Imitation de Jésus-Christ — Livre 4 — Chapitre 1

Translated by Pierre Corneille

Ce sont là tes propos, vérité souveraine :ta bouche en divers temps les a tous prononcés ;je les vois par écrit en divers lieux tracés ;mais ce sont tous ruisseaux de la même fontaine.Ils sont tiens, ils sont vrais, et mon infirmitéles doit recevoir tous avec fidélité,avec pleine reconnoissance,en faire tout mon bien, et les considérer

comme autant de trésors que ta magnificencepour mon propre salut a voulu m’assurer.

Je les prends avec joie au sortir de ta bouchepour les faire passer jusqu’au fond de mon cœur,et comme ils n’ont en eux qu’amour et que douceur,leur sainte impression sensiblement me touche ;mais la terreur que mêle à de si doux transportsde mes impuretés le sensible remords,par d’inévitables reprochesretarde tout l’effet de leurs plus forts attraits,d’un mystère si haut me défend les approches,et me laisse accablé du poids de mes forfaits.

Cependant tu le veux, Seigneur, tu me l’ordonnes,qu’opposant tes bontés à tout ce juste effroi,je marche en confiance et m’approche de toi,si je veux avoir part aux vrais biens que tu donnes :tu veux me préparer par un céleste metsau bienheureux effet de ce que tu prometsdans une abondance éternelle,et que mon impuissance et ma fragilité,si je veux obtenir une vie immortelle,se nourrissent du pain de l’immortalité.

" Vous donc qui gémissez sous un travail trop rude,

vous dont un poids trop lourd étouffe la vigueur,venez tous, nous dis-tu, je vous rendrai du cœur,je vous affranchirai de toute lassitude. "Ô termes pleins d’amour ! ô mots doux et charmants !Qu’ils ont pour le pécheur de hauts ravissements,quand tu l’appelles à ta table !Un pauvre, un mendiant, s’en voir par toi pressés !S’y voir par toi repus de ton corps adorable !Mais enfin tu l’as dit, Seigneur, et c’est assez.

Que suis-je, ô mon Sauveur, pour oser y prétendre ?Qui me peut enhardir à m’approcher de toi ?Et qui te fait nous dire : " Accourez tous à moi, "toi que ne peut le ciel contenir ni comprendre ?D’où te vient cet amour qui m’y daigne inviter,moi dont les actions ne font que t’irriter,moi qui ne suis qu’ordure et glace ?L’ange ne peut te voir sans en frémir d’effroi,les justes et les saints tremblent devant ta face,et tu dis aux pécheurs : " Accourez tous à moi. "

Si tu ne le disois, quel homme oseroit croirequ’un Dieu jusqu’à ce point se voulût abaisser ?Et si tu n’ordonnois à tous de s’avancer,quel homme attenteroit à cet excès de gloire ?Si Noé fut cent ans à bâtir un vaisseauqui contre le ravage et les fureurs de l’eaudevoit garantir peu de monde,quelle apparence, ô Dieu, qu’ayant à recevoirle créateur du ciel, de la terre et de l’onde,une heure à ces respects prépare mon devoir ?

Si ton grand serviteur, ton bien-aimé Moïse,pour enfermer la pierre écrite de tes doigts,fit une arche au désert d’incorruptible bois,et vêtit ses dehors d’une dorure exquise ;si de ce bois choisi le précieux emploine fut que pour garder les tables d’une loique tu voulois être suivie :moi qui ne suis qu’un tronc tout pourri, tout gâté,pour recevoir l’auteur des lois et de la vie,oserai-je apporter tant de facilité ?

Ce modèle accompli des têtes couronnées,

le plus sage des rois, le grand roi Salomon,pour élever un temple à l’honneur de ton nom,tout grand roi qu’il étoit, employa sept années ;il fit huit jours de fête à le sanctifier ;il mit sur tes autels, pour te le dédier,mille victimes pacifiques ;et les chants d’allégresse, et le son des clairons,quand il plaça ton arche en ces lieux magnifiques,en apprirent la pompe à tous les environs.

Et moi qui des pécheurs suis le plus misérable,oserai-je introduire un Dieu dans ma maison,lui présenter pour temple une sale prison,lui donner pour demeure un séjour effroyable ?Au lieu d’un siècle entier, de sept ans, de huit jours,un quart d’heure amortit, un moment rompt le coursde toute l’ardeur de mon zèle ;et puissé-je du moins m’acquitter dignementdes amoureux devoirs d’un serviteur fidèle,ou durant ce quart d’heure, ou durant ce moment !

Qu’ils ont pour t’obéir, qu’ils ont pour te mieux plaire,tous trois consumé d’art, de travaux et de temps !Qu’auprès de leur ferveur mes feux sont inconstants !Et que je te sers mal pour un si grand salaire !

Alors que ta bonté m’attire à ce festinoù ton corps est la viande et ton sang est le vin,que lâchement je m’y prépare !Que rarement en moi je me tiens recueilli !Qu’aisément mon esprit de lui-même s’égare,et suit les vains objets dont il est assailli !

Certes en ta présence un penser salutairedevroit fermer la porte à tous autres desirs,et réunir en toi si bien tous nos plaisirs,qu’aucune autre douceur ne pût nous en distraire.Tout ce qui du respect s’écarte tant soit peu,tout ce dont les parfaits font quelque désaveu,devroit de tout point disparoître,puisque les anges même ont lieu d’être jalouxde voir, non un d’entre eux, mais leur souverain maîtreravaler sa grandeur jusqu’à loger en nous.

Quelques honneurs qu’on dût à l’arche d’alliance,de quelque sacré prix que fussent ses trésors,la différence est grande entre elle et ton vrai corps,entre eux et la vertu de ta sainte présence.Tout ce qu’on immoloit sous l’ancienne loin’étoit de l’avenir promis à notre foi

qu’une ombre, qu’une image obscure ;et dessus nos autels on offre à tout momentle parfait sacrifice, et la victime purequi de tout ce vieil ordre est l’accomplissement.

Que ne conçois-je donc une ardeur plus sincère,un zèle plus fervent, à ton divin aspect !Que ne me préparé-je avec plus de respectà la réception de ton sacré mystère !Dans les siècles passés, prophètes, princes, rois,patriarches et peuple en ont cent et cent foisdonné le précepte et l’exemple ;et leurs cœurs pour ton culte ardemment embrasésme forcent à rougir, quand je porte à ton templedes vœux si languissants et sitôt épuisés.

Le dévot roi David, sautant devant ton arche,publioit tes bienfaits reçus par ses aïeux ;des instruments divers le son mélodieuxconcerté par son ordre en régloit la démarche ;des psaumes le doux son tout autour s’entendoit ;poussé du Saint-Esprit lui-même il accordoitsa harpe à chanter tes merveilles ;lui-même il enseignoit tout son peuple à s’unirpour louer chaque jour tes grandeurs sans pareilles ;

lui-même il l’instruisoit en l’art de te bénir.

Si telle étoit jadis la ferveur pour ta gloire,si le zèle agissoit alors si fortement,que de son seul aspect l’arche du testamentde ta sainte louange excitoit la mémoire,quelle est la révérence, et quels sont les transportsque ce grand sacrement, que ton précieux corpsdoit m’imprimer au fond de l’âme ?Et que ne doivent point tous les peuples chrétiensapporter de respect, de tendresse et de flamme,quand ils vont recevoir cette source de biens ?

Les reliques des saints et leurs superbes templesfont courir les mortels en mille et mille lieux ;ils s’y laissent charmer et l’oreille et les yeuxpar la haute structure et par leurs hauts exemples ;ils baisent à genoux les précieux dépôtsde leur chair vénérable et de leurs sacrés os,qu’enveloppent l’or et la soie ;et je te vois, mon Dieu, tout entier à l’autel,toi le grand saint des saints, toi l’auteur de leur joie,toi de tout l’univers le monarque immortel !

Souvent même l’esprit de ces pèlerinagesn’est qu’un chatouillement de curiosité,et l’attrait qu’a toujours en soi la nouveautévers ce qu’on n’a point vu tire ainsi les courages.Quand un motif si vain les pousse et les conduit,le travail le plus long rapporte peu de fruit,et ne laisse rien qui corrige,surtout en ces esprits follement empressés,qu’une ardeur trop légère à ces courses oblige,sans aucun saint retour sur leurs crimes passés.

Mais en ce sacrement ton auguste présence,véritable Homme-Dieu, rend le fruit assuré,toutes les fois qu’un cœur dignement préparéy porte ferveur pleine et pleine révérence.Il n’y va point aussi ni par légèreté,ni par démangeaison de curiosité,ni par autre sensible amorce :tout ce qui l’y conduit, c’est une ferme foi,c’est d’un solide espoir l’inébranlable force,c’est un ardent amour qui n’a d’objet que toi.

De la terre et du ciel créateur invisible,que grande est la bonté que tu montres pour nous !Que ton ordre aux élus est favorable et doux,de leur offrir pour mets ton corps incorruptible !

De ta façon d’agir les miracles charmantsépuisent la vigueur de nos entendements,et ne s’en laissent point comprendre :c’est ce qui des dévots attire tous les cœurs ;c’est ce qui dans leurs cœurs verse un amour si tendre ;c’est ce qui les élève aux plus hautes ferveurs.

Aussi ces vrais dévots, dont les saints exercicesappliquent de leurs soins toute l’activitéà corriger en eux cette facilitéque prête la nature aux attaques des vices ;ces rares serviteurs, qui n’ont point d’autre butque d’avancer leur vie au chemin du salut,et rendre leurs âmes parfaites,reçoivent d’ordinaire en ce grand sacrementun zèle plus soumis à ce que tu souhaites,et l’amour des vertus empreint plus fortement.

Ô grâce merveilleuse autant qu’elle est cachée,qu’éprouve le fidèle, et que ne peut goûterni le manque de foi qui s’arrête à douter,ni l’âme aux vains plaisirs en esclave attachée !Par tes rayons secrets l’esprit mieux éclairé,loin des sentiers obscurs qui l’avoient égaré,reprend sa route légitime :

sa beauté se répare, ainsi que sa vertu,et tout ce qu’en gâtoit la souillure du crimerend à ses premiers traits l’éclat qu’ils avoient eu.

Tu descends quelquefois avec telle abondance,qu’après l’âme remplie un doux regorgementen répand sur le corps le rejaillissement,et l’anime à son tour par sa vive influence.La prodigalité de la divine mainveut que tout l’homme ait part à ce bien souverainau milieu de sa lassitude ;et du corps tout usé la traînante langueurdans le débordement de cette plénitudesouvent trouve un trésor de nouvelle vigueur.

Est-il rien cependant honteux et déplorablecomme nos lâchetés, comme notre tiédeur,de ne pas nous porter avecque plus d’ardeurà prendre Jésus-Christ, à manger à sa table ?C’est en lui, c’est aux biens qu’il nous y fait trouverque consistent de ceux qui se doivent sauvertout l’espoir et tous les mérites ;c’est lui qui sanctifie, et nous a rachetés,qui nous console ici par ses douces visites,

et qui des saints au ciel fait les félicités.

Nous avons donc bien lieu d’une douleur profondede voir tant de mortels ouvrir si peu les yeuxsur un mystère saint qui réjouit les cieux,et qui par sa vertu conserve tout le monde.Oh ! quel aveuglement ! Oh ! quelle duretéde regarder si peu quelle est la dignitéd’un don si grand, si salutaire !L’usage trop commun semble la rabaisser,et tel prend chaque jour cet auguste mystère,qui le prend par coutume et ne daigne y penser.

Si nous n’avions qu’un lieu, si nous n’avions qu’un prêtrepar qui ton corps sacré s’offrît sur nos autels,avec combien de foule y courroient les mortels !Quelle ardeur pour le voir ne feroient-ils paroître !Mais tu n’épargnes point un bien si précieux :tant de prêtres partout l’offrent en tant de lieux,que nos froideurs n’ont point d’excuse.On le voit, on l’adore, on le prend chaque jour ;et plus cette faveur sur la terre est diffuse,

plus elle y fait briller ta grâce et ton amour.

Ton nom en soit béni, sauveur de la nature,Dieu de miséricorde, et pasteur éternel,dont l’amour excessif pour l’homme criminellui donne en cet exil ton corps pour nourriture !Pauvre et banni qu’il est, loin de le rejeter,à ce banquet sacré tu daignes l’inviter ;ta propre bouche l’y convie :" Ô vous qui succombez sous le faix des travaux,venez tous, nous dis-tu, doux auteur de la vie,et je soulagerai la grandeur de vos maux. "

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