Imitation de Jésus-Christ — Livre 4 — Chapitre 11

Translated by Pierre Corneille

Oh ! que ta douceur infinierépand de charmantes faveurs,Sauveur bénin, sur les ferveursde qui dignement communie !Ce grand banquet où tu l’admetsn’a point pour lui de moindres metsque son bien-aimé, son unique ;que toi, dis-je, seul à choisir,et seul à qui son cœur s’appliquepar-dessus tout autre desir.

Que j’en verrois croître les charmes,si d’un amoureux sentiment

le tendre et long épanchementm’y donnoit un torrent de larmes !Que tous mes vœux seroient contentsd’en baigner tes pieds en tout tempsavec la sainte pécheresse !Mais où sont ces vives ardeurs ?Où cette amoureuse tendresse ?Où cet épanchement de pleurs ?

En présence d’un tel monarque,à l’aspect de toute sa cour,un transport de joie et d’amouren devroit porter cette marque :mon cœur par mille ardents soupirsdevroit pousser mille desirsjusques à la voûte étoilée,et dans cet avant-goût des cieuxma joie en larmes distilléecouler à grands flots de mes yeux.

En cet adorable mystèreje te vois présent en effet,Dieu véritable, homme parfait,sous une apparence étrangère :tu me caches cette splendeur

dont ta souveraine grandeuravant les temps est revêtue.Seigneur, que je te dois bénird’épargner à ma foible vuece qu’elle n’eût pu soutenir !

Les yeux même de tout un mondeen un seul regard assemblés,de tant de lumière aveuglés,rentreroient sous la nuit profonde :ils ne pourroient pas subsister,s’ils attentoient à supporterdes clartés si hors de mesure ;et l’éclat de ta majesté,quand elle emprunte une figure,fait grâce à notre infirmité.

Sous ces dehors où tu te rangesje te vois tel qu’au firmament :je t’adore en ce sacrementtel que là t’adorent les anges.La différence entre eux et moi,c’est que les seuls yeux de la foim’y font voir ce que j’y révère,et qu’en ce lumineux pourpris

une vision pleine et clairete montre à ces heureux esprits.

Mais il faut que je me contented’avoir pour guide ce flambeau,en attendant qu’un jour plus beauremplisse toute mon attente :c’est ce jour de l’éternitédont la brillante immensitédissipera toutes les ombres,et de la pointe de ses traitsdétruira tous ces voiles sombresqui couvrent tes divins attraits.

La parfaite béatitude,éclairant nos entendements,fera cesser les sacrementsdans son heureuse plénitude.Ce glorieux prix des travaux,qui nous met au-dessus des maux,ôte le besoin du remède ;face à face tu t’y fais voir ;sans fin, sans trouble, on t’y possède ;on t’y contemple sans miroir.

L’esprit, de lumière en lumièremontant dans ton infinité,

s’y transforme en ta déité,qu’il embrasse et voit toute entière :cet esprit tout illuminéy goûte le verbe incarné,toi-même à ses yeux tu l’exposes,tel que dans ces vastes palaisil étoit avant toutes choses,et tel qu’il demeure à jamais.

Le souvenir de ces merveillesfait qu’ici tout m’est ennuyeux,que tout y déplaît à mes yeux,tout importune mes oreilles :le goût même spirituelm’est un chagrin continuel,près de cette douce mémoire ;et quoi qu’il m’arrive de bien,tant que je ne vois point ta gloire,tout m’est à charge, tout n’est rien.

Tu le sais, ô Dieu de ma vie,qu’ici-bas il n’est point d’objetoù se termine mon projet,où se repose mon envie.à te contempler fixement,

sans fin et sans empêchement,je mets ma gloire souveraine ;mais avant que de voir finirla mortalité que je traîne,ce bonheur ne peut s’obtenir.

Je dois donc avec patiencete soumettre tous mes desirs,ne chercher point d’autres plaisirs,n’avoir point d’autre confiance.Les saints qui règnent avec toivécurent au monde avec foi,avec patience y languirent ;et leur cœur en toi satisfaitde ce que leurs vœux se promirentattendit constamment l’effet.

J’ai la même foi qu’ils ont eue ;j’ai le même espoir qu’ils ont eu ;et croyant tout ce qu’ils ont cru,j’aspire comme eux à ta vue.Avec ta grâce et pareils vœuxj’espère d’arriver comme euxà tes promesses les plus amples,et jusqu’à cette fin sans finma foi, qu’appuieront leurs exemples,

suivra sous toi le vrai chemin.

J’aurai de plus pour ma conduiteles livres saints, dont le secoursà toute heure adoucit le coursdes maux où mon âme est réduite :je trouve en leurs instructionsdes miroirs pour mes actions,sur qui je les règle et me juge ;et par-dessus tous leurs trésorsj’ai pour remède et pour refugele banquet de ton sacré corps.

Cet accablement de misèresqui m’environne incessamment,pour le supporter doucement,me rend deux choses nécessaires :j’ai besoin en toutes saisonsde deux choses dans ces prisonsoù me renferme la nature ;et manque de l’une des deux,de lumière, ou de nourriture,mon séjour n’y peut être heureux.

Seigneur, ta bonté singulière,

pour m’aider à suivre tes pas,m’y donne ton corps pour repas,et ta parole pour lumière.Dans ces misérables vallons,sans l’un et l’autre de ces donsta route seroit mal suivie ;car l’un est l’immuable jour,et l’autre le vrai pain de viequi nourrit l’âme en ton amour.

L’âme de ton amour éprisepeut regarder ces deux soutienscomme deux tables que tu tiensdans le trésor de ton église :l’une est celle de ton autel,où se prend ton corps immortelpour nourriture et médecine ;et l’autre, celle de ta loi,qui nous instruit de ta doctrine,et nous affermit en la foi.

C’est elle qui du sanctuairetirant pour nous le voile épais,jusqu’en ses plus profonds secretsnous introduit et nous éclaire :c’étoit pour nous la préparer

qu’il te plut jadis inspirerles prophètes et les apôtres ;et tes augustes véritéschaque jour encor par mille autresrépandent sur nous leurs clartés.

Créateur et sauveur des hommes,qu’on te doit de remercîmentsd’avoir fait ces banquets charmantspour des malheureux que nous sommes !Tu nous les tiens à tous ouverts,pour montrer à tout l’universcette charité magnifiquequi déployant tous ses trésors,n’y donne plus l’agneau mystique,mais ton vrai sang et ton vrai corps.

Là sans cesse tous les fidèles,des traits de ton amour navrés,et de ton calice enivrés,goûtent quelques douceurs nouvelles.Toutes les délices des cieuxfont un raccourci précieuxdans ce calice salutaire ;l’ange les y goûte avec nous ;mais comme sa vue est plus claire,

ses plaisirs sont aussi plus doux.

Prêtres, qu’illustre est votre office !Que haute est cette dignitédont vous tenez l’autoritéde faire ce grand sacrifice !Deux mots sacrés et souverainsfont descendre un Dieu dans vos mains ;vous le prenez dans votre bouche ;et dans ces festins solennelscette même main qui le touchele donne au reste des mortels.

Que ces mains doivent être pures !Que cette bouche, que ce lieuoù loge si souvent un Dieudoit être bien purgé d’ordures !Ô prêtres, que tout votre corpsdoit avoir dedans et dehorsune intégrité consommée !Et qu’il faut voir de saintetédans cette demeure animéede l’auteur de la pureté !

Une bouche si souvent prêteà recevoir le sacrementdoit prendre garde exactement

qu’il n’en sorte rien que d’honnête.Loin tous inutiles discoursd’un organe qui tous les joursà Jésus-Christ sert de passage !Point, point d’entretien que fervent ;point d’œil que simple, chaste et sage,en qui l’approche si souvent.

Vos mains, qui touchent à toute heurel’auteur de la terre et des cieux,doivent accompagner vos yeuxà s’élever vers sa demeure.Songez bien surtout que sa loivous demande un sévère emploiqui réponde au grand nom de prêtre ;et que lorsqu’il y dit à tous :" Soyez saints comme votre maître, "il parle aux autres moins qu’à vous.

Seigneur, qui de ce caractèrenous as daigné favoriser,ne nous laisse pas abuserde son auguste ministère :aide-nous, fais-nous dignementformer un dévot sentiment

par l’assistance de tes grâces,afin qu’en toute pureténous puissions marcher sur tes traces,et mieux servir ta majesté.

Que si de l’humaine impuissancel’insensible et commun pouvoirrelâche trop notre devoirde ce qu’il lui faut d’innocence,fais que de sincères douleurseffacent à force de pleurstout ce qui s’y coule de vice ;et que ravis de ta bonté,nous attachions à ton serviceune humble et ferme volonté.

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