Imitation de Jésus-Christ — Livre 4 — Chapitre 3

Translated by Pierre Corneille

Je viens à toi, Seigneur, afin de m’enrichirdes dons surnaturels qu’il te plaît de nous faire ;j’en viens chercher la joie, afin de m’affranchirdes longs et noirs chagrins qui suivent ma misère.Je cours à ce banquet que ta pleine douceurtient prêt pour le pauvre pécheur ;je ne puis, je ne dois souhaiter autre chose :toi seul es mon salut et ma rédemption ;en toi tout mon espoir se fonde et se repose,tout mon bonheur en toi voit sa perfection.

Je n’ai point ici-bas d’autre gloire à chercher ;

je n’ai point d’autre force en qui prendre assurance ;je n’ai point d’autres biens où je puisse attacherla juste ambition de ma persévérance.Comble donc aujourd’hui de solides plaisirsce cœur, ces amoureux desirs,que pousse jusqu’à toi ton serviteur fidèle :vois les empressements de son humble devoir,et ne rejette pas cette ardeur de son zèle,qu’un vrai respect prépare à te bien recevoir.

Entre dans ma maison, où j’ose t’inviter ;répands-y les douceurs de ta vertu cachée ;que de ta propre main je puisse mériterd’être à jamais béni comme un autre Zachée.Daigne m’admettre au rang, par ce comble de biens,des fils d’Abraham et des tiens :c’est le plus cher desir, c’est le seul qui m’enflamme ;et comme tout mon cœur soupire après ton corps,comme il le reconnoît pour sa véritable âme,mon âme pour s’y joindre unit tous ses efforts.

Donne-toi donc, Seigneur, donne-toi tout à moi ;par ce don précieux dégage ta parole :tu me suffiras seul, je trouve tout en toi ;mais sans toi je n’ai rien qui m’aide ou me console.

Sans toi je ne puis vivre, et tout autre soutienn’est qu’un vain appui, qu’un faux bien ;je ne puis subsister sans tes douces visites ;et mes propres langueurs m’abattroient en chemin,si je me confiois à mon peu de mérites,sans recourir souvent à ce mets tout divin.

Souviens-toi que ce peuple à qui dans les désertsta sagesse elle-même annonçoit tes oracles,guéri qu’il fut par toi de mille maux divers,vit ta pitié s’étendre à de plus grands miracles :de crainte qu’au retour il ne languît de faim,tu lui multiplias le pain ;Seigneur, fais-en de même avec ta créature,toi qui, pour consoler un peuple mieux aimé,lui veux bien chaque jour servir de nourrituresous les dehors d’un pain où tu t’es enfermé.

Quiconque en ces bas lieux te reçoit dignement,pain vivant, doux repas de l’âme du fidèle,s’établit un partage au haut du firmament,et s’assure un plein droit à la gloire éternelle.Mais las ! que je suis loin d’un état si parfait,moi que souvent le moindre attrait

jusque dans le péché traîne sans répugnance,et qu’une lenteur morne, un sommeil croupissant,tiennent enveloppé de tant de nonchalance,qu’à tous les bons effets je demeure impuissant !

C’est là ce qui m’impose une nécessitéde porter, et souvent, mes pleurs aux pieds d’un prêtre ;d’élever, et souvent, mes vœux vers ta bonté,de recevoir souvent le vrai corps de mon maître.Je dois, je dois souvent renouveler mon cœur,combattre ma vieille langueur,purifier mon âme en ce banquet céleste,de peur qu’enseveli sous l’indigne reposoù plonge d’un tel bien l’abstinence funeste,je n’échappe à toute heure à tous mes bons propos.

Notre imbécillité, maîtresse de nos sens,conserve en tous les cœurs un tel penchant aux vices,que l’homme tout entier dès ses plus jeunes ansglisse et court aisément vers leurs molles délices.S’il n’avoit ton secours contre tous leurs assauts,chaque moment croîtroit ses maux :c’est la communion qui seule l’en dégage ;c’est elle qui lui prête un assuré soutien,dissipe sa paresse, anime son courage,le retire du mal, et l’affermit au bien.

Si telle est ma foiblesse et ma trépiditéau milieu d’un secours de puissance infinie,si j’ai tant de langueur et tant d’ariditéalors que je célèbre ou que je communie,en quel abîme, ô Dieu, serois-je tôt réduit,si j’osois me priver du fruitque tu m’offres toi-même en ce divin remède !Et dessous quels malheurs me verrois-je abattu,si j’osois me trahir jusqu’à refuser l’aideque ta main y présente à mon peu de vertu !

Certes, si je ne puis me trouver chaque jouren état de t’offrir cet auguste mystère,du moins de temps en temps l’effort de mon amourtâchera d’avoir part à ce don salutaire.Tant que l’âme gémit sous l’exil ennuyeuxqui l’emprisonne en ces bas lieux,ce qui plus la console est ta sainte mémoire,la repasser souvent, et d’un zèle enflammé,qui n’a point d’autre objet que celui de ta gloire,s’unir par ce grand œuvre à son cher bien-aimé.

Ô merveilleux effet de ton amour pour nous,que toi, source de vie, et première des causes,le créateur de tout, le rédempteur de tous,

le souverain arbitre enfin de toutes choses,tu daignes ravaler cette immense grandeurjusqu’à venir vers un pécheur,jusqu’à le visiter, homme et Dieu tout ensemble !Tu descends jusqu’à lui pour le rassasier,par un abaissement devant qui le ciel tremble,d’un homme tout ensemble et d’un Dieu tout entier !

Heureuse mille fois l’âme qui te reçoit,toi, son espoir unique et son unique maître,avec tous les respects et l’amour qu’elle doità l’excès des bontés que tu lui fais paroître !Est-il bouche éloquente, est-il esprit humainqui ne se consumât en vains’il vouloit exprimer toute son allégresse ?Et peut-on concevoir ces hauts ravissements,ces avant-goûts du ciel, que ta pleine tendresseaime à lui prodiguer en ces heureux moments ?

Qu’elle reçoit alors pour hôte un grand seigneur !Qu’elle en prend à bon titre une joie infinie,et brave de ses maux la plus âpre rigueur,voyant l’auteur des biens lui faire compagnie !Qu’elle se souvient peu du temps qu’elle a gémi,quand elle loge un tel ami !

Qu’elle trouve d’attraits en l’époux qu’elle embrasse !Qu’il est grand, qu’il est noble, et digne d’être aimé,puisqu’il n’a rien en soi dont le lustre n’effacetout ce dont ici-bas le desir est charmé !

Que la terre et les cieux et tout leur ornementapprennent à se taire en ta sainte présence :tout ce qui brille en eux le plus pompeusementvient des profusions de ta magnificence ;tout ce qu’ils ont de beau, tout ce qu’ils ont de bon,jamais des grandeurs de ton nomne pourra nous tracer qu’une foible peinture :ta sagesse éternelle a ses trésors à part,le nombre en est sans nombre ainsi que sans mesure,et ne met point de borne aux biens qu’elle départ.

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