Imitation de Jésus-Christ — Livre 4 — Chapitre 16

Translated by Pierre Corneille

Source de tous les biens où nous devons prétendre,aimable et doux Sauveur,qu’en cet heureux moment je souhaite de prendreavec pleine ferveur,

de toutes mes langueurs, de toutes mes foiblessestes yeux sont les témoins,et du plus haut du ciel, d’où tu fais tes largesses,tu vois tous mes besoins.

Tu connois mieux que moi tous mes maux, tous mes vices,toutes mes passions,et n’ignores aucun des plus secrets supplicesde mes tentations.

Le trouble qui m’offusque et le poids qui m’accablesont présents devant toi :tu vois quelle souillure en mon âme coupableimprime un juste effroi.

Je cherche en toi, Seigneur, le souverain remèdede toutes mes douleurs,et le consolateur qui me prête son aidecontre tant de malheurs.

Je parle à qui sait tout, à qui dans mon couragevoit tout à découvert,et peut seul adoucir les fureurs de l’oragequi m’entraîne et me perd.

Tu sais quels biens surtout sont les plus nécessairesà mon cœur abattu,et combien dans l’excès de toutes mes misèresje suis pauvre en vertu.

Je me tiens à tes pieds, chétif, nu, misérable ;j’implore ta pitié,et j’attends, quoique indigne, un effort adorablede ta sainte amitié.

Daigne, daigne repaître un cœur qui te mendieun morceau de ton pain,de ce pain tout céleste, et qui seul remédieaux rigueurs de sa faim.

Dissipe mes glaçons par cette heureuse flammequ’allume ton amour,et sur l’aveuglement qui règne dans mon âmerépands un nouveau jour.

De la terre pour moi rends les douceurs amères,quoi qu’on m’y puisse offrir ;mêle aux sujets d’ennuis, mêle aux succès contrairesles plaisirs de souffrir.

Fais qu’en dépit du monde et de ses imposturesmon esprit ennobliregarde avec mépris toutes les créatures,ou les traite d’oubli.

Élève tout mon cœur au-dessus du tonnerre ;fixe-le dans les cieux ;et ne le laisse plus divaguer sur la terrevers ce qui brille aux yeux.

Sois l’unique douceur, sois l’unique avantagequi puisse l’arrêter ;sois seul toute la viande et seul tout le breuvagequ’il se plaise à goûter.

Deviens tout son amour, toute son allégresse,tout son bien, tout son but ;deviens toute sa gloire et toute sa tendresse,comme tout son salut.

Fais-y naître un beau feu par ta bonté suprême,et si bien l’enflammer,qu’il l’embrase, consume, et transforme en toi-mêmeà force de t’aimer.

Que par cette union avec toi je devienneun seul et même esprit,et qu’un parfait amour à jamais y soutiennece que tu m’as prescrit.

Ne souffre pas, Seigneur, que de ta sainte table,où tu m’as invité,je sorte avec la faim et la soif déplorablede mon aridité.

Par ta miséricorde inspire, avance, opère,achève tout en moi,ainsi que dans tes saints on t’a vu souvent faire,en faveur de leur foi.

Seroit-ce une merveille, ô Dieu, si ta clémenceme mettoit tout en feu,sans qu’en moi de moi-même en ta sainte présenceil restât tant soit peu ?

N’es-tu pas ce brasier, cette flamme divinequi ne s’éteint jamais,et dont le vif rayon purifie, illumineet l’âme et ses souhaits ?

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