Imitation de Jésus-Christ — Livre 3 — Chapitre 55
Translated by Pierre Corneille
Seigneur, à ton image il t’a plu me former :ton souffle dans mon âme a daigné l’imprimerpar un amoureux caractère ;mais ce n’est pas assez : il faut, il faut encorcette grâce, ce grand trésor,que tu viens de montrer m’être si nécessaire ;je ne puis autrement vaincre l’orgueil cachéde ma nature pervertie,qui faisant triompher la plus foible partie,me précipite au mal et m’entraîne au péché.
Malgré moi j’y succombe, et j’en sens malgré moirégner sur tout mon cœur l’impérieuse loi,aux lois de l’esprit opposée :esclave qu’il en est, il l’aide à me trahir
jusqu’à me forcer d’obéiraux sensualités de la chair abusée.Je n’en saurois dompter les folles passionssans l’assistance de ta grâce,et si tu ne répands son ardente efficacesur la malignité de leurs impressions.
Oui, Seigneur, il faut grâce, il en faut grand secours,il en faut grand effort qui croisse tous les jours,pour assujettir la nature :elle qui du moment qu’elle peut respirer,sans aucun soin de s’épurer,penche vers la révolte et glisse vers l’ordure.Le péché fit sa chute et sa corruption,et depuis le premier des hommescette tache a passé dans tous tant que nous sommes,avec tous les malheurs de sa punition.
Ce chef-d’œuvre si beau qui sortit de tes mains,paré des ornements si brillants et si saintsde la justice originelle,en a si bien perdu l’éclat et les vertus,que son nom même ne sert plusqu’à nommer la nature infirme et criminelle.Ce qui lui reste encor de propre mouvement
n’est qu’un triste amas de foiblesses,qui n’ayant pour objet que d’infâmes bassesses,ne fait que l’abîmer dans son déréglement.
Malgré tout ce désordre et sa morne langueur,il lui demeure encor quelque peu de vigueur,mais qui ne la sauroit défendre :ce n’est du premier feu qu’un rayon égaré,une pointe mourante, un trait défiguré,une étincelle sous la cendre ;c’est enfin cette foible et tremblante raison,qu’enveloppe un épais nuage,qui mêle tant de trouble à son plus clair usage,que souvent son remède est un nouveau poison.
Elle peut discerner aux dehors inégauxle bien d’avec le mal, le vrai d’avec le faux,ce qu’elle doit aimer ou craindre ;elle a, pour en juger, quelquefois de bons yeux ;mais pour mettre en effet ce qu’elle a vu le mieux,ses forces n’y sauroient atteindre,et ne la font jouir ni des pleines clartésque la vérité pure inspire,ni d’un ordre bien sain dans ce qu’elle desire,
ni d’un droit absolu dessus nos volontés.
De là vient, ô mon Dieu, qu’en tout ce que je faisl’esprit me porte en haut, et fait que je me plaisen la loi que tu m’as prescrite :je sais que ton précepte est bon, et juste, et saint,je sais qu’il montre à fuir le vice qui l’enfreint,et le mal qu’il faut que j’évite ;mais une loi contraire où m’asservit la chair,forte de ma propre impuissance,me contraint d’obéir à sa concupiscenceplutôt qu’à la raison qui m’en veut détacher.
Ainsi je vois souvent tomber à mes côtésles efforts languissants des bonnes volontésqu’à l’effet je ne puis conduire ;ainsi pour la vertu contre les vains plaisirsj’ai force bons propos, j’ai force bons desirs,mais qui ne peuvent rien produire.La grâce n’aidant pas d’un secours assez pleinma foiblesse et mon inconstance,ce qui jette au-devant la moindre résistanceme fait perdre courage et changer de dessein.
Vacillante clarté, qui manques de pouvoir,raison, pourquoi faut-il que tu me fasses voirla droite manière de vivre ?Pourquoi m’enseignes-tu le chemin des parfaits ?Si de soi ton idée, impuissante aux effets,ne peut fournir d’aide à la suivre,si cet infâme poids de ma corruptionrabat l’effort dont tu m’élèves,et si ces grands projets que jamais tu n’achèvesne peuvent me tirer de l’imperfection ?
Sainte grâce du ciel, sans qui je ne puis rien,que tu m’es nécessaire à commencer le bien,à le poursuivre, à le parfaire !Oui, Seigneur, oui, mon Dieu, je pourrai tout en toi,pourvu qu’elle m’assiste à régler mon emploi,pourvu que son rayon m’éclaire.Il n’est point de mérite où la grâce n’est pas ;et tous les dons de la nature,s’ils n’en ont point l’appui, ne sont qu’une imposturedont l’œil bien éclairé ne peut faire de cas.
La richesse, les arts, la force, la beauté,
l’éloquence et l’esprit, devant ta majesténe sont d’aucun poids sans la grâce :la nature est aveugle à départir ses dons,elle en est libérale aux méchants comme aux bons,et n’y mêle rien qui ne passe ;mais la dilection que ta grâce produitest la marque du vrai fidèle,qu’on ne porte jamais sans devenir par elledigne de ce grand jour qui n’aura point de nuit.
La grâce donne à tout le rang qu’il doit tenir :sans elle, ce n’est rien de prévoir l’avenir,et d’en prononcer les oracles ;sans elle, c’est en vain qu’on perce jusqu’aux cieux,qu’on rend l’oreille aux sourds, aux aveugles les yeux ;ce n’est rien que tous ces miracles :l’espérance, la foi, le reste des vertus,sans la charité, sans la grâce,pour hautes qu’elles soient, tombent devant ta face,ainsi que des épis de langueur abattus.
Ô trésor que jamais le monde ne comprit,ô grâce qui répands sur le pauvre d’esprit
des vertus les saintes richesses,et rends sainte à son tour l’abondance des bienspar cette humilité qu’en l’âme tu soutienscontre l’orgueil de nos foiblesses,viens dès le point du jour, descends, verse en mon cœurtes consolations divines,de peur qu’aride et las dans ce champ plein d’épines,il n’y demeure enfin sans force et sans vigueur.
Accorde-moi ce don, et j’accepte un refusde quoi qu’osent chercher les sentiments confusde l’infirmité naturelle.Ta grâce me suffit, et si je suis tenté,battu d’afflictions, trahi, persécuté,je ne craindrai rien avec elle.J’y mets toute ma force, et j’en fais tout mon bien :elle secourt, elle conseille ;il n’est sagesse aucune à la sienne pareille,ni pouvoir ennemi qui soit égal au sien.
C’est elle qui du cœur est la vive clarté,elle qui nous instruit et de la vérité
et de l’heureuse discipline ;c’est elle qui soutient parmi l’oppression ;c’est elle qui nourrit dans la dévotion,et bannit tout ce qui chagrine :elle ne souffre en l’âme aucun indigne effroi,elle en dissipe les alarmes,et donne au saint amour des soupirs et des larmes,qu’elle-même prend soin d’élever jusqu’à toi.
Sans elle je ne suis qu’un arbre infortuné,une souche inutile, un tronc déraciné,qui n’est bon qu’à jeter aux flammes.Ô grand Dieu, dont la main nous prête un tel secours,fais-moi donc prévenir, fais-moi suivre toujourspar cette lumière des âmes ;fais qu’elle m’affermisse aux bonnes actions,Père éternel, je t’en conjurepar ton Fils Jésus-Christ, par cette source pured’où part le doux torrent de ses impressions !
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