Imitation de Jésus-Christ — Livre 3 — Chapitre 7
Translated by Pierre Corneille
Tu veux être dévot, et je t’en fais la grâce ;mais apprends qu’il la faut cacher,et qu’un don que tu tiens si cher,renfermé dans toi-même aura plus d’efficace.Bien que tu saches ce qu’il vaut,ne t’en élève pas plus haut ;parles-en d’autant moins que plus je t’en inspire ;et n’en prends pas l’autoritéde donner plus de poids à ce que tu veux dire,par une sotte gravité.
Le mépris de toi-même est le plus heureux signeque tu sais connoître son prix :sois donc ferme dans ce mépris,et crains de perdre un bien dont tu te sens indigne.Toutes ces petites douceursque le zèle épand dans les cœursne sont pas de ce bien la garde la plus sûre.
N’y mets aucun attachement ;je te l’ai déjà dit, que telle est leur naturequ’elles passent en un moment.
Dans ces heureux moments où ma grâce t’éclaire,regarde avec humilitéquelle devient ta pauvretésitôt que cette grâce a voulu se soustraire.Le grand progrès spiritueln’est pas au goût continueldes sensibles attraits dont elle te console,mais à souffrir sans murmurerles maux qu’elle te laisse alors qu’elle s’envole,et ne te point considérer.
Bien qu’en ce triste état tout te nuise et te fâche,bien qu’une importune langueuréteigne presque ta vigueur,ne permets pas pourtant que ton feu se relâche :veille, prie, et ne quitte riende ce que tu faisois de bienalors que tu sentois ta ferveur plus entière ;fais enfin suivant ton pouvoir,suivant ce qui te reste en l’esprit de lumière,et tu rempliras ton devoir.
Je me tiendrai toujours de ton intelligence,pourvu que cette aridité,pourvu que cette anxiéténe se tourne jamais en pleine négligence.Plusieurs bronchent à ce faux pas ;et dès qu’ils perdent ces appas,il semble par dépit qu’au surplus ils renoncent :tout leur courage s’amollit,et dans la nonchalance où leurs âmes s’enfoncentleur plus beau feu s’ensevelit.
Ce n’est pas comme il faut se ranger à ma suite :l’homme a beau former un dessein,il n’a pas toujours en sa maintout ce qu’il se promet de sa bonne conduite.Quelle que soit l’ardeur des vœux,c’est quand je veux et qui je veuxque console, où je veux, ma grâce toute pure ;et de ses plus charmants attraitsmon vouloir souverain est la seule mesure,et non la ferveur des souhaits.
Souvent cette ferveur, par ses douces amorcesfatale aux esprits imprudents,fait succomber les plus ardentsà force d’entreprendre au-dessus de leurs forces :ces dévots trop présomptueux
dans leurs élans impétueuxne daignent réfléchir sur ce qu’ils peuvent faire,et changent leur zèle en poison,quand ils écoutent plus son ardeur téméraireque les avis de la raison.
Ainsi ces indiscrets perdent bientôt mes grâces,pour oser plus qu’il ne me plaît ;et leur vol rencontre un arrêtqui les rejette au rang des âmes les plus basses.Pour fruit de leur téméritéils retrouvent l’indignitédes imperfections qui leur sont naturelles,afin que n’espérant rien d’eux,et ne prétendant plus voler que sous mes ailes,ils me laissent régler leurs feux.
Vous donc qui commencez à marcher dans ma voie,chers apprentis de la vertu,dans ce chemin que j’ai battuportez, je le consens, grand cœur et grande joie ;mais gardez sous cette couleurd’écouter toute la chaleurqui s’allume sans ordre en vos jeunes courages :
vous pourrez trébucher bien bas,si vous ne choisissez les conseils des plus sagespour guides à vos premiers pas.
C’est vous faire une folle et vaine confiance,de croire plus vos sentimentsque les solides jugementsqu’affermit une longue et sainte expérience.Quelque bien que vous embrassiez,quelques progrès que vous fassiez,ils vous laissent à craindre une funeste issue,si ce que vous avez d’amourpour ces foibles clartés de votre propre vue,s’obstine à fuir tout autre jour.
L’esprit persuadé de sa propre sagesserarement reçoit sans ennuil’ordre ni les leçons d’autrui ;il aime rarement à suivre une autre adresse.L’innocente simplicitéque relève l’humilité
passe le haut savoir qu’enfle la suffisance,et des fruits qu’il fait recueillirle peu vaut mieux pour toi que la pleine abondance,si tu t’en peux enorgueillir.
Sache régler ta joie : une âme est peu discrètequi dans les plus heureux succèss’y livre avec un tel excès,qu’elle va toute entière où ce transport la jette,avec trop de légèreté,de sa première pauvreté,au milieu de mes dons, ingrate, elle s’oublie ;et qui sait l’art d’en bien jouircraint toujours de donner à ma grâce affoibliequelque lieu de s’évanouir.
Ne sois pas moins soigneux de régler la tristesse :c’est témoigner peu de vertuque d’avoir un cœur abattu,sitôt qu’un déplaisir violemment te presse.Quelque grand que soit le malheur,il ne faut pas que la douleurforme aucun désespoir de ton impatience,
ni que le zèle rebutéétouffe par dépit toute la confiancequ’il doit avoir en ma bonté.
Fuis ces extrémités : quiconque en la bonaces’ose tenir trop assurédevient lâche et mal préparéà la moindre tempête, à sa moindre menace.Si tu peux te faire la loi,toujours humble, toujours en toi,toujours de ton esprit le véritable maître,alors, moins prompt à succomber,tu verras les périls que toutes deux font naîtrepresque sans péril d’y tomber.
Dans l’ardeur la plus forte et la mieux éclairéeconserve bien le souvenirde ce que tu dois devenirlorsque cette clarté se sera retirée :dans l’éclipse d’un si beau jourpense de même à son retour ;fais briller ses rayons sans cesse en ta mémoire ;et s’ils paroissent inconstants,crois que c’est pour ton bien et pour ma propre gloireque je t’en prive quelque temps.
Cette sorte d’épreuve est souvent plus utile,bien qu’un peu rude à ta ferveur,que si tu voyois ma faveurrendre à tous tes souhaits l’événement facile.L’amas des consolations,l’éclat des révélations,ne sont pas du mérite une marque fort sûre ;et ni par le degré plus haut,ni par la suffisance à lire l’écriture,on ne juge bien ce qu’il vaut.
Il veut pour fondements de son prix légitimeune sincère humilité,une parfaite charité,un ferme désaveu de toute propre estime.Celui-là seul sait mériter,qui n’aspire qu’à m’exalter,qui partout et sur tout ne cherche que ma gloire,qui tient les mépris à bonheur,et gagne sur soi-même une telle victoire,qu’il les goûte mieux que l’honneur.
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