Imitation de Jésus-Christ — Livre 4 — Chapitre 14
Translated by Pierre Corneille
Que de charmes, Seigneur, ta bonté juste et sainteréserve pour les cœurs qui vivent sous ta crainte !Qu’immense en est l’excès !Et qu’il porte une douce atteintedans l’âme qui par là s’ouvre chez toi l’accès !
Quand j’ai devant les yeux ce zèle inépuisabledont tant de vrais dévots s’approchent de ta table,j’en deviens tout confus,et sous la honte qui m’accable,à force d’en rougir, je ne me connois plus.
Soit que j’aille à l’autel, soit que je me présenteà ce banquet sacré dont ton amour ardente
daigne nous régaler,j’y vais l’âme si languissanteque je ne trouve point par où m’en consoler.
J’y porte une tiédeur qui dégénère en glace ;mes élans les plus doux y font aussitôt placeà mon aridité,et me laissent devant ta facestupide aux saints attraits de ta bénignité.
Je n’y sens point comme eux ces ardeurs empressées ;je n’y vois point régner sur toutes mes penséesces divines chaleurs,dont leurs âmes comme forcéesdistillent leur tendresse en des torrents de pleurs.
De la bouche et du cœur je les vois tous avides,tous gros des bons desirs qui leur servent de guides,courir à ces appas,et voler à ces mets solidesque ta main leur prodigue en ces divins repas.
S’ils n’ont ton corps pour viande et ton sang pour breuvage,leur faim en ces bas lieux n’a rien qui la soulage,qui puisse l’assouvir ;et de ton amour ce saint gage
a seul de quoi leur plaire et de quoi les ravir.
Que leurs ravissements, que leur impatience,que leurs ardents transports marquent bien ta présence !Et que leur vive foifait une pleine expériencedes célestes douceurs qu’on ne goûte qu’en toi !
Ces disciples aimés font hautement paroîtrela véritable ardeur qu’ils sentent pour leur maîtredurant tout le chemin,et comme ils savent le connoîtreà cette fraction de ce pain tout divin.
C’est ce qui me confond alors que je compareaux sublimes ferveurs d’une vertu si raremon lâche égarement,et la froideur dont je préparemon âme vagabonde à ce grand sacrement.
Daigne, Sauveur bénin, daigne m’être propice ;fais que souvent je sente en ce grand sacrificeun peu de cet amour ;
fais que souvent il me ravisse,que souvent il m’éclaire, et m’embrase à mon tour.
Fais que par là ma foi d’autant mieux s’illumine,que par là mon espoir d’autant mieux s’enracineen ta haute bonté,et que cette manne divinefortifie en mon cœur l’esprit de charité.
Que cette charité vivement alluméene s’éteigne jamais, jamais sous la fuméene se laisse étouffer ;jamais par le temps désarméene cède aux vanités que suggère l’enfer.
Tu peux bien, ô mon Dieu, me faire cette grâce ;tu peux m’en accorder l’abondante efficaceque cherche mon desir :ta pitié jamais ne se lasse,et pour prendre ton temps tu n’as qu’à le choisir.
En ces bienheureux jours dont je te sollicite,tu sauras abaisser vers mon peu de mériteton immense grandeur,et par une douce visitem’inspirer cet esprit d’union et d’ardeur.
Si je n’ai pas encor cette ferveur puissante
que de tes grands dévots l’âme reconnoissantemêle dans tous ses vœux,la mienne, quoique languissante,du moins, Seigneur, aspire à de semblables feux.
Fais que je participe à toutes leurs extases,et rends si digne enfin l’ardeur dont tu m’embrasesd’avoir place en leur rang,qu’appuyé sur les mêmes basesj’atteigne aussi bien qu’eux au vrai prix de ton sang.
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