Imitation de Jésus-Christ — Livre 3 — Chapitre 54

Translated by Pierre Corneille

Considère, mon fils, en tout ce qui se passe,de la nature et de la grâceles mouvements subtils l’un à l’autre opposés :leurs images souvent en lieu même épandues,

l’une dans l’autre confondues,ont des traits si pareils et si peu divisés,que les plus grands dévots, après s’être épuisésen des recherches assidues,à peine, quelque soin qu’ils s’en puissent donner,ont des yeux assez vifs pour les bien discerner.

Chacun se porte au bien, et le desir avidejamais n’embrasse d’autre objet ;mais il en est de faux ainsi que de solide ;et comme l’apparence attire le projet,la fausse avec tant d’art quelquefois y préside,que l’un passe pour l’autre, et les yeux les meilleursse trompent aux mêmes couleurs.

C’est ainsi que souvent à force d’artificesla nature enchaîne et déçoit,se considère seule aux vœux qu’elle conçoit,et se prend pour seul but en toutes ses délices ;mais la grâce chemine avec simplicité,ne peut souffrir du mal l’ombre ni l’apparence,ne tend jamais de piége à la crédulité,voit toujours Dieu par préférence,ne fait rien que pour lui, le prend pour seule fin,et met tout son repos en cet être divin.

S’il faut mourir en soi, se vaincre, se soumettre,

se laisser opprimer, se voir assujettir,la nature jamais ne veut y consentir,jamais n’ose se le permettre ;mais la grâce prend peine à se mortifier,sous le vouloir d’autrui cherche à s’humilier,à se dompter partout met toute son étude ;et de la sensualitéle joug, si doux pour l’autre, est pour elle si rude,qu’à lui seul elle oppose un esprit révolté.

Pour en mieux briser l’esclavage,la propre liberté, chez elle hors d’usage,n’a rien qu’elle daigne garder :elle aime à se tenir dessous la discipline,jamais avec plaisir sur aucun ne domine,jamais n’aspire à commander.être et vivre sous Dieu, s’attacher en captiveà l’ordre aimable de ses lois,et se ranger pour lui sous le moindre qui vive,c’est de tous ses desirs l’inébranlable choix.

Regarde comme la natures’empresse avec activitéà la moindre couleur, à la moindre ouvertureque fait son intérêt ou sa commodité.Dans son plus beau travail tout ce qu’elle examine,c’est combien sur un autre un tel emploi butine ;l’estime s’en mesure à ce qu’il rend de fruit :

la grâce cherche aussi l’utile et le commode ;mais la sainte ardeur qu’elle suit,par une contraire méthode,sans se considérer, embrasse à cœur ouvertce qui sert à plusieurs, et non ce qui lui sert.

L’une aime les honneurs où le monde l’appelle,les reçoit avec joie, et court même au-devant :l’autre m’en fait toujours un hommage fidèle,et sur ceux qu’on lui rend son zèle s’élevantme les réfère tous, sans en vouloir pour elle.

L’une craint les mépris et la confusion :l’autre en bénit l’occasion,et d’une allégresse infinieau nom de Jésus-Christ souffre l’ignominie.

La molle oisiveté, le repos nonchalant,pour la nature ont de douces amorces ;mais la grâce, au contraire, est d’un esprit bouillantqui veut faire sans cesse un essai de ses forces :sa vie est toute d’action,et ne peut subsister sans occupation.

Les nouveautés plaisent à la nature ;

elle aime l’ajusté, le beau, le précieux ;le vil et le grossier sont l’horreur de ses yeux,l’en vouloir revêtir, c’est lui faire une injure :la grâce aime l’habit simple et sans ornement ;elle n’affecte point la mode ;le plus vieux drap n’a rien qui lui semble incommode,et le plus mal poli lui plaît également.

La nature a le cœur aux choses de la terre,dont le vain éclat l’éblouit,et si le gain l’épanouit,la perte aussitôt le resserre :il chancelle, il s’abat sous le moindre revers,et s’aigrit fortement pour un mot de travers.

Comme la grâce est éloignéede cet indigne attachement,les seuls biens éternels attirent pleinementl’œil d’une âme qu’elle a gagnée :elle tient pour indifférentset la perte et le gain de ces biens apparents ;contre elle sans effet l’opprobre se déploie ;rien ne la peut troubler, rien ne la peut aigrir ;et ne mettant qu’au ciel ses trésors et sa joie,elle ne peut rien perdre où rien ne peut périr.

La nature est cupide autant qu’elle est avare,

et sa brûlante soif d’avoirla rend plus prompte à recevoirqu’à faire part de ce qu’elle a de rare ;tout ce qu’elle possède émeut le propre amour,et la possédant à son tour,à l’usage privé par cet amour s’applique :la grâce est libérale, et contente de peu,ne veut point de trésors qu’elle ne communique,et du propre intérêt fait un tel désaveu,qu’elle trouve à donner plus de béatitudequ’à recevoir d’autrui la juste gratitude.

Emprunte, emprunte mes clartéspour voir où penche la nature,comme elle incline aux vanités,à la chair, à la créature,comme elle se plaît à couriret pour voir et pour discourir,cependant que vers Dieu la grâce attire une âme,et que sur le vice abattuelle aplanit aux cœurs qu’un saint desir enflammel’heureux sentier de la vertu.

Elle fait bien plus, cette grâce,elle renonce au monde, et son feu généreuxdevient une invincible glace

pour tout ce que la terre a d’attraits dangereux.Tout ce qu’aime la chair est l’objet de sa haine ;et bien loin de courir vagabonde, incertaine,au gré de quelque folle ardeur,la retraite a pour elle une si douce chaîneque paroître en public fait rougir sa pudeur.

Leurs consolations sont même si diverses,que l’une les arrête à ce qu’aiment les sens :l’autre, qui les tient impuissants,ne regarde que Dieu dans toutes ses traverses,n’a recours qu’à lui seul, et ne se plaît à rienqu’en l’unique et souverain bien.

Retrancher l’espoir du salaire,c’est rendre la nature à son oisiveté ;et détourner ses yeux de sa commodité,c’est la mettre en état de ne pouvoir rien faire.Elle ne prête point ses soins officieux,sans prétendre aussitôt ou la pareille ou mieux ;quelques dons qu’elle fasse, elle veut qu’on les prise,que ses moindres bienfaits soient tenus de grand poids,qu’elle en ait la louange ou qu’on l’en favorise,et qu’un foible service acquière de pleins droits.

Oh ! que la grâce est différente !

Qu’elle fait du salaire un généreux mépris !Son Dieu seul est le digne prixqui puisse remplir son attente.Comme l’humaine infirmitéfait des biens temporels une nécessité,c’est pour ce besoin seul qu’elle en souffre l’usage ;et ne consent d’en obtenirque pour mieux se faire un passageà ceux qui ne sauroient finir.

Si le nombre d’amis, si la haute alliance,si le vieil amas des trésors,si le rang que tu tiens, si le lieu dont tu sors,de quelque vaine gloire enflent ta confiance ;si tu fais ta cour aux puissants,si les riches ont tes encenspar une molle flatterie ;si tu vantes partout ce que font tes pareils :tu ne suis que le cours de cette afféteriequ’inspire la nature à qui croit ses conseils.

La grâce agit d’une autre sorte :elle chérit ses ennemis,et la foule épaisse d’amisjamais hors d’elle ne l’emporte.

Quoiqu’elle fasse état des qualités, du rang,de l’illustre et haute naissance,elle n’en prise point l’éclat ni la puissance,si la haute vertu ne passe encor le sang.

Le pauvre en sa faveur la trouve plus flexibleque ne fait le riche orgueilleux ;avec l’humble innocence elle est plus compatiblequ’avec le pouvoir sourcilleux.Ses applaudissements sont pour les cœurs sincères,non pour ces bouches mensongèresque la seule fourbe remplit :elle exhorte les bons à ces œuvres parfaites,ces hautes charités publiques et secrètes,par qui du Fils de Dieu l’image s’accomplit ;et sa pieuse adresse aux vertus les avancepar l’émulation de cette ressemblance.

La nature jamais ne veut manquer de rien,jamais du moindre mal n’aime à souffrir l’atteinte ;tout ce qu’elle n’a pas, faute d’un peu de bien,lui donne un grand sujet de plainte :la grâce n’en vient point à cette lâcheté,et porte constamment toute la pauvreté.

La nature sur soi fixe toute sa vue,y jette tout l’effort de ses réflexions,

et n’a point de combats ni d’agitationsoù par l’intérêt propre elle ne soit émue.La grâce a d’autres mouvements,dont les sacrés épurementsrapportent tout à Dieu comme à leur origine :elle ne s’attribue aucun bien qu’elle ait fait,et toute sa vertu jamais ne s’imagineque son plus grand mérite ait rien que d’imparfait.

Elle n’est point contentieuse,et ne donne point ses avisd’une manière impérieusequi demande à les voir suivis.Jamais à ceux d’un autre elle ne les préfère ;et de quoi qu’elle juge ou qu’elle délibère,à l’examen divin elle soumet le tout,et fait la sagesse éternellearbitre souveraine et de ce qu’on croit d’elle,et de tout ce qu’elle résout.

L’âpre démangeaison d’entendre des nouvelles,ou de pénétrer un secret,pour la nature a tant d’attrait,

qu’elle prête l’oreille à mille bagatelles ;l’ambitieuse soif de paroître au dehorslui fait consumer mille effortsà lasser de ses sens la vaine expérience ;et l’éclat d’un grand nom lui semble un tel bonheur,qu’il la force à courir avec impatienceoù brille quelque espoir de louange et d’honneur.

La grâce n’a jamais cette humeur curieusequi court après les raretés ;jamais les folles nouveautésn’allument dans son sein d’amour capricieuse :toutes naissent aussi de ces corruptionsque du cercle des temps les révolutionssous de nouveaux dehors rendent à la nature,et jamais sur la terre on n’a lieu d’espérerdu retour déguisé de cette pourritureaucun effet nouveau, ni qui puisse durer.

Elle enseigne à ranger tes sens sous ta puissance,à bannir de tes actionsl’orgueil des ostentations,et le fard de la complaisance ;elle enseigne à cacher dessous l’humilitéce que de tes vertus l’effort a mérité,quand même il est tout admirable ;

en toute science, en tout art,elle cherche quel fruit en peut être estimable,et combien de son Dieu la gloire y tient de part.

Elle ne veut jamais ni qu’on la considère,ni qu’on daigne priser quoi qu’elle puisse faire,mais que dans tous ses dons ce Dieu seul soit béni,ce Dieu qui les fait tous de sa pure largesse,et se plaît à livrer sans cesseaux prodigalités d’un amour infinil’inépuisable fonds de toute sa richesse.

Pour t’exprimer enfin ce que la grâce vaut,c’est un don spécial du souverain monarque,un trait surnaturel des lumières d’en haut,le grand sceau des élus et leur céleste marque,du salut éternel le gage précieux,l’arrhe du paradis, et l’avant-goût des cieux.

C’est par elle que l’homme, arraché de la terre,pousse jusqu’à leur voûte un feu continuel,de charnel qu’il étoit devient spirituel,et se fait à soi-même une implacable guerre.Plus tu vaincs la nature et l’oses maltraiter,plus cette grâce abonde, et sème des mérites,

que moi-même honorant de mes douces visitesje fais de jour en jour d’autant plus haut monter ;et ma main, d’autant mieux réparant mon ouvrage,dans ton intérieur rétablit mon image.

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