Imitation de Jésus-Christ — Livre 4 — Chapitre 4

Translated by Pierre Corneille

Préviens ton serviteur par cette douce amorceque versent dans les cœurs tes bénédictions ;joins à la pureté de leurs impressions

tout ce que le respect et le zèle ont de force ;donne-moi les moyens d’approcher dignementde ton auguste sacrement ;remplis mon sein pour toi d’une céleste flamme,et daigne m’arracher à la morne lenteurde l’assoupissement infâmeoù me plonge à tous coups ma propre pesanteur.

Viens, avec tout l’effet de ce don salutaire,d’une sainte visite aujourd’hui m’honorer ;que je puisse en esprit pleinement savourerles douceurs qu’enveloppe un si sacré mystère ;détache en ma faveur un vif rayon des cieuxqui fasse pénétrer mes yeuxau fond de cet abîme où tout mon bien s’enferme ;et si pour y descendre ils ont trop peu de jour,fais qu’une foi solide et fermeen croie aveuglément l’excès de ton amour.

Car enfin c’est lui seul qui met en évidencece miracle impossible à tout l’effort humain,c’est ton saint institut, c’est l’œuvre de ta main,qui passe de bien loin toute notre prudence.

Il n’est point de mortel qui puisse concevoirce qui n’est pas même au pouvoirde la subtilité que tu dépars à l’ange ;et je serois coupable autant comme indiscret,moi qui ne suis que terre et fange,d’attenter à comprendre un si profond secret.

J’approche donc, Seigneur, puisque tu me l’ordonnes,mais avec un cœur simple, une sincère foi,et mon respect y porte un vertueux effroiqui n’intimide point l’espoir que tu me donnes.Je crois, et je suis prêt de signer de mon sangque sous ce rond, que sous ce blanc,véritable Homme-Dieu, tu caches ta présence,et que ce que les yeux jugent encor du painn’en conserve que l’apparence,qui voile à tous nos sens ton être souverain.

Je vais te recevoir, tu le veux, tu commandesque mon cœur à ton cœur s’unisse en charité ;porte donc jusqu’à toi son imbécillitépar un don spécial et des grâces plus grandes.Qu’au feu d’un saint amour ce cœur liquéfiétrouve en un Dieu crucifiél’océan où sans cesse il s’écoule et s’abîme ;

et que tout autre attrait, effacé par le tien,me laisse abhorrer comme un crimeles vains chatouillements de tout autre entretien.

Quels souhaits dans nos maux peut former la pensée,que ne puisse remplir un si grand sacrement ?D’où pouvons-nous attendre un tel soulagement,ou pour le corps malade, ou pour l’âme oppressée ?Quelles vives douleurs, quelles afflictions,bravent ses consolations ?Quels imprévus revers triomphent de son aide ?Ne relève-t-il pas l’abattement des cœurs ?Et n’est-il pas le vrai remèdepour ce que leur foiblesse enfante de langueurs ?

Par lui la convoitise, au fond de l’âme éteinte,voit mettre sous le frein toutes les passions ;et l’empire qu’il prend sur les tentations,ou les dompte, ou du moins en affoiblit l’atteinte ;c’est par lui que la grâce avance à gros torrents,et que sur les vices mourantss’affermit la vertu que lui-même il fait naître ;c’est par lui que la foi plus fortement agit,que l’espérance a de quoi croître,et que la charité s’enflamme et s’élargit.

Puissant réparateur des misères humaines,protecteur de mon âme, espoir de tous ses vœux,qui dans l’intérieur verses, quand tu le veux,tout ce qui nous console et soulage nos peines,tu fais des biens sans nombre, et souvent tu les faisà ces dévots, à ces parfaits,qui savent dignement approcher de ta table ;et tu mêles par là dans leurs divers travauxune douceur inépuisablequi dissipe aisément l’aigreur de tous leurs maux.

C’est ce qui du néant de leur propre bassesseles élève à l’espoir de ta protection,et prête un nouveau jour à leur dévotion,que la grâce accompagne, et que suit l’allégresse.Ainsi ceux dont l’esprit triste, aride, inquiet,avant cet amoureux banquet,gémissoit sous un trouble au vrai repos funeste,sitôt qu’ils sont repus de ce mets tout divin,de ce breuvage tout céleste,en pleins ravissements changent tout leur chagrin.

Tu leur fais de la sorte éprouver que d’eux-mêmesleur force est peu de chose, ou plutôt moins que rien ;

que s’ils ont quelque grâce, ou s’ils font quelque bien,ils en doivent le tout à tes bontés suprêmes ;que les plus beaux talents de leur infirmiténe sont que glace et dureté,qu’angoisse, que langueur, que vague incertitude ;mais qu’alors que sur eux tu répands ta faveur,ils ont zèle, ils ont promptitude,ils ont calme, ils ont joie, ils ont stable ferveur.

Aussi lorsqu’en douceurs une source est féconde,peut-on s’en approcher qu’on n’en remporte un peu ?Peut-on sans s’échauffer être auprès d’un grand feu ?Peut-on l’avoir au sein que la glace n’y fonde ?N’es-tu pas, ô mon Dieu, cette source de bienstoujours ouverte aux vrais chrétiens,toujours vive, toujours pleine et surabondante ?Et n’es-tu pas ce feu toujours pur, toujours saint,dont la flamme toujours ardentese nourrit d’elle-même, et jamais ne s’éteint ?

Si mon indignité ne peut monter encoreau haut de cette source, et puiser en pleine eau,si je ne puis en boire à même le ruisseau,jusqu’à rassasier la soif qui me dévore,je collerai ma bouche au canal précieux

que tu fais descendre des cieux,afin que dans mon cœur une goutte en distille,que ma soif s’en apaise, et que l’aridité,qui rend mon âme si stérile,ne la dessèche pas jusqu’à l’extrémité.

Si d’ailleurs de ma glace un invincible restem’empêche d’égaler l’ardeur des séraphins,si je ne puis encor, comme les chérubins,pour m’unir tout à toi, devenir tout céleste,j’attacherai du moins ce que j’ai de vigueurà si bien préparer mon cœurpar un effort d’amour qui toujours renouvelle,que sur mes humbles vœux ce divin sacrementfera voler quelque étincelledu feu vivifiant de cet embrasement.

Tu vois ce qui me manque, ô Sauveur adorable,doux Jésus, bonté seule en qui j’ose espérer :supplée à mes défauts, et daigne réparerce que détruit en moi la langueur qui m’accable.Tu t’en es fait toi-même une amoureuse loi,quand nous appelant tous à toi,ta bouche toute sainte a bien voulu nous dire :

" Accourez tous à moi, vous dont sous les travauxle cœur incessamment soupire,et je soulagerai la grandeur de vos maux. "

D’une sueur épaisse ils couvrent mon visage ;mon cœur outré d’ennuis en est presque aux abois ;mille et mille péchés me courbent sous leur poids ;mille tentations me troublent le courage :je ne fais que gémir sous les oppressionsdes insolentes passions,dont je trouve en tous lieux l’embarras qui m’obsède ;et dans tous ces malheurs où je me vois blanchir,dénué de support et d’aide,je n’ai que toi, Seigneur, qui m’en puisse affranchir.

Aussi je te remets tout ce qui me regarde ;je me remets entier à ton soin paternel :daigne, ô Dieu, me conduire au salut éternel,et durant le chemin reçois-moi sous ta garde.Fais que puisse mon âme à jamais t’honorer,toi qui m’as daigné préparerton corps sacré pour viande, et ton sang pour breuvage ;fais enfin que mon zèle augmente chaque jourpar le fréquent et saint usagede ce divin mystère où brille tant d’amour.

Comments

Loading comments…