Imitation de Jésus-Christ — Livre 3 — Chapitre 51

Translated by Pierre Corneille

Lorsque tu sens, mon fils, ton âme inquiétéede voir tes bons desirs lâchement rabattus,apprends que la ferveur qu’allument les vertusn’est pas toujours de ta portée.

Tu ne peux pas toujours soutenir à ton gréla contemplation dans le plus haut degré :c’est en dépit de toi qu’ainsi tu te ravales ;et le honteux besoin que l’esprit a du corps,lui donnant malgré lui des heures inégales,malgré lui le rejette aux œuvres du dehors.

Telle est l’impression que fait ton originesur la plus digne ardeur dont tu sois emporté ;tel est le sang impur et le suc infectéque tu tires de ta racine :tu vois avec dégoût et souffres à regretl’importune langueur et le fardeau secretdont t’accable une vie infirme et corruptible ;il le faut toutefois, et ton malheur est tel,que ce dégoût de l’âme y devient invincible,tant que pour sa prison elle a ce corps mortel.

Gémis donc, et souvent, sous le poids que t’imposeune chair qui te lie à son être imparfait ;gémis des rudes lois que cette chair te fait ;gémis des maux qu’elle te cause ;gémis de ne pouvoir avec un plein effortattacher ton étude à ce divin transportqui dégage l’esprit de toute la matière ;gémis de n’avoir pas assez de fermetépour me donner sans cesse une âme toute entière,et sans relâche aucune admirer ma bonté.

Ne dédaigne pas lors ces actions plus bassesoù le corps s’exerçant l’âme en a tout le fruit,ces emplois du dehors où tu te sens conduitpar un doux reste de mes grâces.Attends en patience, attends l’heureux retourqui du plus haut du ciel rappelant mon amour,reportera chez toi les biens de ma visite ;et ne murmure point de cette ariditéqui saisissant ton cœur sitôt que je le quitte,le tient comme en exil dans son infirmité.

Il est mille actions pour cette mauvaise heurequi peuvent adoucir et tromper ton chagrin,attendant que je vienne et qu’il me plaise enfinrétablir chez toi ma demeure.Je viendrai t’affranchir de tes anxiétés,et de tant de travaux pour mon nom supportésune solide joie éteindra la mémoire ;je me conformerai moi-même à tes souhaits,et te ferai goûter, pour essai de ma gloire,le calme intérieur d’une céleste paix.

J’ouvrirai devant toi le pré des écritures,afin qu’à cœur ouvert tes saints ravissementsy courent le sentier de mes commandementsavec des intentions pures.Alors, perçant de l’œil toute l’éternité,

pour voir de ton bonheur la haute immensité,tu t’écrieras soudain : " Ah ! qu’il est ineffable !Seigneur, quelques tourments qu’il nous faille sentir,tout ce qu’on souffre ici n’a rien de comparableà la gloire qu’un jour tu dois nous départir. "

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