Imitation de Jésus-Christ — Livre 3 — Chapitre 59
Translated by Pierre Corneille
Seigneur, quelle est ma confianceau triste séjour où je suis ?Et de quelles douceurs l’heureuse expériencerompt le mieux cette impatienceoù me réduisent mes ennuis ?
En puis-je trouver qu’en toi-même,Sauveur amoureux et bénin,dont la miséricorde en un degré suprêmeverse dans une âme qui t’aimedes plaisirs sans nombre et sans fin ?
En quels lieux hors de ta présencem’est-il arrivé quelque bien ?
Et quels maux à mon cœur font sentir leur puissance,sinon alors que ton absenceme prive de ton cher soutien ?
La fortune avec ses largessesà tous les mondains fait la loi ;mais si la pauvreté jouit de tes caresses,je la préfère à ces richessesqui séparent l’homme de toi.
Le ciel même, quelque avantageque sur la terre il puisse avoir,me verroit mieux aimer cet exil, ce passage,si tu m’y montrois ton visage,que son paradis sans te voir.
C’est le seul aspect du grand maîtrequi fait le bon ou mauvais sort :tu mets le ciel partout où tu te fais paroître,et les lieux où tu cesses d’être,c’est là qu’est l’enfer et la mort.
Puisque c’est à toi que j’aspire,qu’en toi seul est ce que je veux,il faut bien qu’après toi je pleure, je soupire,et que jusqu’à ce que j’expire,
j’envoie après toi tous mes vœux.
Quelle autre confiance pleinepourroit me promettre un secoursqui de tous les besoins de la misère humaine,par une vertu souveraine,pût tarir ou borner le cours ?
Toi seul es donc mon espérance,l’appui de mon infirmité,le Dieu saint, le Dieu fort, qui fait mon assurance,qui me console en ma souffrance,et m’aime avec fidélité.
Chacun cherche ses avantages ;tu ne regardes que le mien,et c’est pour mon salut qu’à m’aimer tu t’engages,que tu calmes tous mes orages,que tu me tournes tout en bien.
La rigueur même des traversesa pour but mon utilité :c’est la part des élus ; par là tu les exerces,et leurs tentations diversessont des marques de ta bonté.
Ton nom n’est pas moins adorableparmi les tribulations,et dans leur dureté tu n’es pas moins aimableque quand ta douceur ineffablerépand ses consolations.
Aussi ne mets-je mon refugequ’en toi, mon souverain auteur ;et de tous mes ennuis quel que soit le déluge,hors du sein de mon propre jugeje ne veux point de protecteur.
Je ne vois ailleurs que foiblesse,qu’une lâche instabilité,qui laisse trébucher au moindre assaut qui pressel’effort de sa vaine sagessesous sa propre imbécillité.
Hors de toi point d’ami qui donnede favorables appareils,point de secours si fort qui soudain ne s’étonne,point de prudence qui raisonne,point de salutaires conseils.
Il n’est sans toi docteur ni livrequi me console en ma douleur ;
il n’est de tant de maux trésor qui me délivre,ni lieu sûr où je puisse vivreexempt de trouble et de malheur.
À moins que ta sainte parolerelève mon cœur languissant,à moins qu’elle m’instruise en ta divine école,qu’elle m’assiste et me console,le reste demeure impuissant.
Tout ce qui semble ici produirela paix dont on pense jouir,n’est sans toi qu’un éclair si prompt à se détruire,que le moment qui le fait luirele fait aussi s’évanouir.
Non, ce n’est qu’une vaine idéed’une fausse tranquillité,une couleur trompeuse, une image fardée,qui n’a ni douceur bien fondée,ni solide félicité.
Ainsi tout ce qu’a cette vied’éminent et d’illustre emploi,les plus profonds discours dont l’âme y soit ravie,
tous les biens dont elle est suivie,n’ont fin ni principe que toi.
Ainsi de toute la misèreoù nous plonge son embarrasl’âme sait adoucir l’aigreur la plus amère,quand par-dessus tout elle espèreaux saintes faveurs de ton bras.
C’est en toi seul que je me fie ;à toi seul j’élève mes yeux ;Dieu de miséricorde, éclaire, sanctifie,épure, bénis, fortifiemon âme du plus haut des cieux.
Fais-en un siége de ta gloire,un lieu digne de ton séjour,un temple où, parmi l’or et l’azur et l’ivoire,aucune ombre ne soit si noirequ’elle déplaise à ton amour.
Joins à ta clémence ineffablede ta pitié l’immense effort,
et ne rejette pas les vœux d’un misérablequi traîne un exil déplorableparmi les ombres de la mort.
Rassure mon âme alarmée ;et contre la corruption,contre tous les périls dont la vie est semée,toi qui pour le ciel l’as formée,prends-la sous ta protection.
Qu’ainsi ta grâce l’accompagne,et par les sentiers de la paix,à travers cette aride et pierreuse campagne,la guide à la sainte montagneoù ta clarté luit à jamais.
Comments
Loading comments…