, ni tant que tu desires.Montre un courage ferme à ce qui vient s’offrir,soit qu’il faille embrasser, soit qu’il faille souffrirdes choses où tu sens la nature contraire :revêts un nouvel homme et dépouille le vieux,et pour faire souvent ce que tu hais à faire,et pour quitter souvent ce qui te plaît le mieux.
Tu pourras à toute heure être mal satisfaitdes inégalités dont la vie est semée :tous les projets d’un autre auront leur plein effet,tandis que tous les tiens s’en iront en fumée ;tu verras applaudir à tout son entretien,et ta voix à ses yeux n’être comptée à rien,quoiqu’à ton sentiment on dût la préférence ;tu verras sa demande aisément parveniraux plus heureux succès qui flattent l’espérance,et tu demanderas sans pouvoir obtenir.
Des autres le grand nom sans mérite ennobliaura ce qui t’est dû de gloire et de louange,cependant que le tien traînera dans l’oubli,s’il ne tombe assez bas pour traîner dans la fange ;ainsi que dans l’estime ils seront dans l’emploi,et l’injuste mépris que l’on aura pour toi
te fera réputer serviteur inutile :l’orgueil de la nature en voudra murmurer,et ce sera beaucoup, si ton esprit docilepeut apprendre à se taire et toujours endurer.
C’est par là, mon enfant, qu’ici-bas il me plaîtd’éprouver jusqu’au bout le cœur du vrai fidèle,pour voir comme il renonce à son propre intérêt,comme il sait rompre en tout la pente naturelle.Voir arriver sans trouble et supporter sans bruittout ce qu’obstinément ta volonté refuit,t’imputer à bonheur tout ce qui t’importune,c’est le dernier effort d’un courage fervent,et tu ne verras point qu’aucune autre infortunet’oblige à te mieux vaincre, ou mourir plus avant.
Surtout il t’est bien dur qu’on te veuille ordonnerce qui semble à tes yeux une injustice extrême,ce qui n’est bon à rien, ce qu’on peut condamnerainsi qu’un attentat contre la raison même.à cause que tu vis sous le pouvoir d’autrui,il te faut, malgré toi, prendre la loi de lui,obéir à son ordre, et suivre son empire ;et c’est là ce qui fait tes plus cruels tourments,quand tu sens ta raison puissamment contredire,
et qu’il faut accepter de tels commandements.
Mais ne pense pas tant à l’excès de ces maux,que tu ne puisses voir qu’un moment les termine,que leur fruit passe enfin la grandeur des travaux,et que la récompense en est toute divine.Au lieu de t’être à charge, au lieu de t’accabler,ils sauront faire naître, ils sauront redoublerla douceur nécessaire à soulager ta peine ;et ce moment d’effort dessus ta volontéla rendra dans le ciel à jamais souverainesur l’infini trésor de toute ma bonté.
Dans ces palais brillants que moi seul je remplis,tu trouveras sans peine en moi seul toutes choses,tu verras tes souhaits aussitôt accomplis,tu tiendras en ta main quoi que tu te proposes.Toutes sortes de biens avec profusiony naîtront d’une heureuse et claire vision,sans crainte que le temps les change ou les enlève ;ton vouloir et le mien n’y seront qu’un vouloir,et tu n’y voudras rien qui hors de moi s’achève,ni dont ton intérêt s’ose seul prévaloir.
Là personne à tes vœux ne viendra résister ;personne contre toi ne formera de plainte ;tu n’y trouveras point d’obstacle à surmonter ;tu n’y rencontreras aucun sujet de crainte.Les objets desirés s’offrants tout à la foisn’y balanceront point ton amour ni ton choixsur les ébranlements de ton âme incertaine :tu posséderas tout sans besoin de choisir,et tu t’abîmeras dans l’abondance pleine,sans que la plénitude émousse le desir.
Là ma main libérale, épanchant le bonheur,de tous maux en tous biens fera d’entiers échanges :pour l’opprobre souffert je rendrai de l’honneur,pour le blâme et l’ennui, d’immortelles louanges.L’humble ravalement jusques au dernier lieu,relevé sur un trône au royaume de Dieu,de ses submissions recevra la couronne ;l’aveugle obéissance aura ses dignes fruits,et les gênes qu’ici la pénitence donnet’en feront là goûter qu’elles auront produits.
Range-toi donc, mon fils, sous le vouloir de tous,
par une humilité de jour en jour plus grande ;trouve tout de leur part juste, facile, doux,et n’examine point qui parle ou qui commande :que ce soit ton sujet, ton maître, ou ton égal,qu’il te veuille du bien, ou te veuille du mal,reçois à cœur ouvert son ordre, ou sa prière ;entends même un coup d’œil, quand il s’adresse à toi ;porte à l’exécuter une franchise entière,et t’en fais aussitôt une immuable loi.
Que d’autres à leur gré sur différents objetsattachent des desirs que le succès avoue ;qu’ils fassent vanité de tels ou tels projets ;que mille et mille fois le monde les en loue :toi, mets toute ta joie à souffrir les mépris ;en mon seul bon plaisir unis tous tes esprits ;que de mon seul honneur ton âme soit ravie ;et souhaite surtout avec sincéritéque soit que je t’envoie ou la mort ou la vie,en tout ce que tu fais mon nom soit exalté.
Comments
Loading comments…