Imitation de Jésus-Christ — Livre 3 — Chapitre 6

Translated by Pierre Corneille

Tu m’aimes, je le vois, mais ton affectionn’est pas encore au point de la perfection :elle a manque de force et manque de prudence,et son feu le plus vif et le plus véhément,à la moindre traverse, au moindre empêchement,perd sitôt cette véhémence,que de tout le bien qu’il commenceil néglige l’avancement.

Ainsi des bons propos la céleste vigueur

aisément dégénère en honteuse langueur :tu sembles n’en former qu’afin de t’en dédire.Ce lâche abattement de ton infirmitécherche qui te console avec avidité,et ton cœur après moi soupire,moins pour vivre sous mon empireque pour vivre en tranquillité.

Le vrai, le fort amour, en soi-même affermi,sait bien et repousser l’effort de l’ennemi,et refuser l’oreille à ses ruses perverses ;il sait du cœur entier lui fermer les accès,et de sa digne ardeur le salutaire excès,égal aux fortunes diverses,m’adore autant dans les traversesque dans les plus heureux succès.

Quiconque sait aimer, mais aimer prudemment,à la valeur des dons n’a point d’attachement ;en tous ceux qu’on lui fait c’est l’amour qu’il estime ;c’est par l’affection qu’il en juge le prix ;et de son bien-aimé profondément épris,il ne peut croire légitimeque sans lui quelque don imprimeautre chose que du mépris.

Ainsi dans tous les miens il n’a d’yeux que pour moi,

ainsi de tous les miens il fait un noble emploi,à force de les mettre au-dessous de moi-même ;il se repose en moi, comme au bien souverain,et tous ces autres biens que sur le genre humainlaisse choir ma bonté suprême,il ne les estime et les aime,qu’en ce qu’ils tombent de ma main.

Si quelquefois pour moi, quelquefois pour mes saints,ton zèle aride et lent suit mal tes bons desseins,et ne te donne point de sensible tendresse,il ne faut pas encor que ton cœur éperdu,pour voir languir tes vœux estime tout perdu :ce qui manque à leur sécheresse,quoi qu’en présume ta foiblesse,te peut être bientôt rendu.

Tout ce qui coule au cœur de doux saisissements,de liquéfactions, d’épanouissements,marque bien les effets de ma grâce présente :c’est bien quelque avant-goût du céleste séjour,mais prompte est sa venue, et prompt est son retour,et sa douceur la plus charmante,lorsque tu crois qu’elle s’augmente,soudain échappe à ton amour.

Il ne seroit pas sûr de s’y trop assurer :ne songe qu’à combattre, à vaincre, à te tirer

de ces lacs dangereux où ton plaisir t’invite.Sous les mauvais desirs n’être point abattu,triompher hautement du pouvoir qu’ils ont eu,et du diable qui les suscite,c’est la marque du vrai mériteet de la solide vertu.

Ne te trouble donc point pour les distractionsqui rompent la ferveur de tes dévotions,de quelques vains objets qu’elles t’offrent l’image.Garde un ferme propos sans jamais t’ébranler,garde un cœur pur et droit sans jamais chanceler,et la grandeur de ton couragedissipera tout ce nuagequ’elles s’efforcent d’y mêler.

Quelquefois ton esprit, s’élevant jusqu’aux cieux,de cette haute extase où j’occupe ses yeuxretombe tout à coup dans quelque impertinence :pour confus que tu sois d’un si prompt changement,fais un plein désaveu de cet égarement,et prends une sainte arrogancequi dédaigne l’extravagancede son indigne amusement.

Ces foiblesses de l’homme agissent malgré toi ;et bien que de ton cœur elles brouillent l’emploi,elles n’y peuvent rien que ce cœur n’y consente :tant que tu te défends d’y rien contribuer,tu leur défends aussi de rien effectuer,et leur embarras te tourmente ;mais ton mérite s’en augmente,au lieu de s’en diminuer.

L’immortel ennemi des soins de ton salut,qui ne prend que ma haine et ta perte pour but,par là dessous tes pas creuse des précipices :il met tout en usage afin de t’arracherces vertueux desirs où je te fais pencher,et ne t’offre aucunes délicesqu’afin que tes bons exercicestrouvent par où se relâcher.

Il hait tous ces honneurs que tu rends à mes saints,il hait tous mes tourments dans ta mémoire empreints,dont tu fais malgré lui tes plus douces pensées ;il hait ta vigilance à me garder ton cœur ;il hait tes bons propos qui croissent en vigueur,et ce que tes fautes passées,dans ton souvenir retracées,te laissent pour toi de rigueur.

Il cherche à t’en donner le dégoût ou l’ennui ;et pour t’ôter, s’il peut, ces armes contre lui,il s’arme contre toi de toute la nature :de mille objets impurs il unit le poison,afin que de leur peste infectant ta raison,il s’y fasse quelque ouverture,pour troubler ta sainte lecture,et disperser ton oraison.

L’humble aveu de ton crime aux pieds d’un confesseur,qui sur toi de ma grâce attire la douceur,gêne jusqu’aux enfers l’orgueil de son courage ;et comme il hait surtout ces amoureux transportsoù s’élève ton âme en recevant mon corps,les artifices de sa raget’en feroient quitter tout l’usage,si l’effet suivoit ses efforts.

Ferme-lui bien l’oreille, et vis sans t’émouvoirde ces piéges secrets que pour te décevoirsous un appas visible il dresse à ta misère :ne t’inquiète point de ses subtilités ;et n’imputant qu’à lui toutes les saletésque sa ruse en vain te suggère,reproche-lui d’un ton sévèrel’amas de ses impuretés.

" Va, malheureux esprit, va, va, lui dois-tu dire,dans les feux immortels de ton funeste empire,vas-y rougir de honte, et brûler de courrouxde perdre ainsi tes coups.

" Tu les perds contre moi, lorsque tu te figuresque tu vas m’accabler sous ce monceau d’ordures :de quelques faux appas que tu m’oses flatter,je sais les rejeter.

" Va donc, encore un coup, va, séducteur infâme :n’espère aucune part désormais en mon âme ;Jésus-Christ est ma force, et marche à mes côtés,contre tes saletés.

" Tel qu’un puissant guerrier armé pour ma défense,il dompte qui m’attaque, il abat qui m’offense,et réduira l’effet de ton illusionà ta confusion.

" Je choisirai plutôt les plus cruels supplices,j’accepterai la mort, j’en ferai mes délices,avant que tes efforts m’arrachent un momentde vrai consentement.

" De tes suggestions réprime l’impudence ;pour épargner ta honte, impose-toi silence ;aussi bien tes discours deviennent superflus :je ne t’écoute plus.

" Tu m’as jusqu’à présent donné beaucoup de peine ;tu m’as bien fait trembler et bien mis à la gêne ;mais le Seigneur m’éclaire et se fait mon appui :qu’ai-je à craindre avec lui ?

" Que tes noirs escadrons en bataille rangéecombattent les desirs de mon âme assiégée,je verrai leurs fureurs fondre toutes sur moisans en prendre d’effroi.

" Contre ces escadrons mon Dieu me sert d’escorte ;contre tant de fureurs il me prête main-forte ;il est mon espérance et mon libérateur :fuis, lâche séducteur. "

Ainsi tu dois, mon fils, t’apprêter au combat ;ainsi tu dois combattre en courageux soldat,et dissiper ainsi les forces qu’il amasse.S’il t’arrive de choir par ta fragilité,relève-toi plus fort que tu n’avois été ;et lorsque ta vigueur se lasse,

appelle une plus haute grâceau secours de ta lâcheté.

Tu dois t’y confier ; mais prends garde avec soinque cette confiance, allant un peu trop loin,ne se tourne en superbe et folle complaisance :plusieurs y sont trompés ; et ce vain sentiment,les portant de l’erreur jusqu’à l’aveuglementd’une ingrate méconnoissance,les met presque dans l’impuissanced’un véritable amendement.

Instruit par le malheur de ces présomptueux,tiens sous l’humilité ton desir vertueux ;prends-en dans leur ruine une digne matière :vois comme leur orgueil, facile à s’ébranler,tombe d’autant plus bas que haut il crut voler ;et des chutes d’une âme fièretâche à tirer quelque lumière,qui t’éclaire à te ravaler.

Comments

Loading comments…