Texte entier
Translated by Pierre Corneille
Imitation de Jésus-Christ
« Heureux qui tient la route où ma voix le convie ,Les ténèbres jamais n’approchent qui me suit,Et partout sur mes pas il trouve un jour sans nuitQui porte jusqu’au cœur la lumière de vie. »
5Ainsi Jésus-Christ parle ; ainsi de ses vertus,Dont brillent les sentiers qu’il a pour nous battus,Les rayons toujours vifs montrent comme il faut vivre ;Et quiconque veut être éclairé pleinementDoit apprendre de lui que ce n’est qu’à le suivre10Que le cœur s’affranchit de tout aveuglement.
Les doctrines des saints n’ont rien de comparableÀ celle dont lui-même il s’est fait le miroir :Elle a mille trésors qui se font bientôt voir,Quand l’œil a pour flambeau son esprit adorable.15Toi qui par l’amour-propre à toi-même attaché,L’écoutes et la lis sans en être touché,
Faute de cet esprit tu n’y trouves qu’épines ;Mais si tu veux l’entendre et lire avec plaisir,Conformes-y ta vie, et ses douceurs divines20S’étaleront en foule à ton heureux desir.
Que te sert de percer les plus secrets abîmes,Où se cache à nos sens l’immense Trinité,Si ton intérieur, manque d’humilité,Ne lui sauroit offrir d’agréables victimes ?25Cet orgueilleux savoir, ces pompeux sentiments,Ne sont aux yeux de Dieu que de vains ornements ;Il ne s’abaisse point vers des âmes si hautes,Et la vertu sans eux est de telle valeur,Qu’il vaut mieux bien sentir la douleur de tes fautes,30Que savoir définir ce qu’est cette douleur.
Porte toute la Bible en ta mémoire empreinte,Sache tout ce qu’ont dit les sages des vieux temps,
Joins-y, si tu le peux, tous les traits éclatantsDe l’histoire profane et de l’histoire sainte :35De tant d’enseignements l’impuissante langueurSous leur poids inutile accablera ton cœur,Si Dieu n’y verse encor son amour et sa grâce ;Et l’unique science où tu dois prendre appui,C’est que tout n’est ici que vanité qui passe,40Hormis d’aimer sa gloire, et ne servir que lui.
C’est là des vrais savants la sagesse profonde ;Elle est bonne en tout temps, elle est bonne en tous lieux,Et le plus sûr chemin pour aller vers les cieux,C’est d’affermir nos pas sur le mépris du monde.45Ce dangereux flatteur de nos foibles espritsOppose mille attraits à ce juste mépris ;Qui s’en laisse éblouir s’en laisse tôt séduire ;Mais ouvre bien les yeux sur leur fragilité,Regarde qu’un moment suffit pour les détruire,50Et tu verras qu’enfin tout n’est que vanité.
Vanité d’entasser richesses sur richesses ;
Vanité de languir dans la soif des honneurs ;Vanité de choisir pour souverains bonheursDe la chair et des sens les damnables caresses ;55Vanité d’aspirer à voir durer nos joursSans nous mettre en souci d’en mieux régler le cours,D’aimer la longue vie et négliger la bonne,D’embrasser le présent sans soin de l’avenir,Et de plus estimer un moment qu’il nous donne60Que l’attente des biens qui ne sauroient finir.
Toi donc, qui que tu sois, si tu veux bien comprendreComme à tes sens trompeurs tu dois te confier,Souviens-toi qu’on ne peut jamais rassasierNi l’œil humain de voir, ni l’oreille d’entendre ;65Qu’il faut se dérober à tant de faux appas,Mépriser ce qu’on voit pour ce qu’on ne voit pas,Fuir les contentements transmis par ces organes ;Que de s’en satisfaire on n’a jamais de lieu,Et que l’attachement à leurs douceurs profanes70Souille ta conscience, et t’éloigne de Dieu.
Le desir de savoir est naturel aux hommes :Il naît dans leur berceau sans mourir qu’avec eux ;Mais, ô Dieu, dont la main nous fait ce que nous sommes,Que peut-il sans ta crainte avoir de fructueux ?
Un paysan stupide et sans expérience,Qui ne sait que t’aimer et n’a que de la foi,Vaut mieux qu’un philosophe enflé de sa science,Qui pénètre les cieux, sans réfléchir sur soi.
Qui se connoît soi-même en a l’âme peu vaine,Sa propre connoissance en met bien bas le prix ;Et tout le faux éclat de la louange humaineN’est pour lui que l’objet d’un généreux mépris.
Au grand jour du Seigneur sera-ce un grand refugeD’avoir connu de tout et la cause et l’effet ?Et ce qu’on aura su fléchira-t-il un jugeQui ne regardera que ce qu’on aura fait ?
Borne tous tes desirs à ce qu’il te faut faire ;Ne les porte plus trop vers l’amas du savoir ;Les soins de l’acquérir ne font que te distraire,Et quand tu l’as acquis, il peut te décevoir.
Les savants d’ordinaire aiment qu’on les regarde,Qu’on murmure autour d’eux : « Voilà ces grands esprits ! »Et s’ils ne font du cœur une soigneuse garde,De cet orgueil secret ils sont toujours surpris.
Qu’on ne s’y trompe point : s’il est quelques sciencesQui puissent d’un savant faire un homme de bien,Il en est beaucoup plus de qui les connoissancesNe servent guère à l’âme, ou ne servent de rien.
Par là tu peux juger à quels périls s’exposeCelui qui du savoir fait son unique but,Et combien se méprend qui songe à quelque choseQu’à ce qui peut conduire au chemin du salut.
Le plus profond savoir n’assouvit point une âme ;Mais une bonne vie a de quoi la calmer,Et jette dans le cœur qu’un saint desir enflammeLa pleine confiance au Dieu qu’il doit aimer.
Au reste, plus tu sais, et plus a de lumièreLe jour qui se répand sur ton entendement,Plus tu seras coupable à ton heure dernière,si tu n’en as vécu d’autant plus saintement.
La vanité par là ne te doit point surprendre :Le savoir t’est donné pour guide à moins faillir ;Il te donne lui-même un plus grand compte à rendre,
Et plus lieu de trembler que de t’enorgueillir.
Trouve à t’humilier même dans ta doctrine :Quiconque en sait beaucoup en ignore encor plus,Et qui sans se flatter en secret s’examineEst de son ignorance heureusement confus.
Quand pour quelques clartés dont ton esprit abondeTon orgueil à quelque autre ose te préférer,Vois qu’il en est encor de plus savants au monde,Qu’il en est que le ciel daigne mieux éclairer.
Fuis la haute science, et cours après la bonne :Apprends celle de vivre ici-bas sans éclat ;Aime à n’être connu, s’il se peut, de personne,Ou du moins aime à voir qu’aucun n’en fasse état.
Cette unique leçon, dont le parfait usageConsiste à se bien voir et n’en rien présumer,Est la plus digne étude où s’occupe le sage
Pour estimer tout autre, et se mésestimer.
Si tu vois donc un homme abîmé dans l’offense,Ne te tiens pas plus juste ou moins pécheur que lui :Tu peux en un moment perdre ton innocence,Et n’être pas demain le même qu’aujourd’hui.
Souvent l’esprit est foible et les sens indociles,L’amour-propre leur fait ou la guerre ou la loi ;Mais bien qu’en général nous soyons tous fragiles,Tu n’en dois croire aucun si fragile que toi.
Qu’heureux est le mortel que la vérité mêmeConduit de sa main propre au chemin qui lui plaît !Qu’heureux est qui la voit dans sa beauté suprême,Sans voile et sans emblème,Et telle enfin qu’elle est !
Nos sens sont des trompeurs, dont les fausses imagesÀ notre entendement n’offrent rien d’assuré,Et ne lui font rien voir qu’à travers cent nuagesQui jettent mille ombragesDans l’œil mal éclairé.
De quoi sert une longue et subtile disputeSur des obscurités où l’esprit est déçu ?De quoi sert qu’à l’envi chacun s’en persécute,Si Dieu jamais n’imputeDe n’en avoir rien su ?
Grande perte de temps et plus grande foiblesseDe s’aveugler soi-même et quitter le vrai bien,Pour consumer sa vie à pointiller sans cesseSur le genre et l’espèce,Qui ne servent à rien.
Touche, verbe éternel, ces âmes curieuses :Celui que ta parole une fois a frappé,De tant d’opinions vaines, ambitieuses,Et souvent dangereuses,Est bien développé.
Ce verbe donne seul l’être à toutes les causes ;Il nous parle de tout, tout nous parle de lui ;Il tient de tout en soi les natures encloses ;Il est de toutes chosesLe principe et l’appui.
Aucun sans son secours ne sauroit se défendreD’un million d’erreurs qui courent l’assiéger,Et depuis qu’un esprit refuse de l’entendre,Quoi qu’il pense comprendre,Il n’en peut bien juger.
Mais qui rapporte tout à ce verbe immuable,Qui voit tout en lui seul, en lui seul aime tout,À la plus rude attaque il est inébranlable,Et sa paix ferme et stableEn vient soudain à bout !
Ô Dieu de vérité, pour qui seul je soupire,Unis-moi donc à toi par de forts et doux nœuds !
Je me lasse d’ouïr, je me lasse de lire,Mais non pas de te dire :« C’est toi seul que je veux. »
Parle seul à mon âme, et qu’aucune prudence,Qu’aucun autre docteur ne m’explique tes lois ;Que toute créature à ta sainte présenceS’impose le silence,Et laisse agir ta voix.
Plus l’esprit se fait simple et plus il se ramèneDans un intérieur dégagé des objets,Plus lors sa connoissance est diffuse et certaine,Et s’élève sans peineJusqu’aux plus hauts sujets.
Oui, Dieu prodigue alors ses grâces plus entières,Et portant notre idée au-dessus de nos sens,Il nous donne d’en haut d’autant plus de lumières,Qui percent les matièresPar des traits plus puissants.
Cet esprit simple, uni, stable, pur, pacifique,En mille soins divers n’est jamais dissipé,Et l’honneur de son Dieu, dans tout ce qu’il pratique,Est le projet uniqueQui le tient occupé.
Il est toujours en soi détaché de soi-même ;Il ne sait point agir quand il se faut chercher,Et fût-il dans l’éclat de la grandeur suprême,Son propre diadèmeNe l’y peut attacher.
Il ne croit trouble égal à celui que se causeun cœur qui s’abandonne à ses propres transports,et maître de soi-même, en soi-même il disposeTout ce qu’il se proposeDe produire au dehors.
Bien loin d’être emporté par le courant rapideDes flots impétueux de ses bouillants desirs,Il les dompte, il les rompt, il les tourne, il les guide,Et donne ainsi pour brideLa raison aux plaisirs.
Mais pour se vaincre ainsi qu’il faut d’art et de force !
Qu’il faut pour ce combat préparer de vigueur !Et qu’il est malaisé de faire un plein divorceAvec la douce amorceQue chacun porte au cœur !
Ce devroit être aussi notre unique penséeDe nous fortifier chaque jour contre nous,Pour en déraciner cette amour empresséeOù l’âme intéresséeTrouve un poison si doux.
Les soins que cette amour nous donne en cette vieNe peuvent aussi bien nous élever si haut,Que la perfection la plus digne d’envieN’y soit toujours suivieDes hontes d’un défaut.
Nos spéculations ne sont jamais si puresQu’on ne sente un peu d’ombre y régner à son tour ;Nos plus vives clartés ont des couleurs obscures,Et cent fausses peinturesNaissent d’un seul faux jour.
Mais n’avoir que mépris pour soi-même et que haineOuvre et fait vers le ciel un chemin plus certain,Que le plus haut effort de la science humaine,Qui rend l’âme plus vaineEt l’égare soudain.
Ce n’est pas que de Dieu ne vienne la science :D’elle-même elle est bonne, et n’a rien à blâmer ;Mais il faut préférer la bonne conscienceÀ cette impatienceDe se faire estimer.
Cependant, sans souci de régler sa conduite,On veut être savant, on en cherche le bruit ;Et cette ambition par qui l’âme est séduite
Souvent traîne à sa suiteMille erreurs pour tout fruit.
Ah ! si l’on se donnoit la même diligence,Pour extirper le vice et planter la vertu,Que pour subtiliser sa propre intelligenceEt tirer la scienceHors du chemin battu !
De tant de questions les dangereux mystèresProduiroient moins de trouble et de renversement,Et ne couleroient pas dans les règles austèresDes plus saints monastèresTant de relâchement.
Un jour, un jour viendra qu’il faudra rendre compte,
Non de ce qu’on a lu, mais de ce qu’on a fait ;Et l’orgueilleux savoir, à quelque point qu’il monte,N’aura lors que la honteDe son mauvais effet.
Où sont tous ces docteurs qu’une foule si grandeRendoit à tes yeux même autrefois si fameux ?Un autre tient leur place, un autre a leur prébende,Sans qu’aucun te demandeUn souvenir pour eux.
Tant qu’a duré leur vie, ils sembloient quelque chose ;Il semble après leur mort qu’ils n’ont jamais été :Leur mémoire avec eux sous leur tombe est enclose ;Avec eux y reposeToute leur vanité.
Ainsi passe la gloire où le savant aspire,S’il n’a mis son étude à se justifier :C’est là le seul emploi qui laisse lieu d’en direQu’il avoit su bien lireEt bien étudier.
Mais au lieu d’aimer Dieu, d’agir pour son service,L’éclat d’un vain savoir à toute heure éblouit,Et fait suivre à toute heure un brillant artificeQui mène au précipice,Et là s’évanouit.
Du seul desir d’honneur notre âme est enflammée :Nous voulons être grands plutôt qu’humbles de cœur ;Et tout ce bruit flatteur de notre renommée,Comme il n’est que fumée,Se dissipe en vapeur.
La grandeur véritable est d’une autre nature :C’est en vain qu’on la cherche avec la vanité ;Celle d’un vrai chrétien, d’une âme toute pure,Jamais ne se mesureQue sur sa charité.
Vraiment grand est celui qui dans soi se ravale,Qui rentre en son néant pour s’y connoître bien,Qui de tous les honneurs que l’univers étale
Craint la pompe fatale,Et ne l’estime à rien.
Vraiment sage est celui dont la vertu resserreAutour du vrai bonheur l’essor de son esprit,Qui prend pour du fumier les choses de la terre,Et qui se fait la guerrePour gagner Jésus-Christ.
Et vraiment docte enfin est celui qui préfèreÀ son propre vouloir le vouloir de son Dieu,Qui cherche en tout, partout, à l’apprendre, à le faire,Et jamais ne diffèreNi pour temps ni pour lieu.
N’écoute pas tout ce qu’on dit,Et souviens-toi qu’une âme forte
Donne malaisément créditÀ ces bruits indiscrets où la foule s’emporte.Il faut examiner avec sincérité,Selon l’esprit de Dieu, qui n’est que charité,Tout ce que d’un autre on publie :Cependant, ô foiblesse indigne d’un chrétien !Jusque-là souvent on s’oublieQu’on croit beaucoup de mal plutôt qu’un peu de bien.
Qui cherche la perfection,Loin de tout croire en téméraire,Pèse avec mûre attentionTout ce qu’il entend dire et tout ce qu’il voit faire.La plus claire apparence a peine à l’engager :Il sait que notre esprit est prompt à mal juger,Notre langue prompte à médire ;Et bien qu’il ait sa part en cette infirmité,Sur lui-même il garde un empireQui le fait triompher de sa fragilité.
C’est ainsi que son jugement,Quoi qu’il apprenne, quoi qu’il sache,Se porte sans empressement,Sans qu’en opiniâtre à son sens il s’attache.Il se défend longtemps du mal qu’on dit d’autrui,
Ou s’il en est enfin convaincu malgré lui,Il ne s’en fait point le trompette ;Et cette impression qu’il en prend à regret,Qu’il désavoue et qu’il rejette,Demeure dans son âme un éternel secret.
Pour conseil en tes actionsPrends un homme de conscience ;Préfère ses instructionsÀ ce qu’ose inventer l’effort de ta science.La bonne et sainte vie, à chaque événementForme l’expérience, ouvre l’entendement,Éclaire l’esprit qui l’embrasse ;Et plus on a pour soi des sentiments abjets,Plus Dieu, prodigue de sa grâce,Répand à pleines mains la sagesse et la paix.
Cherche la vérité dans la sainte écriture,Et lis du même espritLe texte impérieux de sa doctrine pure,Que tu le vois écrit.
On n’y doit point chercher, ni le fard du langage,Ni la subtilité,Ni de quoi s’attacher sur le plus beau passage,Qu’à son utilité.
Lis un livre dévot, simple et sans éloquence,Avec plaisir pareilQue ceux où se produit l’orgueil de la scienceEn son haut appareil.
Ne considère point si l’auteur d’un tel livreFut plus ou moins savant ;Mais s’il dit vérité, s’il t’apprend à bien vivre,Feuillette-le souvent.
Quand son instruction est salutaire et bonne,Donne-lui prompt crédit,Et sans examiner quel maître te la donne,Songe à ce qu’il te dit.
L’autorité de l’homme est de peu d’importance,Et passe en un moment ;Mais cette vérité que le ciel nous dispenseDure éternellement.
Sans égard à personne avec nous Dieu s’expliqueEn diverses façons,Et par tel qu’il lui plaît sa bonté communiqueSes plus hautes leçons.
Le sens de sa parole est souvent si sublimeEt si mystérieux,Qu’à trop l’approfondir il égare, il abîmeL’esprit du curieux.
Il ne veut pas toujours que la vérité nueS’offre à l’entendement,Et celui-là se perd qui s’arrête où la vueDoit passer simplement.
De ce trésor ouvert la richesse éternelle
A beau nous inviter :Si l’on n’y porte un cœur humble, simple, fidèle,On n’en peut profiter.
Ne choisis point pour but de cette sainte étudeD’être estimé savant,Ou pour fruit d’un travail et si long et si rudeTu n’auras que du vent.
Consulte volontiers sur de si hauts mystèresLes meilleurs jugements,Écoute avec respect les avis des saints pèresComme leurs truchements.
Ne te dégoûte point surtout des paraboles,Quel qu’en soit le projet,Et ne les prends jamais pour des contes frivolesQu’on forme sans sujet.
Quand l’homme avec ardeur souhaite quelque chose,quand son peu de vertu n’opposeni règle à ses desirs ni modération,il tombe dans le trouble et dans l’inquiétudeavec la même promptitudequ’il défère à sa passion.
L’avare et le superbe incessamment se gênent,et leurs propres vœux les entraînentloin du repos heureux qu’ils ne goûtent jamais ;mais les pauvres d’esprit, les humbles en jouissent,et leurs âmes s’épanouissentdans l’abondance de la paix.
Qui n’est point tout à fait dégagé de soi-même,qui se regarde encore et s’aime,
voit peu d’occasions sans en être tenté :les objets les plus vils surmontent sa foiblesse,et le moindre assaut qui le pressel’atterre avec facilité.
Ces dévots à demi, sur qui la chair plus fortedomine encore en quelque sorte,penchent à tous moments vers ses mortels appas,et n’ont jamais une âme assez haute, assez pure,pour faire une entière ruptureavec les douceurs d’ici-bas.
Oui, qui de cette chair à demi se détache,se chagrine quand il s’arracheaux plaisirs dont l’image éveille son desir ;et faisant à regret un effort qui l’attriste,il s’indigne quand on résisteà ce qu’il lui plaît de choisir.
Que si lâchant la bride à sa concupiscence,il emporte la jouissance
où l’a fait aspirer ce desir déréglé,soudain le vif remords qui le met à la gêneredouble d’autant plus sa peineque plus il s’étoit aveuglé.
Il recouvre la vue au milieu de sa joie,mais seulement afin qu’il voiecomme ses propres sens se font ses ennemis,et que la passion, qu’il a prise pour guide,ne fait point le repos solidequ’en vain il s’en étoit promis.
C’est donc en résistant à ces tyrans de l’âmequ’une sainte et divine flammenous donne cette paix que suit un vrai bonheur ;et qui sous leur empire asservit son courage,dans quelques délices qu’il nage,jamais ne la trouve en son cœur.
Non, ces hommes charnels, dont les cœurs s’abandonnent
à tout ce que les sens ordonnent,ne possèdent jamais un bien si précieux ;mais les spirituels, en qui l’âme ferventerend la grâce toute-puissante,le reçoivent toujours des cieux.
Ô ciel ! que l’homme est vain qui met son espéranceaux hommes comme lui,qui sur la créature ose prendre assurance,et se propose un ferme appuisur une éternelle inconstance !
Sers pour l’amour de Dieu, mortel, sers ton prochainsans en avoir de honte ;et quand tu parois pauvre, empêche que soudainla rougeur au front ne te monte,pour le paroître avec dédain.
Ne fais point fondement sur tes propres mérites ;tiens ton espoir en Dieu :de lui dépend l’effet de quoi que tu médites,et s’il ne te guide en tout lieu,en tout lieu tu te précipites.
Ne dors pas toutefois, et fais de ton côtétout ce que tu peux faire :il ne manquera point d’agir avec bontéet de fournir comme vrai pèredes forces à ta volonté.
Mais ne t’assure point sur ta haute science,ni sur celle d’autrui ;leur conduite souvent brouille la conscience,et Dieu seul est le digne appuique doit choisir ta confiance.
C’est lui qui nous fait voir l’humble et le vertueuxélevé par sa grâce ;
c’est lui qui nous fait voir son bras majestueuxterrasser l’insolente audacedont s’enfle le présomptueux.
Soit donc qu’en ta maison la richesse s’épande,soit que de tes amisle pouvoir en tous lieux pompeusement s’étende,garde toujours un cœur soumis,quelque honneur par là qu’on te rende.
Prends-en la gloire en Dieu, qui jamais n’est bornédans son amour extrême,en Dieu, qui donnant tout sans être importuné,veut encor se donner soi-même,après même avoir tout donné.
Souviens-toi que du corps la taille avantageusequi se fait admirer,ni de mille beautés l’union merveilleusepour qui chacun veut soupirer,ne doit rendre une âme orgueilleuse.
Du temps l’inévitable et fière aviditéen fait un prompt ravage,et souvent avant lui la moindre infirmitélaisse à peine au plus beau visage
les marques de l’avoir été.
Si ton esprit est vif, judicieux, docile,n’en deviens pas plus vain :tu déplairois à Dieu, qui te fait tout facile,et n’a qu’à retirer sa mainpour te rendre un sens imbécile.
Ne te crois pas plus saint qu’aucun autre pécheur,quoi qu’on te veuille dire :Dieu, qui connoît tout l’homme, et qui voit dans ton cœur,souvent te répute le pire,quand tu t’estimes le meilleur.
Ces bonnes actions sur qui chacun se fondepour t’élever aux cieuxne partent pas toujours d’une vertu profonde ;et Dieu, qui voit par d’autres yeux,en juge autrement que le monde.
Non qu’il nous faille armer contre la véritépour juger mal des nôtres ;voyons-en tout le bien avec sincérité,
mais croyons encor mieux des autres,pour conserver l’humilité.
Tu ne te nuis jamais quand tu les considèrespour te mettre au-dessous ;mais ton orgueil t’expose à d’étranges misères,si tu peux choisir entre eux tousun seul à qui tu te préfères.
C’est ainsi que chez l’humble une éternelle paixfait une douce vie,tandis que le superbe est plongé pour jamaisdans le noir chagrin de l’envie,qui trouble ses propres souhaits.
Ne fais point confidence avec toutes personnes,regarde où tu répands les secrets de ton cœur ;
prends et suis les conseils de qui craint le Seigneur ;choisis tes amitiés, et n’en fais que de bonnes ;hante peu la jeunesse, et de ceux du dehorssouffre rarement les abords.
Jamais autour du riche à flatter ne t’exerce ;vis sans démangeaison de te montrer aux grands ;vois l’humble, le dévot, le simple, et n’entreprendsde faire qu’avec eux un long et plein commerce ;et n’y traite surtout que des biens précieuxdont une âme achète les cieux.
Évite avec grand soin la pratique des femmes,ton ennemi par là peut trouver ton défaut ;recommande en commun aux bontés du très-hautcelles dont les vertus embellissent les âmes ;et sans en voir jamais qu’avec un prompt adieu,aime-les toutes, mais en Dieu.
Ce n’est qu’avec lui seul, ce n’est qu’avec ses angesque doit un vrai chrétien se rendre familier :porte-lui tout ton cœur, deviens leur écolier ;adore en lui sa gloire, apprends d’eux ses louanges ;et bornant tes desirs à ses dons éternels,fuis d’être connu des mortels.
La charité vers tous est toujours nécessaire,mais non pas avec tous un accès trop ouvert :la réputation assez souvent s’y perd ;et tel qui plaît de loin, de près cesse de plaire :tant ce brillant éclat qui ne fait qu’éblouirest sujet à s’évanouir !
Oui, souvent il arrive, et contre notre envie,que plus on prend de peine à se communiquer,plus cet effort nous trompe, et force à remarquerles désordres secrets qui souillent notre vie,et que ce qu’un grand nom avoit semé de bruitpar la présence est tôt détruit.
Qu’il fait bon obéir ! Que l’homme a de méritequi d’un supérieur aime à suivre les lois,qui ne garde aucun droit dessus son propre choix,qui l’immole à toute heure, et soi-même se quitte !L’obéissance est douce, et son aveuglementforme un chemin plus sûr que le commandement,lorsque l’amour la fait, et non pas la contrainte ;mais elle n’a qu’aigreur sans cette charité,et c’est un long sujet de murmure et de plainte,quand son joug n’est souffert que par nécessité.
Tous ces devoirs forcés où tout le cœur s’opposen’acquièrent à l’esprit ni liberté ni paix.
Aime qui te commande, ou n’y prétends jamais :s’il n’est aimable en soi, c’est Dieu qui te l’impose.Cours deçà, cours delà, change d’ordre ou de lieux :si pour bien obéir tu ne fermes les yeux,tu ne trouveras point ce repos salutaire ;et tous ceux que chatouille un pareil changementn’y rencontrent enfin qu’un bien imaginairedont la trompeuse idée échappe en un moment.
Il est vrai que chacun volontiers se conseille,qu’il aime que son sens règle ses actions,et tourne avec plaisir ses inclinationsvers ceux dont la pensée à la sienne est pareille ;mais si le Dieu de paix règne au fond de nos cœurs,il faut les arracher à toutes ces douceurs,de tous nos sentiments soupçonner la foiblesse,les dédire souvent, et pour mieux le pouvoir,nous souvenir qu’en terre il n’est point de sagessequi sans aucune erreur puisse tout concevoir.
Ne prends donc pas aux tiens si pleine confianceque tu n’ouvres l’oreille encore à ceux d’autrui ;
et quand tu te convaincs de juger mieux que luisacrifie à ton Dieu cette juste croyance.Combattre une révolte où penche la raison,pour donner au bon sens une injuste prison,c’est se faire soi-même une sainte injustice ;et pour en venir là plus tu t’es combattu,plus ce Dieu qui regarde un si grand sacrificet’impute de mérite et t’avance en vertu.
On va d’un pas plus ferme à suivre qu’à conduire ;l’avis est plus facile à prendre qu’à donner :on peut mal obéir comme mal ordonner ;mais il est bien plus sûr d’écouter que d’instruire.Je sais que l’homme est libre, et que sa volonté,entre deux sentiments d’une égale bonté,peut avec fruit égal embrasser l’un ou l’autre ;mais ne point déférer à celui du prochain,quand l’ordre ou la raison parle contre le nôtre,c’est montrer un esprit opiniâtre ou vain.
Fuis l’embarras du monde autant qu’il t’est possible :ces entretiens du siècle ont trop d’inanité,et la paix y rencontre un obstacle invincible,lors même qu’on s’y mêle avec simplicité.
Soudain l’âme est souillée, et le cœur fait esclavedes vains amusements qu’ils savent nous donner ;leur force est merveilleuse, et pour un qui les bravemille à leurs faux appas se laissent enchaîner.
Leur amorce flatteuse a l’art de nous surprendre ;le poison qu’elle glisse est aussitôt coulé ;et je voudrois souvent n’avoir pu rien entendre,ou n’avoir vu personne, ou n’avoir point parlé.
Qui donc fait naître en nous cette ardeur insensée,ce desir de parler en tous lieux épandu,s’il est si malaisé que sans être blesséel’âme rentre en soi-même après ce temps perdu ?
N’est-ce point que chacun, de s’aider incapable,espère l’un de l’autre un mutuel secours,et que l’esprit, lassé du souci qui l’accable,croit affoiblir son poids s’il l’exhale en discours ?
Du moins tous ces discours sur qui l’homme se jette,son propre intérêt seul les forme et les conduit :il parle avec ardeur de tout ce qu’il souhaite,il parle avec douleur de tout ce qui lui nuit.
Mais souvent c’est en vain, et cette fausse joiequ’il emprunte en passant de l’entretien d’autrui,repousse d’autant plus celle que Dieu n’envoiequ’aux esprits retirés qui n’en cherchent qu’en lui.
Veillons donc, et prions, que le temps ne s’envolecependant que le cœur languit d’oisiveté ;ou s’il nous faut parler, qu’avec chaque paroleil sorte de la bouche un trait d’utilité.
Le peu de soin qu’on prend de tout ce qui regardeces biens spirituels dont l’âme s’enrichitpose sur notre langue une mauvaise garde,et fait ce long abus sous qui l’homme blanchit.
Parlons, mais dans une humble et sainte conférencequi nous puisse acquérir cette sorte de biens :Dieu les verse toujours par delà l’espérance,quand on s’unit en lui par de tels entretiens.
Que nous aurions de paix et qu’elle seroit forte,si nous n’avions le cœur qu’à ce qui nous importe,et si nous n’aimions point à nous brouiller l’esprit,ni de ce que l’on fait ni de ce que l’on dit !Le moyen qu’elle règne en celui qui sans cessedes affaires d’autrui s’inquiète et s’empresse,qui cherche hors de soi de quoi s’embarrasser,et rarement en soi tâche à se ramasser ?
C’est vous, simples, c’est vous dont l’heureuse prudencedu vrai repos d’esprit possède l’abondance ;c’est par là que les saints, morts à tous ces plaisirsoù les soins de la terre abaissent nos desirs,n’ayant le cœur qu’en Dieu, ni l’œil que sur eux-mêmes,
élevoient l’un et l’autre aux vérités suprêmes,et qu’à les contempler bornant leur action,ils alloient au plus haut de la perfection.
Nous autres, asservis à nos lâches envies,sur des biens passagers nous occupons nos vies,et notre esprit se jette avec aviditéoù par leur vaine idée il est précipité.
C’est rarement aussi que nous avons la gloired’emporter sur un vice une pleine victoire :notre peu de courage est soudain abattu ;nous aidons mal au feu qu’allume la vertu ;et bien loin de tâcher qu’une chaleur si belleprenne de jour en jour une force nouvelle,nous laissons attiédir son impuissante ardeur,qui de tépidité dégénère en froideur.
Si de tant d’embarras l’âme purifiéeparfaitement en elle étoit mortifiée,elle pourroit alors, comme reine des sens,jusqu’au trône de Dieu porter des yeux perçants,et faire une tranquille et prompte expérience
des douceurs que sa main verse en la conscience ;mais l’empire des sens donne d’autres objets,l’âme sert en esclave à ses propres sujets ;nous dédaignons d’entrer dans la parfaite voieque la ferveur des saints a frayée avec joie.
Le moindre coup que porte un peu d’adversitétriomphe en un moment de notre lâcheté,et nous fait recourir, aveugles que nous sommes,aux consolations que nous prêtent les hommes.
Combattons de pied ferme en courageux soldats,et le secours du ciel ne nous manquera pas :Dieu le tient toujours prêt ; et sa grâce fidèle,toujours propice aux cœurs qui n’espèrent qu’en elle,ne fait l’occasion du plus rude combatque pour nous faire vaincre avecque plus d’éclat.
Ces austères dehors qui parent une vie,ces supplices du corps où l’âme est endurcie,laissent bientôt finir notre dévotionquand ils sont tout l’effet de la religion.L’âme, de ses défauts saintement indignée,
doit jusqu’à la racine enfoncer la cognée,et ne sauroit jouir d’une profonde paix,à moins que d’arracher jusques à ses souhaits.
Qui pourroit s’affermir dans un saint exercicequi du cœur tous les ans déracinât un vice,cet effort, quoique lent, de sa conversionarriveroit bientôt à la perfection ;mais nous n’avons, hélas ! que trop d’expériencequ’ayant traîné vingt ans l’habit de pénitence,souvent ce lâche cœur a moins de puretéqu’à son noviciat il n’avoit apporté.
Le zèle cependant chaque jour devroit croître,profiter de l’exemple et de l’emploi du cloître,au lieu que chaque jour sa vigueur s’alentit,sa fermeté se lasse, et son feu s’amortit ;et l’on croit beaucoup faire aux dernières annéesd’avoir un peu du feu des premières journées.
Faisons-nous violence, et vainquons-nous d’abord ;tout deviendra facile après ce peu d’effort.Je sais qu’aux yeux du monde il doit paroître rudede quitter les douceurs d’une longue habitude ;mais puisqu’on trouve encor plus de difficultéà dompter pleinement sa propre volonté,dans les choses de peu si tu ne te commandes,dis, quand te pourras-tu surmonter dans les grandes ?
Résiste dès l’entrée aux inclinationsque jettent dans ton cœur tes folles passions ;vois combien ces douceurs enfantent d’amertumes ;dépouille entièrement tes mauvaises coutumes ;leur appas dangereux, chaque fois qu’il surprend,forme insensiblement un obstacle plus grand.
Enfin règle ta vie ; et vois, si tu te changes,que de paix en toi-même, et que de joie aux anges !Ah ! si tu le voyois, tu serois plus constant
à courir sans relâche au bonheur qui t’attend ;tu prendrois plus de soin de nourrir en ton âmela sainte et vive ardeur d’une céleste flamme,et tâchant de l’accroître à toute heure, en tout lieu,chaque instant de tes jours seroit un pas vers Dieu.
Il est bon quelquefois de sentir des traverseset d’en éprouver la rigueur ;elles rappellent l’homme au milieu de son cœur,et peignent à ses yeux ses misères diverses :elles lui font clairement voirqu’il n’est qu’en exil en ce monde,et par un prompt dégoût empêchent qu’il n’y fondeou son amour ou son espoir.
Il est avantageux qu’on blâme, qu’on censurenos plus sincères actions,qu’on prête des couleurs à nos intentionspour en faire une fausse et honteuse peinture :le coup de cette indignitérabat en nous la vaine gloire,dissipe ses vapeurs, et rend à la mémoirele souci de l’humilité.
Cet injuste mépris dont nous couvrent les hommesréveille un zèle languissant,et pousse nos soupirs aux pieds du tout-puissant,qui voit notre pensée, et sait ce que nous sommes :la conscience en ce besoiny cherche aussitôt son refuge,et sa juste douleur l’appelle pour seul juge,comme il en est le seul témoin.
Aussi l’homme devroit s’affermir en sa grâce,s’unir à lui parfaitement,pour n’avoir plus besoin du vain soulagement
qu’au défaut du solide à toute heure il embrasse :il cesseroit d’avoir recoursaux consolations humaines,si contre la rigueur de ses plus rudes peinesil voyoit un si prompt secours.
Lorsque l’âme du juste est vivement presséed’une imprévue affliction,qu’elle sent les assauts de la tentation,ou l’effort insolent d’une indigne pensée,elle voit mieux qu’un tel appuià sa foiblesse est nécessaire,et que quoi qu’elle fasse, elle ne peut rien faireni de grand ni de bon sans lui.
Alors elle gémit, elle pleure, elle prie,dans un destin si rigoureux ;elle importune Dieu pour ce trépas heureuxqui la doit affranchir d’une ennuyeuse vie ;et la soif des souverains biens,que dans le ciel fait sa présence,forme en elle une digne et sainte impatiencede rompre ses tristes liens.
Alors elle aperçoit combien d’inquiétudesempoisonnent tous nos plaisirs,combien de prompts revers troublent tous nos desirs,combien nos amitiés trouvent d’ingratitudes,et voit avec plus de clartéqu’on ne rencontre point au mondeni de solide paix, ni de douceur profonde,ni de parfaite sûreté.
Tant que le sang bout dans nos veines,tant que l’âme soutient le corps,nous avons à combattre et dedans et dehorsles tentations et les peines.Aussi, toi qui mis tant de mauxau-dessous de ta patience,toi qu’une sainte expérienceendurcit à tous leurs assauts,
Job, tu l’as souvent dit que l’homme sur la terretrouvoit toute sa vie une immortelle guerre.
Il doit donc en toute saisontenir l’œil ouvert sur soi-même,la vigilance et l’oraison :ainsi jamais il n’est la proiedu lion toujours rugissant,qui pour surprendre l’innocent,tout à l’entour de lui tournoie,et ne dormant jamais, dévore sans tarderce qu’un lâche sommeil lui permet d’aborder.
Dans la retraite la plus sainteil n’est si haut détachementqui des tentations affranchi pleinementn’en sente quelquefois l’atteinte ;mais il en demeure ce fruit
dans une âme bien recueillie,que leur attaque l’humilie,leur combat la purge et l’instruit :elle en sort glorieuse, elle en sort couronnée,et plus humble, et plus nette, et plus illuminée.
Par là tous les saints sont passés :ils ont fait profit des traverses ;les tribulations, les souffrances diverses,jusques au ciel les ont poussés.Ceux qui suivent si mal leur tracequ’ils tombent sous les moindres croix,accablés qu’ils sont de leur poids,ne remontent point vers la grâce ;et la tentation qui les a captivésles mène triomphante entre les réprouvés.
Elle va partout, à toute heure :elle nous suit dans le désert ;le cloître le plus saint lui laisse accès ouvertdans sa plus secrète demeure.Esclaves de nos passionset nés dans la concupiscence,le moment de notre naissancenous livre aux tribulations,
et nous portons en nous l’inépuisable sourced’où prennent tous nos maux leur éternelle course.
Vainquons celle qui vient s’offrir,soudain une autre lui succède ;notre premier repos est perdu sans remède,nous avons toujours à souffrir :le grand soin dont on les évitesouvent y plonge plus avant ;tel qui les craint court au-devant,tel qui les fuit s’y précipite ;et l’on ne vient à bout de leur malignitéque par la patience et par l’humilité.
C’est par elles qu’on a la forcede vaincre de tels ennemis ;mais il faut que le cœur, vraiment humble et soumis,ne s’amuse point à l’écorce.Celui qui gauchit tout autoursans en arracher la racine,alors même qu’il les décline,ne fait que hâter leur retour ;
il en devient plus foible, et lui-même se blessede tout ce qu’il choisit pour armer sa foiblesse.
Le grand courage en Jésus-Christet la patience en nos peinesfont plus avec le temps que les plus rudes gênesdont se tyrannise un esprit.Quand la tentation s’augmente,prends conseil à chaque moment,et loin de traiter rudementle malheureux qu’elle tourmente,tâche à le consoler et lui servir d’appuiavec même douceur que tu voudrois de lui.
Notre inconstance est le principequi nous en accable en tout lieu ;le peu de confiance en la bonté de Dieuempêche qu’il ne les dissipe.Telle qu’un vaisseau sans timon,le jouet des fureurs de l’onde,une âme lâche dans le mondeflotte à la merci du démon ;
et tous ces bons propos qu’à toute heure elle quittel’abandonnent aux vents dont sa fureur l’agite.
La flamme est l’épreuve du fer,la tentation l’est des hommes :par elle seulement on voit ce que nous sommes,et si nous pouvons triompher.Lorsqu’à frapper elle s’apprête,fermons-lui la porte du cœur :on en sort aisément vainqueur,quand dès l’abord on lui fait tête ;qui résiste trop tard a peine à résister,et c’est au premier pas qu’il la faut arrêter.
D’une foible et simple penséel’image forme un trait puissant :elle flatte, on s’y plaît ; elle émeut, on consent ;et l’âme en demeure blessée :
ainsi notre fier ennemise glisse au dedans et nous tue,quand l’âme, soudain abattue,ne lui résiste qu’à demi ;et dans cette langueur pour peu qu’il l’entretienne,des forces qu’elle perd il augmente la sienne.
L’assaut de la tentationne suit pas le même ordre en toutes ;elle prend divers temps et tient diverses routescontre notre conversion.à l’un soudain elle se montre,elle attend l’autre vers la fin ;d’un autre le triste destinpresque à tous moments la rencontre :son coup est pour les uns rude, ferme, pressant ;pour les autres, débile, et mol, et languissant.
C’est ainsi que la providence,souffrant cette diversité,par une inconcevable et profonde équité,met ses bontés en évidence :elle voit la proportion
des forces grandes et petites ;elle sait peser les mérites,le sexe, la condition ;et sa main, se réglant sur ces diverses causes,au salut des élus prépare toutes choses.
Ainsi ne désespérons pas,quand la tentation redouble ;mais redoublons plutôt nos ferveurs dans ce trouble,pour offrir à Dieu nos combats ;demandons-lui qu’il nous console,qu’il nous secoure en cet ennui :Saint Paul nous l’a promis pour lui ;il dégagera sa parole,et tirera pour nous ce fruit de tant de maux,qu’ils rendront notre force égale à nos travaux.
Quand il nous en donne victoire,exaltons sa puissante main,et nous humilions sous le bras souverainqui couronne l’humble de gloire.C’est dans les tribulationsqu’on voit combien l’homme profite,
et la grandeur de son méritene paroît qu’aux tentations ;par elles sa vertu plus vivement éclate,et l’on doute d’un cœur jusqu’à ce qu’il combatte.
Sans grand miracle on est fervent,tant qu’on ne sent point de traverse ;mais qui sans murmurer souffre un coup qui le percepeut aller encor plus avant.Tel dompte avec pleine constancela plus forte tentation,que la plus foible occasiontrouve à tous coups sans résistance,afin qu’humilié de s’en voir abattujamais il ne s’assure en sa propre vertu.
Fais réflexion sur toi-même,et jamais ne juge d’autrui :qui s’empresse à juger de luis’engage en un péril extrême ;il travaille inutilement,il se trompe facilement,et plus facilement offense ;mais celui qui se juge, heureusement s’instruità purger de péché ce qu’il fait, dit ou pense,se trompe beaucoup moins, et travaille avec fruit.
Souvent le jugement se porte
selon que la chose nous plaît ;l’amour-propre est un intérêtsous qui notre raison avorte.Si des souhaits que nous faisons,des pensers où nous nous plaisons,Dieu seul étoit la pure idée,nous aurions moins de trouble et serions plus puissantsà calmer dans notre âme, ici-bas obsédée,la révolte secrète où l’invitent nos sens.
Mais souvent, quand Dieu nous appelle,en vain son joug nous semble doux ;quelque charme au dedans de nousfait naître un mouvement rebelle ;souvent quelque attrait du dehorsrésiste aux amoureux effortsde la grâce en nous épandue,et nous fait, malgré nous, tellement balancer,qu’entre nos sens et Dieu notre âme suspendueperd le temps d’y répondre, et ne peut avancer.
Plusieurs de sorte se déçoiventen l’examen de ce qu’ils sont,qu’ils se cherchent en ce qu’ils font,sans même qu’ils s’en aperçoivent :ils semblent en tranquillité,tant que ce qu’ils ont projetésuccède comme ils l’imaginent ;mais si l’événement remplit mal leurs souhaits,ils s’émeuvent soudain, soudain ils se chagrinent,et ne gardent plus rien de leur première paix.
Ainsi, par des avis contraires,l’amour de nos opinionsenfante les divisionsentre les amis et les frères ;ainsi les plus religieuxpar ce zèle contagieuxse laissent quelquefois séduire ;ainsi tout vieil usage est fâcheux à quitter ;ainsi personne n’aime à se laisser conduire
plus avant que ses yeux ne sauroient se porter.
Que si ta raison s’autoriseà plus appuyer ton espritque la vertu que Jésus-Christdemande à ses ordres soumise,tu sentiras fort rarementéclairer ton entendement,et par des lumières tardives :Dieu veut un cœur entier qui n’ait point d’autre appui,et que d’un saint amour les flammes toujours vivespar-dessus la raison s’élèvent jusqu’à lui.
Le mal n’a point d’excuse ; il n’est espoir, surprise,intérêt, amitié, faveur, crainte, malheurs,dont le pouvoir nous autoriseà rien faire ou penser qui porte ses couleurs.
Non, il n’en faut souffrir l’effet ni la pensée ;mais quand on voit qu’un autre a besoin de secours,d’une bonne œuvre commencéeon peut, pour le servir, interrompre le cours.
Une bonne action a toujours grand mérite,mais pour une meilleure il nous la faut quitter :c’est sans la perdre qu’on la quitte,et cet échange heureux nous fait plus mériter.
La plus haute pourtant n’attire aucune grâce,si par la charité son effet n’est produit ;mais la plus foible et la plus basse,partant de cette source, est toujours de grand fruit.
Ce grand juge des cœurs perce d’un œil sévère
les plus secrets motifs de nos intentions,et sa justice considèrece qui nous fait agir, plus que nos actions.
Celui-là fait beaucoup en qui l’amour est forte,celui-là fait beaucoup qui fait bien ce qu’il fait,celui-là fait bien qui se porteplus au bien du commun qu’à son propre souhait.
Mais souvent on s’y trompe ; et ce qu’on pense n’êtrequ’un véritable effet de pure charité,aux yeux qui savent tout connoître,porte un mélange impur de sensualité.
De notre volonté la pente naturelle,l’espoir de récompense, ou d’accommodement,ou quelque affection charnelle,souvent tient même route, et le souille aisément.
L’homme vraiment rempli de charité parfaiteavecque son desir sait comme il faut marcher :en l’embrassant il le rejette,et va de son côté sans jamais le chercher.
Il le fuit comme sien, et fait ce qu’il demandequand la gloire de Dieu par là se fait mieux voir ;et voulant ce que Dieu commande,il n’obéit qu’à Dieu quand il suit ce vouloir.
À personne jamais il ne porte d’envie,parce que sur la terre il ne recherche rien,et que son âme, en Dieu ravie,ne fait point d’autres vœux, ne veut point d’autre bien.
D’aucun bien à personne il ne donne la gloire,pour mieux tout rapporter à cet être divin,et ne perd jamais la mémoirequ’il est de tous les biens le principe et la fin ;
Que c’est par le secours de sa toute-puissanceque nous pouvons former un vertueux propos,et que c’est par sa jouissanceque les saints dans le ciel goûtent un plein repos.
Oh ! qui pourroit avoir une seule étincellede cette véritable et pure charité,
que bientôt sa clarté fidèlelui feroit voir qu’ici tout n’est que vanité !
Porte avec patience en tout autre, en toi-même,ce que tu n’y peux corriger,jusqu’à ce que de Dieu la puissance suprêmeen ordonne autrement, et daigne le changer.
Pour éprouver ta force il est meilleur peut-êtrequ’il laisse durer cette croix :ton mérite par là se fera mieux connoître ;et s’il n’est à l’épreuve, il n’est pas de grand poids.
Tu dois pourtant au ciel élever ta prièrecontre un si long empêchement,afin que sa bonté t’en fasse grâce entière,ou t’aide à le souffrir un peu plus doucement.
Quand par tes bons avis une âme assez instruitecontinue à leur résister,entre les mains de Dieu remets-en la conduite,et ne t’obstine point à la persécuter.
Sa sainte volonté souvent veut être faitepar un autre ordre que le tien :il sait trouver sa gloire en tout ce qu’il projette ;il sait, quand il lui plaît, tourner le mal en bien.
Souffre sans murmurer tous les défauts des autres,pour grands qu’ils se puissent offrir ;et songe qu’en effet nous avons tous les nôtres,dont ils ont à leur tour encor plus à souffrir.
Si ta fragilité met toujours quelque obstacleen toi-même à tes propres vœux,comment peux-tu d’un autre exiger ce miraclequ’il n’agisse partout qu’ainsi que tu le veux ?
N’est-ce pas le traiter avec haute injusticede vouloir qu’il soit tout parfait,et de ne vouloir pas te corriger d’un vice,afin que ton exemple aide à ce grand effet ?
Nous voulons que chacun soit sous la discipline,qu’il souffre la correction,et nous ne voulons point qu’aucun nous examine,qu’aucun censure en nous une imperfection.
Nous blâmons en autrui ce qu’il prend de licence,ce qu’il se permet de plaisirs,et nous nous offensons s’il n’a la complaisancede ne refuser rien à nos bouillants desirs.
Nous voulons des statuts dont la dure contraintel’attache avec sévérité,et nous ne voulons point qu’il porte aucune atteinteà l’empire absolu de notre volonté.
Où te caches-tu donc, charité toujours vive,qui dois faire tout notre emploi ?Et si l’on vit ainsi, quand est-ce qu’il arrivequ’on ait pour le prochain même amour que pour soi ?
Si tous étoient parfaits, on n’auroit rien au mondeà souffrir pour l’amour de Dieu,
et cette patience en vertus si fécondejamais à s’exercer ne trouveroit de lieu.
La sagesse divine autrement en ordonne ;rien n’est ni tout bon ni tout beau ;et Dieu nous forme ainsi pour n’exempter personnede porter l’un de l’autre à son tour le fardeau.
Aucun n’est sans défaut, aucun n’est sans foiblesse,aucun n’est sans besoin d’appui,aucun n’est sage assez de sa propre sagesse,aucun n’est assez fort pour se passer d’autrui.
Il faut donc s’entr’aimer, il faut donc s’entr’instruire,il faut donc s’entre-secourir,il faut s’entre-prêter des yeux à se conduire,il faut s’entre-donner une aide à se guérir.
Plus les revers sont grands, plus la preuve est facileà quel point un homme est parfait ;
et leurs plus rudes coups ne le font pas fragile,mais ils donnent à voir ce qu’il est en effet.
Rends-toi des plus savants en l’art de te contraindre,en ce rare et grand art de rompre tes souhaits,si tu veux avec tous une solide paix,si tu veux leur ôter tout sujet de se plaindre.Vivre en communauté sans querelle et sans bruit,porter jusqu’au trépas un cœur vraiment réduit,c’est se rendre digne d’envie.Heureux trois fois celui qui se fait un tel sort !Heureux trois fois celui qu’une si douce vieconduit vers une heureuse mort !
Si tu veux mériter, si tu veux croître en grâce,
ne t’estime ici-bas qu’un passant, qu’un banni ;parois fou pour ton Dieu, prends ce zèle infiniqui court après l’opprobre et jamais ne s’en lasse.La tonsure et l’habit sont bien quelques dehors,mais ne présume pas que les gênes du corpsfassent l’âme religieuse :c’est au détachement de tes affectionsqu’au milieu d’une vie âpre et laborieuseen consistent les fonctions.
Cherche Dieu, cherche en lui le salut de ton âme,sans chercher rien de plus dessous cette couleur :tu ne rencontreras qu’amertume et douleur,si jamais dans ton cloître autre desir t’enflamme.Tâche d’être le moindre et le sujet de tous,ou ce repos d’esprit qui te semble si douxne sera guère en ta puissance.Veux-tu le retenir ? Souviens-toi fortementque tu n’es venu là que pour l’obéissance,et non pour le commandement.
Le cloître n’est pas fait pour une vie oisive,ni pour passer les jours en conversation,
mais pour une éternelle et pénible action,pour voir les sens domptés, la volonté captive.C’est là qu’un long travail n’est jamais achevé,c’est là que pleinement le juste est éprouvé,de même que l’or dans la flamme ;et c’est là que sans trouble on ne peut demeurer,si cette humilité qui doit régner sur l’âmen’y fait pour Dieu tout endurer.
Tu vois en tous les saints de merveilleux exemples :c’est la pure religion,c’est l’entière perfectionqu’en ces grands miroirs tu contemples.Vois les sentiers qu’ils ont battus,vois la pratique des vertusaussi brillante en eux que par toi mal suivie :que fais-tu pour leur ressembler ?Et quand à leurs travaux tu compares ta vie,
peux-tu ne point rougir, peux-tu ne point trembler ?
La faim, la soif, le froid, les oraisons, les veilles,les fatigues, la nudité,dans le sein de l’austéritéont produit toutes leurs merveilles :les saintes méditations,les longues persécutions,les jeûnes et l’opprobre ont été leurs délices,et de Dieu seul fortifiés,comme ils fuyoient la gloire et cherchoient les supplices,les supplices enfin les ont glorifiés.
Regarde les martyrs, les vierges, les apôtres,et tous ceux de qui la ferveursur les sacrés pas du Sauveura frayé des chemins aux nôtres :combien ont-ils porté de croix,et combien sont-ils morts de fois,au milieu d’une vie en souffrances féconde,jusqu’à ce que leur fermeté,
à force de haïr leurs âmes en ce monde,ait su les posséder dedans l’éternité ?
Ouvrez, affreux déserts, vos retraites sauvages,et des pères que vous cachez,dans vos cavernes retranchés,laissez-nous tirer les images ;montrez-nous les tentations,montrez-nous les vexationsqu’à toute heure chez vous du diable ils ont souffertes ;montrez par quels ardents soupirsles prières qu’à Dieu sans cesse ils ont offertesont porté dans le ciel leurs amoureux desirs.
Jusques où n’ont été leurs saintes abstinences ?Jusques où n’ont-ils su pousserle zèle de voir avancerles fruits de tant de pénitences ?Qu’ils ont fait de rudes combatspour achever de mettre à bascet indigne pouvoir dont s’emparent les vices !Qu’ils se sont tenus de rigueur !Que d’intention pure en tous leurs exercices,pour rendre un Dieu vivant le maître de leur cœur !
Tout le jour en travail, et la nuit en prière,souvent ils mêloient tous les deuxet leur cœur poussoit mille vœuxparmi la sueur journalière.Toute action, tout temps, tout lieu,étoit propre à penser à Dieu ;toute heure étoit trop courte à cette sainte idée,et le doux charme des transportsdont leur âme en ces lieux se trouvoit possédée,suspendoit tous les soins qu’elle devoit au corps.
Par une pleine horreur des vanités humaines,ils rejetoient et biens et rang,et les amitiés ni le sangn’avoient pour eux aucunes chaînes :ennemis du monde et des siens,ils en brisoient tous les liens,de peur de retomber sous son funeste empire ;et leur digne sévéritédans les besoins du corps rencontroit un martyre,quand ils abaissoient l’âme à leur nécessité.
Pauvres et dénués des secours de la terre,mais riches en grâce et vertu,ils ont sous leurs pieds abattutout ce qui leur faisoit la guerre.Ces inépuisables trésorsde l’indigence du dehorsréparoient au dedans les aimables misères ;et Dieu, pour les en consoler,versoit à pleines mains sur des âmes si chèresces biens surnaturels qu’on ne sauroit voler.
L’éloignement, la haine, et le rebut du monde,les approchoient du tout-puissant,de qui l’amour reconnoissantcouronnoit leur vertu profonde.Ils n’avoient pour eux que mépris ;mais ils étoient d’un autre prixaux yeux de ce grand roi qui fait les diadèmes ;et cet heureux abaissementsur ces mêmes degrés d’un saint mépris d’eux-mêmesélevoit pour leur gloire un trône au firmament.
Sous les lois d’une prompte et simple obédience,leur véritable humilité
unissoit à la charitéles forces de la patience.Ce parfait et divin amourles élevoit de jour en jourà ces progrès d’esprit où la vertu s’excite ;et ces progrès continuels,faisant croître la grâce où croissoit le mérite,les accabloient enfin de biens spirituels.
Voilà, religieux, des exemples à suivre ;voilà quelles instructionslaissent toutes leurs actionsà qui veut apprendre à bien vivre :la sainte ardeur qu’ils ont fait voirmontre quel est votre devoirà chercher de vos maux les assurés remèdes,et vous y doit plus attacherque ce que vous voyez d’imparfaits et de tièdesne doit servir d’excuse à vous en relâcher.
Oh ! que d’abord le cloître enfanta de lumières !Qu’on vit éclater d’ornements
aux illustres commencementsdes observances régulières !Que de pure dévotion !Que de sainte émulation !Que de pleine vigueur soutint la discipline !Que de respect intérieur !Que de conformité de mœurs et de doctrine !Que d’union d’esprits sous un supérieur !
Encor même à présent ces traces délaisséesfont voir combien étoient parfaitsceux qui par de si grands effetsdomptoient le monde et ses pensées ;mais notre siècle est bien loin d’eux ;qui vit sans crime est vertueux ;qui ne rompt point sa règle est un grand personnage,et croit s’être bien acquittélorsque avec patience il porte l’esclavageoù sa robe et ses vœux le tiennent arrêté.
À peine notre cœur forme une bonne envie,qu’aussitôt nous la dépouillons ;la langueur dont nous travaillons
nous lasse même de la vie.C’est peu de laisser assoupirla ferveur du plus saint desir,par notre lâcheté nous la laissons éteindre,nous qui voyons à tout momenttant d’exemples dévots où nous pouvons atteindre,et qui nous convaincront au jour du jugement.
Toi qui dedans un cloître as renfermé ta vie,de toutes les vertus tâche de l’enrichir :c’est sous ce digne effort que tu dois y blanchir ;ta règle te l’apprend, ton habit t’en convie.Fais par un saint amas de ces vivants trésorsque le dedans réponde à l’éclat du dehors,que tu sois devant Dieu tel que devant les hommes ;
et de l’intérieur prends d’autant plus de soin,que Dieu sans se tromper connoît ce que nous sommes,et que du fond du cœur il se fait le témoin.
Nos respects en tous lieux lui doivent des louanges,en tous lieux il nous voit, il nous juge en tous lieux ;et comme nous marchons partout devant ses yeux,partout il faut porter la pureté des anges.Chaque jour recommence à lui donner ton cœur,renouvelle tes vœux, rallume ta ferveur,et t’obstine à lui dire, en demandant sa grâce :" Secourez-moi, Seigneur, et servez de soutienaux bons commencements que sous vos lois j’embrasse ;car jusques à présent ce que j’ai fait n’est rien. "
Dans le chemin du ciel l’âme du juste avance,autant que ce propos augmente en fermeté ;son progrès, qui dépend de l’assiduité,veut pour beaucoup de fruit beaucoup de diligence.Que si le plus constant et le mieux affermi
se relâche souvent, souvent tombe à demi,et n’est jamais si fort qu’il soit inébranlable,que sera-ce de ceux dont le cœur languissant,ou rarement en soi forme un projet semblable,ou le laisse flotter et s’éteindre en naissant ?
C’est un chemin qui monte entre des précipices :il n’est rien plus aisé que de l’abandonner ;et souvent c’est assez pour nous en détournerque le relâchement des moindres exercices.Le bon propos du juste a plus de fondementen la grâce de Dieu qu’au propre sentiment.Quelque dessein qu’il fasse, en elle il se repose :à moins d’un tel secours nous travaillons en vain ;quoi que nous proposions, c’est Dieu seul qui dispose,et pour trouver sa voie, homme, il te faut sa main.
Laisse là quelquefois l’exercice ordinairepour faire une action pleine de piété ;tu pourras y rentrer avec facilitési tu n’en es sorti que pour servir ton frère ;
mais si par nonchalance, ou par un lâche ennuide prendre encor demain le même qu’aujourd’hui,ton âme appesantie une fois s’en détache,cet exercice alors négligé sans sujetimprimera sur elle une honteuse tache,et lui fera sentir le mal qu’elle s’est fait.
Quelque effort qu’ici-bas l’homme fasse à bien vivre,il est souvent trahi par sa fragilité ;et le meilleur remède à son infirmité,c’est de choisir toujours un but certain à suivre.Qu’il regarde surtout quel est l’empêchementqui met le plus d’obstacle à son avancement,et que tout son pouvoir s’attache à l’en défaire ;qu’il donne ordre au dedans, qu’il donne ordre au dehors ;à cet heureux progrès l’un et l’autre confère,et l’âme a plus de force ayant l’aide du corps.
Si ta retraite en toi ne peut être assidue,recueille-toi du moins une fois chaque jour,soit lorsque le soleil recommence son tour,soit lorsque sous les eaux sa lumière est fondue.Propose le matin et règle tes projets,
examine le soir quels en sont les effets ;revois tes actions, tes discours, tes pensées :peut-être y verras-tu, malgré ton bon dessein,à chaque occasion mille offenses glisséescontre le grand monarque, ou contre le prochain.
Montre-toi vraiment homme à l’attaque funesteque l’ange ténébreux te porte à tout moment ;dompte la gourmandise, et plus facilementdes sentiments charnels tu dompteras le reste.Dedans l’oisiveté jamais enseveli,toujours confère, prie, écris, médite, li,ou fais pour le commun quelque chose d’utile :l’exercice du corps a quelques fruits bien doux ;mais sans discrétion c’est un travail stérile,et même il n’est pas propre également à tous.
Ces emplois singuliers qu’on se choisit soi-mêmedoivent fuir avec soin de paroître au dehors ;l’étalage les perd, et ce sont des trésors
dont la possession veut un secret extrême.Surtout n’aime jamais ces choix de ton espritjusqu’à les préférer à ce qui t’est prescrit ;tout le surabondant doit place au nécessaire.Remplis tous tes devoirs avec fidélité ;puis, s’il reste du temps pour l’emploi volontaire,applique tout ce reste où ton zèle est porté.
Tout esprit n’est pas propre aux mêmes exercices :l’un est meilleur pour l’un, l’autre à l’autre sert mieux ;et la diversité, soit des temps, soit des lieux,demande à notre ardeur de différents offices :l’un est bon à la fête, et l’autre aux simples jours ;de la tentation l’un peut rompre le cours,à la tranquillité l’autre est plus convenable ;l’homme n’a pas sur soi toujours même pouvoir :autres sont les pensers que la tristesse accable,autres ceux que la joie en Dieu fait concevoir.
À chaque grande fête augmente et renouvelle
et ce bon exercice et ta prière aux saints ;et tiens en l’attendant ton âme entre tes mains,comme prête à passer à la fête éternelle.En ces jours consacrés à la dévotion,il faut mieux épurer l’œuvre et l’intention,suivre une plus étroite et plus ferme observance,nous recueillir sans cesse, et nous imaginerque de tous nos travaux la pleine récompensedoit par les mains de Dieu bientôt nous couronner.
Souvent il la recule, et lors il nous faut croireque nous n’y sommes pas dignement préparés,et que ces doux moments ne nous sont différésqu’afin que nous puissions mériter plus de gloire.Il nous en comblera dans le temps ordonné :préparons-nous donc mieux à ce jour fortuné." Heureux le serviteur, dit la vérité même,que trouvera son maître en état de veiller !Il lui partagera son propre diadème,et de toute sa gloire il le fera briller. "
Choisis une heure propre à rentrer en toi-même,à penser aux bienfaits de la bonté suprême,sans t’embrouiller l’esprit de rien de curieux ;et ne t’engage en la lectureque de quelque matière purequi touche autant le cœur qu’elle occupe les yeux.
Si tu peux retrancher la perte des paroles,la superfluité des visites frivoles,la vaine attention aux nouveautés des bruits,ton âme aura du temps de restepour suivre cet emploi céleste,et pour en recueillir les véritables fruits.
Ainsi des plus grands saints la sagesse profondepour ne vivre qu’à Dieu fuyoit les yeux du monde,et n’en souffroit jamais l’entretien qu’à regret ;
ainsi plus la vie est parfaite,plus elle aime cette retraite ;et qui veut trouver Dieu doit chercher le secret.
Un païen nous l’apprend, tous chrétiens que nous sommes :" Je n’ai jamais, dit-il, été parmi les hommesque je n’en sois sorti moins homme et plus brutal ; "et notre propre consciencene fait que trop d’expérience,combien à son repos leur commerce est fatal.
Se taire entièrement est beaucoup plus facileque de se préserver du mélange inutilequi dans tous nos discours aussitôt s’introduit ;et c’est chose bien moins pénibled’être chez soi comme invisible,que de se bien garder alors qu’on se produit.
Quiconque aspire donc aux douceurs immortellesqu’un bon intérieur fait goûter aux fidèles,et veut prendre un bon guide afin d’y parvenir,qu’avec Jésus-Christ il se couleloin du tumulte et de la foule,et souvent seul à seul tâche à l’entretenir.
Personne en sûreté ne sauroit se produire,ni parler sans se mettre au hasard de se nuire,ni prendre sans péril les ordres à donner,que ceux qui volontiers se cachent,sans peine au silence s’attachent,et sans aversion se laissent gouverner.
Non, aucun ne gouverne avec pleine assurance,que ceux qu’y laisse instruits la pleine obéissance :qui sait mal obéir ne commande pas bien.Aucun n’a de joie assuréeque ceux en qui l’âme épuréerend un bon témoignage et ne reproche rien.
Celui que donne aux saints leur bonne consciencene va pourtant jamais sans soin, sans défiance,dont la crainte de Dieu fait la sincérité ;et la grâce en eux épanduene rend pas de moindre étendueni ces justes soucis, ni leur humilité.
Mais la présomption, l’orgueil d’une âme ingrate,fait cette sûreté dont le méchant se flatte,et le trompe à la fin, l’ayant mal éclairé.
Quoique tu sois grand cénobite,quoique tu sois parfait ermite,jamais, tant que tu vis, ne te tiens assuré.
Souvent ceux que tu vois par leur vertu sublimemériter notre amour, emporter notre estime,tout parfaits qu’on les croit, sont le plus en danger ;et l’excessive confiancequ’elle jette en leur consciencesouvent les autorise à se trop négliger.
Souvent il est meilleur que quelque assaut nous presse,et que nous faisant voir quelle est notre foiblesse,il réveille par là nos plus puissants efforts,de crainte que l’âme tranquillene s’enfle d’un orgueil facileà glisser de ce calme aux douceurs du dehors.
Ô plaisirs passagers, si jamais nos penséesde vos illusions n’étoient embarrassées,
si nous pouvions bien rompre avec le monde et vous,que par cette sainte rupturel’âme se verroit libre et pure,et se conserveroit un repos long et doux !
Il seroit, il seroit d’éternelle durée,si tant de vains soucis dont elle est déchiréepar votre long exil se trouvoient retranchés,et si nos desirs solitairesbornés à des vœux salutaires,étoient par notre espoir à Dieu seul attachés.
Aucun n’est digne ici de ces grâces divines,qui parmi tant de maux et parmi tant d’épines,versent du haut du ciel la consolation,si son exacte vigilancene s’exerce avec diligencedans les saintes douleurs de la componction.
Veux-tu jusqu’en ton cœur la sentir vive et forte ?Rentre dans ta cellule, et fermes-en la porte
aux tumultes du monde, à sa vaine rumeur :n’en écoute point l’imposture,et comme ordonne l’écriture,repasse au cabinet les secrets de ton cœur.
Ce que tu perds dehors s’y retrouve à toute heure ;mais il faut sans relâche en aimer la demeure :elle n’a rien de doux sans l’assiduité ;et depuis qu’elle est mal gardée,ce n’est plus qu’une triste idée,qui n’enfante qu’ennuis et qu’importunité.
Elle sera ta joie et ta meilleure amie,si ta conversion, dans son calme affermie,dès le commencement la garde sans regret :c’est dans ce calme et le silenceque l’âme dévote s’avance,et que de l’écriture elle apprend le secret.
Pour se fortifier elle y trouve des armes,pour se purifier elle y trouve des larmes,par qui tous ses défauts sont lavés chaque nuit ;elle s’y rend par la prière
à Dieu d’autant plus familière,qu’elle en bannit du siècle et l’amour et le bruit.
Qui se détache donc pour cette solitudede toutes amitiés et de toute habitude,plus il rompt les liens du sang et de la chair,plus de Dieu la bonté suprême,par ses anges et par lui-même,pour le combler de biens daigne s’en approcher.
Cache-toi, s’il le faut, pour briser ces obstacles :l’obscurité vaut mieux que l’éclat des miracles,s’ils étouffent les soins qu’on doit avoir de soi ;et le don de faire un prodige,dans une âme qui se néglige,d’un précieux trésor fait un mauvais emploi.
Le vrai religieux rarement sort du cloître,vit sans ambition de se faire connoître,ne veut point être vu, ne veut point regarder,et croit que celui-là se tuequi cherche à se blesser la vuede ce que, sans se perdre, il ne peut posséder.
Le monde et ses plaisirs s’écoulent et nous gênent,et quand à divaguer nos desirs nous entraînent,ce temps qu’on aime à perdre est aussitôt passé ;et pour fruit de cette sortieon n’a qu’une âme appesantie,et des desirs flottants dans un cœur dispersé.
Ainsi celle qu’on fait avec le plus de joiesouvent avec douleur au cloître nous renvoie :les délices du soir font un triste matin ;ainsi la douceur sensuellenous cache sa pointe mortelle,qui nous flatte à l’entrée et nous tue à la fin.
Ne vois-tu pas ici le feu, l’air, l’eau, la terre,leur éternelle amour, leur éternelle guerre ?N’y vois-tu pas le ciel à tes yeux exposé ?Qu’est-ce qu’ailleurs tu te proposes ?N’est-ce pas bien voir toutes chosesque voir les éléments dont tout est composé ?
Que peux-tu voir ailleurs qui soit longtemps durable ?Crois-tu rassasier ton cœur insatiable
en promenant partout tes yeux avidement ?Et quand d’une seule ouvertureils verroient toute la nature,que seroit-ce pour toi qu’un vain amusement ?
Lève les yeux au ciel, et par d’humbles prièrestire des mains de Dieu ces faveurs singulièresqui purgent tes péchés et tes déréglements :laisse les vanités mondainesen abandon aux âmes vaines,et ne porte ton cœur qu’à ses commandements.
Ferme encore une fois, ferme sur toi ta porte,et d’une voix d’amour languissante, mais forte,appelle cet objet de tes plus doux souhaits :entretiens-le dans ta cellulede la vive ardeur qui te brûle,et ne crois point ailleurs trouver la même paix.
Tâche à n’en point sortir qu’il ne soit nécessaire ;n’écoute, si tu peux, aucun bruit populaire,ton calme en deviendra plus durable et meilleur :sitôt que tes sens infidèlesouvrent ton oreille aux nouvelles,ils font entrer par là le trouble dans ton cœur.
Si tu veux avancer au chemin de la grâce,dans la crainte de Dieu soutiens tes volontés ;ne sois jamais trop libre, et rends-toi tout de glacepour tout ce que les sens t’offrent de voluptés :dompte sous une exacte et forte disciplineces inséparables flatteursque l’amour de toi-même à te séduire obstine,et dans eux n’examineque la grandeur des maux dont ils sont les auteurs.
Ainsi fermant la porte à la joie indiscrètesous qui leur faux appas sème un poison caché,tu la tiendras ouverte à la douleur secrètequ’un profond repentir fait naître du péché :cette sainte douleur dans l’âme recueillieproduit mille sortes de biens,que son relâchement vers l’aveugle folie
des plaisirs de la viea bientôt dissipés en de vains entretiens.
Chose étrange que l’homme accessible à la joie,au milieu des malheurs dont il est enfermé,quelque exilé qu’il soit, quelques périls qu’il voie,par de fausses douceurs aime à se voir charmé !Ah ! s’il peut consentir qu’une telle allégressetienne ses sens épanouis,il n’en voit pas la suite, et sa propre foiblesse,qu’il reçoit pour maîtresse,dérobe sa misère à ses yeux éblouis.
Oui, sa légèreté que tout desir enflamme,et le peu de souci qu’il prend de ses défauts,l’ayant rendu stupide aux intérêts de l’âme,ne lui permettent pas d’en ressentir les maux :ainsi, pour grands qu’ils soient, jamais il n’en soupire,faute de les considérer ;plus il en est blessé, plus lui-même il s’admire,et souvent ose rirelorsque de tous côtés il a de quoi pleurer.
Homme, apprends qu’il n’est point ni de liberté vraie,ni de plaisir parfait qu’en la crainte de Dieu,
et que la conscience et sans tache et sans plaieà de pareils trésors seule peut donner lieu.Toute autre liberté n’est qu’un long esclavagequi cache ou qui dore ses fers ;et tout autre plaisir ne laisse en ton couragequ’un prompt dégoût pour gagedu tourment immortel qui l’attend aux enfers.
Heureux qui peut bannir de toutes ses penséesles vains amusements de la distraction !Heureux qui peut tenir ses forces ramasséesdans le recueillement de la componction !Mais plus heureux encor celui qui se dépouillede tout indigne et lâche emploi,qui pour ne rien souffrir qui lui pèse ou le souille,fuit ce qui le chatouille,et pour mieux servir Dieu se rend maître de soi !
Combats donc fortement contre l’inquiétudeoù te jettent du monde et l’amour et le bruit :l’habitude se vainc par une autre habitude,et les hommes jamais ne cherchent qui les fuit.Néglige leur commerce, et romps l’intelligencequi te lie encore avec eux,et bientôt à leur tour, te rendant par vengeancela même négligence,ils t’abandonneront à tout ce que tu veux.
N’attire point sur toi les affaires des autres,ne t’embarrasse point des intérêts des grands :notre propre besoin nous charge assez des nôtres ;tu te dois le premier les soins que tu leur rends.Tiens sur toi l’œil ouvert, et toi-même t’éclaireavant qu’éclairer tes amis ;et quand tu peux donner un conseil salutairequi les porte à bien faire,donne-t’en le plus ample et le plus prompt avis.
Pour te voir éloigné de la faveur des hommes,ne crois point avoir lieu de justes déplaisirs :elle ne produit rien, en l’exil où nous sommes,qu’un espoir décevant et de vagues desirs.Ce qui doit t’attrister, ce dont tu dois te plaindre,c’est de ne te régler pas mieux,c’est de sentir ton feu s’amortir et s’éteindreavant qu’il puisse atteindreoù doit aller celui d’un vrai religieux.
Souvent il est plus sûr, tant que l’homme respire,qu’il sente peu de joie en son cœur s’épancher,
surtout de ces douceurs que le dehors inspire,et qui naissent en lui du sang et de la chair.Que si Dieu rarement sur notre longue peinerépand sa consolation,la faute en est à nous, dont la prudence vainecherche un peu trop l’humaine,et ne s’attache point à la componction.
Reconnois-toi, mortel, indigne des tendressesque départ aux élus la divine bonté ;et des afflictions regarde les rudessescomme des traitements dus à ta lâcheté.L’homme vraiment atteint de la douleur profondequ’enfante un plein recueillement,ne trouve qu’amertume aux voluptés du monde,et voit qu’il ne les fondeque sur de longs périls que déguise un moment.
Le moyen donc qu’il puisse y trouver quelques charmes,soit qu’il se considère, ou qu’il regarde autrui,s’il n’y peut voir partout que des sujets de larmes,n’y voyant que des croix pour tout autre et pour lui ?Plus il le sait connoître, et plus la vie entière
lui semble un amas de malheurs ;et plus du haut du ciel il reçoit de lumière,plus il voit de matièredessus toute la terre à de justes douleurs.
Sacrés ressentiments, réflexions perçantes,qui dans un cœur navré versez d’heureux regrets,que vous trouvez souvent d’occasions pressantesparmi tant de péchés et publics et secrets !Mais, hélas ! ces tyrans de l’âme criminellel’enchaînent si bien en ces lieux,qu’il est bien malaisé que vous arrachiez d’ellequelque soupir fidèlequi la puisse élever un moment vers les cieux.
Pense plus à la mort, que tu vois assurée,qu’à la vaine longueur de tes jours incertains,et tu ressentiras dans ton âme épuréeune ferveur plus forte et des desirs plus saints.Si ton cœur chaque jour mettoit dans la balanceou le purgatoire ou l’enfer,il n’est point de travail, il n’est point de souffranceoù soudain ta constancene portât sans effroi l’ardeur d’en triompher.
Mais nous n’en concevons qu’une légère image,dont les traits impuissants ne vont point jusqu’au cœur ;nous aimons ce qui flatte, et consumons notre âgedans l’assoupissement d’une froide langueur :aussi le corps se plaint, le corps gémit sans cesse,accablé sous les moindres croix,parce que de l’esprit la honteuse mollessen’agit qu’avec foiblesse,et refuse son aide à soutenir leur poids.
Demande donc à Dieu pour faveur singulièrel’esprit fortifiant de la componction ;avec le roi prophète élève ta prière,et dis à son exemple avec submission :" Nourrissez-moi de pleurs, Seigneur, pour témoignageque vous me voulez consoler.Détrempez-en mon pain, mêlez-en mon breuvage,et de tout mon visagejour et nuit à grands flots faites-les distiller. "
Mortel, ouvre les yeux, et vois que la misèrete cherche et te suit en tout lieu,et que toute la vie est une source amèreà moins qu’elle tourne vers Dieu.
Rien ne te doit troubler, rien ne te doit surprendre,quand l’effet manque à tes desirs,puisque ton sort est tel que tu n’en dois attendreque des sujets de déplaisirs.
N’espère pas qu’ici jamais il se ravaleà répondre à tous tes souhaits :pour toi, pour moi, pour tous, la règle est généraleet ne se relâche jamais.
Il n’est emploi ni rang dont la grandeur se parede cette inévitable loi,et ceux qu’on voit porter le sceptre ou la tiaren’en sont pas plus exempts que toi.
L’angoisse entre partout, et si quelqu’un sur terreporte mieux ce commun ennui,c’est celui qui pour Dieu sait se faire la guerre,et se plaît à souffrir pour lui.
Les foibles cependant disent avec envie :" Voyez que cet homme est puissant,qu’il est grand, qu’il est riche, et que toute sa vieprend un cours noble et florissant ! "
Malheureux, regardez quels sont les biens célestes,ceux-ci ne paroîtront plus rien,
et vous n’y verrez plus que des attraits funestessous la fausse image du bien.
Douteuse est leur durée, et trompeur le remèdequ’ils donnent à quelques besoins ;et le plus fortuné jamais ne les possèdeque parmi la crainte et les soins.
Le solide plaisir n’est pas dans l’abondancede ces pompeux accablements ;et souvent leur excès amène l’impudencedes plus honteux déréglements.
Leur médiocrité suffit au nécessaired’un esprit sagement borné,et tout ce qui la passe augmente la misèredont il se voit environné.
Plus il rentre en soi-même et regarde la viededans son véritable jour,plus de cette misère il la trouve suivie,et change en haine son amour.
Il ressent d’autant mieux l’amertume épanduesur la longueur de ses travaux,
et s’en fait un miroir qui présente à sa vuel’image de tous ses défauts.
Car enfin travailler, dormir, manger et boire,et mille autres nécessités,sont aux hommes de Dieu, qui n’aiment que sa gloire,d’étranges importunités.
Oh ! que tous ces besoins ont de cruelles gênespour un esprit bien détaché !Et qu’avec pleine joie il en romproit les chaînesqui l’asservissent au péché !
Ce sont des ennemis qu’en vain sa ferveur brave,puisqu’ils sont toujours les plus forts,et des tyrans aimés qui tiennent l’âme esclavesous les infirmités du corps.
David trembloit sous eux, et parmi sa tristesse,rempli de célestes clartés :" Sauvez-moi, disoit-il, du joug qu’à ma foiblesseimposent mes nécessités. "
Malheur à toi, mortel, si tu ne peux connoître
la misère de ton séjour !Et malheur encor plus si tu n’es pas le maîtrede ce qu’il te donne d’amour !
Faut-il que cette vie, en soi si misérable,ait toutefois un tel attraitque le plus malheureux et le plus méprisablene l’abandonne qu’à regret ?
Le pauvre, qui l’arrache à force de prières,avec horreur la voit finir,et l’artisan s’épuise en sueurs journalièrespour trouver à la soutenir.
Que s’il étoit au choix de notre âme insenséede languir toujours en ces lieux,nous traînerions nos maux sans aucune penséede régner jamais dans les cieux.
Lâches, qui sur nos cœurs aux voluptés du mondesouffrons des progrès si puissants,que rien n’y peut former d’impression profonde,s’il ne flatte et charme nos sens !
Nous verrons à la fin, aveugles que nous sommes,
que ce que nous aimons n’est rien,et qu’il ne peut toucher que les esprits des hommesqui ne se connoissent pas bien.
Les saints, les vrais dévots, savoient mieux de leur êtreremplir toute la dignité,et pour ces vains attraits ils ne faisoient paroîtrequ’entière insensibilité.
Ils dédaignoient de perdre un moment aux idéesdes biens passagers et charnels,et leurs intentions, d’un saint espoir guidées,voloient sans cesse aux éternels.
Tout leur cœur s’y portoit, et s’élevant sans cessevers leurs invisibles appas,il empêchoit la chair de s’en rendre maîtresseet de le ravaler trop bas.
Mon frère, à leur exemple, anime ton courage,et prends confiance après eux :quoi qu’il faille de temps pour un si grand ouvrage,tu n’en as que trop, si tu veux.
Jusques à quand veux-tu que ta lenteur diffère ?Ose, et dis sans plus négliger :" Il est temps de combattre, il est temps de mieux faire,il est temps de nous corriger. "
Prends-en l’occasion dans tes peines diverses :elles te la viennent offrir :le temps du vrai mérite est celui des traverses ;pour triompher, il faut souffrir.
Par le milieu des eaux, par le milieu des flammes,on passe au repos tant cherché ;et sans violenter et les corps et les âmes,on ne peut vaincre le péché.
Tant qu’à ce corps fragile un souffle nous attache,tel est à tous notre malheur,que le plus innocent ne se peut voir sans tache,ni le plus content sans douleur.
Le plein calme est un bien hors de notre puissance,aucun ici-bas n’en jouit :il descendit du ciel avec notre innocence,avec elle il s’évanouit.
Comme ces deux trésors étoient inséparables,un moment perdit tous les deux ;et le même péché qui nous fit tous coupables,nous fit aussi tous malheureux.
Prends donc, prends patience en un chemin qu’on passesous des orages assidus,jusqu’à ce que ton Dieu daigne te faire grâce,et te rendre les biens perdus ;
Jusqu’à ce que la mort brise ce qui te lieà cette longue infirmité,et qu’en toi dans le ciel la véritable vieconsume la mortalité.
Jusque-là n’attends pas des plus saints exercicesun long et plein soulagement :le naturel de l’homme a tant de pente aux vices,qu’il s’y replonge à tout moment.
Tu pleures pour les tiens, pécheur, tu t’en confesses,tu veux, tu crois y renoncer ;et dès le lendemain tu reprends les foiblessesdont tu te viens de confesser.
Tu promets de les fuir quand la douleur t’emporte
contre ce qu’elles ont commis,et presque au même instant tu vis de même sorteque si tu n’avois rien promis.
C’est donc avec raison que l’âme s’humilie,se mésestime, se déplaît,toutes les fois qu’en soi fortement recueillieelle examine ce qu’elle est.
Elle voit l’inconstance avec un tel empirerégner sur sa fragilité,que le meilleur propos qu’un saint regret inspiren’a que de l’instabilité.
Elle voit clairement que ce que fait la grâcepar de rudes et longs travaux,un peu de négligence en un moment l’effaceet nous rend tous nos premiers maux.
Que sera-ce de nous au bout d’une carrièreoù s’offrent combats sur combats,si notre lâcheté déjà tourne en arrière,et perd haleine au premier pas ?
Malheur, malheur à nous, si notre âme endormiepenche vers la tranquillité,comme si notre paix déjà bien affermienous avoit mis en sûreté !
C’est usurper ici les douces récompensesdes véritables saintetés,avant qu’on en ait vu les moindres apparencessurmonter nos légèretés.
Ah ! qu’il vaudroit bien mieux qu’ainsi que des novicesde nouveau nous fussions instruits,et reprissions un maître aux premiers exercicespour en tirer de meilleurs fruits !
Du moins on pourroit voir si nous serions capablesencor de quelque amendement,et si dans nos esprits les clartés véritablespourroient s’épandre utilement.
Pense, mortel, à t’y résoudre ;ce sera bientôt fait de toi :tel aujourd’hui donne la loi,qui demain est réduit en poudre.Le jour qui paroît le plus beausouvent jette dans le tombeaula mémoire la mieux fondée ;et l’objet qu’on aime le mieuxéchappe bientôt à l’idée,quand il n’est plus devant les yeux.
Cependant ton âme stupide,sur qui les sens ont tout pouvoir,dans l’avenir ne veut rien voirqui la charme ou qui l’intimide :un assoupissement fataldans ton cœur, qu’elle éclaire mal,ne souffre aucune sainte flamme,
et forme une aveugle langueurde la stupidité de l’âmeet de la dureté du cœur.
Règle, règle mieux tes pensées,mets plus d’ordre en tes actions,réunis tes affectionsvagabondes et dispersées :pense, agis, aime incessamment,comme si déjà ce momentétoit celui d’en rendre compte,et ne devoit plus différerta gloire éternelle ou ta honte,qu’autant qu’il faut pour expirer.
Qui prend soin de sa consciencene considère dans la mortque la porte aimable d’un sortdigne de son impatience.L’horrible pâleur de son teint,les hideux traits dont on la peint,n’ont pour ses yeux rien de sauvage,et ne font voir à leur clartéque la fin d’un triste esclavageet l’entrée à la liberté.
Crains le péché, si tu veux vivred’une vie heureuse et sans fin,et non pas ce commun destin
à qui la naissance te livre ;prépares-y-toi sans ennui :si tu ne le peux aujourd’hui,demain qu’aura-t-il de moins rude ?As-tu ce terme dans ta main,et vois-tu quelque certituded’arriver jusqu’à ce demain ?
De quoi sert la plus longue vieavec si peu d’amendement,que d’un plus long engagementaux vices dont elle est suivie ?Qu’est-elle souvent, qu’un amasde sacriléges, d’attentats,d’endurcissements invincibles ?Et qu’y font de vieux criminels,que s’y rendre plus insensiblesaux charmes des biens éternels ?
Plût à Dieu que l’âme, bornéeà se bien regarder en soi,pût faire un bon et digne emploidu cours d’une seule journée !Nos esprits lâches et pesantscomptent bien les mois et les ansqu’a vus couler notre retraite ;
mais tel les étale à grand bruit,dont la bouche devient muettequand il en faut montrer le fruit.
Si la mort te semble un passagesi dur, si rempli de terreur,le péril qui t’en fait horreurpeut croître à vivre davantage.Heureux l’homme dont en tous lieuxson image frappe les yeux,que chaque moment y prépare,qui la regarde comme un prix,et de soi-même se séparepour n’en être jamais surpris !
Qu’un saint penser t’en entretiennequand un autre rend les abois :tu seras tel que tu le vois,et ton heure suivra la sienne.Aussitôt que le jour te luit,doute si jusques à la nuitta vie étendra sa durée ;et la nuit reçois le sommeil,
sans la croire plus assuréed’atteindre au retour du soleil.
Tiens ton âme toujours si prête,que ce glaive en l’air suspendujamais sans en être attendune puisse tomber sur ta tête.Souvent, sans nous en avertir,la mort, nous forçant de partir,éteint la flamme la plus vive ;souvent tes yeux en sont témoins,et que le Fils de l’homme arrivealors qu’on y pense le moins.
Cette dernière heure venuedonne bien d’autres sentiments,et sur les vieux déréglementsfait bien jeter une autre vue.Avec combien de repentirsvoudroit un cœur gros de soupirspouvoir lors haïr ce qu’il aime,et combien avoir achetéle temps de prendre sur soi-mêmevengeance de sa lâcheté !
Oh ! qu’heureux est celui qui montreà toute heure un esprit fervent,
et qui se tient tel en vivant,qu’il veut que la mort le rencontre !Toi qui prétends à bien mourir,écoute l’art d’en acquérirla véritable confiance,et vois quel est ce digne effortqui peut mettre ta conscienceau chemin d’une bonne mort :
Un parfait mépris de la terre,des vertus un ardent desir,suivre sa règle avec plaisir,faire au vice une rude guerre,s’attacher à son châtiment,obéir tôt et pleinement,se quitter, se haïr soi-même,et supporter d’un ferme espritl’adversité la plus extrêmepour l’amour seul de Jésus-Christ.
Mais il faut une âme agissante,tandis que dure ta vigueur ;où la santé manque de cœur,la maladie est impuissante :ses abattements, ses douleurs,rendent fort peu d’hommes meilleurs,
non plus que les plus grands voyages ;souvent les travaux en sont vains,et les plus longs pèlerinagesn’ont jamais fait beaucoup de saints.
Prends peu d’assurance au prièresqu’on te promet après ta mort,et pour te faire un saint effortn’attends point les heures dernières :et tes proches et tes amisoublieront ce qu’ils t’ont promisplus tôt que tu ne t’imagines ;et qui peut attendre si tardà répondre aux grâces divines,met son salut en grand hasard.
Tu dois envoyer par avancetes bonnes œuvres devant toi,qui de ton juge et de ton roipuissent préparer la clémence.L’espérance au secours d’autruin’est pas toujours un bon appuiprès de sa majesté suprême,
et si tu veux bien négligertoi-même le soin de toi-même,peu d’autres s’en voudront charger.
Travaille donc et sans remise :chaque moment est précieux,chaque instant peut t’ouvrir les cieux ;prends un temps qui te favorise ;mais hélas ! qu’avec peu de fruitl’homme, par soi-même séduit,endure qu’on l’en sollicite !Et qu’il aime à perdre ici-basle temps d’amasser un méritequi fait vivre après le trépas !
Un temps viendra, mais déplorable,que tes yeux, en vain mieux ouverts,te feront voir combien tu perdsdans cette perte irréparable.Les soins tardifs de t’amenderauront alors beau demanderencore un jour, encore une heure :il faudra partir promptement,
et la soif d’une fin meilleuren’obtiendra pas un seul moment.
Penses-y sans cesse et sans feinte :ce grand péril se peut gauchir,et la crainte peut t’affranchirdes plus justes sujets de crainte.Quiconque à la mort se résout,qui la voit et la craint partout,a peu de chose à craindre d’elle ;et le plus assuré secourscontre les traits d’une infidèle,c’est de s’en défier toujours.
Qu’une pieuse et sainte adresse,servant de règle à tes desirs,dispose tes derniers soupirsà moins d’effroi que d’allégresse :meurs à tous les mortels appas,afin qu’en Dieu par le trépastu puisses commencer à vivre,et qu’un plein mépris de ces lieuxte donne liberté de suivreJésus-Christ jusque dans les cieux.
Qu’une sévère pénitencen’épargne point ici ton corps,si tu veux recueillir alorsles fruits d’une entière constance :de ses plus âpres châtimentsnaîtront les plus doux sentimentsd’une confiance certaine ;et plus on l’aura maltraité,plus l’âme, forte de sa peine,prendra son vol en sûreté.
D’où te vient la folle espérancede faire en terre un long séjour,toi qui n’as pas même un seul jouroù tes jours soient en assurance ?Combien en trompe un tel espoir !Et combien en laisse-t-il choirdans le plus beau de leur carrière !Combien tout à coup défaillir,et précipiter dans la bièrela vaine attente de vieillir !
Combien de fois entends-tu dire :" Celui-ci vient d’être égorgé,celui-là d’être submergé,cet autre dans les feux expire ! "
l’un, écrasé subitementsous le débris d’un bâtiment,a fini ses jours et ses vices ;l’autre au milieu d’un grand repas,l’autre parmi d’autres délicess’est trouvé surpris du trépas ;
L’un est percé d’un plomb funeste,l’autre dans le jeu rend l’esprit,tel meurt étranglé dans son lit,et tel étouffé de la peste !Ainsi mille genres de morts,par mille différents efforts,des mortels retranchent le nombre ;l’ordre en ce point seul est pareil,qu’ils passent tous ainsi qu’une ombrequ’efface et marque le soleil.
Parmi les vers et la poussièrequi daignera chercher ton nom,et pour obtenir ton pardonhasarder la moindre prière ?Fais, fais ce que tu peux de bien,donne aux saints devoirs d’un chrétientout ce que Dieu te donne à vivre :tu ne sais quand tu dois mourir,
et moins encor ce qui doit suivreles périls qu’il y faut courir.
Tandis que le temps favorablete donne loisir d’amasser,amasse, mais sans te lasser,une richesse perdurable ;donne-toi pour unique butle grand œuvre de ton salutautant que le peut ta foiblesse ;n’embrasse aucun autre projet,et prends tout souci pour bassesse,s’il n’a ton Dieu pour seul objet.
Fais des amis pour l’autre vie ;honore les saints ici-bas,et tâche d’affermir tes pasdans la route qu’ils ont suivie ;range-toi sous leur étendard,afin qu’à l’heure du départils fassent pour toi des miracles,et qu’ils viennent te recevoirdans ces lumineux tabernaclesoù la mort n’a point de pouvoir.
Ne tiens sur la terre autre placeque d’un pèlerin sans arrêt,
qui ne prend aucun intérêtaux soins dont elle s’embarrasse ;tiens-y-toi comme un étrangerqui dans l’ardeur de voyagern’a point de cité permanente ;tiens-y ton cœur libre en tout lieu,mais d’une liberté ferventequi s’élève et s’attache à Dieu.
Pousse jusqu’à lui tes prièrespar de sacrés élancements ;joins-y mille gémissements,joins-y des larmes journalières.Ainsi ton esprit bienheureuxpuisse d’un séjour dangereuxpasser en celui de la gloire !Ainsi la mort pour l’y porterrègne toujours en ta mémoire !Ainsi Dieu te daigne écouter !
Homme, quoi qu’ici-bas tu veuilles entreprendre,songe à ce compte exact qu’un jour il en faut rendre,et mets devant tes yeux cette dernière finqui fera ton mauvais ou ton heureux destin.Regarde avec quel front tu pourras comparoîtredevant le tribunal de ton souverain maître,devant ce juste juge à qui rien n’est caché,qui jusque dans ton cœur sait lire ton péché,qu’aucun don n’éblouit, qu’aucune erreur n’abuse,que ne surprend jamais l’adresse d’une excuse,qui rend à tous justice et pèse au même poidsce que font les bergers et ce que font les rois.
Misérable pécheur, que sauras-tu répondreà ce Dieu qui sait tout, et viendra te confondre,toi que remplit souvent d’un invincible effroile courroux passager d’un mortel comme toi ?
Donne pour ce grand jour, donne ordre à tes affaires,
pour ce grand jour, le comble ou la fin des misères,où chacun, trop chargé de son propre fardeau,son propre accusateur et son propre bourreau,répondra par sa bouche, et seul à sa défense,n’aura point de secours que de sa pénitence.
Cours donc avec chaleur aux emplois vertueux :maintenant ton travail peut être fructueux,tes douleurs maintenant peuvent être écoutées,tes larmes jusqu’au ciel être soudain portées,tes soupirs de ton juge apaiser la rigueur,ton repentir lui plaire, et nettoyer ton cœur.
Oh ! que la patience est un grand purgatoirepour laver de ce cœur la tache la plus noire !Que l’homme le blanchit, lorsqu’il le dompte au pointde souffrir un outrage et n’en murmurer point !Lorsqu’il est plus touché du mal que se procurel’auteur de son affront, que de sa propre injure ;lorsqu’il élève au ciel ses innocentes mainspour le même ennemi qui rompt tous ses desseins,qu’avec sincérité promptement il pardonne,qu’il demande pardon de même qu’il le donne,que sa vertu commande à son tempérament,que sa bonté prévaut sur son ressentiment,
que lui-même à toute heure il se fait violencepour vaincre de ses sens la mutine insolence,et que pour seul objet partout il se prescritd’assujettir la chair sous les lois de l’esprit !
Ah ! qu’il vaudroit bien mieux par de saints exercicespurger nos passions, déraciner nos vices,et nous-mêmes en nous à l’envi les punir,qu’en réserver la peine à ce long avenir !Mais ce que nous avons d’amour désordonnée,pour cette ingrate chair à nous perdre obstinée,nous-mêmes nous séduit, et l’arme contre nousde tout ce que nos sens nous offrent de plus doux.
Qu’auront à dévorer les éternelles flammes,que cette folle amour où s’emportent les âmes,cet amas de péchés, ce détestable fruitque cette chair aimée au fond des cœurs produit ?Plus tu suis ses conseils et te fais ici grâce,plus de matière en toi pour ces flammes s’entasse ;et ta punition que tu veux reculer
prépare à l’avenir d’autant plus à brûler.
Là, par une justice effroyable à l’impie,par où chacun offense, il faudra qu’il l’expie ;les plus grands châtiments y seront attachésaux plus longues douceurs de nos plus grands péchés.
Dans un profond sommeil la paresse enfoncéed’aiguillons enflammés s’y trouvera pressée,et les cœurs que charmoit sa molle oisivetégémiront sans repos toute l’éternité.
L’ivrogne et le gourmand recevront leurs supplicesdu souvenir amer de leurs chères délices,et ces repas traînés jusques au lendemainmêleront leur idée aux rages de la faim.
Les sales voluptés, dans le milieu d’un gouffre,parmi les puanteurs de la poix et du soufre,laisseront occuper aux plus cruels tourmentsles lieux les plus flattés de leurs chatouillements.
L’envieux, qui verra du plus creux de l’abîmele ciel ouvert aux saints et fermé pour son crime,d’autant plus furieux, hurlera de douleurpour leur félicité plus que pour son malheur.
Tout vice aura sa peine à lui seul destinée :la superbe à la honte y sera condamnée,et pour punir l’avare avec sévérité,la pauvreté qu’il fuit aura sa cruauté.
Là sera plus amère une heure de souffranceque ne le sont ici cent ans de pénitence ;là jamais d’intervalle ou de soulagementn’affoiblit des damnés l’éternel châtiment ;mais ici nos travaux peuvent reprendre haleine,souffrir quelque relâche à la plus juste peine ;l’espoir d’en voir la fin à toute heure est permis,tandis qu’on s’en console avecque ses amis.
Romps-y donc du péché les noires habitudes,à force de soupirs, de soins, d’inquiétudes,afin qu’en ce grand jour ce juge rigoureuxte mette en sûreté parmi les bienheureux ;car les justes alors avec pleine constancedes maux par eux soufferts voudront prendre vengeance,et d’un regard farouche ils paroîtront arméscontre les gros pécheurs qui les ont opprimés.
Tu verras lors assis au nombre de tes jugesceux qui jadis chez toi cherchoient quelques refuges,
et tu seras jugé par le juste courrouxde qui te demandoit la justice à genoux.
L’humble alors et le pauvre après leur patiencerentreront à la vie en paix, en confiance,cependant que le riche avec tout son orgueil,pâle et tremblant d’effroi, sortira du cercueil.
Lors aura son éclat la sagesse profonde,qui passoit pour folie aux mauvais yeux du monde :une gloire sans fin sera le digne prixd’avoir souffert pour Dieu l’opprobre et le mépris.
Lors tous les déplaisirs endurés sans murmureseront changés en joie inépuisable et pure ;et toute iniquité confondant son auteurlui fermera la bouche et rongera le cœur.
Point lors, point de dévots sans entière allégresse,point lors de libertins sans profonde tristesse :
ceux-là s’élèveront dans les ravissements,ceux-ci s’abîmeront dans les gémissements ;et la chair qu’ici-bas on aura maltraitée,que la règle ou le zèle auront persécutée,goûtera plus alors de solides plaisirsque celle que partout on livre à ses desirs.
Les lambeaux mal tissus de la robe grossièredes plus brillants habits terniront la lumière ;et les princes verront les chaumes préférésau faîte ambitieux de leurs palais dorés.
La longue patience aura plus d’avantageque tout ce vain pouvoir qu’a le monde en partage ;la prompte obéissance et sa simplicité,que tout ce que le siècle a de subtilité.
La joie et la candeur des bonnes consciencesiront lors au-dessus des plus hautes sciences ;
et du mépris des biens les plus légers effortsseront de plus grand poids que les plus grands trésors.
Tu sentiras ton âme alors plus consoléed’une oraison dévote à tes soupirs mêlée,que d’avoir fait parade en de pompeux festinsdu choix le plus exquis des viandes et des vins.
Tu te trouveras mieux de voir dans la balancel’heureuse fermeté d’un rigoureux silence,que d’y voir l’embarras et les distractionsd’un cœur qui s’abandonne aux conversations ;d’y voir de bons effets que de belles paroles,des actes de vertu que des discours frivoles ;d’y voir la pénitence avec sa dureté,d’y voir l’étroite vie avec son âpreté,que la douce mollesse où flotte vagabondeune âme qui s’endort dans les plaisirs du monde.
Apprends qu’il faut souffrir quelques petits malheurs,pour t’affranchir alors de ces pleines douleurs :éprouve ici ta force, et fais sur peu de choseun foible essai des maux où l’avenir t’expose.Ils seront éternels, et tu crains d’endurer
ceux qui n’ont ici-bas qu’un moment à durer !Si leurs moindres assauts, leur moindre expériencete jette dans le trouble et dans l’impatience,au milieu des enfers, où ton péché va choir,jusques à quelle rage ira ton désespoir ?Souffre, souffre sans bruit, quoi que le ciel t’envoie :tu ne saurois avoir de deux sortes de joie,remplir de tes desirs ici l’avidité,et régner avec Dieu dedans l’éternité.
Quand depuis ta naissance on auroit vu ta vied’honneurs jusqu’à ce jour et de plaisirs suivie,qu’auroit tout cet amas qui te pût secourir,si dans ce même instant il te falloit mourir ?
Tout n’est que vanité : gloire, faveurs, richesses,passagères douceurs, trompeuses allégresses ;tout n’est qu’amusement, tout n’est que faux appui,hormis d’aimer Dieu seul, et ne servir que lui.Qui de tout son cœur l’aime y borne ses délices ;il ne craint mort, enfer, jugement, ni supplices ;
de ce parfait amour le salutaire excèsprès de l’objet aimé lui donne un sûr accès ;mais lorsque le pécheur aime encor que du vicela funeste douceur dans son âme se glisse,il n’est pas merveilleux s’il tremble incessammentau seul nom de la mort ou de ce jugement.
Il est bon toutefois que l’ingrate malice,en qui l’amour de Dieu cède aux attraits du vice,du moins cède à son tour à l’effroi des tourmentsqui l’arrache par force à ses déréglements.Si pourtant cette crainte est en toi la maîtresse,sans que celle de Dieu soutienne ta foiblesse,ce mouvement servile, indigne d’un chrétien,dédaignera bientôt les sentiers du vrai bien,et te laissera faire une chute effroyabledans les piéges du monde et les filets du diable.
De ton zèle envers Dieu bannis la nonchalance ;porte un amour actif dans un cœur enflammé ;souviens-toi que le cloître où tu t’es enferméveut de l’intérieur et de la vigilance ;demande souvent compte au secret de ton cœurdu dessein qui t’en fit épouser la rigueur,et renoncer au siècle, à sa pompe, à ses charmes ;n’étoit-ce pas pour vivre à Dieu seul attaché,pour embrasser la croix, pour la baigner de larmes,et t’épurer l’esprit dans l’horreur du péché ?
Montre en ce grand dessein une ferveur constante,et pour un saint progrès rends ce cœur tout de feu ;ta récompense est proche, elle est grande, et dans peuson excès surprenant passera ton attente.à tes moindres souhaits tu verras lors s’offrir,non plus de quoi trembler, non plus de quoi souffrir,
mais du solide bien l’heureuse plénitude :tes yeux admireront son immense valeur ;tu l’obtiendras sans peine et sans inquiétude,et la posséderas sans crainte et sans douleur.Ne dors pas cependant, prends courage, et l’emploieaux précieux effets d’un vertueux propos :d’une heure de travail doit naître un long repos,d’un moment de souffrance une éternelle joie.C’est Dieu qui te promet cette félicité :si tu sais le servir avec fidélité,il sera comme toi fidèle en ses promesses ;sa main quand tu combats cherche à te couronner,et sa profusion, égale à ses richesses,ne voit tous ses trésors que pour te les donner.
Conçois, il t’en avoue, une haute espérancede remporter la palme en combattant sous lui ;espère un plein triomphe avec un tel appui ;mais garde-toi d’en prendre une entière assurance.Les philtres dangereux de cette illusioncharment si puissamment, que dans l’occasionnous laissons de nos mains échapper la victoire ;et quand le souvenir d’avoir le mieux vécurelâche la ferveur à quelque vaine gloire,
qui s’assure de vaincre est aisément vaincu.
Un jour un grand dévot, dont l’âme, encor que sainte,flottoit dans une longue et triste anxiété,et tournoit sans repos son instabilitétantôt vers l’espérance, et tantôt vers la crainte,accablé sous le poids de cet ennui mortel,prosterné dans l’église au devant d’un autel,rouloit cette inquiète et timide pensée :" Ô Dieu ! si je savois, disoit-il en son cœur,qu’enfin ma lâcheté, par mes pleurs effacée,de bien persévérer me laissât la vigueur ! "
Une céleste voix de lui seul entendueà sa douleur secrète aussitôt répondit,et par un doux oracle à l’instant lui renditle calme qui manquoit à son âme éperdue :" Eh bien ! que ferois-tu ? Dit cette aimable voix.Montre la même ardeur que si tu le savois,et fais dès maintenant ce que tu voudrois faire ;commence, continue, et ne perds point de temps ;applique tous tes soins à m’aimer, à me plaire,et demeure assuré de ce que tu prétends. "
Ainsi Dieu conforta cette âme désolée ;
cette âme en crut ainsi la divine bonté,et soudain vit céder à la tranquillitéles agitations qui l’avoient ébranlée ;un parfait abandon au souverain vouloirdans l’avenir obscur ne chercha plus à voirque les moyens de plaire à l’auteur de sa joie ;un bon commencement fit son ambition,et son unique soin fut de prendre la voiequi pût conduire l’œuvre à sa perfection.
Espère, espère en Dieu, fais du bien sur la terre,tu recevras du ciel l’abondance des biens :c’est par là que David t’enseigne les moyensde te rendre vainqueur en cette rude guerre.Une chose, il est vrai, fait souvent balancer,attiédit en plusieurs l’ardeur de s’avancer,et dès le premier pas les retire en arrière :c’est que leur cœur, sensible encore aux voluptés,ne s’ouvre qu’en tremblant cette rude carrière,tant il conçoit d’horreur de ses difficultés.
L’objet de cette horreur te doit servir d’amorce,
la grandeur des travaux ennoblit le combat,et la gloire de vaincre a d’autant plus d’éclatque pour y parvenir on fait voir plus de force.L’homme qui porte en soi son plus grand ennemi,plus, à se bien haïr saintement affermi,il trouve en l’amour-propre une âpre résistance,plus il a de mérite à se dompter partout ;et la grâce, que Dieu mesure à sa constance,d’autant plus dignement l’en fait venir à bout.
Tous n’ont pas toutefois mêmes efforts à faire,comme ils n’ont pas en eux à vaincre également,et la diversité de leur tempéramentleur donne un plus puissant ou plus foible adversaire ;mais un esprit ardent aux saintes fonctions,quoiqu’il ait à forcer beaucoup de passions,tout chargé d’ennemis, fera plus de miraclesqu’un naturel bénin, doux, facile, arrêté,qui ne ressentant point en soi de grands obstacles,s’enveloppe et s’endort dans sa tranquillité.
Agis donc fortement, et fais-toi violencepour te soustraire au mal où tu te vois pencher ;examine quel bien tu dois le plus chercher,et portes-y soudain toute ta vigilance ;mais ne crois pas en toi le voir jamais assez :tes sens à te flatter toujours intéressést’en pourroient souvent faire une fausse peintureporte les yeux plus loin, et regarde en autruitout ce qui t’y déplaît, tout ce qu’on y censure,et déracine en toi ce qui te choque en lui.
Dans ce miroir fidèle exactement contemplece que sont en effet et ce mal et ce bien ;et les considérant d’un œil vraiment chrétien,fais ton profit du bon et du mauvais exemple :que l’un allume en toi l’ardeur de l’imiter,que l’autre excite en toi les soins de l’éviter,ou, si tu l’as suivi, d’en effacer la tache ;sers toi-même d’exemple, et t’en fais une loi,puisque ainsi que ton œil sur les autres s’attache,les autres à leur tour attachent l’œil sur toi.
Oh ! qu’il est doux de voir une ferveur divinedans les religieux nourrir la sainteté !Qu’on admire avec joie en eux la fermetéet de l’obéissance et de la discipline !Qu’il est dur au contraire et scandaleux d’en voirs’égarer chaque jour du cloître et du devoir,divaguer en désordre, et s’empresser d’affaires,désavouer l’habit par l’inclination,et pour des embarras un peu trop volontairesnégliger les emplois de leur vocation !
Souviens-toi de tes vœux, et pense à quoi t’engagece vertueux projet dont ton âme a fait choix ;mets-toi devant les yeux un Jésus-Christ en croix,et jusques en ton cœur fais-en passer l’image :à l’aspect amoureux de ce mourant Sauveurcombien dois-tu rougir de ton peu de ferveur,et du peu de rapport de ta vie à sa vie !Et quand il te dira : " Je t’appelois aux cieux,je t’ai mis en la voie, et tu l’as mal suivie, "combien doivent couler de larmes de tes yeux !
Oh ! qu’un religieux heureusement s’exerce
sur cette illustre vie et cette indigne mort !Que tout ce qui peut faire ici-bas un doux sortse trouve abondamment dans ce divin commerce !Qu’avec peu de raison il chercheroit ailleursdes secours plus puissants, ou des emplois meilleurs !Qu’avec pleine clarté la grâce l’illumine !Que son intérieur en est fortifié,et se fait promptement une haute doctrinequand il grave en son cœur un Dieu crucifié !
Sa paix est toujours ferme, et quoi qu’on lui commande,il s’y porte avec joie et court avec chaleur ;mais le tiède au contraire a douleur sur douleur,et voit fondre sur lui tout ce qu’il appréhende :l’angoisse, le chagrin, les contrariétés,dans son cœur inquiet tombant de tous côtés,lui donnent les ennuis et le trouble en partage ;il demeure accablé sous leurs moindres efforts,parce que le dedans n’a rien qui le soulage,et qu’il n’ose ou ne peut en chercher au dehors.
Oui, le religieux qui hait la discipline,qu’importune la règle, à qui pèse l’habit,
qui par ses actions chaque jour les dédit,se jette en grand péril d’une prompte ruine.Qui cherche à vivre au large est toujours à l’étroit :dans ce honteux dessein son esprit maladroitse gêne d’autant plus qu’il se croit satisfaire ;et quoi que de sa règle il ose relâcher,le reste n’a jamais si bien de quoi lui plaireque ses nouveaux dégoûts n’en veuillent retrancher.
Si ton cœur pour le cloître a de la répugnancejusqu’à grossir l’orgueil de tes sens révoltés,regarde ce que font tant d’autres mieux domptés,jusqu’où va leur étroite et fidèle observance :ils vivent retirés et sortent rarement,grossièrement vêtus et nourris pauvrement,travaillent sans relâche ainsi que sans murmure,parlent peu, dorment peu, se lèvent du matin,prolongent l’oraison, prolongent la lecture,et sous ces dures lois font une douce fin.
Vois ces grands escadrons d’âmes laborieuses,vois l’ordre des Chartreux, vois celui de Cîteaux,vois tout autour de toi mille sacrés troupeauxet de religieux et de religieuses ;
vois comme chaque nuit ils rompent le sommeil,et n’attendent jamais le retour du soleilpour envoyer à Dieu l’encens de ses louanges :il te seroit honteux d’avoir quelque lenteur,alors que sur la terre un si grand nombre d’angess’unit à ceux du ciel pour bénir leur auteur.
Oh ! si nous pouvions vivre et n’avoir rien à fairequ’à dissiper en nous cette infâme langueur,qu’à louer ce grand maître et de bouche et de cœur,sans que rien de plus bas nous devînt nécessaire !Oh ! si l’âme chrétienne et ses plus saints transportsn’étoient point asservis aux foiblesses du corps,aux besoins de dormir, de manger et de boire !Si rien n’interrompoit un soin continuelde publier de Dieu les bontés et la gloire,et d’avancer l’esprit dans le spirituel !
Que nous serions heureux ! Qu’un an, un jour, une heure,nous feroit bien goûter plus de félicitéque les siècles entiers de la captivitéoù nous réduit la chair dans sa triste demeure !Ô Dieu, pourquoi faut-il que ces infirmités,ces journaliers tributs, soient des nécessitéspour tes vivants portraits qu’illumine ta flamme ?Pourquoi pour subsister sur ce lourd élément
faut-il d’autres repas que les repas de l’âme ?Pourquoi les goûtons-nous, ô Dieu, si rarement ?
Quand l’homme se possède, et que les créaturesn’ont aucunes douceurs qui puissent l’arrêter,c’est alors que sans peine il commence à goûtercombien le créateur est doux aux âmes pures.Alors, quoi qu’il arrive ou de bien ou de mal,il vit toujours content, et d’un visage égalil reçoit la mauvaise et la bonne fortune :l’abondance sur lui tombe sans l’émouvoir,la pauvreté pour lui n’est jamais importune,la gloire et le mépris n’ont qu’un même pouvoir.
C’est lors entièrement en Dieu qu’il se repose,en Dieu, sa confiance et son unique appui,en Dieu, qu’il voit partout, en soi-même, en autrui,en Dieu, qui pour son âme est tout en toute chose.Où qu’il soit, quoi qu’il fasse, il redoute, il chéritcet être universel à qui rien ne périt,et dans qui tout conserve une immortelle vie,qui ne connoît jamais diversité de temps,et dont la voix sitôt de l’effet est suivieque dire et faire en lui ne sont point deux instants.
Toi qui, bien que mortel, inconstant, misérable,
peux avec son secours aisément te sauver,souviens-toi de la fin où tu dois arriver,et que le temps perdu n’est jamais réparable.Va, cours, vole sans cesse aux emplois fructueux :cette sainte chaleur qui fait les vertueuxveut des soins assidus et de la diligence ;et du moment fatal que ton manque d’ardeurt’osera relâcher à quelque négligence,mille peines suivront ce moment de tiédeur.
Que si dans un beau feu ton âme persévère,tu n’auras plus à craindre aucun funeste assaut,et l’amour des vertus joint aux grâces d’en hautrendra de jour en jour ta peine plus légère.Le zèle et la ferveur peuvent nous préparerà quoi qu’en cette vie il nous faille endurer :ils sèment des douceurs au milieu des supplices ;mais ne t’y trompe pas, il faut d’autres efforts,il en faut de plus grands à résister aux vices,à se dompter l’esprit, qu’à se gêner le corps.
L’âme aux petits défauts souvent abandonnéeen de plus dangereux se laisse bientôt choir,et la parfaite joie arrive avec le soir
chez qui sait avec fruit employer la journée.Veille donc sur toi-même et sur tes appétits,excite, échauffe-toi toi-même, et t’avertis ;quoi qu’il en soit d’autrui, jamais ne te néglige ;gêne-toi, force-toi, change de bien en mieux ;plus se fait violence un cœur qui se corrige,plus son progrès va haut dans la route des cieux.
" Sachez que mon royaume est au dedans de vous, "dit le céleste épouxaux âmes de ses chers fidèles :élève donc la tienne où l’appelle sa voix,quitte pour lui le monde, et laisse aux criminellesce triste canton de rebelles,et tu rencontreras le repos sous ses lois.
Apprends à mépriser les pompes inconstantesde ces douceurs flottantesdont le dehors brille à tes yeux ;apprends à recueillir ce qu’une sainte flamme
dans un intérieur verse de précieux,et soudain du plus haut des cieuxle royaume de Dieu descendra dans ton âme.
Car enfin ce royaume est une forte paixqui de tous les souhaitsbannit la vaine inquiétude ;une stable allégresse, et dont le Saint-Espritrépandant sur les bons l’heureuse certitude,l’impie et noire ingratitudejamais ne la reçut, jamais ne la comprit.
Jésus viendra chez toi lui-même la répandre,si ton cœur pour l’attendrelui dispose un digne séjour :la gloire qui lui plaît et la beauté qu’il aimede l’éclat du dedans tirent leur plus beau jour ;et pour te donner son amouril ne veut rien de toi qui soit hors de toi-même.
Il y fera pleuvoir mille sortes de bienspar les doux entretiensde ses amoureuses visites :un plein épanchement de consolations,un calme inébranlable, une paix sans limites,
et l’abondance des mérites,y suivront à l’envi ses conversations.
Courage donc, courage, âme sainte : préparepour un bonheur si rareun cœur tout de zèle et de foi ;que ce divin époux daigne à cette même heure,s’y voyant seul aimé, seul reconnu pour roi,entrer chez toi, loger chez toi,et jusqu’à ton départ y faire sa demeure.
Lui-même il l’a promis : " Si quelqu’un veut m’aimer,il doit se conformer,dit-il, à ce que je commande ;alors mon Père et moi nous serons son appui,nous le garantirons de quoi qu’il appréhende ;et pour sa sûreté plus grande,nous viendrons jusqu’à lui pour demeurer chez lui. "
Ouvre-lui tout ce cœur ; et quoi qu’on te propose,tiens-en la porte closeà tout autre objet qu’à sa croix :lui seul pour te guérir a d’assurés remèdes,lui seul pour t’enrichir abandonne à ton choixplus que tous les trésors des rois,et tu possèdes tout lorsque tu le possèdes.
Il pourvoira lui-même à tes nécessités,et ses hautes bontéspartout soulageront tes peines ;il te sera fidèle, et son divin pouvoirt’en donnera partout des preuves si soudaines,que les assistances humainesn’auront ni temps ni lieu d’amuser ton espoir.
Des peuples et des grands la faveur est changeante,et la plus obligeanteen moins de rien passe avec eux ;mais celle de Jésus ne connoît point de terme,et s’attache à l’aimé par de si puissants nœuds,que jusqu’au plein effet des vœux,jusqu’à la fin des maux, elle tient toujours ferme.
Souviens-toi donc toujours, quand un ami te sertle plus à cœur ouvert,que souvent son zèle est stérile ;fais peu de fondement sur son plus haut crédit,et dans le même instant qu’il t’est le plus utile,crois-le mortel, crois-le fragile,et t’attriste encor moins lorsqu’il te contredit.
Tel aujourd’hui t’embrasse et soutient ta querelle,
dont l’esprit infidèledès demain voudra t’opprimer ;et tel autre aujourd’hui contre toi s’intéresse,que pour toi dès demain tu verras s’animer :tant pour haïr et pour aimerau gré du moindre vent tourne notre foiblesse !
Ne t’assure qu’en Dieu, mets-y tout ton amourjusqu’à ton dernier jour,tout ton espoir, toute ta crainte :il conduira ta langue, il réglera tes yeux,et de quelque malheur que tu sentes l’atteinte,jamais il n’entendra ta plaintequ’il ne fasse pour toi ce qu’il verra de mieux.
L’homme n’a point ici de cité permanente :où qu’il soit, quoi qu’il tente,il n’est qu’un malheureux passant ;et si dans les travaux de son pèlerinage,l’effort intérieur d’un cœur reconnoissantne l’unit au bras tout-puissant,il s’y promet en vain le calme après l’orage.
Que regardes-tu donc, mortel, autour de toi,comme si quelque emploit’y faisoit une paix profonde ?C’est au ciel, c’est en Dieu qu’il te faut habiter :c’est là, c’est en lui seul qu’un vrai repos se fonde ;et quoi qu’étale ici le monde,ce n’est qu’avec dédain que l’œil s’y doit prêter.
Tout ce qu’il te présente y passe comme une ombre,et toi-même es du nombrede ces fantômes passagers :tu passeras comme eux, et ta chute funestesuivra l’attachement à ces objets légers,si pour éviter ces dangerstu ne romps avec toi comme avec tout le reste.
De ce triste séjour où tout n’est que défaut,jusqu’aux pieds du très-haut,sache relever ta pensée ;qu’à force de soupirs, de larmes et de vœux,jusques à Jésus-Christ ta prière pousséelui montre une ardeur empressée,d’où sans cesse pour lui partent de nouveaux feux.
Si tu t’y sens mal propre, et qu’entre tant d’épinesjusqu’aux grandeurs divinestes forces ne puissent monter,s’il faut que sur la terre encor tu les essaies,sa passion t’y donne assez où t’arrêter ;mais il faut pour la bien goûteraffermir ta demeure au milieu de ses plaies.
Prends ce dévot refuge en toutes tes douleurs,et tes plus grands malheurstrouveront une issue aisée :tu sauras négliger quoi qu’il faille souffrir ;les mépris te seront des sujets de risée,et la médisance abuséene dira rien de toi dont tu daignes t’aigrir.
Le monarque du ciel, le maître du tonnerre,méprisé sur la terre,dans l’opprobre y finit ses jours ;au milieu de sa peine, au fort de sa misère,il vit tous ses amis lâches, muets et sourds :tout lui refusa du secours,et tout l’abandonna, jusqu’à son propre Père.
Cet abandon lui plut, il aima ce mépris,et pour être ton prix
il voulut être ta victime :innocent qu’il étoit, il voulut endurer ;et toi, dont la souffrance est moindre que le crime,tu t’oses plaindre qu’on t’opprime,et croire que tes maux valent en murmurer !
Il eut des ennemis, il vit la médisancenoircir en sa présenceses plus sincères actions ;et tu veux que chacun avec soin te caresse,que chacun soit jaloux de tes affections,qu’il coure à tes intentions,et pour te mieux servir à l’envi s’intéresse !
Dans les adversités l’âme fait ses trésorsdes misères du corps ;ce sont les épreuves des bonnes :leur patience amasse alors sans se lasser ;mais où pourra la tienne emporter des couronnes,si tous les soins que tu te donnesn’ont pour but que de fuir ce qui peut l’exercer ?
Tu vois ton maître en croix, où ton péché le tue,et tu peux à sa vuete rebuter de quelque ennui !Ah ! ce n’est pas ainsi qu’on a part à sa gloire ;
change, pauvre pécheur, change dès aujourd’hui :souffre avec lui, souffre pour lui,si tu veux avec lui régner par sa victoire.
Si tu peux dans son sein une fois pénétrerjusqu’où savent entrerles ardeurs d’une amour extrême,si tu peux faire en terre un essai des plaisirsoù ce parfait amour abîme un cœur qui l’aime,tu verras bientôt pour toi-mêmeta sainte indifférence avoir peu de desirs.
Il t’importera peu que le monde s’en joue,et t’offre de la roueou le dessus ou le dessous :plus cet amour est fort, plus l’homme se méprise ;les opprobres n’ont rien qui ne lui semble doux,et plus rudes en sont les coups,plus il voit que de Dieu la main le favorise.
L’amoureux de Jésus et de la véritéavec sévéritéau dedans de soi se ramène ;et depuis que son cœur pleinement s’affranchitde toute affection désordonnée et vaine,de toute ambition humaine,dans ce retour vers Dieu sans obstacle il blanchit.
Son âme détachée, et libre autant que pure,par-dessus la naturesans peine apprend à s’élever :sitôt que de soi-même il cesse d’être esclave,un ferme et vrai repos chez lui le vient trouver ;et quand il a pu se braver,il n’a point d’ennemis qu’aisément il ne brave.
Il sait donner à tout un véritable prix,sans peser le méprisou l’estime qu’en fait le monde :vraiment sage et savant, il peut dire en tout lieuqu’il ne tient point de lui sa doctrine profonde,et que celle dont il abondene se puise jamais qu’en l’école de Dieu.
Dedans l’intérieur il ordonne sa voie,et dehors, quoi qu’il voie,tout est peu de chose à ses yeux :le zèle qui partout règne en sa consciencen’attend pour s’exercer ni les temps ni les lieux,et pour aller de bien en mieuxtout lieu, tout temps est propre à son impatience.
Quelques tentations qui l’osent assaillir,
prompt à se recueillir,en soi-même il fait sa retraite ;et comme il s’y retranche avec facilité,des attraits du dehors la douceur inquiètejamais jusque-là ne l’arrêtequ’il se répande entier sur leur inanité.
Ni le travail du corps, ni le soin nécessaired’une pressante affairene l’emporte à se disperser ;dans tous événements ce zèle trouve place ;la bonne occasion, il la sait embrasser ;la mauvaise, il la sait passer,et faire son profit de ce qui l’embarrasse.
Ce bel ordre au dedans en chasse tout soucide ce que font iciceux qu’on blâme et ceux qu’on admire :il ferme ainsi la porte à tous empêchements,et sait qu’on n’est distrait du bien où l’âme aspirequ’autant qu’en soi-même on attired’un vain extérieur les prompts amusements.
Si la tienne une fois étoit bien dégagée,bien nette, bien purgée
de ces folles impressions,tout la satisferoit, tout lui seroit utile,et Dieu, réunissant tes inclinations,de toutes occupationste feroit en vrais biens une terre fertile.
Mais n’étant pas encor ni bien mortifié,ni bien fortifiécontre les douceurs passagères,souvent il te déplaît qu’au lieu de ces vrais biens,tu ne te vois rempli que d’images légères,dont les promesses mensongèrestroublent à tous moments la route que tu tiens.
Ton cœur aime le monde ; et tout ce qui le brouille,tout ce qui plus le souille,c’est cet impur attachement :rejette ses plaisirs, romps avec leur bassesse ;et ce cœur vers le ciel s’élançant fortement,saura goûter incessammentdu calme intérieur la parfaite allégresse.
Ne te mets pas beaucoup en peinede toute la nature humainequi t’aime ou qui te hait, qui te nuit ou te sert :va jusqu’au créateur, mets ton soin à lui plaire,quoi que tu veuilles faire ;et s’il est avec toi, marche à front découvert.
La bonne et saine consciencea toujours Dieu pour sa défense,de qui le ferme appui l’empêche de trembler,et reçoit de son bras une si forte gardequand son œil la regarde,qu’il n’est point de méchant qui la puisse accabler.
Quoi qu’il t’arrive de contraire,apprends à souffrir, à te taire,et tu verras sur toi le secours du Seigneur :
il a pour t’affranchir mille routes diverses,et sait dans ces traversesquand et comme il en faut adoucir la rigueur.
C’est en sa main forte et bénignequ’il faut que l’homme se résigne,quelques maux qu’il prévoie ou puisse ressentir ;à lui seul appartient de nous donner de l’aide ;à lui seul le remèdequi de confusion nous peut tous garantir.
Cependant ce qu’un autre blâmedes taches qui souillent notre âme,souvent assure en nous la vraie humilité :souvent le vain orgueil par là se déracine,l’amour-propre se mine,et fait place aux vertus avec facilité.
L’homme qui soi-même s’abaisse,par l’humble aveu de sa foiblesse,des plus justes fureurs rompt aisément les coups,et satisfait sur l’heure avec si peu de peine,que la plus âpre hainene sauroit contre lui conserver de courroux.
L’humble seul vit comme il faut vivre :Dieu le protége et le délivre ;il l’aime et le console à chaque événement ;
il descend jusqu’à lui pour lui montrer ses traces ;il le comble de grâces,et l’élève à la gloire après l’abaissement.
Il répand sur lui ses lumièreset les connoissances entièresde ses plus merveilleux et plus profonds secrets ;il l’invite, il l’attire à ce bonheur extrême,et l’attache à soi-mêmepar la profusion de ses plus doux attraits.
L’humble ainsi trouve tout facile,toujours content, toujours tranquille,quelque confusion qu’il lui faille essuyer ;et comme c’est en Dieu que son repos se fondesur le mépris du monde,en Dieu malgré le monde il le sait appuyer.
Enfin c’est par là qu’on profite,c’est par là que le vrai mériteau reste des vertus se laisse dispenser.Quelque éclat qu’à leur prix les tiennes puissent joindre,tiens-toi de tous le moindre,ou dans le bon chemin ne crois point avancer.
Prépare tes efforts à mettre en paix les autrespar ceux de l’affermir chez toi :leurs esprits aisément se règlent sur les nôtres,l’exemple est la plus douce et la plus forte loi.
Ce calme intérieur est le trésor uniquequi soit digne de nos souhaits :l’homme docte sert moins que l’homme pacifique,et le fruit du savoir cède à ceux de la paix.
Le savant qui reçoit sa passion pour guiden’agit sous elle qu’en brutal :le bien lui semble un crime, et sa croyance avidevole même au-devant de ce qu’on dit de mal.
Qui se possède en paix est d’une autre nature :il sait tourner le mal en bien,il sait fermer l’oreille au bruit de l’imposture,et jamais d’aucun autre il ne soupçonne rien.
Mais qui vit mal content et suit l’impatiencede ses bouillants et vains desirs,celui-là n’est jamais sans quelque défiance,et voit partout matière à de prompts déplaisirs.
Comme tout fait ombrage aux soucis qu’il se donne,tout le blesse, tout lui déplaît :il n’a point de repos et n’en laisse à personne,il ne sait ce qu’il veut, ni même ce qu’il est.
Il tait ce qu’il doit dire, et dit ce qu’il doit taire ;il va quand il doit s’arrêter ;et son esprit troublé quitte ce qu’il faut fairepour faire avec chaleur ce qu’il faut éviter.
Sa rigueur importune examine et publieoù manque le devoir d’autrui,et lui-même du sien pleinement il s’oublie,comme si Dieu jamais n’avoit rien dit pour lui.
Tourne les yeux sur toi, malheureux, et regardequel zèle aveugle te confond ;mets sur ton propre cœur une soigneuse garde,et considère après ce que les autres font.
Tu sais bien t’excuser, et n’admets point d’excusespour les foiblesses du prochain :il n’est point de couleurs pour toi que tu refuses,ni de raisons pour lui qui ne parlent en vain.
Sois-lui plus indulgent, et pour toi plus sévère ;censure ton mauvais emploi,excuse ceux d’un autre, et souffre de ton frère,si tu veux que ton frère aime à souffrir de toi.
Vois-tu combien ton âme est encore éloignéede l’humble et vive charité,qui jamais ne s’aigrit, jamais n’est indignée,jamais ne veut de mal qu’à sa fragilité ?
Ce n’est pas grand effort de hanter sans querelledes esprits doux, des gens de bien :à se plaire avec eux la pente est naturelle,et chacun sans miracle aime leur entretien.
Chacun aime la paix, la cherche, la conserve,l’embrasse avec contentement,et se donne sans peine avec peu de réserveà ceux qu’il voit partout suivre son sentiment.
Mais il est des esprits durs, indisciplinables,dont on ne peut venir à bout ;il est des naturels farouches, intraitables,qui tirent vanité de contredire tout.
Converser avec eux sans bruit et sans murmure,c’est une si grande action,qu’il faut beaucoup de grâce à porter la naturejusqu’à ce haut degré de la perfection.
Je te le dis encore, il est parmi le mondedes genres d’esprits bien divers :il en est qui dans eux ont une paix profonde,et sauroient la garder avec tout l’univers ;
Il en est d’opposés, dont l’humeur inquiètel’exile à jamais de chez eux,et ne peut consentir qu’un autre se prometteun bonheur si contraire au chagrin de leurs vœux.
Ceux-là partout à charge, et les vivants supplicesde qui se condamne à les voir,mais plus à charge encore à leurs propres caprices,se donnent plus de mal qu’ils n’en font recevoir.
D’autres aiment la paix, et n’ont d’inquiétudeque pour s’y pouvoir maintenir,et d’autres sans relâche appliquent leur étudeà réduire quelque autre aux soins d’y parvenir.
Notre paix cependant n’est pas ce que l’on pense ;et tant qu’il nous faut respirer,elle consiste plus dans une humble souffrancequ’à ne rien ressentir qu’il fâche d’endurer.
Qui sait le mieux souffrir, c’est chez lui qu’elle abonde,c’est lui qui la garde le mieux :il triomphe ici-bas de soi-même et du monde ;et comme enfant de Dieu, son partage est aux cieux.
Pour t’élever de terre, homme, il te faut deux ailes,la pureté du cœur et la simplicité :
elles te porteront avec facilitéjusqu’à l’abîme heureux des clartés éternelles.Celle-ci doit régner sur tes intentions,celle-là présider à tes affections,si tu veux de tes sens dompter la tyrannie :l’humble simplicité vole droit jusqu’à Dieu,la pureté l’embrasse, et l’une à l’autre unies’attache à ses bontés, et les goûte en tout lieu.
Nulle bonne action ne te feroit de peine,si tu te dégageois de tous déréglements :le désordre insolent des propres sentimentsforme tout l’embarras de la foiblesse humaine.Ne cherche ici qu’à plaire à ce grand souverain,n’y cherche qu’à servir après lui ton prochain,et tu te verras libre au dedans de ton âme :tu seras au-dessus de ta fragilité,et n’auras plus de part à l’esclavage infâmeoù par tous autres soins l’homme est précipité.
Si ton cœur étoit droit, toutes les créatureste seroient des miroirs et des livres ouverts,où tu verrois sans cesse en mille lieux diversdes modèles de vie et des doctrines pures.Toutes comme à l’envi te montrent leur auteur :il a dans la plus basse imprimé sa hauteur,et dans la plus petite il est plus admirable ;
de sa pleine bonté rien ne parle à demi,et du vaste éléphant la masse épouvantablene l’étale pas mieux que la moindre fourmi.
Purge l’intérieur, rends-le bon et sans tache,tu verras tout sans trouble et sans empêchement,et tu sauras comprendre, et tôt et fortement,ce que des passions le voile épais te cache.Au cœur bien net et pur l’âme prête des yeuxqui pénètrent l’enfer et percent jusqu’aux cieux :il voit tout comme il est, et jamais ne s’abuse ;mais le cœur mal purgé n’a que les yeux du corps :toute sa connoissance ainsi qu’eux est confuse ;et tel qu’il est dedans, tel il juge au dehors.
Certes, s’il est ici quelque solide joie,c’est ce cœur épuré qui seul la peut goûter ;et s’il est quelque angoisse au monde à redouter,c’est dans un cœur impur qu’elle entre et se déploie.Dépouille donc le tien de ce qui l’a souillé,et vois comme le fer par le feu dérouilléprend une couleur vive au milieu de la flamme :d’un plein retour vers Dieu c’est là le vrai tableau ;son feu sait dissiper les pesanteurs de l’âme,et faire du vieil homme un homme tout nouveau.
Quand ce feu s’alentit, soudain l’homme appréhendejusqu’au moindre travail, jusqu’aux moindres efforts,et souffre avec plaisir les douceurs du dehors,quelques piéges secrets que ce plaisir lui tende ;mais alors qu’il commence à triompher de soi,qu’il choisit Dieu pour maître et pour unique roi,que dans sa sainte voie il marche avec courage,le travail le plus grand ne l’en peut épuiser :plus il se violente, et plus il se soulage,et ce qui l’accabloit cesse de lui peser.
Ne nous croyons pas trop ; souvent nos connoissancesne sont enfin qu’illusions ;souvent la grâce y manque, et toutes nos puissancesn’ont que de fausses visions.
Nous avons peu de jour à discerner la feinted’avec la pure vérité,et sa foible lumière est aussitôt éteintepar notre indigne lâcheté.
L’homme aveugle au dedans rarement se défiede cet aveuglement fatal,et quelque mal qu’il fasse, il ne s’en justifiequ’en s’excusant encor plus mal.
Souvent tout ébloui d’une vaine étincellequi brille en sa dévotion,il impute à l’ardeur d’un véritable zèleles chaleurs de sa passion.
Comme partout ailleurs il porte une lumièrequi chez lui n’éclaire pas bien,il voit en l’œil d’autrui la paille et la poussière,et ne voit pas la poutre au sien.
Ce qu’il souffre d’un autre est une peine extrême :il en fait bien sonner l’ennui,et ne s’aperçoit pas combien cet autre mêmeà toute heure souffre de lui.
Le vrai dévot sait prendre une juste balancepour mieux peser tout ce qu’il fait,et consumant sur soi toute sa vigilance,il croit chacun moins imparfait.
Il se voit le premier, et met ce qu’il doit faire
au-devant de tout autre emploi,et quoi qu’ailleurs il voie, il apprend à s’en taire,à force de penser à soi.
Si tu veux donc monter jusqu’au degré suprêmede la haute dévotion,ne censure aucun autre, et fixe sur toi-mêmel’effort de ton attention.
Pense à toute heure à Dieu, mais de toutes tes forces ;pense à toi de tout ton pouvoir,et de l’extérieur les flatteuses amorcesne pourront jamais t’émouvoir.
Sais-tu, quand tu n’es pas présent à ta pensée,où vont sans toi tes vœux confus ?Et vois-tu ce que fait ton âme disperséequand tu ne la regardes plus ?
Quand ton esprit volage a couru tout le monde,quel fruit en peux-tu retirer,s’il est le seul qu’enfin sa course vagabondenéglige de considérer ?
Veux-tu vivre en repos, et que ton âme entières’unisse au monarque des cieux ?
Sache pour ton salut mettre tout en arrière,et l’avoir seul devant les yeux.
Tu l’avances beaucoup, si tu fais rude guerreaux soins qui règnent ici-bas ;et le recules fort, si de toute la terretu peux faire le moindre cas.
Ne crois rien fort, rien grand, rien haut, rien desirable,rien digne de t’entretenir,que Dieu, que ce qui part de sa main adorable,que ce qui t’en fait souvenir.
Tiens pour vain et trompeur ce que les créaturest’offrent de consolations,et n’abaisse jamais à leurs douceurs impuresl’honneur de tes affections.
L’âme que pour Dieu brûle un feu vraiment célestene peut accepter d’autre appui :elle est toute à lui seule, et dédaigne le reste,qu’elle voit au-dessous de lui.
Il est lui seul aussi d’éternelle durée,il remplit tout de sa bonté,
il est seul de nos cœurs l’allégresse épurée,et seul notre félicité.
Droite et sincère conscience,digne gloire des gens de bien,oh ! que ton témoignage est un doux entretien,et qu’il mêle de joie à notre patience,quand il ne nous reproche rien !
Tu fais souffrir avec courage,tu fais combattre en sûreté ;l’allégresse te suit parmi l’adversité,et contre les assauts du plus cruel oragetu soutiens la tranquillité.
Mais la conscience gâtéetremble au dedans sous le remords ;sa vaine inquiétude égare ses efforts ;et les noires vapeurs dont elle est agitéeoffusquent même ses dehors.
Malgré le monde et ses murmures,homme, tu sauras vivre en paix,si ton cœur est d’accord de tout ce que tu fais,et s’il ne porte point de secrètes censuressur la chaleur de tes souhaits.
Aime les avis qu’il t’envoie,embrasse leur correction,et pour te bien tenir en ta possession,jamais ne te hasarde à prendre aucune joiequ’après une bonne action.
Méchants, cette vraie allégressene peut entrer en votre cœur :le calme en est banni par la voix du Seigneur,et c’est faire une injure à sa parole expresseque vous vanter d’un tel bonheur.
Ne dites point, pour nous séduire,que vous vivez en pleine paix,que les malheurs sur vous ne tomberont jamais,
et qu’aucun assez vain pour prétendre à vous nuiren’en sauroit venir aux effets.
Vous mentez, et l’ire divine,bientôt contrainte d’éclater,dans un triste néant vous va précipiter ;et sous l’affreux débris d’une prompte ruinetous vos desseins vont avorter.
Le juste a des routes diverses :il aime en Dieu l’affliction,et se souvient toujours parmi l’oppressionque prendre quelque gloire à souffrir des traverses,c’est en prendre en sa passion.
Il voit celle qui vient des hommesavec mépris, avec courroux :aussi n’a-t-elle rien qu’il puisse trouver doux ;elle est foible, elle est vaine, ainsi que nous le sommes,et périssable comme nous.
Elle n’est jamais si fidèle
qu’elle ne déçoive à la fin ;et la déloyauté de son éclat malindans un brillant nuage enveloppe avec elleun noir amas de long chagrin.
Celle des bons, toute secrète,n’a ni pompe, ni faux attraits ;leur seule conscience en forme tous les traits,et la bouche de l’homme, à changer si sujette,ne la fait ni détruit jamais.
De Dieu seul part toute leur joie,de qui la sainte activité,remontant vers sa source avec rapidité,s’attache à la grandeur de la main qui l’envoie,et s’abîme en sa vérité.
L’amour de la gloire éternelleles sait si pleinement saisir,que leur âme est stupide à tout autre plaisir,et que tout ce qu’on voit de gloire temporellene les touche d’aucun desir.
Aussi l’issue en est funeste
pour qui ne peut s’en dégager ;et qui de tout son cœur n’aime à la négligerne peut avoir d’amour pour la gloire céleste,ou cet amour est bien léger.
Douce tranquillité de l’âme,avant-goût de celle des cieux,tu fermes pour la terre et l’oreille et les yeux ;et qui sait dédaigner la louange et le blâmesait te posséder en tous lieux.
Ton repos est une conquêtedont jouissent en sûretéceux dont la conscience est sans impureté ;et le cœur est un port où n’entre la tempêteque par la vaine anxiété.
Ris donc, mortel, des vains mélangesqu’ici le monde aime à former :
il a beau t’applaudir ou te mésestimer,tu n’en es pas plus saint pour toutes ses louanges,ni moindre pour t’en voir blâmer.
Ce que tu vaux est en toi-même,tu fais ton prix par tes vertus ;tous les encens d’autrui sont encens superflus ;et ce qu’on est aux yeux du monarque suprême,on l’est partout, et rien de plus.
Vois-toi dedans, et considèrele fond de ton intention :qui peut s’y regarder avec attention,soit qu’on parle de lui, soit qu’on veuille s’en taire,n’en prend aucune émotion.
L’homme ne voit que le visage,mais Dieu voit jusqu’au fond du cœur ;l’homme des actions voit la vaine splendeur,mais Dieu connoît leur source, et voit dans le courageou leur souillure ou leur candeur.
Fais toujours bien, et fuis le crime,sans t’en donner de vanité ;du mépris de toi-même arme ta sainteté :
bien vivre et ne s’enfler d’aucune propre estime,c’est la parfaite humilité.
La marque d’une âme bien purequi hors de Dieu ne cherche rien,et met en ses bontés son unique soutien,c’est d’être sans desir qu’aucune créatureen dise ou pense quelque bien.
Cette sévère négligencedes témoignages du dehorspour l’attacher à Dieu réunit ses efforts,et l’abandonne entière à cette providencequ’adorent ses heureux transports.
" Ce n’est pas celui qui se loue,dit Saint Paul, qui sera sauvé :qui s’approuve soi-même est souvent réprouvé ;et c’est celui-là seul que ce grand maître avoue,qui pour sa gloire est réservé. "
Enfin cheminer dans sa voie,faire avec lui forte union,ne se lier ailleurs d’aucune affection,
n’avoir que lui pour but, que son amour pour joie,c’est l’entière perfection.
Oh ! qu’heureux est celui qui de cœur et d’espritsait goûter ce que c’est que d’aimer Jésus-Christ,et joindre à cet amour le mépris de soi-même !Oh ! qu’heureux est celui qui se laisse charmeraux célestes attraits de sa beauté suprême,jusqu’à quitter tout ce qu’il aimepour un Dieu qu’il faut seul aimer !
Ce doux et saint tyran de notre affectiona de la jalousie et de l’ambition :il veut régner lui seul sur tout notre courage ;il veut être aimé seul, et ne sauroit souffrirqu’autre amour que le sien puisse entrer en partageni du cœur qu’il prend en otage,ni des vœux qu’on lui doit offrir.
Aussi tout autre objet n’a qu’un amour trompeurqui naît et se dissipe ainsi qu’une vapeur,et dont la foi douteuse est souvent parjurée :
le seul Jésus-Christ aime avec fidélité,et son amour, pareil à sa source épurée,n’a pour bornes de sa duréeque celles de l’éternité.
Qui de la créature embrasse les appastrébuchera comme elle, et suivra pas à pasd’un si fragile appui le débris infaillible :l’amour de Jésus-Christ a tout un autre effet ;qui le sait embrasser en devient invincible,et sa défaite est impossibleau temps, par qui tout est défait.
Aime-le donc, chrétien, comme le seul amiqui puisse enfin te faire un bonheur affermi,et sans cesse à ta perte opposer son mérite ;attends de tout le reste un entier abandon,puisque c’est une loi dans le ciel même écrite,qu’il faut un jour que tout te quitte,soit que tu le veuilles ou non.
Vis et meurs en ce Dieu qui seul peut secourir,
tant que dure la vie, et lorsqu’il faut mourir,les foiblesses qu’en l’homme imprime la naissance :il donnera la main à ton infirmité ;et la profusion de sa reconnoissancesaura réparer l’impuissancede ce tout qui t’aura quitté.
Mais je te le redis, il est amant jaloux,il est ambitieux, et s’éloigne de noussitôt que notre cœur pour un autre soupire ;et si comme en son trône il n’est seul dans ce cœur,un orgueil adorable à ses bontés inspirele dédain d’un honteux empireque partage un autre vainqueur.
Si de la créature entièrement purgé,tu lui savois offrir le tien tout dégagé,il y prendroit soudain la place qu’il veut prendre :tu lui dois tous tes vœux ; et ce qu’un lâche emploisur de plus bas objets en fera se répandre,quoi que tu veuilles en attendre,c’est autant de perdu pour toi.
Ne mets point ton espoir sur un frêle roseau
qui penche au gré du vent, qui branle au gré de l’eau,sur le monde en un mot, ni sur sa flatterie :sa gloire n’est qu’un songe, et ce qu’il en fait voirpour surprendre un moment de folle rêverie,comme la fleur de la prairie,tombera du matin au soir.
Tu seras tôt déçu, si tu n’ouvres les yeuxqu’à ces dehors brillants qu’étale sous les cieuxde tant de vanités l’éblouissante image :tu croiras y trouver un plein soulagement,tu croiras y trouver un solide avantage,pour n’y trouver à ton dommagequ’un déplorable amusement.
Qui cherche Dieu partout sait le trouver ici ;qui se cherche partout sait se trouver aussi,mais par un heur funeste où sa perte se fonde :il n’a point d’ennemis de qui le coup fatalpuisse faire une plaie en son cœur si profonde,et les forces de tout un mondepour lui nuire n’ont rien d’égal.
Que ta présence, ô Dieu, donne à nos actionssous tes ordres sacrés une vigueur docile !Que tout va bien alors ! Que tout semble facileà la sainte chaleur de nos intentions !Mais quand tu disparois et que ta main puissanteavec nos bons desirs n’entre plus au combat,oh ! que cette vigueur est soudain languissante !Qu’aisément elle s’épouvante,et qu’un foible ennemi l’abat !
Les consolations des sens irrésolustiennent le cœur en trouble et l’âme embarrassée,si Jésus-Christ ne parle au fond de la penséece langage secret qu’entendent ses élus ;mais dans nos plus grands maux, à sa moindre parole,l’âme prend le dessus de notre infirmité,et le cœur, mieux instruit en cette haute école,garde un calme qui nous consolede toute leur indignité.
Tu pleurois, Madeleine, et ton frère au tombeau
ne souffroit point de trêve à ta douleur fidèle ;mais à peine on te dit : " Viens, le maître t’appelle, "que ce mot de tes pleurs fait tarir le ruisseau.Tu te lèves, tu pars, et ta douleur suiviedes doux empressements d’un amoureux transport,laissant régner la joie en ton âme ravie,pour chercher l’auteur de la vie,ne voit plus ce qu’a fait la mort.
Qu’heureux est ce moment où ce Dieu de nos cœursd’un profond déplaisir les élève à la joie !Qu’heureux est ce moment où sa bonté déploiesur un gros d’amertume un peu de ses douceurs !Sans lui ton âme aride à mille maux t’expose,tu n’es que dureté, qu’impuissance, qu’ennui ;et vraiment fol est l’homme alors qu’il se proposele vain desir de quelque chosequ’il faille chercher hors de lui.
Sais-tu ce que tu perds en son éloignement ?Tu perds une présence en vrais biens si féconde,qu’après avoir perdu tous les sceptres du monde,tu perdrois encor plus à la perdre un moment.
Vois bien ce qu’est ce monde, et te figure stablele plus pompeux éclat qui jamais t’y surprit :que te peut-il donner qui soit considérable,si les présents dont il t’accablete séparent de Jésus-Christ ?
Sa présence est pour nous un charmant paradis,c’est un cruel enfer pour nous que son absence,et c’est elle qui fait la plus haute distancedu sort des bienheureux à celui des maudits :si tu peux dans sa vue en tous lieux te conduire,tu te mets en état de triompher de tout ;tu n’as plus d’ennemis assez forts pour te nuire,et s’ils pensent à te détruire,ils n’en sauroient venir à bout.
Qui trouve Jésus-Christ trouve un rare trésor,il trouve un bien plus grand que le plus grand empire :qui le perd, perd beaucoup ; et j’ose le redire,s’il perdoit tout un monde, il perdroit moins encor.Qui le laisse échapper par quelque négligence,regorgeât-il de biens, il est pauvre en effet ;et qui peut avec lui vivre en intelligence,fût-il noyé dans l’indigence,il est et riche et satisfait.
Oh ! que c’est un grand art que de savoir unir
par un saint entretien Jésus à sa foiblesse !Oh ! qu’on a de prudence alors qu’on a l’adresse,quand il entre au dedans, de l’y bien retenir !Pour l’attirer chez toi, rends ton âme humble et pure ;sois paisible et dévot, pour l’y voir arrêté ;sa demeure avec nous au zèle se mesure,et la dévotion assurece que gagne l’humilité.
Mais parmi les douceurs qu’on goûte à l’embrasseril ne faut qu’un moment pour nous ravir sa grâce :pencher vers ces faux biens que le dehors entasse,c’est de ton propre cœur toi-même le chasser.Que si tu perds l’appui de sa main redoutable,où pourra dans tes maux ton âme avoir recours ?Où prendra-t-elle ailleurs un appui véritable,et qui sera l’ami capablede te prêter quelque secours ?
Aime : pour vivre heureux il te faut vivre aimé,il te faut des amis qui soient dignes de l’être ;mais si par-dessus eux tu n’aimes ce grand maître,ton cœur d’un long ennui se verra consumé.Crois-en ou ta raison ou ton expérience :toutes deux te diront qu’il n’est point d’autre bien,
et que c’est au chagrin livrer ta conscienceque prendre joie ou confiancesur un autre amour que le sien.
Tu dois plutôt choisir d’attirer sur tes brasl’orgueil de tout un monde animé de colère,que d’offenser Jésus, que d’oser lui déplaire,que de vivre un moment et ne le chérir pas.Donne-lui tout ton cœur et toutes tes tendresses ;et ne souffrant chez toi personne en même rang,réponds en quelque sorte à ces pleines largessesqui pour acheter tes caresseslui firent donner tout son sang.
Que tous s’entr’aiment donc à cause de Jésus,pour n’aimer que Jésus à cause de lui-même ;rendons cette justice à sa bonté suprême,qui sur tous les amis lui donne le dessus.En lui seul, pour lui seul, tous ceux qu’il a fait naître,tant ennemis qu’amis, il les faut tous aimer,et demander pour tous à l’auteur de leur êtreet la grâce de le connoîtreet l’heur de s’en laisser charmer.
Ne desire d’amour ni d’estime pour toiqui passant le commun te sépare du reste :c’est un droit qui n’est dû qu’à la grandeur célested’un Dieu qui là-haut même est seul égal à soi.Ne souhaite régner dans le cœur de personne ;ne fais régner non plus personne dans le tien ;mais qu’au seul Jésus-Christ tout ce cœur s’abandonne,que Jésus-Christ seul en ordonnecomme chez tous les gens de bien.
Tire-toi d’esclavage, et sache te purgerde ces vains embarras que font les créatures ;saches en effacer jusqu’aux moindres teintures,romps jusqu’aux moindres nœuds qui puissent t’engager.Dans ce détachement tu trouveras des ailesqui porteront ton cœur jusqu’aux pieds de ton Dieu,pour y voir et goûter ces douceurs immortellesque dans celui de ses fidèlessa bonté répand en tout lieu.
Mais ne crois pas atteindre à cette pureté,à moins que de là-haut sa grâce te prévienne,à moins qu’elle t’attire, à moins qu’elle soutienneles efforts chancelants de ta légèreté.Alors, par le secours de sa pleine efficace,tous autres nœuds brisés, tout autre objet banni,
seul hôte de toi-même, et maître de la place,tu verras cette même grâcet’unir à cet être infini.
Aussitôt que du ciel dans l’homme elle descend,il n’a plus aucun foible, il peut tout entreprendre ;l’impression du bras qui daigne la répandred’infirme qu’il étoit l’a rendu tout-puissant ;mais sitôt que ce bras la retire en arrière,l’homme dénué, pauvre, accablé de malheurs,et livré par lui-même à sa foiblesse entière,semble ne voir plus la lumièreque pour être en proie aux douleurs.
Ne perds pas toutefois le courage ou l’espoirpour sentir cette grâce ou partie ou moins vive ;mais présente un cœur ferme à tout ce qui t’arrive,et bénis de ton Dieu le souverain vouloir.Dans quelque excès d’ennuis qu’un tel départ t’engage,souffre tout pour sa gloire attendant le retour,et songe qu’au printemps l’hiver sert de passage,qu’un profond calme suit l’orage,et que la nuit fait place au jour.
Notre âme néglige sans peinela consolation humaine,quand la divine la remplit :une sainte fierté dans ce dédain nous jette,et la parfaite joie aisément établitl’heureux mépris de l’imparfaite.
Mais du côté de Dieu demeurer sans douceur,quand nous foulons aux pieds toute celle du monde,accepter pour sa gloire une langueur profonde,un exil où lui-même il abîme le cœur,ne nous chercher en rien alors que tout nous quitte,ne vouloir rien qui plaise alors que tout déplaît,n’envoyer ni desirs vers le propre intérêt,ni regards échappés vers le propre mérite :c’est un effort si grand, qu’il se faut éleverau-dessus de tout l’homme avant que l’entreprendre ;sans se vaincre soi-même on ne peut y prétendre,et sans faire un miracle on ne peut l’achever.
Que fais-tu de grand ou de rare,si la paix de ton cœur s’emparequand la grâce règne au dedans,si tu sens pleine joie au moment qu’elle arrive,si tes vœux aussitôt deviennent plus ardents,et ta dévotion plus vive ?
C’est l’ordinaire effet de son épanchementque d’enfanter le zèle et semer l’allégresse ;c’est l’accompagnement de cette grande hôtesse,et tout le monde aspire à cet heureux moment.Assez à l’aise marche et fournit sa carrièrecelui dont en tous lieux elle soutient la croix :du fardeau le plus lourd il ne sent point le poids ;dans la nuit la plus sombre il a trop de lumière ;le tout-puissant le porte et le daigne éclairer ;le tout-puissant lui-même à sa course préside ;et comme il est conduit par le souverain guide,il n’est pas merveilleux s’il ne peut s’égarer.
Nous aimons ce qui nous console :l’âme le cherche, l’âme y vole,l’âme s’attache au moindre attrait ;elle penche toujours vers ce qui la chatouille,et difficilement l’homme le plus parfaitde tout lui-même se dépouille.
Laurens le saint martyr en vint pourtant à boutquand Dieu le sépara de Sixte son grand prêtre ;il l’aimoit comme père, il l’aimoit comme maître ;mais un amour plus fort le détacha de tout.D’une perte si dure il fit des sacrificesà l’honneur de ce Dieu qui couronnoit sa foi :il triompha du siècle en triomphant de soi ;par le mépris du monde il brava les supplices ;mais il avoit porté cette mort constamment,avant que des bourreaux il éprouvât la rage ;et parmi les tourments ce qu’il eut de couragefut un prix avancé de son détachement.
Ainsi cette âme toute puremit l’amour de la créaturesous les ordres du créateur ;et son zèle pour Dieu, brisant toute autre chaîne,préféra le vouloir du souverain auteurà toute la douceur humaine.
Apprends de cet exemple à desserrer les nœudspar qui l’affection, par qui le sang te lie,ces puissants et doux nœuds qui font aimer la vie,
et sans qui l’homme a peine à s’estimer heureux.Quitte un ami sans trouble, alors que Dieu l’ordonne ;vois sans trouble un ami te quitter à son tour ;comme un bien passager regarde son amour ;sois égal quand il t’aime et quand il t’abandonne.Ne faut-il pas enfin chacun s’entre-quitter ?Où tous les hommes vont, aucuns ne vont ensemble ;et devant ce grand juge où le plus hardi tremble,le roi le mieux suivi se va seul présenter.
Que l’homme a de combats à faire,avant que de se bien soustraireà l’empire des passions,avant que de soi-même il soit si bien le maîtrequ’il pousse tout l’effort de ses affectionsjusqu’à l’auteur de tout son être !
Qui s’attache à soi-même aussitôt l’en bannit,et qui peut sur soi-même appuyer sa foiblesseglisse et tombe aisément dans l’indigne mollessedes consolations que le siècle fournit ;mais quiconque aime Dieu d’un amour véritable,
quiconque s’étudie à marcher sur ses pas,apprend si bien à fuir ces dangereux appas,que d’une telle chute il devient incapable :rien de la part des sens ne le sauroit toucher ;et loin de prêter l’âme à leurs vaines délices,les grands travaux pour Dieu, les rudes exercices,sont tout ce qu’en la vie il se plaît à chercher.
Quand donc tu sens parmi ton zèlequelque douceur spirituelledont s’échauffe ta volonté,rends grâces à ton Dieu de ce feu qu’elle excite,et reconnois que c’est un don de sa bonté,et non l’effet de ton mérite.
Quoique ce soit un bien sur tous autres exquis,d’une excessive joie arrête la surprise :n’en sois pas plus enflé quand il t’en favorise,et n’en présume pas déjà le ciel acquis ;en toutes actions sois-en mieux sur tes gardes ;que ton humilité sache s’en redoubler :plus il te donne à perdre, et plus tu dois trembler ;tant plus il t’enrichit, et tant plus tu hasardes.
Ces moments passeront avec tous leurs attraits,et la tentation, se coulant en leur place,y fera succéder l’orage à la bonace,les troubles au repos, et la guerre à la paix.
Si toute leur douceur partielaisse ta vigueur amortie,ne désespère pas soudain,mais à l’humilité joignant la confiance,attends que le très-haut daigne abaisser la mainau secours de ta patience.
Ce Dieu, toujours tout bon et toujours tout-puissant,ce Dieu, dans ses bontés toujours inépuisable,peut faire un nouveau don d’une grâce plus stable,d’une vigueur plus ferme à ton cœur languissant.Vous le savez, dévots qui marchez dans sa voie,qu’on y voit tour à tour la paix et les combats,qu’on y voit l’amertume enfanter les appas,qu’on y voit le chagrin succéder à la joie.Les saints même, les saints, tous comblés de ce don,ont éprouvé souvent de ces vicissitudes,et senti des moments tantôt doux, tantôt rudes,par la pleine assistance et l’entier abandon.
Crois-en David sur sa parole.Tant que la grâce le console,c’est ainsi qu’il en parle à Dieu :" Lorsque de tes faveurs je goûtois l’abondance,je le disois, Seigneur, qu’aucun temps, aucun lieu,ne pourroit troubler ma constance. "
À cette fermeté succède la langueurpar le départ soudain de cette même grâce :" Tu n’as fait, lui dit-il, que détourner ta face,et le trouble aussitôt s’est saisi de mon cœur. "cependant il conserve une espérance entière ;et dans cette langueur rassemblant ses esprits :" Jusqu’à toi, poursuit-il, j’élèverai mes cris,jusqu’à toi, mon Sauveur, j’envoirai ma prière. "il en obtient le fruit, et change de discours :" Le Seigneur à mes maux est devenu sensible,dit-il, et la pitié l’ayant rendu flexible,lui-même il a voulu descendre à mon secours. "
Veux-tu savoir de quelle sorteagit cette grâce plus forte ?
écoute ses ravissements :" Tu dissipes, ô Dieu ! l’aigreur de ma tristesse,tu changes en plaisirs tous mes gémissements,et m’environnes d’allégresse. "
Puisque Dieu traite ainsi même les plus grands saints,nous autres malheureux perdrons-nous tout courage,pour voir que notre vie ici-bas se partageaux inégalités qui troublent leurs desseins ?Voyons tantôt le feu, voyons tantôt la glacedans nos cœurs tour à tour se mêler sans arrêt :l’esprit ne va-t-il pas et vient comme il lui plaît ?Son bon plaisir lui seul le retient ou le chasse ;Job en sert de témoin : " Tu le veux, ô Seigneur !disoit-il, que ton bras nous défende et nous quitte,et tu nous fais à peine un moment de visitequ’aussitôt ta retraite éprouve notre cœur. "
Sur quoi donc faut-il que j’espère,et dans l’excès de ma misère,sur quoi puis-je me confier,sinon sur la grandeur de sa miséricorde,et sur ce que sa grâce aime à justifierceux à qui sa bonté l’accorde ?
Soit que j’aie avec moi toujours des gens de bien,de fidèles amis, ou de vertueux frères,soit que des beaux traités les conseils salutaires,soit que les livres saints me servent d’entretien,qu’en hymnes tout un chœur autour de moi résonneces frères, ces amis, ces livres et ce chœur,tout cela n’a pour moi ni force ni saveur,lorsqu’à ma pauvreté la grâce m’abandonne ;et l’unique remède en cette extrémitéc’est une patience égale au mal extrême,une abnégation parfaite de moi-même,pour accepter de Dieu toute la volonté.
Je n’ai point vu d’âme si sainte,d’âme si fortement atteinte,de religieux si parfait,qui n’ait senti la grâce, en lui comme séchée,n’y verser quelquefois aucun sensible attrait,ou vu sa ferveur relâchée.
Aucun n’est éclairé de rayons si puissants,aucune âme si haut ne se trouve ravie,
qui n’ait vu sa clarté précédée ou suivied’une attaque, ou du diable, ou de ses propres sens.Aucun n’est digne aussi de la vive lumièrepar qui Dieu se découvre à l’esprit recueilli,s’il ne s’est vu pour Dieu vivement assailli,s’il n’a franchi pour Dieu quelque rude carrière.Ne t’ébranle donc point dans les tentations ;ne t’inquiète point de leurs inquiétudes ;d’elles naîtra le calme, et leurs coups les plus rudessont les avant-coureurs des consolations.
Puissant maître de la nature,ta sainte parole en assureceux qu’elles auront éprouvés :" Sur qui vaincra, dis-tu, je répandrai ma gloire,et de l’arbre de vie il verra réservésles plus doux fruits pour sa victoire. "
Cette douceur du ciel en tombe quelquefois,pour fortifier l’homme à vaincre l’amertume ;l’amertume la suit, de peur qu’il n’en présumele ciel ouvert pour lui sans plus porter de croix ;car enfin le bien même est souvent une portepar où la propre estime entre avec la vertu ;
et quoique l’ennemi nous paroisse abattu,le diable ne dort point, et la chair n’est pas morte.Il se faut donc sans cesse au combat disposer,en craindre à tous moments quelques succès contraires,puisque de tous côtés on a des adversairesqui ne savent que c’est que de se reposer.
Oh ! que tu sais mal te connoître,mortel, et que mal à propos,toi que pour le travail Dieu voulut faire naître,tu cherches ici du repos !Songe plus à la patience
qu’à cette aimable confianceque versent dans les cœurs ses consolations,et te prépare aux croix que sa justice envoie,plus qu’à cette innocente joieque mêlent ses bontés aux tribulations.
Quels mondains à Dieu si rebellesde leurs âmes voudroient bannirle goût de ces douceurs toutes spirituelles,s’ils pouvoient toujours l’obtenir ?Les pompes que le siècle étalen’ont jamais rien qui les égale :les délices des sens n’en sauroient approcher ;et de quelques appas qu’elles nous semblent pleines,celles du siècle enfin sont vaines,et la honte s’attache à celles de la chair.
Mais les douceurs spirituelles,seules dignes de nos desirs,seules n’ont rien de bas, et seules toujours belles,forment de solides plaisirs.C’est la vertu qui les fait naître,et Dieu, cet adorable maître,n’en est jamais avare aux cœurs purs et constants ;mais on n’en jouit pas autant qu’on le souhaite,
et l’âme la moins imparfaitevoit la tentation ne cesser pas longtemps.
Par trop d’espoir en nos méritesla fausse liberté d’esprits’oppose puissamment à ces douces visitesdont nous régale Jésus-Christ.Lorsque sa grâce nous console,d’un seul accent de sa paroleil remplit tout l’excès de sa bénignité ;mais l’homme y répond mal, l’homme l’en désavoue,s’il ne rend grâces, s’il ne loue,s’il ne rapporte tout à sa haute bonté.
Veux-tu que la grâce divinecoule abondamment dans ton cœur ?Fais remonter ses dons jusqu’à son origine ;n’en sois point ingrat à l’auteur.Il fait toujours grâce nouvelleà qui, pour la moindre étincelle,lui témoigne un esprit vraiment reconnoissant ;mais il sait bien aussi remplir cette menaced’ôter au superbe la grâcedont il prodigue à l’humble un effet plus puissant.
Loin, consolations funestes,qui m’ôtez la componction !Loin de moi ces pensers qui semblent tous célestes,et m’enflent de présomption !Dieu n’a pas toujours agréabletout ce qu’un dévot trouve aimable ;toute élévation n’a pas la sainteté :on peut monter bien haut sans atteindre aux couronnes ;toutes douceurs ne sont pas bonnes,et tous les bons desirs n’ont pas la pureté.
J’aime, j’aime bien cette grâcequi me sait mieux humilier,qui me tient mieux en crainte, et jamais ne se lassede m’apprendre à mieux m’oublier :ceux que ses dons daignent instruire,ceux qui savent où peut réduirele douloureux effet de sa substraction,jamais du bien qu’ils font n’osent prendre la gloire,jamais n’ôtent de leur mémoirequ’ils ne sont que misère et qu’imperfection.
Qu’une sainte reconnoissancerende donc à Dieu tout le sien ;et n’impute qu’à toi, qu’à ta propre impuissance,
tout ce qui s’y mêle du tien :je m’explique, et je te veux direque des grâces que Dieu t’inspiretu pousses jusqu’à lui d’humbles remercîments,et que te chargeant seul de toutes tes foiblesses,tu te prosternes, tu confessesqu’il ne te peut devoir que de longs châtiments.
Mets-toi dans le plus bas étage,il te donnera le plus haut :c’est par l’humilité que le plus grand couragemontre pleinement ce qu’il vaut.La hauteur même dans le mondesur ce bas étage se fonde,et le plus haut sans lui n’y sauroit subsister :le plus grand devant Dieu, c’est le moindre en soi-même,et les vertus que le ciel aimepar les ravalements trouvent l’art d’y monter.
La gloire des saints ne s’achèveque par le mépris qu’ils en font ;leur abaissement croît autant qu’elle s’élèveet devient toujours plus profond.La vaine gloire a peu de placedans un cœur où règne la grâce,
l’amour de la céleste occupe tout le lieu ;et cette propre estime, où se plaît la nature,ne sauroit trouver d’ouverturedans celui qui se fonde et s’affermit en Dieu.
Quand l’homme à cet être sublimerend tout ce qu’il reçoit de bien,d’aucun autre ici-bas il ne cherche l’estime :ici-bas il ne voit plus rien.Dans le combat, dans la victoire,de tels cœurs ne veulent de gloireque celle que Dieu seul y verse de ses mains :tout leur amour est Dieu, tout leur but sa louange,tout leur souhait, que sans mélange,elle éclate partout, en eux, en tous les saints.
Aussi sa bonté semble croîtredes louanges que tu lui rends ;et pour ses moindres dons savoir le reconnoître,c’est en attirer de plus grands.Tiens ses moindres grâces pour grandes,n’en reçois point que tu n’en rendes :crois plus avoir reçu que tu n’as mérité ;estime précieux, estime incomparablele don le moins considérable,
et redouble son prix par ton humilité.
Si dans les moindres dons tu passesà considérer leur auteur,verras-tu rien de vil, rien de foible en ses grâces,rien de contemptible à ton cœur ?On ne peut sans ingratitudenommer rien de bas ni de rude,quand il vient d’un si grand et si doux souverain ;et lorsqu’il fait pleuvoir des maux et des traverses,ce ne sont que grâces diversesdont avec pleine joie il faut bénir sa main.
Cette charité, toujours vive,qui n’a que notre bien pour but,dispose avec amour tout ce qui nous arrive,et fait tout pour notre salut.Montre une âme reconnoissantequand tu sens la grâce puissante ;sois humble et patient dans sa substraction ;joins, pour la rappeler, les pleurs à la prière,et de peur de la perdre entière,unis la vigilance à la soumission.
Que d’hommes amoureux de la gloire célesteenvisagent la croix comme un fardeau funeste,et cherchent à goûter les consolations,sans vouloir faire essai des tribulations !Jésus-Christ voit partout cette humeur variable :il n’a que trop d’amis pour se seoir à sa table,aucun dans le banquet ne veut l’abandonner ;mais au fond du désert il est seul à jeûner.Tous lui demandent part à sa pleine allégresse,mais aucun n’en veut prendre à sa pleine tristesse ;et ceux que l’on a vus les plus prompts à s’offrirle quittent les premiers quand il lui faut souffrir.
Jusqu’à la fraction de ce pain qu’il nous donne,assez de monde ici le suit et l’environne ;mais peu de son amour s’y laissent enflammer
jusqu’à boire avec lui dans le calice amer.Les miracles brillants dont il sème sa viepar leur éclat à peine échauffent notre envie,que sa honteuse mort refroidit nos espritsjusqu’à ne vouloir plus de ce don à ce prix.
Beaucoup avec chaleur l’aiment et le bénissentdont, au premier revers, les louanges tarissent.Tant qu’ils n’ont à gémir d’aucune adversité,qu’il n’épanche sur eux que sa bénignité,cette faveur sensible aisément sert d’amorceà soutenir leur zèle et conserver leur force ;mais lorsque sa bonté se cache tant soit peu,une soudaine glace amortit tout ce feu,et les restes fumants de leur ferveur éteintene font partir du cœur que murmure et que plainte,tandis qu’au fond de l’âme un lâche étonnementva de la fermeté jusqu’à l’abattement.
En usez-vous ainsi, vous dont l’amour extrêmen’embrasse Jésus-Christ qu’à cause de lui-même,et qui sans regarder votre propre intérêt,n’avez de passion que pour ce qui lui plaît ?Vous voyez d’un même œil tout ce qu’il vous envoie :vous l’aimez dans l’angoisse ainsi que dans la joie ;
vous le savez bénir dans la prospérité,vous le savez louer dans la calamité ;une égale constance attachée à ses tracesdans l’un et l’autre sort trouve à lui rendre grâces ;et quand jamais pour vous il n’auroit que rigueurs,mêmes remercîments partiroient de vos cœurs.
Pur amour de Jésus, que ta force est étrange,quand l’amour-propre en toi ne fait aucun mélange,et que de l’intérêt pleinement dépouilléd’aucun regard vers nous tu ne te vois souillé !
N’ont-ils pas un amour servile et mercenaire,ces cœurs qui n’aiment Dieu que pour se satisfaire,et ne le font l’objet de leurs affectionsque pour en recevoir des consolations ?
Aimer Dieu de la sorte et pour nos avantages,c’est mettre indignement ses bontés à nos gages,croire d’un peu de vœux payer tout son appui,et nous-mêmes enfin nous aimer plus que lui ;mais où trouvera-t-on une âme si purgée,d’espoir de tout salaire à ce point dégagée,qu’elle aime à servir Dieu sans se considérer,et ne cherche en l’aimant que l’heur de l’adorer ?
Certes il s’en voit peu de qui l’amour soit purejusqu’à se dépouiller de toute créature ;et s’il est sur la terre un vrai pauvre d’esprit,qui détaché de tout, soit tout à Jésus-Christ,c’est un trésor si grand, que ces mines fécondesque la nature écarte au bout des nouveaux mondes,ces mers où se durcit la perle et le coral,n’en ont jamais conçu qui fût d’un prix égal.
Mais aussi ce n’est pas une conquête aiséequ’à ses premiers desirs l’homme trouve exposée :quand pour y parvenir il donne tout son bien,avec ce grand effort il ne fait encor rien ;quelque âpre pénitence ici-bas qu’il s’impose,ses plus longues rigueurs sont encor peu de chose ;que sur chaque science il applique son soin,qu’il la possède entière, il est encor bien loin ;qu’il ait mille vertus dont l’heureux assemblagede tous leurs ornements pare son grand courage ;que sa dévotion, que ses hautes ferveursattirent chaque jour de nouvelles faveurs :sache qu’il lui demeure encor beaucoup à faire,s’il manque à ce point seul, qui seul est nécessaire.Tu sais quel est ce point, je l’ai trop répété :
c’est qu’il se quitte encor, quand il a tout quitté,que de tout l’amour-propre il fasse un sacrifice,que de lui-même enfin lui-même il se bannisse,et qu’élevé par là dans un état parfait,il croie, ayant fait tout, n’avoir encor rien fait.
Qu’il estime fort peu, suivant cette maxime,tout ce qui peut en lui mériter quelque estime ;que lui-même il se die, et du fond de son cœur,serviteur inutile aux emplois du Seigneur.La vérité l’ordonne : " Après avoir, dit-elle,rempli tous les devoirs où ma voix vous appelle,après avoir fait tout ce que je vous prescris,gardez encor pour vous un sincère mépris,et nommez-vous encor disciples indociles,serviteurs fainéants, esclaves inutiles. "
Ainsi vraiment tout nu, vraiment pauvre d’esprit,
tout détaché de tout, et tout à Jésus-Christ,avec le roi prophète il aura lieu de dire :" Je n’ai plus rien en moi que ce que Dieu m’inspire ;j’y suis seul, j’y suis pauvre. " Aucun n’est toutefoisni plus riche en vrais biens, ni plus libre en son choix,ni plus puissant enfin que ce chétif esclavequi foulant tout aux pieds, lui-même encor se brave,et rompant avec soi pour s’unir à son Dieu,sait en tout et partout se mettre au plus bas lieu.
Homme, apprends qu’il te faut renoncer à toi-même,que pour suivre Jésus il faut porter ta croix :pour beaucoup de mortels ce sont de rudes lois ;ce sont de fâcheux mots pour un esprit qui s’aime ;mais il sera plus rude encore et plus fâcheuxpour qui n’aura suivi ce chemin épineux,d’entendre au dernier jour ces dernières paroles :
" Loin de moi, malheureux, loin, maudits criminels,qui des biens passagers avez fait vos idoles,trébuchez loin de moi dans les feux éternels ! "
En ce jour étonnant, qui du sein de la poudrefera sortir nos os à leur chair rassemblés,les bergers et les rois, également troublés,craindront de cet arrêt l’épouvantable foudre.Les abîmes ouverts des célestes rigueursd’un tremblement égal rempliront tous les cœursoù cette auguste croix ne sera point empreinte ;mais ceux qui maintenant suivent son étendardverront lors tout frémir d’une trop juste crainte,et dans ce vaste effroi n’auront aucune part.
Ce signe au haut du ciel tout brillant de lumière,quand Dieu se fera voir en son grand tribunal,sera de ses élus le bienheureux fanal,et des victorieux l’éclatante bannière.Lors du crucifié les dignes serviteurs,qui pour en être ici les vrais imitateurs,se sont faits de la croix esclaves volontaires,auront à son aspect de pleins ravissements,et ne s’en promettront que d’éternels salaires,
quand le reste en craindra d’éternels châtiments.
La croix ouvre l’entrée au trône de la gloire ;par elle ce royaume est facile à gagner :aime donc cette croix par qui tu dois régner ;en elle est le salut, la vie et la victoire.L’invincible soutien contre tous ennemis,des célestes douceurs l’épanchement promis,et la force de l’âme ont leurs sources en elle ;l’esprit y voit sa joie et sa tranquillité,il y voit des vertus le comble et le modèle,et la perfection de notre sainteté.
C’est elle seule aussi qui doit être suivie ;ce seroit t’abuser que prendre un autre but ;hors d’elle pour ton âme il n’est point de salut,hors d’elle point d’espoir de l’éternelle vie.Je veux bien te le dire et redire cent fois :si tu ne veux périr, charge sur toi ta croix,suis du crucifié les douloureuses traces,et les dons attachés à ce glorieux faix,attirant dans ton cœur les trésors de ses grâces,t’élèveront au ciel pour y vivre à jamais.
Il a marché devant, il a porté la sienne,il t’a montré l’exemple en y mourant pour toi ;
et cette mort te laisse une amoureuse loid’en porter une égale, et mourir en la tienne.Si tu meurs avec lui, tu vivras avec lui ;la part que tu prendras à son mortel ennui,tu l’auras aux grandeurs qui suivent sa victoire :la mesure est pareille ; et c’est bien vainementqu’on s’imagine au ciel avoir part à sa gloire,quand on n’a point ici partagé son tourment.
Ainsi pour arriver à cette pleine joie,tout consiste en la croix, et tout gît à mourir :c’est par là que le ciel se laisse conquérir,et Dieu pour te sauver n’a point fait d’autre voie.La véritable vie et la solide paix,le calme intérieur de nos plus doux souhaits,le vrai repos enfin, c’est la croix qui le donne :apprends donc sans relâche à te mortifier,et sache que quiconque aspire à la couronne,c’est à la seule croix qu’il se doit confier.
Revois de tous les temps l’image retracée,marche de tous côtés, cherche de toutes parts,jusqu’au plus haut des cieux élève tes regards,jusqu’au fond de la terre abîme ta pensée ;vois ce qu’a de plus haut la contemplation,vois ce qu’a de plus sûr l’humiliation,
ne laisse rien à voir dans toute la nature :tu ne trouveras point à faire un autre choix,tu ne trouveras point ni de route plus sûre,ni de chemin plus haut que celui de la croix.
Va plus outre, et de tout absolument dispose,règle tout sous ton ordre au gré de ton desir,tu ne manqueras point d’objets de déplaisir,tu trouveras partout à souffrir quelque chose :ou de force, ou de gré, quoi qu’on veuille espérer,toujours de quoi souffrir et de quoi soupirernous présente partout la croix inévitable ;et nous sentons au corps toujours quelque douleur,ou quelque trouble en l’âme, encor plus intraitable,qui semblent tour à tour nous livrer au malheur.
Dieu te délaissera quelquefois sans tendresse ;souvent par le prochain tu seras exercé ;souvent dans le chagrin par toi-même enfoncé,tu deviendras toi-même à charge à ta foiblesse ;souvent, et sans remède et sans allégement,tu ne rencontreras dans cet accablementrien qui puisse guérir ni relâcher ta peine :ton seul recours alors doit être d’endurer
par une patience égale à cette gêne,tant qu’il plaît à ton Dieu de la faire durer.
Ses ordres amoureux veulent ainsi t’instruireà souffrir l’amertume, et pleine, et sans douceur,afin que ta vertu laisse aller tout ton cœuroù son vouloir sacré se plaît à le conduire :il te veut tout soumis, et par l’adversitéil cherche à voir en toi croître l’humilité,à te donner un goût plus pur de sa souffrance ;car aucun ne la goûte enfin si purementque celui qu’a daigné choisir sa providencepour lui faire éprouver un semblable tourment.
La croix donc en tous lieux est toujours préparée ;la croix t’attend partout, et partout suit tes pas :fuis-la de tous côtés, et cours où tu voudras,tu n’éviteras point sa rencontre assurée.Tel est notre destin, telles en sont les lois ;tout homme pour lui-même est une vive croix,pesante d’autant plus que plus lui-même il s’aime ;et comme il n’est en soi que misère et qu’ennui,en quelque lieu qu’il aille, il se porte lui-même,
et rencontre la croix qu’il y porte avec lui.
Regarde sous tes pieds, regarde sur ta tête,regarde-toi dedans, regarde-toi dehors,n’oublie aucuns secrets, n’épargne aucuns efforts,tu trouveras partout cette croix toujours prête.Tu trouveras partout tes secrets confondus,ton espérance vaine et tes efforts perdus,si tu n’es en tous lieux armé de patience :c’est là l’unique effort qui te puisse en tous lieuxsous un ferme repos calmer la conscience,et te prêter une aide à mériter les cieux.
Porte-la de bon cœur, cette croix salutaire,que tu vois attachée à ton infirmité ;fais un hommage à Dieu d’une nécessité,et d’un mal infaillible un tribut volontaire.Elle te portera toi-même en tes travaux,elle te conduira par le milieu des mauxjusqu’à cet heureux port où la peine est finie ;mais ce n’est pas ici que tu dois l’espérer :la fin des maux consiste en celle de la vie,et l’on trouve à gémir tant qu’on peut respirer.
Si c’est avec regret, lâche, que tu la portes,si par de vains efforts tu l’oses rejeter,
tu t’en fais un fardeau plus fâcheux à porter,tu l’attaches à toi par des chaînes plus fortes.Son joug mal secoué, devenu plus pesant,te charge malgré toi d’un amas plus cuisant,impose un nouveau comble à tes inquiétudes ;ou si tu peux enfin t’affranchir d’une croix,ce n’est que faire place à d’autres croix plus rudes,qui te viennent sur l’heure accabler de leur poids.
Te pourrois-tu soustraire à cette loi communedont aucun des mortels n’a pu se dispenser ?Quel monarque par là n’a-t-on point vu passer ?Qui des saints a vécu sans croix, sans infortune ?Ton maître Jésus-Christ n’eut pas un seul momentdégagé des douleurs et libre du tourmentque de sa passion avançoit la mémoire :il fallut comme toi qu’il portât son fardeau ;il lui fallut souffrir pour se rendre à sa gloire,et pour monter au trône, entrer dans le tombeau.
Quel privilége as-tu, vil amas de poussière,
dont tu t’oses promettre un plus heureux destin ?Crois-tu monter au ciel par un autre chemin ?Crois-tu vaincre ici-bas sous une autre bannière ?Jésus-Christ, en vivant, n’a fait que soupirer,il n’a fait que gémir, il n’a fait qu’endurer ;les plus beaux jours pour lui n’ont été que supplices ;et tu ne veux pour toi que pompe et que plaisirs,qu’une oisiveté vague où flottent les délices,qu’une pleine licence où nagent tes desirs !
Tu t’abuses, pécheur, si ton âme charméecherche autre chose ici que tribulations :elle n’y peut trouver que des afflictions,que des croix, dont la vie est toute parsemée.Souvent même, souvent nous voyons arriverque plus l’homme en esprit apprend à s’élever,et plus de son exil les croix lui sont pesantes :tel est d’un saint amour le digne empressement,que plus dans notre cœur ses flammes sont puissantes,plus il nous fait sentir notre bannissement.
Ce cœur ainsi sensible et touché de la sorten’est pas pourtant sans joie au milieu des douleurs,et le fruit qu’il reçoit de ses propres malheurs
s’augmente d’autant plus que sa souffrance est forte :à peine porte-t-il cette croix sans regret,que Dieu par un secours et solide et secrettourne son amertume en douce confiance ;et plus ce triste corps est sous elle abattu,plus par la grâce unie à tant de patiencel’esprit fortifié s’élève en la vertu.
Comme l’expérience a toujours fait connoîtreque le nœud de l’amour est la conformité,il soupire à toute heure après l’adversité,qui le fait d’autant mieux ressembler à son maître.L’impatient desir de cet heureux rapportdans un cœur tout de flamme est quelquefois si fort,qu’il ne voudroit pas être un moment sans souffrance,et croit avec raison que plus il peut souffrir,plus il plaît à ce maître, et qu’enfin sa constanceest le plus digne encens qu’il lui sauroit offrir.
Mais ne présume pas que la vertu de l’hommeproduise d’elle-même une telle ferveur :c’est de ce maître aimé la céleste faveurqui la fait naître en nous, l’y nourrit, l’y consomme ;
c’est de sa pleine grâce un sacré mouvementqui sur la chair fragile agit si puissamment,que tout l’homme lui cède et se fait violence,et que ce qu’il abhorre et que ce qu’il refuit,sitôt que cette grâce entre dans la balance,devient tout ce qu’il aime et tout ce qu’il poursuit.
Ce n’est pas de nos cœurs la pente naturellede porter une croix, de se plaire à pâtir,de châtier le corps pour mieux assujettirsous les lois de l’esprit ce dangereux rebelle :il n’est pas naturel de craindre et fuir l’honneur,de tenir le mépris à souverain bonheur,de n’avoir pour soi-même aucune propre estime,de supporter la peine avec tranquillité,et d’être des malheurs la butte et la victime,sans faire aucun souhait pour la prospérité.
Tu ne peux rien, mortel, de toutes ces merveilles,quand ce n’est que sur toi que tu jettes les yeux ;mais quand ta confiance est toute entière aux cieux,elle en reçoit pour toi des forces sans pareilles :alors victorieux de tous tes ennemis,la chair sous toi domptée et le monde soumis,ton âme de tes sens ne se voit plus captive ;
et tu braves partout le prince de l’enfer,quand ton cœur à sa rage oppose une foi vive,et ton front cette croix qui sut en triompher.
Résous-toi, résous-toi, mais d’un courage extrême,en serviteur fidèle, à porter cette croixoù ton maître lui-même a rendu les abois,pressé du seul amour qu’il avoit pour toi-même.Te redirai-je encor qu’il te faut préparerà mille et mille maux que force d’endurerle cours de cette triste et misérable vie ?Te redirai-je encor que le premier péchéen a semé partout une suite infinie,qui te sauront trouver, où que tu sois caché ?
Je ne m’en lasse point : oui, c’est l’ordre des choses,il n’est point de remède à ce commun malheur ;tu te verras sans cesse accablé de douleur,si tu ne peux souffrir, si tu ne t’y disposes.Contemple de Jésus l’affreuse passion,bois son calice amer avec affection,
si tu veux avoir part à son grand héritage ;et remets en souffrant le soin à sa bontéde consoler tes maux durant cet esclavage,et d’ordonner de tout suivant sa volonté.
Cependant de ta part ne reçois qu’avec joiece qu’il te fait souffrir de tribulations,répute-les pour toi des consolations,des grâces que sur toi sa main propre déploie.Songe que quoi qu’ici tu puisses supporter,tes maux, pour grands qu’ils soient, ne peuvent mériterle bien qui t’est promis en la gloire future,et que quand tu pourrois souffrir tous les mépris,souffrir tous les revers dont gémit la nature,tu ne souffrirois rien digne d’un si haut prix.
Veux-tu faire un essai du paradis en terre ?Veux-tu te rendre heureux avant que de mourir ?Prends, pour l’amour de Dieu, prends plaisir à souffrir,prends goût à tous ces maux qui te livrent la guerre.Souffrir avec regret, souffrir avec chagrin,tenir l’affliction pour un cruel destin,la fuir, ou ne chercher qu’à s’en voir bientôt quitte,c’est se rendre en effet d’autant plus malheureux :
l’affliction s’obstine à suivre qui l’évite,et lui porte partout des coups plus rigoureux.
Range à ce que tu dois ton âme en patience,je veux dire à souffrir de moment en moment,et tes maux recevront un prompt soulagementde la solide paix qu’aura ta conscience.Fusses-tu tout parfait, fusses-tu de ces lieuxravi, comme Saint Paul, au troisième des cieux,tu ne te verrois point affranchi de traverses,puisqu’enfin ce fut là que le verbe incarnélui fit voir les travaux et les peines diversesqu’à souffrir pour son nom il l’avoit destiné.
Tu n’as point à prétendre ici d’autres délicesqu’une longue souffrance, ou de corps ou d’esprit,du moins si ton dessein est d’aimer Jésus-Christ,si tu veux jusqu’au bout lui rendre tes services ;et plût à sa bonté que par un heureux choixun violent desir de supporter sa croixte fît digne pour lui de souffrir quelque chose !Que de gloire à ton cœur ainsi mortifié !Que d’allégresse aux saints dont tu serois la cause !Que ton prochain par là seroit édifié !
On recommande assez la patience aux autres,mais il s’en trouve peu qui veuillent endurer ;et quand à notre tour il nous faut soupirer,ce remède à tous maux n’est plus bon pour les nôtres.Tu devrois bien pourtant souffrir un peu pour Dieu,toi qui peux reconnoître à toute heure, en tout lieu,combien plus un mondain endure pour le monde :vois ce que sa souffrance espère d’acquérir,vois quel but a sa vie en travaux si féconde,et fais pour te sauver ce qu’il fait pour périr.
Pour maxime infaillible imprime en ta penséeque chaque instant de vie est un pas vers la mort,et qu’il faut de ton âme appliquer tout l’effortà goûter chaque jour une mort avancée.C’est là, pour vivre heureux, que tu dois recourir :plus un homme à lui-même étudie à mourir,plus il commence à vivre à l’auteur de son être ;et des biens éternels les célestes clartésjamais à nos esprits ne se laissent connoître,s’ils n’acceptent pour lui toutes adversités.
En ce monde pour toi rien n’est plus salutaire,
rien n’est plus agréable aux yeux du tout-puissant,que d’y souffrir pour lui le coup le plus perçant,et par un saint amour le rendre volontaire.Si Dieu même, si Dieu t’y donnoit à choisirou l’extrême souffrance ou l’extrême plaisir,tu devrois au plaisir préférer la souffrance :plus un si digne choix régleroit tes desseins,plus ta vie à la sienne auroit de ressemblance,et deviendroit conforme à celle de ses saints.
Ce peu que nous pouvons amasser de mérite,ce peu qu’il contribue à notre avancement,ne gît pas aux douceurs de cet épanchementqu’une vie innocente au fond des cœurs excite.Non, ne nous flattons point de ces illusions :ce n’est pas la grandeur des consolationsqui pour monter au ciel rend notre âme plus forte ;c’est le nombre des croix, c’en est la pesanteur,c’est la soumission dont cette âme les porte,qui l’élève et l’unit à son divin auteur.
S’il étoit quelque chose en toute la naturequi pour notre salut fût plus avantageux,ce Dieu, qui n’a pris chair que pour nous rendre heureux,de parole et d’exemple en eût fait l’ouverture.
Ses disciples aimés suivoient par là ses pas ;et quiconque après eux veut le suivre ici-bas,c’est de sa propre voix qu’à souffrir il l’exhorte ;à tout sexe, à tout âge, il fait la même loi :" Renonce à toi, dit-il, prends ta croix, et la porte,et par où j’ai marché viens et marche après moi. "
Concluons en un mot, et de tant de passages,de tant d’instructions et de raisonnements,réunissons pour fruit tous les enseignementsà l’amour des malheurs, à la soif des outrages :affermissons nos cœurs dans cette vérité,que l’amas des vrais biens, l’heureuse éternité,ne se peut acquérir qu’à force de souffrances,que les afflictions sont les portes des cieux,qu’aux travaux Dieu mesure enfin les récompenses,et donne la plus haute à qui souffre le mieux.
Je prêterai l’oreille à cette voix secrètepar qui le tout-puissant s’explique au fond du cœur :je la veux écouter, cette aimable interprètede ce qu’à ses élus demande le Seigneur.Oh ! qu’heureuse est une âme alors qu’elle l’écoute !Qu’elle devient savante à marcher dans sa route !Qu’elle amasse de force à l’entendre parler !Et que dans ses malheurs son bonheur est extrême,quand de la bouche de Dieu mêmesa misère reçoit de quoi se consoler !
Heureuses donc cent fois, heureuses les oreillesqui s’ouvrent sans relâche à ses divins accents,et pleines qu’elles sont de leurs hautes merveilles,
se ferment au tumulte et du monde et des sens !Oui, je dirai cent fois ces oreilles heureusesqui de la voix de Dieu saintement amoureuses,méprisent ces faux tons qui font bruit au dehors,pour entendre au dedans la vérité parlante,de qui la parole instruisanten’a pour se faire ouïr que de muets accords.
Heureux aussi les yeux que les objets sensiblesne peuvent éblouir ni surprendre un moment !Heureux ces mêmes yeux que les dons invisiblestiennent sur leurs trésors fixés incessamment !Heureux encor l’esprit que de saints exercicespréparent chaque jour par la fuite des vicesaux secrets que découvre un si doux entretien !Heureux tout l’homme enfin que ces petits miraclespurgent si bien de tous obstacles,qu’il n’écoute, hors Dieu, ne voit, ne cherche rien !
Prends-y garde, mon âme, et ferme bien la porteaux plaisirs que tes sens refusent de bannir,pour te mettre en état d’entendre en quelque sortece dont ton bien-aimé te veut entretenir." Je suis, te dira-t-il, ton salut et ta vie :si tu peux avec moi demeurer bien unie,
le vrai calme avec toi demeurera toujours :renonce pour m’aimer aux douceurs temporelles ;n’aspire plus qu’aux éternelles ;et ce calme naîtra de nos saintes amours. "
Que peuvent après tout ces délices impures,ces plaisirs passagers, que séduire ton cœur ?De quoi te serviront toutes les créatures,si tu perds une fois l’appui du créateur ?Défais-toi, défais-toi de toute autre habitude ;à ne plaire qu’à Dieu mets toute ton étude ;porte-lui tous tes vœux avec fidélité :tu trouveras ainsi la véritable joie,tu trouveras ainsi la voiequi seule peut conduire à la félicité.
Parle, parle, Seigneur, ton serviteur écoute :
je dis ton serviteur, car enfin je le suis ;je le suis, je veux l’être, et marcher dans ta routeet les jours et les nuits.
Remplis-moi d’un esprit qui me fasse comprendrece qu’ordonnent de moi tes saintes volontés,et réduis mes desirs au seul desir d’entendretes hautes vérités.
Mais désarme d’éclairs ta divine éloquence,fais-la couler sans bruit au milieu de mon cœur :qu’elle ait de la rosée et la vive abondanceet l’aimable douceur.
Vous la craigniez, hébreux, vous croyiez que la foudre,que la mort la suivît, et dût tout désoler,vous qui dans le désert ne pouviez vous résoudreà l’entendre parler.
" Parle-nous, parle-nous, disiez-vous à Moïse,mais obtiens du Seigneur qu’il ne nous parle pas ;des éclats de sa voix la tonnante surpriseseroit notre trépas. "
Je n’ai point ces frayeurs alors que je te prie ;je te fais d’autres vœux que ces fils d’Israël,et plein de confiance, humblement je m’écrieavec ton Samuel :
" Quoique tu sois le seul qu’ici-bas je redoute,c’est toi seul qu’ici-bas je souhaite d’ouïr :parle donc, ô mon Dieu ! Ton serviteur écoute,et te veut obéir. "
Je ne veux ni Moïse à m’enseigner tes voies,ni quelque autre prophète à m’expliquer tes lois ;c’est toi qui les instruis, c’est toi qui les envoies,dont je cherche la voix.
Comme c’est de toi seul qu’ils ont tous ces lumièresdont la grâce par eux éclaire notre foi,tu peux bien sans eux tous me les donner entières,mais eux tous rien sans toi.
Ils peuvent répéter le son de tes paroles,mais il n’est pas en eux d’en conférer l’esprit,et leurs discours sans toi passent pour si frivoles,que souvent on s’en rit.
Qu’ils parlent hautement, qu’ils disent des merveilles,qu’ils déclarent ton ordre avec pleine vigueur :si tu ne parles point, ils frappent les oreillessans émouvoir le cœur.
Ils sèment la parole obscure, simple et nue ;mais dans l’obscurité tu rends l’œil clairvoyant,et joins du haut du ciel à la lettre qui tuel’esprit vivifiant.
Leur bouche sous l’énigme annonce le mystère,mais tu nous en fais voir le sens le plus caché :ils nous prêchent tes lois, mais ton secours fait fairetout ce qu’ils ont prêché.
Ils montrent le chemin, mais tu donnes la forced’y porter tous nos pas, d’y marcher jusqu’au bout ;et tout ce qui vient d’eux ne passe point l’écorce,mais tu pénètres tout.
Ils n’arrosent sans toi que les dehors de l’âme,mais sa fécondité veut ton bras souverain ;et tout ce qui l’éclaire, et tout ce qui l’enflammene part que de ta main.
Ces prophètes enfin ont beau crier et dire :ce ne sont que des voix, ce ne sont que des cris,
si pour en profiter l’esprit qui les inspirene touche nos esprits.
Silence donc, Moïse ! Et toi, parle en sa place,éternelle, immuable, immense vérité ;parle, que je ne meure enfoncé dans la glacede ma stérilité.
C’est mourir en effet, qu’à ta faveur célestene rendre point pour fruit des desirs plus ardents ;et l’avis du dehors n’a rien que de funestes’il n’échauffe au dedans.
Cet avis écouté seulement par caprice,connu sans être aimé, cru sans être observé,c’est ce qui vraiment tue, et sur quoi ta justicecondamne un réprouvé.
Parle donc, ô mon Dieu ! Ton serviteur fidèlepour écouter ta voix réunit tous ses sens,et trouve les douceurs de la vie éternelleen ses divins accents.
Parle pour consoler mon âme inquiétée ;
parle pour la conduire à quelque amendement ;parle, afin que ta gloire ainsi plus exaltéecroisse éternellement.
Écoute donc, mon fils, écoute mes paroles :elles ont des douceurs qu’on ne peut concevoir ;elles passent de loin cet orgueilleux savoirque la philosophie étale en ses écoles ;elles passent de loin ces discours éclatantsqui semblent dérober à l’injure des tempsces fantômes pompeux de sagesse mondaine :elles ne sont que vie, elles ne sont qu’esprit ;mais la témérité de la prudence humainejamais ne les comprit.
N’en juge point par là : leur goût deviendroit fade,
si tu les confondois avec ce vil emploi,ou si ta complaisance amoureuse de toin’avoit autre dessein que d’en faire parade.Ces sources de lumière et de sincéritédédaignent tout mélange avec la vanité,et veulent de ton cœur les respects du silence :tu les dois recevoir avec soumission,et n’en peux profiter que par la violencede ton affection.
Heureux l’homme dont la ferveurobtient de toi cette haute faveurque ta main daigne le conduire !Heureux, ô Dieu, celui-là que ta voixelle-même prend soin d’instruiredu saint usage de tes lois !
Cet inépuisable secoursadoucira pour lui ces mauvais joursoù tu t’armeras du tonnerre :il verra lors son bonheur dévoilé,et tant qu’il vivra sur la terre,il n’y vivra point désolé.
Ma parole instruisoit dès l’enfance du monde :prophètes, de moi seul vous avez tout appris ;c’est moi dont la chaleur échauffoit vos esprits ;
c’est moi qui vous donnois cette clarté féconde.J’éclaire et parle encore à tous incessamment,et je vois presque en tous un même aveuglement,je trouve presque en tous des surdités pareilles :si quelqu’un me répond, ce n’est qu’avec langueur,et l’endurcissement qui ferme les oreillesva jusqu’au fond du cœur.
Mais ce n’est que pour moi qu’on est sourd volontaire ;tous ces cœurs endurcis ne le sont que pour moi,et suivent de leur chair la dangereuse loibeaucoup plus volontiers que celle de me plaire.Ce que promet le monde est temporel et bas,ce sont biens passagers, ce sont foibles appas,et l’on y porte en foule une chaleur avide :tout ce que je promets est éternel et grand,et pour y parvenir chacun est si stupidequ’aucun ne l’entreprend.
En peut-on voir un seul qui partout m’obéisseavec les mêmes soins, avec la même ardeur,qu’on s’empresse à servir cette vaine grandeur
qui fait tourner le monde au gré de son caprice ?" Rougis, rougis, Sidon, " dit autrefois la mer." Rougis, rougis toi-même, et te laisse enflammer,te dirai-je à mon tour, d’une sévère honte ; "et si tu veux savoir pour quel lâche soucije veux que la rougeur au visage te monte,écoute, le voici :
Pour un malheureux titre on s’épuise d’haleine,on gravit sur les monts, on s’abandonne aux flots,et pour gagner au ciel un éternel reposon ne lève le pied qu’à regret, qu’avec peine.Un peu de revenu fait tondre les cheveux,chercher sur mes autels les intérêts des vœux,prendre un habit dévot pour en toucher les gages ;souvent pour peu de chose on plaide obstinément,et souvent moins que rien jette les grands couragesdans cet abaissement.
On veut bien travailler et se mettre à tout faire,joindre aux sueurs du jour les veilles de la nuit,pour quelque espoir flatteur d’un faux honneur qui fuit,ou pour quelque promesse incertaine et légère :cependant pour un prix qu’on ne peut estimer,pour un bien que le temps ne sauroit consumer,pour une gloire enfin qui n’aura point de terme,
le cœur est sans desirs, l’œil n’y voit point d’appas,l’esprit est lent et morne, et le pied le plus fermese lasse au premier pas.
Rougis donc, paresseux, dont l’humeur délicatetrouve un bonheur si grand à trop haut prix pour toi ;rougis d’oser t’en plaindre, et d’avoir de l’effroid’un travail qui te mène où tant de gloire éclate :vois combien de mondains se font bien plus d’effortpour tomber aux malheurs d’une éternelle mort,que toi pour t’assurer une vie éternelle ;et voyant leur ardeur après la vanité,rougis d’être de glace alors que je t’appelleà voir ma vérité.
Encor ces malheureux, malgré toute leur peine,demeurent quelquefois frustrés de leur espoir :mes promesses jamais ne surent décevoir,la confiance en moi ne se vit jamais vaine.Tout l’espoir que j’ai fait, je saurai le remplir ;et tout ce que j’ai dit, je saurai l’accomplir,sans rien donner pourtant qu’à la persévérance :je suis de tous les bons le rémunérateur ;
mais je sais fortement éprouver la constancequ’ils portent dans le cœur.
Ainsi tu dois tenir mes paroles bien chères,les écrire en ce cœur, souvent les repasser :quand la tentation viendra t’embarrasser,elles te deviendront pleinement nécessaires.Tu pourras y trouver quelques obscurités,et ne connoître pas toutes mes véritésdans ce que t’offrira la première lecture ;mais ces jours de visite auront un jour nouveau,qui pour t’en découvrir l’intelligence purepercera le rideau.
Je fais à mes élus deux sortes de visites :l’une par les assauts et par l’adversité,l’autre par ces douceurs que ma bénignitépour arrhes de ma gloire avance à leurs mérites.Comme je les visite ainsi de deux façons,je leur fais chaque jour deux sortes de leçons :l’une pour la vertu, l’autre contre le vice.Prends-y garde : quiconque ose les négliger,par ces mêmes leçons, au jour de ma justice,il se verra juger.
Quelles grâces, Seigneur, ne te dois-je point rendre,à toi, ma seule gloire et mon unique bien ?Mais qui suis-je pour entreprendred’élever mon esprit jusqu’à ton entretien ?
Je suis un ver de terre, un chétif misérable,sur qui jamais tes yeux ne devroient s’abaisser,plus pauvre encor, plus méprisablequ’il n’est en mon pouvoir de dire ou de penser.
Sans toi je ne suis rien, sans toi mon infortuneme fait de mille maux l’inutile rebut :je ne puis sans toi chose aucune,et je n’ai rien sans toi qui serve à mon salut.
C’est toi dont la bonté jusqu’à nous se ravale,qui tout juste et tout saint peux tout et donnes tout,et de qui la main libéraleremplit cet univers de l’un à l’autre bout.
Tu n’en exceptes rien que l’âme pécheresse,que tu rends toute vide à sa fragilité,
et que ton ire vengeressepunit dès ici-bas par cette inanité.
Daigne te souvenir de tes bontés premières,toi qui veux que la terre et les cieux en soient pleins,et remplis-moi de tes lumières,pour ne point laisser vide une œuvre de tes mains.
Comment pourrai-je ici me supporter moi-même,dans les maux où je tombe, et dans ceux où je cours,si par cette bonté suprêmetu ne fais choir du ciel ta grâce à mon secours ?
Ne détourne donc point les rayons de ta face,visite-moi souvent dans mes afflictions,prodigue-moi grâce sur grâce,et ne retire point tes consolations.
Ne laisse pas mon âme impuissante et languidedans la stérilité que le crime produit,et telle qu’une terre aride,qui n’ayant aucune eau, ne peut rendre aucun fruit.
Daigne, Seigneur tout bon, daigne m’apprendre à vivresous les ordres sacrés de ta divine loi,
et quelle route il me faut suivrepour marcher comme il faut humblement devant toi.
Tu peux seul m’inspirer ta sagesse profonde,toi qui me connoissois avant que m’animer,et me vis avant que le mondesortît de ce néant dont tu le sus former.
Marche devant mes yeux en droite vérité,cherche partout ma vue avec simplicité,fais que ces deux vertus te soient inséparables,qu’elles soient en tous lieux les guides de tes pas ;et leurs forces incomparablescontre tous ennemis sauront t’armer le bras.
Oui, quelques ennemis qui s’osent présenter,qui marche en vérité n’a rien à redouter ;il se trouve à couvert des rencontres funestes :c’est un contre-poison contre les séducteurs,
qui dissipe toutes leurs pestes,et confond tout l’effort des plus noirs détracteurs.
Si cette vérité t’en délivre une fois,tu seras vraiment libre, et sous mes seules lois,qui font la liberté par un doux esclavage ;et tous les vains discours de ces lâches espritsne feront naître en ton courageque la noble fierté d’un généreux mépris.
C’est là tout le bien où j’aspire,c’est là mon unique souhait ;ainsi que tu daignes le dire,ainsi, Seigneur, me soit-il fait !
Que ta vérité salutairem’enseigne quel est ton chemin ;qu’elle m’y préserve et m’éclairejusqu’à la bienheureuse fin.
Qu’elle purge toute mon âmede toute impure affection,et de tout ce désordre infâmeque fait naître la passion.
Ainsi cheminant dans ta voie
sous cette même vérité,je goûterai la pleine joieet la parfaite liberté.
Je t’enseignerai donc toutes mes vérités ;je t’illuminerai de toutes mes clartés,pour ne te rien cacher de ce qui peut me plaire.Tu verras les sentiers que doit suivre ta foi,tu verras tout ce qu’il faut faire,et si tu ne le fais, il ne tiendra qu’à toi.
Pense à tous tes péchés avec un plein regret,avec un déplaisir et profond et secret ;le repentir du cœur me tient lieu de victime :dans le bien que tu fais, fuis la présomption,et garde que la propre estimene corrompe le fruit de ta bonne action.
Tu n’es rien qu’un pécheur, dont la fragilité,sujette aux passions, prend leur malignité,et n’a jamais de soi que le néant pour terme :elle y penche, elle y glisse, elle y tombe aisément ;et plus ta ferveur se croit ferme,plus prompte est sa défaite ou son relâchement.
Non, tu n’as rien en toi qui puisse avec raisonenfler de quelque orgueil la gloire de ton nom,tu n’as que des sujets de mépris légitime :tes défauts sont trop grands pour en rien présumer,et ta foiblesse ne s’exprimeque par un humble aveu qu’on ne peut l’exprimer.
Ne fais donc point d’état de tout ce que tu fais ;ne range aucune chose entre les grands effets ;ne crois rien précieux, ne crois rien admirable,rien noble, rien enfin dans la solidité,rien vraiment haut, rien desirable,que ce qui doit aller jusqu’à l’éternité.
De cette éternité le caractère saint,que sur mes vérités ma main toujours empreint,doit plaire à tes desirs par-dessus toute chose ;et rien ne doit jamais enfler tes déplaisirsà l’égal des maux où t’exposele vil abaissement de ces mêmes desirs.
Tu n’as rien tant à craindre et rien tant à blâmerque l’appas du péché qui cherche à te charmer,
et par qui des enfers les portes sont ouvertes :fuis-le comme un extrême et souverain malheur ;l’homme ne peut faire de pertesqu’il ne doive souffrir avec moins de douleur.
Il est quelques esprits dont l’orgueil curieuxjusques à mes secrets les plus mystérieuxtâche à guinder l’essor de leur intelligence :bouffis de leur superbe, ils en font tout leur but,et laissent à leur négligenceétouffer les soucis de leur propre salut.
Comme ils n’ont point d’amour ni de sincérité,comme ils ne sont qu’audace et que témérité,moi-même j’y résiste, et j’aime à les confondre ;et l’ordinaire effet de leur ambition,c’est de n’y voir enfin répondreque le péché, le trouble, ou la tentation.
N’en use pas comme eux, prends d’autres sentiments,redoute ma colère, et crains mes jugements,sans vouloir du très-haut pénétrer la sagesse :au lieu de mon ouvrage examine le tien,et revois ce que ta foiblesse
aura commis de mal, ou négligé de bien.
Il est d’autres esprits dont la dévotionattache à des livrets toute son action,s’applique à des tableaux, s’arrête à des images ;et leur zèle, amoureux des marques du dehors,en sème tant sur leurs visages,qu’il laisse l’âme vide aux appétits du corps.
D’autres parlent de moi si magnifiquement,avec tant de chaleur, avec tant d’ornement,qu’il semble qu’en effet mon service les touche ;mais souvent leur discours n’est qu’un discours moqueur,et s’ils ont mon nom à la bouche,ce n’est pas pour m’ouvrir les portes de leur cœur.
Il est d’autres esprits enfin bien éclairés,de qui tous les desirs dignement épurésde l’éternité seule aspirent aux délices :la terre n’a pour eux ni plaisirs ni trésors,et leur zèle prend pour supplicestous ces soins importuns que l’âme doit au corps.
Ceux-là sentent en eux l’esprit de véritéleur prêcher cette heureuse et vive éternité,et suivant cet esprit ils dédaignent la terre :
ils ferment pour le monde et l’oreille et les yeux,ils se font une sainte guerre,et poussent jour et nuit leurs souhaits jusqu’aux cieux.
Je te bénis, Père céleste,Père de mon divin Sauveur,qui rends en tous lieux ta faveurpour tes enfants si manifeste.
J’en suis le plus pauvre et le moindre,et tu daignes t’en souvenir :combien donc te dois-je bénir,et combien de grâces y joindre !
Ô Père des miséricordes,ô Dieu des consolations,reçois nos bénédictionspour les biens que tu nous accordes.
Tu répands des douceurs soudaines
sur l’amertume des ennuis,et tout indigne que j’en suis,tu consoles toutes mes peines.
J’en bénis ta main paternelle,j’en bénis ton fils Jésus-Christ,j’en rends grâces au saint-esprit :à tous les trois gloire éternelle !
Ô Dieu tout bon, ô Dieu qui m’aimesjusqu’à supporter ma langueur,quand tu descendras dans mon cœur,que mes transports seront extrêmes !
C’est toi seul que je considèrecomme ma gloire et mon pouvoir,comme ma joie et mon espoir,et mon refuge en ma misère.
Mais mon amour encor débiletombe souvent comme abattu,et mon impuissante vertune fait qu’un effort inutile.
J’ai besoin que tu me soutiennes,que tu daignes me consoler,
et que pour ne plus chancelertu prêtes des forces aux miennes.
Redouble tes faveurs divines,visite mon cœur plus souvent,et pour le rendre plus ferventinstruis-le dans tes disciplines.
Affranchis-le de tous ses vices,déracine ses passions,efface les impressionsqu’y forment les molles délices.
Qu’ainsi purgé par ta présence,à tes pieds je le puisse offrir,net pour t’aimer, fort pour souffrir,stable pour la persévérance.
Connois-tu bien l’amour, toi qui parles d’aimer ?L’amour est un trésor qu’on ne peut estimer :il n’est rien de plus grand, rien de plus admirable ;il est seul à soi-même ici-bas comparable ;il sait rendre légers les plus pesants fardeaux ;les jours les plus obscurs, il sait les rendre beaux,et l’inégalité des rencontres fatalesne trouve point en lui des forces inégales.
Charmé qu’il est partout des beautés de son choix,quelque charge qu’il porte, il n’en sent point le poids ;et son attachement au digne objet qu’il aimedonne mille douceurs à l’amertume même.
Cet amour de Jésus est noble et généreux ;des grandes actions il rend l’homme amoureux,et les impressions qu’une fois il a faitestoujours de plus en plus aspirent aux parfaites.Il va toujours en haut chercher de saints appas,il traite de mépris tout ce qu’il voit de bas,et dédaigne le joug de ces honteuses chaînes,jusqu’à ne point souffrir d’affections mondaines,de peur que leur nuage enveloppant ses yeuxà leurs secrets regards n’ôte l’aspect des cieux,qu’un frivole intérêt des choses temporellesn’abatte les desirs qu’il pousse aux éternelles,ou que pour éviter quelque incommodité,il n’embrasse un obstacle à sa félicité.
Je te dirai bien plus : sa douceur et sa forcesont des cœurs les plus grands la plus illustre amorce ;
la terre ne voit rien qui soit plus achevé ;le ciel même n’a rien qui soit plus élevé :en veux-tu la raison ? En Dieu seul est sa source ;en Dieu seul est aussi le repos de sa course,il en part, il y rentre, et ce feu tout divinn’a point d’autre principe et n’a point d’autre fin.
Tu sauras encor plus : à la moindre parole,au plus simple coup d’œil, l’amant va, court et vole,et mêle tant de joie à son activité,que rien n’en peut borner l’impétuosité.Pour tous également son ardeur est extrême ;il donne tout pour tous, et n’a rien à lui-même ;mais quoiqu’il soit prodigue, il ne perd jamais rien,puisqu’il retrouve tout dans le souverain bien,dans ce bien souverain, à qui tous autres cèdent,qui seul les comprend tous, et dont tous ils procèdent.Il se repose entier sur cet unique appui,et trouve tout en tous sans posséder que lui.
Dans les dons qu’il reçoit, tout ce qu’il se propose,c’est d’en bénir l’auteur par-dessus toute chose :il n’a point de mesure, et comme son ardeurne peut de son objet égaler la grandeur,il la croit toujours foible, et souvent en murmure,
quand même cette ardeur passe toute mesure.
Rien ne pèse à l’amour, rien ne peut l’arrêter ;il n’est point de travaux qu’il daigne supputer ;il veut plus que sa force ; et quoi qui se présente,l’impossibilité jamais ne l’épouvante :le zèle qui l’emporte au bien qu’il s’est promislui montre tout possible, et lui peint tout permis.
Ainsi qui sait aimer se rend de tout capable :il réduit à l’effet ce qui semble incroyable ;mais le manque d’amour fait le manque de cœur,il abat le courage, il détruit la vigueur,relâche les desirs, brouille la connoissance,et laisse enfin tout l’homme à sa propre impuissance.
L’amour ne dort jamais, non plus que le soleil :il sait l’art de veiller dans les bras du sommeil ;il sait dans la fatigue être sans lassitude ;il sait dans la contrainte être sans servitude,porter mille fardeaux sans en être accablé,voir mille objets d’effroi sans en être troublé :c’est d’une vive flamme une heureuse étincelle,qui pour se réunir à sa source immortelle,
au travers de la nue et de l’obscuritéjusqu’au plus haut des cieux s’échappe en sûreté.
Quiconque sait aimer sait bien ce que veut direcette secrète voix qui souvent nous inspire,et quel bruit agréable aux oreilles de Dieufait cet ardent soupir qui lui crie en tout lieu :
" Ô mon Dieu, mon amour unique !Regarde mon zèle et ma foi ;reçois-les, et sois tout à moi,comme tout à toi je m’applique.
" Dilate mon cœur et mon âme,pour les remplir de plus d’amour,et fais-leur goûter nuit et jource que c’est qu’une sainte flamme.
" Qu’ils trouvent partout des supplices,hormis aux douceurs de t’aimer ;qu’ils se baignent dans cette mer ;qu’ils se fondent dans ces délices.
" Que cette ardeur toujours m’embrase,
et que ses transports tout-puissants,jusqu’au-dessus de tous mes senspoussent mon amoureuse extase.
" Que dans ces transports extatiques,où seul tu me feras la loi,tout hors de moi, mais tout en toi,je te chante mille cantiques.
" Que je sache si bien te suivre,que tu me daignes accepter,et qu’à force de t’exalterje me pâme et cesse de vivre.
" Que je t’aime plus que moi-même,que je m’aime en toi seulement,et qu’en toi seul pareillementje puisse aimer quiconque t’aime.
" Ainsi mon âme toute entière,et toute à toi jusqu’aux abois,suivra ces amoureuses loisque lui montrera ta lumière. "
Ce n’est pas encor tout, et tu ne conçois pas,ni tout ce qu’est l’amour, ni ce qu’il a d’appas.Apprends qu’il est bouillant, apprends qu’il est sincère,apprends qu’il a du zèle, et qu’il sait l’art de plaire,qu’il est délicieux, qu’il est prudent et fort,fidèle, patient, constant jusqu’à la mort,courageux, et surtout hors de cette foiblessequi force à se chercher, et pour soi s’intéresse ;car enfin c’est en vain qu’on se laisse enflammer :aussitôt qu’on se cherche, on ne sait plus aimer.
L’amour est circonspect, il est juste, humble et sage ;il ne sait ce que c’est qu’être mol ni volage,et des biens passagers les vains amusementsn’interrompent jamais ses doux élancements.L’amour est sobre et chaste, il est ferme et tranquille ;à garder tous ses sens il est prompt et docile.L’amour est bon sujet, soumis, obéissant,plein de mépris pour soi, pour Dieu reconnoissant ;en Dieu seul il se fie, en Dieu seul il espère,même quand Dieu l’expose à la pleine misère,qu’il est sans goût pour Dieu dans l’effort du malheur ;car le parfait amour ne vit point sans douleur ;et quiconque n’est prêt de souffrir toute chose,
d’attendre que de lui son bien-aimé dispose,quiconque peut aimer si mal, si lâchement,n’est point digne du nom de véritable amant.
Pour aimer comme il faut, il faut pour ce qu’on aimeembrasser l’amertume et la dureté même,pour aucun accident n’en être diverti,et pour aucun revers ne quitter son parti.
Tu m’aimes, je le vois, mais ton affectionn’est pas encore au point de la perfection :elle a manque de force et manque de prudence,et son feu le plus vif et le plus véhément,à la moindre traverse, au moindre empêchement,perd sitôt cette véhémence,que de tout le bien qu’il commenceil néglige l’avancement.
Ainsi des bons propos la céleste vigueur
aisément dégénère en honteuse langueur :tu sembles n’en former qu’afin de t’en dédire.Ce lâche abattement de ton infirmitécherche qui te console avec avidité,et ton cœur après moi soupire,moins pour vivre sous mon empireque pour vivre en tranquillité.
Le vrai, le fort amour, en soi-même affermi,sait bien et repousser l’effort de l’ennemi,et refuser l’oreille à ses ruses perverses ;il sait du cœur entier lui fermer les accès,et de sa digne ardeur le salutaire excès,égal aux fortunes diverses,m’adore autant dans les traversesque dans les plus heureux succès.
Quiconque sait aimer, mais aimer prudemment,à la valeur des dons n’a point d’attachement ;en tous ceux qu’on lui fait c’est l’amour qu’il estime ;c’est par l’affection qu’il en juge le prix ;et de son bien-aimé profondément épris,il ne peut croire légitimeque sans lui quelque don imprimeautre chose que du mépris.
Ainsi dans tous les miens il n’a d’yeux que pour moi,
ainsi de tous les miens il fait un noble emploi,à force de les mettre au-dessous de moi-même ;il se repose en moi, comme au bien souverain,et tous ces autres biens que sur le genre humainlaisse choir ma bonté suprême,il ne les estime et les aime,qu’en ce qu’ils tombent de ma main.
Si quelquefois pour moi, quelquefois pour mes saints,ton zèle aride et lent suit mal tes bons desseins,et ne te donne point de sensible tendresse,il ne faut pas encor que ton cœur éperdu,pour voir languir tes vœux estime tout perdu :ce qui manque à leur sécheresse,quoi qu’en présume ta foiblesse,te peut être bientôt rendu.
Tout ce qui coule au cœur de doux saisissements,de liquéfactions, d’épanouissements,marque bien les effets de ma grâce présente :c’est bien quelque avant-goût du céleste séjour,mais prompte est sa venue, et prompt est son retour,et sa douceur la plus charmante,lorsque tu crois qu’elle s’augmente,soudain échappe à ton amour.
Il ne seroit pas sûr de s’y trop assurer :ne songe qu’à combattre, à vaincre, à te tirer
de ces lacs dangereux où ton plaisir t’invite.Sous les mauvais desirs n’être point abattu,triompher hautement du pouvoir qu’ils ont eu,et du diable qui les suscite,c’est la marque du vrai mériteet de la solide vertu.
Ne te trouble donc point pour les distractionsqui rompent la ferveur de tes dévotions,de quelques vains objets qu’elles t’offrent l’image.Garde un ferme propos sans jamais t’ébranler,garde un cœur pur et droit sans jamais chanceler,et la grandeur de ton couragedissipera tout ce nuagequ’elles s’efforcent d’y mêler.
Quelquefois ton esprit, s’élevant jusqu’aux cieux,de cette haute extase où j’occupe ses yeuxretombe tout à coup dans quelque impertinence :pour confus que tu sois d’un si prompt changement,fais un plein désaveu de cet égarement,et prends une sainte arrogancequi dédaigne l’extravagancede son indigne amusement.
Ces foiblesses de l’homme agissent malgré toi ;et bien que de ton cœur elles brouillent l’emploi,elles n’y peuvent rien que ce cœur n’y consente :tant que tu te défends d’y rien contribuer,tu leur défends aussi de rien effectuer,et leur embarras te tourmente ;mais ton mérite s’en augmente,au lieu de s’en diminuer.
L’immortel ennemi des soins de ton salut,qui ne prend que ma haine et ta perte pour but,par là dessous tes pas creuse des précipices :il met tout en usage afin de t’arracherces vertueux desirs où je te fais pencher,et ne t’offre aucunes délicesqu’afin que tes bons exercicestrouvent par où se relâcher.
Il hait tous ces honneurs que tu rends à mes saints,il hait tous mes tourments dans ta mémoire empreints,dont tu fais malgré lui tes plus douces pensées ;il hait ta vigilance à me garder ton cœur ;il hait tes bons propos qui croissent en vigueur,et ce que tes fautes passées,dans ton souvenir retracées,te laissent pour toi de rigueur.
Il cherche à t’en donner le dégoût ou l’ennui ;et pour t’ôter, s’il peut, ces armes contre lui,il s’arme contre toi de toute la nature :de mille objets impurs il unit le poison,afin que de leur peste infectant ta raison,il s’y fasse quelque ouverture,pour troubler ta sainte lecture,et disperser ton oraison.
L’humble aveu de ton crime aux pieds d’un confesseur,qui sur toi de ma grâce attire la douceur,gêne jusqu’aux enfers l’orgueil de son courage ;et comme il hait surtout ces amoureux transportsoù s’élève ton âme en recevant mon corps,les artifices de sa raget’en feroient quitter tout l’usage,si l’effet suivoit ses efforts.
Ferme-lui bien l’oreille, et vis sans t’émouvoirde ces piéges secrets que pour te décevoirsous un appas visible il dresse à ta misère :ne t’inquiète point de ses subtilités ;et n’imputant qu’à lui toutes les saletésque sa ruse en vain te suggère,reproche-lui d’un ton sévèrel’amas de ses impuretés.
" Va, malheureux esprit, va, va, lui dois-tu dire,dans les feux immortels de ton funeste empire,vas-y rougir de honte, et brûler de courrouxde perdre ainsi tes coups.
" Tu les perds contre moi, lorsque tu te figuresque tu vas m’accabler sous ce monceau d’ordures :de quelques faux appas que tu m’oses flatter,je sais les rejeter.
" Va donc, encore un coup, va, séducteur infâme :n’espère aucune part désormais en mon âme ;Jésus-Christ est ma force, et marche à mes côtés,contre tes saletés.
" Tel qu’un puissant guerrier armé pour ma défense,il dompte qui m’attaque, il abat qui m’offense,et réduira l’effet de ton illusionà ta confusion.
" Je choisirai plutôt les plus cruels supplices,j’accepterai la mort, j’en ferai mes délices,avant que tes efforts m’arrachent un momentde vrai consentement.
" De tes suggestions réprime l’impudence ;pour épargner ta honte, impose-toi silence ;aussi bien tes discours deviennent superflus :je ne t’écoute plus.
" Tu m’as jusqu’à présent donné beaucoup de peine ;tu m’as bien fait trembler et bien mis à la gêne ;mais le Seigneur m’éclaire et se fait mon appui :qu’ai-je à craindre avec lui ?
" Que tes noirs escadrons en bataille rangéecombattent les desirs de mon âme assiégée,je verrai leurs fureurs fondre toutes sur moisans en prendre d’effroi.
" Contre ces escadrons mon Dieu me sert d’escorte ;contre tant de fureurs il me prête main-forte ;il est mon espérance et mon libérateur :fuis, lâche séducteur. "
Ainsi tu dois, mon fils, t’apprêter au combat ;ainsi tu dois combattre en courageux soldat,et dissiper ainsi les forces qu’il amasse.S’il t’arrive de choir par ta fragilité,relève-toi plus fort que tu n’avois été ;et lorsque ta vigueur se lasse,
appelle une plus haute grâceau secours de ta lâcheté.
Tu dois t’y confier ; mais prends garde avec soinque cette confiance, allant un peu trop loin,ne se tourne en superbe et folle complaisance :plusieurs y sont trompés ; et ce vain sentiment,les portant de l’erreur jusqu’à l’aveuglementd’une ingrate méconnoissance,les met presque dans l’impuissanced’un véritable amendement.
Instruit par le malheur de ces présomptueux,tiens sous l’humilité ton desir vertueux ;prends-en dans leur ruine une digne matière :vois comme leur orgueil, facile à s’ébranler,tombe d’autant plus bas que haut il crut voler ;et des chutes d’une âme fièretâche à tirer quelque lumière,qui t’éclaire à te ravaler.
Tu veux être dévot, et je t’en fais la grâce ;mais apprends qu’il la faut cacher,et qu’un don que tu tiens si cher,renfermé dans toi-même aura plus d’efficace.Bien que tu saches ce qu’il vaut,ne t’en élève pas plus haut ;parles-en d’autant moins que plus je t’en inspire ;et n’en prends pas l’autoritéde donner plus de poids à ce que tu veux dire,par une sotte gravité.
Le mépris de toi-même est le plus heureux signeque tu sais connoître son prix :sois donc ferme dans ce mépris,et crains de perdre un bien dont tu te sens indigne.Toutes ces petites douceursque le zèle épand dans les cœursne sont pas de ce bien la garde la plus sûre.
N’y mets aucun attachement ;je te l’ai déjà dit, que telle est leur naturequ’elles passent en un moment.
Dans ces heureux moments où ma grâce t’éclaire,regarde avec humilitéquelle devient ta pauvretésitôt que cette grâce a voulu se soustraire.Le grand progrès spiritueln’est pas au goût continueldes sensibles attraits dont elle te console,mais à souffrir sans murmurerles maux qu’elle te laisse alors qu’elle s’envole,et ne te point considérer.
Bien qu’en ce triste état tout te nuise et te fâche,bien qu’une importune langueuréteigne presque ta vigueur,ne permets pas pourtant que ton feu se relâche :veille, prie, et ne quitte riende ce que tu faisois de bienalors que tu sentois ta ferveur plus entière ;fais enfin suivant ton pouvoir,suivant ce qui te reste en l’esprit de lumière,et tu rempliras ton devoir.
Je me tiendrai toujours de ton intelligence,pourvu que cette aridité,pourvu que cette anxiéténe se tourne jamais en pleine négligence.Plusieurs bronchent à ce faux pas ;et dès qu’ils perdent ces appas,il semble par dépit qu’au surplus ils renoncent :tout leur courage s’amollit,et dans la nonchalance où leurs âmes s’enfoncentleur plus beau feu s’ensevelit.
Ce n’est pas comme il faut se ranger à ma suite :l’homme a beau former un dessein,il n’a pas toujours en sa maintout ce qu’il se promet de sa bonne conduite.Quelle que soit l’ardeur des vœux,c’est quand je veux et qui je veuxque console, où je veux, ma grâce toute pure ;et de ses plus charmants attraitsmon vouloir souverain est la seule mesure,et non la ferveur des souhaits.
Souvent cette ferveur, par ses douces amorcesfatale aux esprits imprudents,fait succomber les plus ardentsà force d’entreprendre au-dessus de leurs forces :ces dévots trop présomptueux
dans leurs élans impétueuxne daignent réfléchir sur ce qu’ils peuvent faire,et changent leur zèle en poison,quand ils écoutent plus son ardeur téméraireque les avis de la raison.
Ainsi ces indiscrets perdent bientôt mes grâces,pour oser plus qu’il ne me plaît ;et leur vol rencontre un arrêtqui les rejette au rang des âmes les plus basses.Pour fruit de leur téméritéils retrouvent l’indignitédes imperfections qui leur sont naturelles,afin que n’espérant rien d’eux,et ne prétendant plus voler que sous mes ailes,ils me laissent régler leurs feux.
Vous donc qui commencez à marcher dans ma voie,chers apprentis de la vertu,dans ce chemin que j’ai battuportez, je le consens, grand cœur et grande joie ;mais gardez sous cette couleurd’écouter toute la chaleurqui s’allume sans ordre en vos jeunes courages :
vous pourrez trébucher bien bas,si vous ne choisissez les conseils des plus sagespour guides à vos premiers pas.
C’est vous faire une folle et vaine confiance,de croire plus vos sentimentsque les solides jugementsqu’affermit une longue et sainte expérience.Quelque bien que vous embrassiez,quelques progrès que vous fassiez,ils vous laissent à craindre une funeste issue,si ce que vous avez d’amourpour ces foibles clartés de votre propre vue,s’obstine à fuir tout autre jour.
L’esprit persuadé de sa propre sagesserarement reçoit sans ennuil’ordre ni les leçons d’autrui ;il aime rarement à suivre une autre adresse.L’innocente simplicitéque relève l’humilité
passe le haut savoir qu’enfle la suffisance,et des fruits qu’il fait recueillirle peu vaut mieux pour toi que la pleine abondance,si tu t’en peux enorgueillir.
Sache régler ta joie : une âme est peu discrètequi dans les plus heureux succèss’y livre avec un tel excès,qu’elle va toute entière où ce transport la jette,avec trop de légèreté,de sa première pauvreté,au milieu de mes dons, ingrate, elle s’oublie ;et qui sait l’art d’en bien jouircraint toujours de donner à ma grâce affoibliequelque lieu de s’évanouir.
Ne sois pas moins soigneux de régler la tristesse :c’est témoigner peu de vertuque d’avoir un cœur abattu,sitôt qu’un déplaisir violemment te presse.Quelque grand que soit le malheur,il ne faut pas que la douleurforme aucun désespoir de ton impatience,
ni que le zèle rebutéétouffe par dépit toute la confiancequ’il doit avoir en ma bonté.
Fuis ces extrémités : quiconque en la bonaces’ose tenir trop assurédevient lâche et mal préparéà la moindre tempête, à sa moindre menace.Si tu peux te faire la loi,toujours humble, toujours en toi,toujours de ton esprit le véritable maître,alors, moins prompt à succomber,tu verras les périls que toutes deux font naîtrepresque sans péril d’y tomber.
Dans l’ardeur la plus forte et la mieux éclairéeconserve bien le souvenirde ce que tu dois devenirlorsque cette clarté se sera retirée :dans l’éclipse d’un si beau jourpense de même à son retour ;fais briller ses rayons sans cesse en ta mémoire ;et s’ils paroissent inconstants,crois que c’est pour ton bien et pour ma propre gloireque je t’en prive quelque temps.
Cette sorte d’épreuve est souvent plus utile,bien qu’un peu rude à ta ferveur,que si tu voyois ma faveurrendre à tous tes souhaits l’événement facile.L’amas des consolations,l’éclat des révélations,ne sont pas du mérite une marque fort sûre ;et ni par le degré plus haut,ni par la suffisance à lire l’écriture,on ne juge bien ce qu’il vaut.
Il veut pour fondements de son prix légitimeune sincère humilité,une parfaite charité,un ferme désaveu de toute propre estime.Celui-là seul sait mériter,qui n’aspire qu’à m’exalter,qui partout et sur tout ne cherche que ma gloire,qui tient les mépris à bonheur,et gagne sur soi-même une telle victoire,qu’il les goûte mieux que l’honneur.
Seigneur, t’oserai-je parler,moi qui ne suis que cendre et que poussière,qu’un vil extrait d’une impure matière,qu’au seul néant on a droit d’égaler ?
Si je me prise davantage,je t’oblige à t’en ressentir,je vois tous mes péchés soudain me démentir,et contre moi porter un témoignageoù je n’ai rien à repartir.
Mais si je m’abaisse et m’obstineà me réduire au néant dont je viens,si toute estime propre en moi se déracine,et qu’en dépit de tous ses entretiensje rentre en cette poudre où fut mon origine,ta grâce avec pleine vigueurest soudain propice à mon âme,et les rayons de ta céleste flammedescendent au fond de mon cœur.
L’orgueil, contraint à disparoître,ne laisse dans ce cœur aucun vain sentimentqui ne soit abîmé, pour petit qu’il puisse être,dans cet anéantissement,sans pouvoir jamais y renaître.
Ta clarté m’expose à mes yeux,je me vois tout entier, et j’en vois d’autant mieuxquels défauts ont suivi ma honteuse naissance :je vois ce que je suis, je vois ce que je fus,je vois d’où je viens, et confusde ne voir que de l’impuissance,je m’écrie : " Ô mon Dieu, que je m’étois déçu !Je ne suis rien, et n’en avois rien su. "
Si tu me laisses à moi-même,je n’ai dans mon néant que foiblesse et qu’effroi ;mais si dans mes ennuis tu jettes l’œil sur moi,soudain je deviens fort, et ma joie est extrême.
Merveille, que de ces bas lieux,élevé tout à coup au-dessus du tonnerre,je vole ainsi jusques aux cieux,moi que mon propre poids rabat toujours en terre !Que tout à coup de saints élancements,tout chargé que je suis d’une masse grossière,jusque dans ces palais de gloire et de lumière
me fassent recevoir tes doux embrassements !
Ton amour fait tous ces miracles :c’est lui qui me prévient sans l’avoir mérité ;c’est lui qui brise les obstaclesqui naissent des besoins de mon infirmité ;c’est lui qui soutient ma foiblesse,et quelque péril qui me presse,c’est lui qui m’en préserve et le sait détourner ;c’est lui qui m’affranchit, c’est lui qui me retirede tant de malheurs, qu’on peut direque leur nombre sans lui ne se pourroit borner.
Ces malheurs, ces périls, ces besoins, ces foiblesses,c’est ce que l’amour-propre en nos cœurs a semé,c’est ce qu’on a pour fruit de ses molles tendresses,et je me suis perdu quand je me suis aimé ;mais quand détaché de moi-même,je t’aime purement et ne cherche que toi,je trouve ce que j’aime en un si digne emploi,je me retrouve encor, Seigneur, en ce que j’aime ;et ce feu tout divin, plus il sait pénétrer,plus dans mon vrai néant il m’apprend à rentrer.
Ton amour à t’aimer ainsi me sollicite,et me rappelle à mon devoir
par des faveurs qui passent mon mérite,et par des biens plus grands que mon espoir.
Je t’en bénis, être suprême,dont l’immense bénignitéétend sa libéralitésur l’indigne et sur l’ingrat même.Ce torrent que jamais tu ne laisses tarirne se lasse point de courirmême vers ceux qui s’en éloignent ;et souvent sur l’aversionque les plus endurcis témoignent,il roule les trésors de ton affection.
De ces sources inépuisablesfais sur nous déborder les flots ;rends-nous humbles, rends-nous dévots,rends-nous reconnoissants, rends-nous inébranlables ;relève-nous le cœur sous nos maux abattu,attire-nous à toi par cette sainte amorce,toi qui seul es notre vertu,notre salut et notre force.
Si tu veux du bonheur t’aplanir la carrière,choisis-moi pour ta fin souveraine et dernière,épure tes desirs par cette intention :tes flammes deviendront comme eux droites et pures,tes flammes, que souvent ta folle passionrecourbe vers toi-même ou vers les créatures,et qui n’ont que foiblesse, aridité, langueur,sitôt qu’à te chercher tu ravales ton cœur.
C’est à moi, c’est à moi qu’il faut que tu rapportesles biens les plus exquis, les grâces les plus fortes,à moi qui donne tout et tiens tout en ma main :pour bien user de tout, regarde chaque chosecomme un écoulement de ce bien souverain,que de moi seul je forme, et dont seul je dispose ;et prends ce que sur toi j’en verse de ruisseauxpour guides vers la source à qui tu dois leurs eaux.
Qui monte jusque-là ne m’en trouve point chiche :le petit et le grand, le pauvre avec le riche,y peuvent sans relâche également puiser.Mon amour libéral l’ouvre à tous sans réserve :j’aime à donner mes biens, j’aime à favoriser ;mais je veux à mon tour qu’on m’aime et qu’on me serve ;je hais le cœur ingrat, le froid, l’indifférent,et ma grâce est le prix des grâces qu’on me rend.
Quiconque s’ose enfler de propre suffisance,jusqu’à prendre en soi-même ou gloire, ou complaisance,ou chercher hors de moi de quoi se réjouir,sa joie est inquiète, et si mal établie,que son cœur pleinement ne peut s’épanouir :d’angoisse sur angoisse il la sent affoiblie,il voit trouble sur trouble, et naître à tout momentmille vrais déplaisirs d’un faux contentement.
Ne t’impute donc rien de bon, de salutaire,et quoi qu’un autre même à tes yeux puisse faire,à sa propre vertu n’attribue aucun bien ;dans celui que tu fais ne perds point la mémoire
qu’il en faut bénir Dieu, sans qui l’homme n’a rien :comme tout vient de moi, j’en veux toute la gloire :je veux un plein hommage, un cœur passionné,et qu’on me rende ainsi tout ce que j’ai donné.
C’est par ces vérités qu’est soudain mise en fuitela vanité mondaine avec toute sa suite,et fait place à la vraie et vive charité ;c’est ainsi que ma grâce occupe toute une âme,et lors plus d’amour-propre et plus d’anxiété,plus d’importune envie et plus d’impure flamme :de tous ses ennemis cette âme vient à boutpar cette charité qui triomphe de tout.
Par cette charité ses forces dilatéesne sont plus en état de se voir surmontées ;mais je te le redis, saches-en bien user ;ne prends point hors de moi de joie ou d’espérance :je suis cette bonté qu’on ne peut épuiser,mais qui ne peut souffrir aucune concurrence ;je suis et serai seul durant tout l’avenirqu’il faille en tout, partout, et louer, et bénir.
J’oserai donc parler encore un coup à toi :mon silence n’est plus un respect légitime ;je ne puis me taire sans crime ;je dois bénir mon Dieu, mon Seigneur et mon roi.J’irai jusqu’à ton trône assiéger tes oreillesdu récit amoureux de tes hautes merveilles ;j’en ferai retentir toute l’éternité ;et je veux qu’à jamais mes cantiques enseignentquelles sont les douceurs que ta bénigniténe montre qu’à ceux qui te craignent.
Mais que sont ces douceurs au prix de ces trésorsqu’à toute heure tes mains prodiguent et réserventpour ceux qui t’aiment et te servent,et qui du cœur entier te donnent les efforts ?Ah ! ces ravissements, sans borne et sans exemple,s’augmentent d’autant plus que plus on te contemple ;nous n’avons rien en nous qui les puisse exprimer ;
le cœur les goûte bien, et l’âme les admire ;tout l’homme les sent croître à force de t’aimer ;mais la bouche ne les peut dire.
Tu ne te lasses point, Seigneur, de cet amour,et j’en porte sur moi des marques infaillibles :tes bontés incompréhensiblesdu néant où j’étois m’ont daigné mettre au jour.J’ai couru loin de toi vagabond et sans guide ;pour un fragile bien j’ai quitté le solide,et tu m’as rappelé de cet égarement ;tu fais plus : pour t’aimer tu m’ordonnes de vivre,et joins à la douceur de ce commandementla clarté qui montre à le suivre.
Ô fontaine d’amour, mais d’amour éternel,après tant de bienfaits que dirai-je à ta gloire ?Pourrai-je en perdre la mémoire,quand tu ne la perds pas d’un chétif criminel ?Au milieu de ma chute et courant à ma perte,par delà tout espoir j’ai vu ta grâce ouverterépandre encor sur moi des rayons de pitié,et ta miséricorde, excédant tous limites,accabler un pécheur d’un excès d’amitiéqui surpasse tous les mérites.
Que te rendrai-je donc pour de telles faveurs ?Quel encens unirai-je aux concerts de louangesque de tes saints et de tes angessans fin et sans relâche entonnent les ferveurs ?Tu ne fais pas à tous cette grâce profondequi détache les cœurs des embarras du monde,pour se ranger au cloître et n’être plus qu’à toi ;et ce n’est pas à tous que tu donnes l’enviede s’enrichir des fruits que fait naître l’emploid’une religieuse vie.
Je ne fais rien de rare alors que je te sers :j’apprends cette leçon de toute la nature ;l’hommage de la créaturen’est qu’un tribut commun que te doit l’univers.Tout ce qu’en te servant je trouve d’admirable,c’est qu’étant de moi-même et pauvre et misérable,tu daignes t’abaisser jusques à t’en servir,qu’avec tes plus chéris tu m’y daignes admettre,et veux bien m’enseigner comme il te faut ravirce que tu leur voulus promettre.
Tout vient de toi, Seigneur, et nous en recevonstout ce qu’à te servir applique cet hommage ;
j’ose dire encor davantage,tu nous sers beaucoup plus que nous ne te servons.La terre qui nous porte, et qui nous sert de mère,l’air que nous respirons, le ciel qui nous éclaire,ont ces ordres de toi qu’ils ne rompent jamais ;l’ange même nous sert, tous pécheurs que nous sommes,et garde exactement ceux où tu le soumetspour le ministère des hommes.
C’est peu pour toi que l’air, et la terre, et les cieux,c’est peu qu’à nous servir l’ange s’assujettisse ;pour mieux nous rendre cet office,tu choisis un sujet encor plus précieux :tu quittes, roi des rois, ton sacré diadème ;tu descends jusqu’à nous de ton trône suprême ;tu te revêts pour nous de nos infirmités ;et nous fortifiant par ta sainte présence,tu nous fais triompher de nos fragilités,et te promets pour récompense.
Pour tant et tant de biens que ne puis-je à mon tourte servir dignement tout le temps de ma vie !Oh ! que j’aurois l’âme raviede le pouvoir, Seigneur, seulement un seul jour !
Te servir à demi, c’est te faire une injure ;et comme tes bontés n’ont jamais de mesure,il ne faut point de borne aux devoirs qu’on te rend :à toi toute louange, à toi gloire éternelle,à toi, Seigneur, est dû ce que peut de plus grandle zèle d’une âme fidèle.
N’es-tu pas, ô mon Dieu, mon seigneur souverain,et moi ton serviteur, pauvre, lâche, imbécile,dont tout l’effort est inutile,à moins qu’avoir l’appui de ta divine main ?Je dois pourtant, je dois de toute ma puissancete louer, te servir, te rendre obéissance,sans m’en lasser jamais, sans prendre autre souci.Viens donc à mon secours, bonté toute céleste ;tu vois que je le veux et le souhaite ainsi :par ta faveur supplée au reste.
La pompe des honneurs dans son plus haut éclatn’a rien de comparable à cette servitude,à cette glorieuse étudequi nous apprend de tout à faire peu d’état.Mépriser tout pour toi, pour ce noble esclavagequi sous tes volontés enchaîne le courage,c’est se mettre au-dessus des princes et des rois ;
et l’ineffable excès des grâces que tu donnesà qui peut s’affermir dans cet illustre choix,vaut mieux que toutes les couronnes.
Par des attraits divins et toujours renaissantston saint esprit se plaît à consoler les âmesdont les pures et saintes flammesdédaignent pour t’aimer tous les plaisirs des sens.Ces âmes qui pour toi prennent l’étroite voie,qui n’ont point d’autre but, qui n’ont point d’autre joie,y goûtent de l’esprit l’entière liberté ;leur retraite en vrais biens se voit toujours féconde,et trouve un plein repos dans la digne fiertéqui leur fait négliger le monde.
Miraculeux effet, bonheur prodigieux,qu’ainsi la liberté naisse de la contrainte !Ô doux liens ! ô douce étreinte !Ô favorable poids du joug religieux !Sainte captivité, qu’on te doit de louanges !Tu rends dès ici-bas l’homme pareil aux anges ;tu le rends agréable aux yeux de son auteur ;tu le rends formidable à ces troupes rebelles,à ces noirs escadrons de l’ange séducteur,et louable à tous les fidèles.
Ô fers délicieux et toujours à chérir,que vous cachez d’appas sous un peu de rudesse !Ô du ciel infaillible adresse,que tu rends ses trésors aisés à conquérir !Ô jeûnes, pauvreté, disciplines, cilices,amoureuses rigueurs et triomphants supplices !Ô cloître ! ô saints travaux, qu’il vous faut souhaiter,vous qui donnez à l’âme une joie assurée,et qui l’asservissant lui faites mériterun bien d’éternelle durée !
Je vois qu’à me servir enfin tu te disposes ;mais n’en espère pas grand fruit,à moins que je t’apprenne encor beaucoup de chosesdont tu n’es pas encore assez instruit.
Seigneur, que veux-tu m’apprendre ?Je suis prêt de t’écouter ;joins à la grâce d’entendrela force d’exécuter.
Toutes tes volontés doivent être soumisespurement à mon bon plaisir,jusqu’à ne souhaiter en toutes entreprisesque les succès que je voudrai choisir.
Tu ne dois point t’aimer, tu ne dois point te plairedans tes propres contentements ;tu dois n’être jaloux que de me satisfaire,et d’obéir à mes commandements.
Quel que soit le desir qui t’échauffe et te pique,considère ce qui t’en plaît,et vois si sa chaleur à ma gloire s’applique,ou s’il t’émeut par ton propre intérêt.
Lorsque ce n’est qu’à moi que ce desir se donne,qu’il n’a pour but que mon honneur,quelque effet qui le suive, et quoi que j’en ordonne,ta fermeté tient tout à grand bonheur.
Mais lorsque l’amour-propre y garde encor sa place,quoique secret et déguisé,c’est là ce qui te gêne et ce qui t’embarrasse,c’est ce qui pèse à ton cœur divisé.
Défends-toi donc, mon fils, de la première amorced’un desir mal prémédité ;n’y prends aucun appui, n’y donne aucune forcequ’après m’avoir pleinement consulté.
Ce qui t’en plaît d’abord peut bientôt te déplaire,et te réduire au repentir,et tu rougiras lors de ce qu’aura pu fairecette chaleur trop prompte à consentir.
Tout ce qui paroît bon n’est pas toujours à suivre,ni son contraire à rejeter ;l’ardeur impétueuse à mille erreurs te livre,et trop courir c’est te précipiter.
La bride est souvent bonne, et même il en faut uneà la plus sainte affection ;son trop d’empressement la peut rendre importune,et te pousser dans la distraction.
Il te peut emporter hors de la discipline,sous pretexte de faire mieux,et laisser du scandale à qui ne l’examineque par la règle où s’attachent ses yeux.
Il peut faire en autrui naître une résistanceque tu n’auras daigné prévoir,et de qui la surprise ébranlant ta constancela troublera jusqu’à ta faire choir.
Un peu de violence est souvent nécessairecontre les appétits des sens,même quand leur effet te paroît salutaire,quand leurs desirs te semblent innocents.
Ne demande jamais à ta chair infidèlece qu’elle veut ou ne veut pas ;range-la sous l’esprit, et fais qu’en dépit d’elleson esclavage ait pour toi des appas.
Qu’en maître, qu’en tyran cet esprit la châtie,qu’il l’enchaîne de rudes nœuds,jusqu’à ce que domptée et bien assujettie,elle soit prête à tout ce que tu veux ;
Jusqu’à ce que de peu satisfaite et contente,elle aime la simplicité,et que chaque revers qui trompe son attentesans murmurer en puisse être accepté.
À ce que je puis voir, Seigneur,j’ai grand besoin de patiencecontre la rude expérienceoù cette vie engage un cœur.
Elle n’est qu’un gouffre de maux,d’accidents fâcheux et contraires,qu’un accablement de misères,d’où naissent travaux sur travaux.
Je n’y termine aucuns combatsque chaque instant ne renouvelle,et ma paix y traîne avec ellela guerre attachée à mes pas.
Les soins même de l’affermirne sont en effet qu’une guerre,et tout mon séjour sur la terrequ’une occasion de gémir.
Tu dis vrai, mon enfant ; aussi ne veux-je pasque tu cherches en terre une paix sans combats,un repos sans tumulte, un calme sans orage,où toujours la fortune ait un même visage,et semble par le cours de ses événementss’asservir en esclave à tes contentements.Je veux te voir en paix, mais parmi les traverses,parmi les changements des fortunes diverses ;je veux y voir ton calme, et que l’adversitéte serve à t’affermir dans la tranquillité.
" Tu ne peux, me dis-tu, souffrir beaucoup de choses ;en vain tu t’y résous, en vain tu t’y disposes,tu sens une révolte en ton cœur mutinécontre la patience où tu l’as condamné. "Lâche, qu’oses-tu dire ? Ainsi le purgatoire,ainsi ses feux cuisants sont hors de ta mémoire ?Auras-tu plus de force ? Ou les présumes-tuplus aisés à souffrir à ce cœur abattu ?Apprends que de deux maux il faut choisir le moindre,que tes soins en ce but se doivent tous rejoindre,et que pour éviter les tourments éternels,tu dois traiter tes sens d’infâmes criminels,braver leurs appétits, leur imposer des gênes,préparer ta constance aux misères humaines,
les souffrir sans murmure, et recevoir les croixainsi que des faveurs qui viennent de mon choix.
Crois-tu les gens du monde exempts d’inquiétude ?Ne vois-tu rien pour eux ni d’amer ni de rude ?Va chez ces délicats qui n’ont soin que d’unirle choix des voluptés aux moyens d’y fournir :si tu crois y trouver des roses sans épines,tu n’y trouveras point ce que tu t’imagines.
" Mais ils suivent, dis-tu, leurs inclinations ;leur seule volonté règle leurs actions,et l’excès des plaisirs en un moment consumece peu qui par hasard s’y coule d’amertume. "Eh bien ! soit, je le veux, ils ont tout à souhait ;mais combien doit durer un bonheur si parfait ?
Ces riches, que du siècle adore l’imprudence,passent comme fumée avec leur abondance,et de leurs voluptés le plus doux souvenir,s’il ne passe avec eux, ne sert qu’à les punir.Celles que leur permet une si triste viesont dignes de pitié beaucoup plus que d’envie :elles vont rarement sans mélange d’ennuis ;leurs jours les plus brillants ont les plus sombres nuits ;
souvent mille chagrins empoisonnent leurs charmes,souvent mille terreurs y jettent mille alarmes,et souvent des objets d’où naissent leurs plaisirsma justice en courroux fait naître leurs soupirs.L’impétuosité qui les porte aux déliceselle-même à leur joie enchaîne les supplices,et joint aux vains appas d’un peu d’illusionle repentir, le trouble et la confusion.
Toutes ces voluptés sont courtes et menteuses,toutes n’ont que désordre, et toutes sont honteuses.Les hommes cependant n’en aperçoivent rien ;enivrés qu’ils en sont, ils en font tout leur bien :ils suivent en tous lieux, comme bêtes stupides,leurs sens pour souverains, leurs passions pour guides ;et pour l’indigne attrait d’un faux chatouillement,pour un bien passager, un plaisir d’un moment,amoureux d’une vie ingrate et fugitive,ils acceptent pour l’âme une mort toujours vive,où mourant à toute heure, et ne pouvant mourir,ils ne sont immortels que pour toujours souffrir.
Plus sage à leurs dépens, donne moins de puissanceaux brutales fureurs de ta concupiscence ;
garde-toi de courir après les voluptés,captive tes desirs, brise tes volontés,mets en moi seul ta joie, et m’en fais une offrande,et je t’accorderai ce que ton cœur demande.
Oui, ce cœur ainsi libre, ainsi désabusé,ne peut, quoi qu’il demande, en être refusé ;et si tu veux goûter des plaisirs véritables,des consolations et pleines et durables,tu n’as qu’à dédaigner par un noble mépriscet éclat dont le monde éblouit tant d’esprits ;tu n’as qu’à t’arracher à ces voluptés bassesqui repoussent des cœurs les effets de mes grâces ;tu n’as qu’à te soustraire à leur malignité,et je te rendrai plus que tu n’auras quitté.Plus à leurs faux attraits tu fermeras de portes,plus mes faveurs seront et charmantes et fortes ;et moins la créature aura chez toi d’accès,et plus du créateur les dons auront d’excès.
Ne crois pas toutefois sans peine et sans tristesseà ce détachement élever ta foiblesse :une vieille habitude y voudra résister,mais par une meilleure il faudra la dompter ;
ta chair murmurera, mais de tout son murmurela ferveur de l’esprit convaincra l’imposture ;enfin le vieux serpent tâchera de t’aigrircontre les moindres maux que tu voudras souffrir ;il fera mille efforts pour brouiller ta conduite ;mais avec l’oraison tu le mettras en fuite,et l’obstination d’un saint et digne emploine lui laissera plus aucun pouvoir sur toi.
Quiconque se dérobe à l’humble obéissancebannit ma grâce en même temps,et se livre lui-même à toute l’impuissancede ses desirs vains et flottants.Ces dévots indiscrets dont le zèle incommode,pour les rendre saints à leur mode,leur forme une conduite et fait des lois à part,au lieu de s’avancer par un secret mérite,perdent ce qu’en commun dans la règle on profite,à force de vivre à l’écart.
Qui n’obéit qu’à peine, et dans l’âme s’attristedes ordres d’un supérieur,fait bien voir que sa chair à son tour lui résistepar un murmure intérieur ;qu’il est mal obéi par cette vaine esclave,qui se révolte, qui le brave,et n’est jamais d’accord de ce qu’il lui prescrit :obéis donc toi-même, et tôt et sans murmure,si tu veux que ta chair à ton exemple endurele frein que lui doit ton esprit.
Des assauts du dehors une âme tourmentéetriomphe tôt des plus ardents,quand la rébellion de la chair mal domptéene ravage point le dedans ;mais ils trouvent souvent de leur intelligencel’amour-propre et la négligence,qui leur font de toi-même un renfort contre toi ;et cette âme n’a point d’ennemi plus à craindreque cette même chair, quand elle ose se plaindrede l’esprit qui lui fait la loi.
Prends donc, prends pour toi-même un mépris véritablequi te réduise au dernier rang,si tu veux mettre à bas ce pouvoir redoutablequ’ont sur toi la chair et le sang.Mais tu t’aimes encore ; et ton âme obstinéedans cette amour désordonnéene peut y renoncer sans trouble et sans ennui :de là vient que ton cœur s’épouvante et s’indigne ;de là vient qu’il frémit, avant qu’il se résignepleinement au vouloir d’autrui.
Que fais-tu de si grand, toi qui n’es que poussière,ou pour mieux dire, qui n’es rien,quand tu soumets pour moi ton âme un peu moins fièreà quelque autre vouloir qu’au tien ?Moi qui suis tout-puissant, moi qui d’une paroleai bâti l’un et l’autre pôle,et tiré du néant tout ce qui s’offre aux yeux,moi dont tout l’univers est l’ouvrage et le temple,pour me soumettre à l’homme et te donner l’exemple,je suis bien descendu des cieux.
De ces palais brillants où ma gloire ineffableremplit tout de mon seul objet,je me suis ravalé jusqu’au rang d’un coupable,jusqu’à l’ordre le plus abjet.
Je me suis fait de tous le plus humble et le moindre,afin que tu susses mieux joindreun digne abaissement à ton indignité,et que malgré le monde et ses vaines amorces,pour dompter ton orgueil tu trouvasses des forcesdans ma parfaite humilité.
Apprends de moi, pécheur, apprends l’obéissancedes sentiments humiliés ;poudre, terre, limon, apprends de ta naissanceà te faire fouler aux pieds ;apprends à te ranger sous le plus rude empire ;apprends à te vaincre, à dédirede ton propre vouloir les desirs les plus doux ;apprends à triompher des assauts qu’il te donne ;apprends à t’asservir à tout ce qu’on t’ordonne,apprends à te soumettre à tous.
Fais que contre toi-même un saint zèle t’enflammed’une juste indignation,pour étouffer soudain ce qui naît dans ton âmede superbe et d’ambition ;désenfle-la si bien qu’elle soit toujours prêteà voir que chacun sur ta têtepar un dernier mépris ose imprimer ses pas,que le plus rude affront n’ait pour toi rien d’étrange,
et qu’alors qu’on te traite à l’égal de la fange,tu te mettes encor plus bas.
De quoi murmures-tu, chétive créature,et comment peux-tu repartir,alors qu’on te reproche, à toi qui n’es qu’ordure,ce que tu ne peux démentir ?N’es-tu pas un ingrat, un rebelle à ma grâce,d’avoir eu tant de fois l’audaced’offenser, de trahir le dieu de l’univers ?Et tes attachements, tes lâchetés, tes vices,n’ont-ils pas mille fois mérité les supplicesqui me vengent dans les enfers ?
Mais parce qu’à mes yeux ton âme est précieuse,il m’a plu de te pardonner,et je n’étends sur toi qu’une main amoureusequi ne veut que te couronner.Vois par là ma bonté, vois quelle est sa puissance ;montre par ta reconnoissancequ’enfin de mes bienfaits tu sais le digne prix ;fais de l’humilité ta plus douce habitude,de la soumission ta plus ardente étude,et tes délices du mépris.
Seigneur, tu fais sur moi tonner tes jugements :tous mes os ébranlés tremblent sous leur menace ;ma langue en est muette ; et mon cœur tout de glacen’a plus pour s’expliquer que des frémissements.
Mon âme épouvantée à l’éclat de leur foudres’égare de frayeur, et s’en laisse accabler ;tout ce qu’elle prévoit ne fait que la troubler,et mon esprit confus ne sauroit que résoudre.
Je demeure immobile en ce mortel effroi,et partout sous mes pas je trouve un précipice ;je vois quel est mon crime, et quelle est ta justice,et je sais que le ciel n’est pas pur devant toi.
Tes anges devant toi n’ont pas été sans tache,et tu n’as rien permis à ta pitié pour eux :
étant plus criminel, serois-je plus heureux,moi qu’à cette justice aucune ombre ne cache ?
Au plus creux de l’abîme elle a fait trébucherces astres si brillants de gloire et de lumière ;et moi, Seigneur, et moi, qui ne suis que poussière,croirai-je avec raison que je te sois plus cher ?
Les grands dévots, comme eux, font des chutes étranges :j’ai vu dégénérer leurs plus nobles travaux,et les sales rebuts des plus vils animauxplaire à leur mauvais goût après le pain des anges.
La vertu la plus prête à se voir couronner,quand ta main se retire, est aussitôt fragile ;et toute la sagesse est comme elle inutile,quand cette même main cesse de gouverner.
La force et la valeur trompent notre espérance,si pour la conserver tu n’avances ton bras ;et jamais chasteté n’est bien sûre ici-bas,si ta protection ne fait son assurance.
Enfin si nous n’avons ton aide et ton soutien,si tu ne nous défends, si tu ne nous regardes,tout l’effort qu’on se fait pour être sur ses gardesn’est qu’un effort qui gêne et qui ne sert de rien.
Le naufrage est certain si tu nous abandonnes ;le soin de l’éviter nous fait même y courir ;mais sitôt que ta main daigne nous secourir,nous rentrons à la vie, et gagnons les couronnes.
Nous sommes inconstants, mais tu nous affermis ;notre feu s’amortit, tu lui prêtes des flammes,et les saintes ardeurs que tu rends à nos âmessont autant de remparts contre nos ennemis.
Qu’un plein ravalement ainsi m’est nécessaire !Que je me dois pour moi des sentiments abjets !Et quand je fais du bien, si quelquefois j’en fais,le peu d’état, Seigneur, qu’il m’est permis d’en faire !
Que je dois m’abaisser, que je dois m’avilirsous tes saints jugements, sous leurs profonds abîmes,où je ne vois en moi qu’un néant plein de crimes,
qui tout néant qu’il est, ose s’enorgueillir !
Ô néant ! ô vrai rien ! Mais pesanteur extrême,mais charge insupportable à qui veut s’élever !Mer sans rive où partout chacun se peut trouver,mais sans trouver partout qu’un néant en soi-même !
Dans un gouffre si vaste où te retires-tu,où te peux-tu cacher, source de vaine gloire ?Mérite, où vois-tu lieu de flatter la mémoire ?Où va la confiance en la propre vertu ?
Tout s’abîme, Seigneur, dans cette mer profondeque tes grands jugements ouvrent de toutes parts ;et si tous les mondains y jetoient leurs regards,il ne seroit jamais de vaine gloire au monde.
Que verroient-ils en eux qu’ils pussent estimer,s’ils voyoient devant toi ce qu’est leur chair fragile ?Comment souffriroient-ils qu’une masse d’argiles’enflât contre la main qui vient de la former ?
Un cœur vraiment à toi ne prend jamais le change ;
et qui goûte une fois l’esprit de vérité,qui se peut y soumettre avec sincérité,ne sauroit plus goûter une vaine louange.
Oui, quand ta vérité l’a bien soumis à toi,le bien qu’on dit de lui jamais ne le soulève :qu’un monde entier le loue, un monde entier achèved’affermir les mépris qu’il a conçus de soi.
Sitôt qu’il fixe en Dieu toute son espérance,les éloges sur lui n’ont plus aucun pouvoir ;il entend leurs douceurs, mais sans s’en émouvoir,sans leur prêter jamais la moindre complaisance.
Aussi tous les flatteurs eux-mêmes ne sont rien :ce qu’ils donnent d’encens est comme eux périssable ;mais ta vérité seule est toujours immuable,et seule nous conduit jusqu’au souverain bien.
Pense à moi, mon enfant ; quoi que tu te proposes,laisse-m’en disposer, et dis en toutes choses :
" Ô mon Dieu ! Si ton bon plaisirs’accorde à ce que je souhaite,donne-m’en le succès conforme à mon desir :sinon, ta volonté soit faite.
" Si ta gloire peut s’exalterpar l’effet où j’ose prétendre,permets qu’en ton saint nom je puisse exécuterce que tu me vois entreprendre.
" S’il doit servir à mon salut,si mon âme en tire avantage,ainsi que ton honneur en est l’unique but,que te servir en soit l’usage.
" Mais s’il est nuisible à mon cœur,s’il est inutile à mon âme,daigne éteindre, ô mon Dieu, cette frivole ardeur,et remplis-moi d’une autre flamme. "
Car souvent un desir peut sembler vertueux,qui n’a de la vertu qu’un air tumultueux,qu’une ombre colorée, et ce n’est pas à dire,quoiqu’il paroisse bon, que c’est moi qui l’inspire.Il ne t’est pas aisé de juger au certainquel esprit meut ton âme, ou ta langue, ou ta main ;s’il est bon ou mauvais ; si l’un ou l’autre est causeque tu fais un souhait pour telle ou telle chose ;ou si ce n’est enfin qu’un simple mouvementqu’excite dans ton cœur ton propre sentiment.Plusieurs y sont trompés, et leur fausse lumièretrouve le précipice au bout de la carrière,après avoir cru prendre avec fidélitépour guide en tous leurs pas l’esprit de vérité.
Tu dois donc, ô mon fils, toujours avec ma crainte,avec l’humilité dedans ton cœur empreinte,m’adresser tous tes vœux, me demander l’effetde tout ce que tu crois digne de ton souhait,
réduire tes desirs sous ce que je desire,m’en remettre le tout, et toujours me redire :
" Tu vois ce qui m’est le meilleur,de mes maux tu sais le remèderegarde mon desir, et règle-le, Seigneur,ainsi que tu veux qu’il succède.
" Donne-moi ce que tu voudras ;choisis le temps et la mesure ;et comme il te plaira daigne étendre le brassur ta chétive créature.
" Vois-moi gémir et travailler,et pour tout fruit ne me destineque ce qui te plaît mieux, et qui fait mieux brillerl’éclat de ta gloire divine.
" Ordonne de tout mon emploipar ta providence suprême ;agis partout en maître, et dispose de moisans considérer que toi-même.
" Tiens-moi dans ta main fortement ;tourne, retourne-moi sans cesse ;
porte-moi sans repos de la joie au tourment,de la douleur à l’allégresse.
" Tel qu’un esclave prêt à tout,pour toi, non pour moi, je veux vivre ;c’est là mon seul desir : puissé-je jusqu’au bout,ô mon Dieu, dignement le suivre ! "
Doux arbitre de mon sort,daigne m’accorder ta grâce :qu’elle aide mon foible effort,et que sa pleine efficacedure en moi jusqu’à la mort.
Fais, Seigneur, que mon desirn’ait pour but invariableque ce que ton bon plaisiraura le plus agréable,que ce qu’il voudra choisir.
Que ton vouloir soit le mien,que le mien toujours le suive,
et s’y conforme si bien,qu’ici-bas, quoi qu’il m’arrive,sans toi je ne veuille rien.
Fais-le toujours prévaloirsur quoi que je me propose,et mets hors de mon pouvoirde vouloir aucune choseque ce qu’il te plaît vouloir.
Fais-moi de sorte mourirà tout ce qu’on voit au monde,que je ne puisse chérirsur la terre ni sur l’ondeque ce qui ne peut périr.
Que ma gloire à l’abandon,sous les mépris abîmée,conserve si peu mon nom,qu’à mes yeux la renomméedoute si je vis ou non.
Fais que de tous mes souhaitsen toi seul je me repose ;fais qu’attendant les effetsoù mon âme se dispose,elle trouve en toi sa paix.
Toi seul es le vrai repos :
Hors de toi le calme est rude ;et la bonace des flotsaugmente l’inquiétudedes plus sages matelots.
En cette paix donc, Seigneur,essentielle et suprême,en cet unique bonheurqui n’est autre que toi-même,fais le repos de mon cœur.
J’épuise mon desir, j’épuise ma penséeà chercher des contentementsqui par de vrais soulagementsadoucissent les maux dont mon âme est pressée ;mais, hélas ! après tout, j’ai beau m’en figurer,
j’ai beau les desirer,ce n’est point en ces lieux que je les dois attendre :l’avenir seul me les promet,cet heureux avenir où chacun peut prétendre,mais qu’on n’obtient qu’au prix où la vertu le met.
Quand par un heureux choix d’événements propicesle monde me feroit sa cour,quand il n’auroit soin nuit et jourque d’inventer pour moi de nouvelles délices,quand il attacheroit lui-même à mes côtéstoutes ses voluptés,de combien de moments en seroit la durée ?Et quels biens me pourroit donnersa faveur la plus ferme et la mieux assurée,qu’en un coup d’œil peut-être il faut abandonner ?
N’espère point de joie, ô mon cœur, que frivole ;n’en espère aucune ici-basqu’en ce grand Dieu de qui le brassoutient l’humble et le pauvre, et partout le console.Quels que soient tes ennuis, attends encore un peu,sans attiédir ton feu,attends le doux effet des promesses divines ;et tu posséderas bientôtdes biens encor plus grands que tu ne t’imagines,et que le ciel pour toi garde comme en dépôt.
Ce lâche abaissement aux douceurs temporelles,que le siècle fait trop goûter,sert d’un grand obstacle à monterdans ce palais de gloire où sont les éternelles :attache tes desirs, mon âme, à celles-ci ;fais-en ton seul souci,et regarde en passant celles-là pour l’usage ;ne t’en laisse plus éblouir :ce Dieu qui du néant te fit à son imageeut un plus digne objet que de t’en voir jouir.
De quoi te serviroient tous les trésors du monde,tous ceux que la terre et la merdans leur sein peuvent enfermer,si ce n’est point sur eux qu’un vrai bonheur se fonde ?Le plus pompeux éclat de ces riches trésorsn’a qu’un brillant dehorsqui n’excite au dedans que de l’inquiétude :il n’a point de solide bien ;et si tu veux trouver quelque béatitude,elle n’est qu’en ce Dieu qui créa tout de rien.
Mais garde-toi surtout de la présumer telleque se la peignent ces mondainsdont les desirs brutaux et vainsau gré de leur caprice en forment un modèle :tu t’y dois figurer un amas de vrais biens,tel que les vrais chrétiens
dans leurs plus longs travaux attendent sans murmure ;un avant-goût délicieux,tel que sent quelquefois une âme droite et purede qui tout l’entretien s’élève jusqu’aux cieux.
Rempli de cette idée, il te sera facilede juger l’instabilitéqu’a le monde et sa vanité,comme lui décevante, et comme lui fragile.La seule vérité donne aux afflictionsdes consolationsdurables à l’égal de sa sainte parole :ainsi l’éprouvent les dévots ;et portant en tous lieux un Dieu qui les console,ils savent bien aussi lui dire à tous propos :
" Bénin Sauveur de la nature,prends soin partout de m’assister,et daigne sans cesse prêterton secours à ta créature.
" Qu’au milieu de toutes mes peinesce me soit un soulagementd’être abandonné pleinementdes consolations humaines.
" Qu’au défaut même de la tienne,
j’en trouve dans ta volonté,dont la juste sévéritéfait cette épreuve de la mienne.
" Car enfin, Seigneur, ta colèrefera place à des temps plus doux,et les fureurs d’un Dieu jalouxcéderont aux bontés d’un père. "
Laisse-moi te traiter ainsi que je l’entends :je sais ce qui t’est nécessaire ;je juge mieux que toi de ce que tu prétends ;encore un coup, laisse-moi faire.Tu vois tout comme un homme, et sur tous les objetsles sentiments humains conduisent tes projets ;souvent ta passion elle seule y préside :tu lui remets souvent le choix de tes desirs ;et recevant ainsi cette aveugle pour guide,tu rencontres des maux où tu crois des plaisirs.
Ce que tu dis, Seigneur, n’est que trop véritable :les soucis que tu prends de moisurpassent de bien loin tous ceux dont est capablel’amour-propre et son fol emploi.
Aussi faut-il sur toi pleinement s’en démettre,sans se croire, sans se chercher ;et qui n’en use ainsi ne sauroit se promettrede faire un pas sans trébucher.
Tiens donc ma volonté sous ton ordre céleste,droite en tout temps, ferme en tous lieux ;laisse-moi cette grâce, et dispose du restecomme tu jugeras le mieux.
À cela près, Seigneur, que ta main se déploie ;je ne veux examiner rien ;et je suis assuré que quoi qu’elle m’envoie,tout est bon, tout est pour mon bien.
Sois béni, si tu veux que tes lumières sainteséclairent mon entendement ;
et ne le sois pas moins, si leurs clartés éteintesme rendent mon aveuglement.
Sois à jamais béni, si tes douces tendressesdaignent consoler mes travaux ;et ne le sois pas moins, si tes justes rudessesse plaisent à croître mes maux.
Ainsi tous tes souhaits se doivent concevoir,si tu veux que je les écoute ;ainsi tu dois, mon fils, te mettre en mon pouvoir,si tu veux marcher dans ma route.Tiens ton cœur prêt à tout, et d’un visage égalaccepte de ma main et le bien et le mal,le profond déplaisir et la pleine allégresse :sois content, pauvre et riche, et toujours satisfait,soit que je te console, ou que je te délaisse,bénis ma providence, et chéris-en l’effet.
Volontiers, ô mon Dieu, volontiers je captivemes desirs sous ton saint vouloir,et pour l’amour de toi je veux, quoi qu’il m’arrive,souffrir tout sans m’en émouvoir.
Le succès le plus triste et le plus favorable,le plus doux et le plus amer,me seront tous des choix de ta main adorable,qu’également il faut aimer.
Je les recevrai tous, sans mettre différenceentre le bon et le mauvais ;je les aimerai tous, et ma persévérancet’en rendra grâces à jamais.
Aux assauts du péché rends mon âme invincible ;daigne l’en faire triompher ;et je ne craindrai point la mort la plus terrible,ni les puissances de l’enfer.
Pourvu que ma langueur ne soit jamais puniepar un éternel abandon,pourvu, Seigneur, pourvu que du livre de viejamais tu n’effaces mon nom,
Fais pleuvoir des douleurs, fais pleuvoir des misères,fais-en sur moi fondre un amas :rien ne pourra me nuire, et dans les plus amèresje ne verrai que des appas.
Vois, mortel, combien tu me dois :j’ai quitté le sein de mon Père,je me suis revêtu de toute ta misère,j’en ai voulu subir les plus indignes lois.Le ciel étoit fermé, tu n’y pouvois prétendre ;pour t’en ouvrir la porte il m’a plu d’en descendre,sans que rien m’imposât cette nécessité ;et pour prendre une vie amère et douloureuse,j’ai suivi seulement la contrainte amoureusede mon immense charité.
Mais je veux amour pour amour :je veux, mon fils, que tu contemplesce que je t’ai laissé de précieux exemplescomme autant de leçons pour souffrir à ton tour ;que sous l’accablement des misères humaines,l’esprit dans les ennuis et le corps dans les gênes,tu tiennes toujours l’œil sur ce que j’ai souffert,et que malgré l’horreur qu’en conçoit la nature,tu t’offres sans relâche à souffrir sans murmure,ainsi que je m’y suis offert.
Examine chaque momentqu’en terre a duré ma demeure :va du premier instant jusqu’à la dernière heure ;remonte de la fin jusqu’au commencement ;tiens-en toute l’image à tes yeux étendue :verras-tu de mes maux la course suspendue,de ces maux où pour toi je me suis abîmé ?La crèche où je naquis vit mes premières larmes ;tous mes jours n’ont été que douleurs ou qu’alarmes,et ma croix a tout consommé.
Au manquement continueldes commodités temporelleson a joint contre moi les plaintes, les querelles,et tout ce que l’opprobre avoit de plus cruel :j’en ai porté la honte avec mansuétude ;j’ai vu sans m’indigner la noire ingratitudepayer tous mes bienfaits d’un outrageux mépris,la fureur du blasphème attaquer mes miracles,et l’orgueil ignorant condamner les oraclesdont j’illuminois les esprits.
Il est vrai, mon Sauveur, que toute votre vieest de la patience un miroir éclatant,et qu’un si grand exemple à souffrir me convietout ce qu’a le malheur le plus persécutant.
Puisque par là surtout vous sûtes satisfaireaux ordres que vous fit votre Père éternel,avec quelle raison voudrois-je m’y soustraire ?L’innocent lui doit-il plus que le criminel ?
Il faut bien qu’à son tour le pécheur misérableaccepte de ses maux toute la dureté,et soumette une vie infirme et périssableaux souverains décrets de votre volonté.
Il est juste, ô mon Dieu, que sans impatiencej’en porte le fardeau pour mon propre salut,et que de ses ennuis la triste expériencene produise en mon cœur ni dégoût ni rebut.
La foiblesse attachée à notre impure massetrouve sa charge lourde et fâcheuse à porter ;mais par l’heureux secours de votre sainte grâce,plus le poids en est grand, plus il fait mériter.
Votre exemple nous aide à souffrir avec joie ;celui de tous vos saints nous rehausse le cœur :l’un et l’autre du ciel nous aplanit la voie ;
l’un et l’autre y soutient notre peu de vigueur.
Sous la loi de Moïse et son rude esclavagela vie avoit bien moins de quoi nous consoler :le ciel toujours fermé laissoit peu de passagepar où jusque sur nous sa douceur pût couler.
Sa route étoit alors beaucoup plus inconnue,et sembloit se cacher sous tant d’obscurité,que peu pour la trouver avoient assez de vue,et très-peu pour la suivre assez de fermeté.
Encor ce petit nombre, en qui l’âme épuréeavoit fait sur le monde un vertueux effort,voyoit bien dans le ciel sa place préparée ;mais pour s’y voir assis il falloit votre mort.
Il leur falloit attendre, après tous leurs mérites,que votre sang versé les rendît bienheureux,et vers votre justice ils n’étoient pas bien quittes,à moins que votre amour payât encor pour eux.
Que je vous dois d’encens, que je vous dois de grâcesde m’avoir enseigné le bon et droit chemin,et de m’avoir frayé ces douloureuses traces
qui mènent sur vos pas à des plaisirs sans fin !
La faveur m’est commune avec tous vos fidèlesqu’unit la charité sous votre aimable loi :recevez-en, Seigneur, des grâces éternelles ;je vous en rends pour eux aussi bien que pour moi.
Car enfin votre vie est cette voie uniqueoù par la patience on marche jusqu’à vous :par là votre royaume à tous se communique ;par là votre couronne est exposée à tous.
Si vous n’aviez vous-même enseigné cette voie,si vous n’y laissiez voir l’empreinte de vos pas,vous offririez en vain votre couronne en proie :prendroit-on un chemin qu’on ne connoîtroit pas ?
Si nous cessions d’avoir votre exemple pour guide,les moindres embarras nous feroient rebrousser,et toute notre ardeur abattue et languidetourneroit en arrière, au lieu de s’avancer.
Hélas ! puisqu’on s’égare avec tant de lumièrequ’épandent votre vie et vos enseignements,
qui pourroit arriver au bout de la carrière,si nous étions réduits à nos aveuglements ?
Qu’as-tu, mon fils, que tu soupires ?Considère ma passion,considère mes saints, regarde leurs martyres,et baisse après les yeux sur ton affliction :qu’y trouves-tu qui leur soit comparable,toi qui prétends une place en leur rang ?Va, cesse de nommer ton malheur déplorable :tu n’en es pas encor jusqu’à verser ton sang.
Tu souffres, mais si peu de choseau prix de ce qu’ils ont souffert,que le fardeau léger des croix que je t’imposene vaut pas que sur lui tu tiennes l’œil ouvert :vois, vois plutôt celles qu’ils ont portées ;vois quels tourments a bravés leur vertu,que d’assauts repoussés, que d’horreurs surmontées ;et si tu le peux voir, dis-moi, que souffres-tu ?
Vois par mille épreuves diversesleurs cœurs sans relâche exercés ;vois-les bénir mon nom dans toutes leurs traverses,et tomber sous le faix sans en être lassés ;vois leur constance au milieu de leurs gênesmonter plus haut, plus on les fait languir ;mesure bien tes maux sur l’excès de leurs peines,tes maux n’auront plus rien qui mérite un soupir.
Sans doute, alors que ta foiblesseles trouve trop lourds à porter,ta propre impatience est tout ce qui te blesse,et seule fait le poids qu’elle veut rejeter.Légers ou lourds, il faut que tu les portes :tu ne peux rompre un ordre fait pour tous,et soit que tes douleurs soient ou foibles ou fortes,tu dois même constance à soutenir leurs coups.
Tu te montres d’autant plus sage,
que tu t’y prépares le mieux ;ton mérite en augmente, et prend un avantagequi te rend d’autant plus agréable à mes yeux ;la douleur même en est d’autant moins rude,quand le courage, à souffrir disposé,s’en est fait par avance une douce habitude ;et lorsqu’il s’est vaincu, tout lui devient aisé.
Ne dis jamais pour ton excuse :" Je ne saurois souffrir d’un tel,de mon trop de bonté sa calomnie abuse,le dommage est trop grand, l’outrage trop mortel ;à ma ruine il se montre inflexible,il prend pour but de me déshonorer ;je souffrirai d’un autre, et serai moins sensible,selon que je verrai qu’il est bon d’endurer. "
Cette pensée est folle et vaine,et l’amour-propre qu’elle suit,sous ce discernement de la prudence humaine,cache un orgueil secret qui t’enfle et te séduit.Au lieu de voir ce qu’est la patience,et quelle main la doit récompenser,il attache tes yeux à voir quelle est l’offense,et mesurer la main qui vient de t’offenser.
La patience est délicatequi ne veut souffrir qu’à son choix,qui borne ses malheurs, et jusque-là se flattequ’elle en prétend régler et le nombre et le poids.La véritable est d’une autre nature ;et quelques maux qui se puissent offrir,elle ne leur prescrit ordre, temps, ni mesure,et n’a d’yeux que pour moi quand il lui faut souffrir.
Que son supérieur l’exerce,son pareil, son inférieur,elle est toujours la même, et sa peine diverseconserve également son calme intérieur :quelle que soit l’épreuve ou la personne,elle y présente un courage affermi,et n’examine point si l’essai qui l’étonnevient d’un homme de bien, ou d’un lâche ennemi.
Sa vertueuse indifférencereçoit avec remercîmentsces odieux trésors d’amertume et d’offensequi font partout ailleurs tant de ressentiments :autant de fois qu’elle se voit pressée,autant de fois elle l’impute à gain,et regarde si peu la main qui l’a blessée,que tout devient pour elle un présent de ma main.
Instruite dans ma sainte école,elle met son espoir aux cieux,et sait que dans ses maux, si je ne la console,du moins ce qu’elle souffre est présent à mes yeux ;qu’un jour viendra que ma douce visitede ses travaux couronnera la foi,et qu’un peu de souffrance amasse un grand mérite,quand ce peu qu’on endure est enduré pour moi.
Tiens donc ton âme toujours prêteà toute épreuve, à tous combats,du moins si tu veux vaincre et couronner ta têtede ce qu’un beau triomphe a de gloire et d’appas :la patience a sa couronne acquise ;mais sans combattre on n’y peut aspirer :à qui sait bien souffrir ma bouche l’a promise,et c’en est un refus qu’un refus d’endurer.
Encore un coup, cette couronnen’est que pour les hommes de cœur :si tu peux souhaiter qu’un jour je te la donne,résiste avec courage, et souffre avec douceur.Sans le travail et sans l’inquiétude
le vrai repos ne se peut obtenir,et sans le dur effort d’un combat long et rudeà la pleine victoire on ne peut parvenir.
Donne-moi donc ta grâce ; et par elle, Seigneur,fais pouvoir à ta créaturece qui semble impossible à la morne langueuroù l’ensevelit la nature.
Tu connois mieux que moi que mon peu de vertune peut souffrir que peu de chose ;tu sais que mon courage est soudain abattu,au moindre obstacle qui s’oppose.
Daigne le relever de cet abattement,quelque injure qui me soit faite ;et fais-moi pour ton nom souffrir si constamment,que je m’y plaise et le souhaite ;
Car endurer pour toi l’outrage et le rebut,être pour toi traité d’infâme,c’est prendre le chemin qui conduit au salut,c’est la haute gloire de l’âme.
À ma confusion, Seigneur, je te confessequelle est mon injustice, et quelle est ma foiblesse ;je veux bien te servir de témoin contre moi :peu de chose m’abat, peu de chose m’attriste,et dans tous mes souhaits, pour peu qu’on me résiste,un orgueilleux chagrin soudain me fait la loi.
J’ai beau me proposer d’agir avec courage,le moindre tourbillon me fait peur de l’orage,et renverse d’effroi mon plus ferme propos ;d’angoisse et de dépit j’abandonne ma route,et me livrant moi-même à ce que je redoute,je me fais le jouet et des vents et des flots.
C’est bien pour en rougir de voir quelle tempêtesouvent mes lâchetés attirent sur ma tête,et combien ce grand trouble a peu de fondement.C’est bien pour en rougir de me voir si fragile,que souvent dans mon cœur la chose la plus vile
forme d’une étincelle un long embrasement.
Quelquefois, au milieu de ma persévérance,lorsque je crois marcher avec quelque assurance,et fournir ma carrière avec moins de danger,quand j’y pense le moins, je trébuche par terre,et lorsque je m’estime à l’abri du tonnerre,je me trouve abattu par un souffle léger.
Reçois-en l’humble aveu, Seigneur, et considèrede ma fragilité l’impuissante misère,qui me met à toute heure en état de périr.Sans que je te la montre, elle t’est trop connue ;elle est de tous côtés exposée à ta vue :d’un regard de pitié daigne la secourir.
Tire-moi de la fange où ma chute m’engage ;de ce bourbier épais arrache ton image,que par mon propre poids je n’y reste enfoncé :fais que je me relève aussitôt que je tombe ;fais que, si l’on m’abat, jamais je ne succombe ;fais que je ne sois point tout à fait terrassé.
Ce qui devant tes yeux rend mon âme confuse,ce qui dans elle-même à tous moments l’accuse,et me force à trembler sous un juste remords,c’est de me voir si prompt à choir dans cette boue,
et qu’à mes passions, qu’en vain je désavoue,je n’oppose en effet que de lâches efforts.
Bien que ta main, propice à mon cœur qui s’en fâche,au plein consentement jamais ne le relâche,et contre leurs assauts lui donne un grand appui,le combat est fâcheux, il importune, il gêne,et comme la victoire est toujours incertaine,vivre toujours en guerre accable enfin d’ennui.
De mille objets impurs l’abominable foule,qui jusqu’au fond du cœur en moins de rien se coule,n’a pas pour en sortir même facilité :leur plus légère idée a peine à disparoître ;le soin de l’effacer souvent l’obstine à croître,et montre ainsi l’excès de mon infirmité.
Puissant Dieu d’Israël, qui jaloux de nos âmes,ne veux les voir brûler que de tes saintes flammes,regarde mes travaux, regarde ma douleur :secours par tes bontés ton serviteur fidèle ;et de quelque côté que se porte mon zèle,de tes divins rayons prête-lui la chaleur.
Répands dans mon courage une céleste force,
de peur que de la chair la dangereuse amorce,le vieil homme, à l’esprit encor mal asservi,se prévalant sur moi de toute ma foiblesse,n’affermisse un empire à cette chair traîtresse,et que par l’esprit même il ne soit trop suivi.
C’est contre cette chair, notre fière ennemie,que tant que nous traînons cette ennuyeuse vie,nous avons à combattre autant qu’à respirer.Quelle est donc cette vie où tout n’est que misères,que tribulations, que rencontres amères,que piéges, qu’ennemis prêts à nous dévorer ?
Qu’une affliction passe, une autre lui succède :souvent elle renaît de son propre remède,et rentre du côté qu’on la vient de bannir ;un combat dure encor, que mille autres surviennent,et cet enchaînement dont ils s’entre-soutiennentfait un cercle de maux, qui ne sauroit finir.
Peut-on avoir pour toi quelque amour, quelque estime,ô vie, ô d’amertume affreux et vaste abîme,cuisant et long supplice et de l’âme et du corps ?Et parmi les malheurs dont je te vois suivie,
à quel droit gardes-tu l’aimable nom de vie,toi dont le cours funeste engendre tant de morts ?
On t’aime cependant, et la foiblesse humaine,bien qu’elle voie en toi les sources de sa peine,y cherche avidement celle de ses plaisirs.Le monde est un pipeur, on dit assez qu’il trompe,on déclame assez haut contre sa vaine pompe,mais on ne laisse point d’y porter ses desirs.
Le pouvoir dominant de la concupiscence,qu’imprime en notre chair notre impure naissance,ainsi sous ce trompeur captive nos esprits ;mais il faut que le cœur saintement se rebelle,et juge quels motifs font aimer l’infidèle,et quels doivent pousser à son juste mépris.
Les appétits des sens, la soif de l’avarice,l’orgueil qui veut monter au gré de son caprice,enfantent cet amour que nous avons pour lui ;les angoisses d’ailleurs, les peines, les misères,qui les suivent partout comme dignes salaires,en font naître à leur tour le dégoût et l’ennui.
Mais une âme à l’aimer lâchement adonnée,par d’infâmes plaisirs en triomphe menée,ne considère point ce qui le fait haïr :ce fourbe à ses regards déguise toutes choses,lui peint les nuits en jours, les épines en roses,et ses yeux subornés aident à la trahir.
Aussi n’a-t-elle rien qui l’en puisse défendre :les douceurs que d’en haut Dieu se plaît à répandresont des biens que jamais sa langueur n’a goûtés ;elle n’a jamais vu quel charme a ce grand maître,ni combien la vertu, qui craint de trop paroître,verse en l’intérieur de saintes voluptés.
Le vrai, le plein mépris des vanités mondainesqu’embrassent en tous lieux ces âmes vraiment sainesqui sous la discipline ont Dieu pour leur objet,c’est ce qui leur départ cette douceur exquise ;et de sa propre voix Dieu même l’a promiseà qui peut s’affermir dans ce noble projet.
Par là notre ferveur, enfin mieux éclairée,promène sur le monde une vue assurée,que son flatteur éclat ne sauroit éblouir :
nous voyons comme il trompe et se trompe lui-même ;nous le voyons se perdre et perdre ce qu’il aimeau milieu des faux biens dont il pense jouir.
Mon âme, c’est en Dieu par-dessus toutes chosesqu’il faut qu’en tout, partout, toujours tu te reposes :il n’est point de repos ailleurs que criminel,et lui seul est des saints le repos éternel.
Fais donc, aimable auteur de toute la nature,qu’en toi j’en trouve plus qu’en toute créature,plus qu’au plus long bonheur de la pleine santé,plus qu’aux plus vifs attraits dont charme la beauté,plus qu’au plus noble éclat de l’honneur le plus rare,plus qu’en tout le brillant dont la gloire se pare,plus qu’en toute puissance, et plus qu’au plus haut rangoù puissent élever les charges et le sang,plus qu’en toute science, et plus qu’en toute adresse,plus que dans tous les arts, plus qu’en toute richesse,
plus qu’en toute la joie et les ravissementsque puissent prodiguer de pleins contentements,plus qu’en toute louange et toute renommée,qu’en toute leur illustre et pompeuse fumée,qu’en toutes les douceurs des consolationsqui soulagent un cœur dans ses afflictions.
Seigneur, puisqu’en toi seul ce vrai repos habite,fais-le-moi prendre en toi par-dessus tout mérite,par-dessus quoi que fasse espérer de plaisirla plus douce promesse ou le plus cher desir,par-dessus tous les dons que ta main libéralepour enrichir une âme abondamment étale,par-dessus tout l’excès des plus dignes transportsdont soit capable un cœur rempli de ces trésors,par-dessus les secours que lui prêtent les anges,par-dessus le soutien qu’il reçoit des archanges,par-dessus tout ce gros de saintes légionsqui de ton grand palais peuplent les régions,par-dessus tout enfin ce que tu rends visible,par-dessus ce qui reste aux yeux imperceptible,et pour dire en un mot tout ce que je conçoi,par-dessus, ô mon Dieu, tout ce qui n’est point toi.
Car tu possèdes seul en un degré suprêmela bonté, la grandeur, et la puissance même :
toi seul suffis à tout, toi seul en toi contiensl’immense plénitude où sont tous les vrais biens ;toi seul as les douceurs après qui l’âme vole,toi seul as dans ses maux tout ce qui la console,toi seul as des beautés dignes de la charmer,toi seul es tout aimable, et toi seul sais aimer,toi seul portes en toi ce noble et vaste abîmequi t’environne seul de gloire légitime ;enfin c’est en toi seul que vont se réunirle passé, le présent, avec tout l’avenir ;en toi qu’à tous moments s’assemblent et s’épurenttous les biens qui seront, et qui sont, et qui furent ;en toi que tous ensemble ils ont toujours été,qu’ils sont et qu’ils seront toute l’éternité.
Ainsi tous tes présents autres que de toi-mêmen’ont point de quoi suffire à cette âme qui t’aime :à moins que de te voir, à moins que d’en jouir,rien n’offre à ses desirs de quoi s’épanouir.Quoi qu’assure à ses vœux ta parole fidèle,quoi que de tes grandeurs ta bonté lui révèle,elle n’y trouve point à se rassasier :quelque chose lui manque, où tu n’es pas entier ;
et mon cœur n’a jamais ni de repos sincère,ni par où pleinement se pouvoir satisfaire,s’il ne repose en toi, si de tout autre donil ne fait pour t’aimer un solide abandon ;si porté fortement à travers les nuagesjusqu’au-dessus des airs et de tous tes ouvrages,par les sacrés élans d’un zèle plein de foisur les pieds de ton trône il ne s’attache à toi.
Adorable Jésus, cher époux de mon âme,qui dans la pureté fais luire tant de flamme,souverain éternel, et de tous les humains,et de tout ce qu’ont fait et ta voix et tes mains,qui pourra me donner ces ailes triomphantesque d’un cœur vraiment libre ont les ardeurs ferventes,afin que hors des fers de ce triste séjour,je vole dans ton sein pour y languir d’amour ?
Quand pourrai-je, Seigneur, bannir toute autre idée,et l’âme toute en toi, de toi seul possédée,t’embrasser à mon aise, et goûter à loisircombien ta vue est douce au pur et saint desir ?
Quand verrai-je cette âme en toi bien recueillie,sans plus faire au dehors d’imprudente saillie,s’oublier elle-même à force de t’aimer,
sensible pour toi seul, en toi se transformer,ne se plus servir d’yeux, de langue, ni d’oreilles,que pour voir, pour chanter, pour ouïr tes merveilles,et par ces doux transports que tu rends tout-puissants,passer toute mesure et tout effort des sens,pour s’unir pleinement aux grandeurs de ton être,d’une façon qu’à tous tu ne fais pas connoître ?
Je ne fais que gémir, et porte avec douleur,attendant ce beau jour, l’excès de mon malheur ;mille sortes de maux dans ce val de misèrestroublent incessamment ces élans salutaires,m’accablent de tristesse et m’offusquent l’esprit,rompent tous les effets de ce qu’il se prescrit,le détournent ailleurs, de lui-même le chassent,sous de fausses beautés l’attirent, l’embarrassent,et m’ôtant l’accès libre à tes attraits charmants,m’empêchent de jouir de tes embrassements,m’empêchent d’en goûter les douceurs infinies,qu’aux esprits bienheureux jamais tu ne dénies.
Laisse-toi donc toucher, Seigneur, à mes soupirs :laisse-toi donc toucher, Seigneur, aux déplaisirsqui de tous les côtés tyrannisant la terre,en cent et cent façons me déclarent la guerre,
et répandant partout leur noire impression,n’y versent qu’amertume et désolation.
Ineffable splendeur de la gloire éternelle,consolateur de l’âme en sa prison mortelle,en ce pèlerinage où le céleste amourlui montrant son pays la presse du retour,si ma bouche est muette, écoute mon silence,écoute dans mon cœur une voix qui s’élance.Là, d’un ton que jamais nul que toi n’entendit,cette voix sans parler te dit et te redit :
" Combien dois-je encore attendre ?Jusques à quand tardes-tu,ô Dieu tout bon, à descendredans mon courage abattu ?
" Mon besoin t’en sollicite,toi qui, de tous biens auteur,peux d’une seule visiteenrichir ton serviteur.
" Viens donc, Seigneur, et déploietous tes trésors à mes yeux ;remplis-moi de cette joieque tu fais régner aux cieux.
" De l’angoisse qui m’accable
daigne être le médecin,et d’une main charitabledissipes-en le chagrin.
" Viens, mon Dieu, viens sans demeure :tant que je ne te vois pas,il n’est point de jour ni d’heureoù je goûte aucun appas.
" Ma joie en toi seul réside ;tu fais seul mes bons destins ;et sans toi ma table est videdans la pompe des festins.
" Sous les misères humaines,infecté de leur poison,et tout chargé de leurs chaînes,je languis comme en prison,
" Jusqu’à ce que ta lumièrey répande sa clarté,et que ta faveur entièreme rende ma liberté,
" Jusqu’à ce qu’après l’orage,la nuit faisant place au jour,
tu me montres un visagequi soit pour moi tout d’amour. "
Que d’autres, enivrés de leurs folles pensées,suivent au lieu de toi leurs ardeurs insensées ;que le reste du monde attache ses plaisirsaux frivoles objets de ses bouillants desirs :rien ne me plaît, Seigneur, rien ne pourra me plaireque toi, qui seul de l’âme es l’espoir salutaire.Je ne m’en tairai point, et sans cesse je veuxjusqu’au ciel, jusqu’à toi, pousser mes humbles vœux,tant que ma triste voix enfin mieux entendue,tant que ta grâce enfin à mes soupirs rendue,tu daignes, pour réponse à cette voix sans voix,d’un même accent me dire et redire cent fois :
" Me voici, je viens à ton aide ;je viens guérir les maux où tu m’as appelé,et ma main secourable apporte le remèdedont tu dois être consolé.
" De mon trône j’ai vu tes larmes ;j’ai vu de tes desirs l’amoureuse langueur ;j’ai vu tes repentirs, tes douleurs, tes alarmes,et l’humilité de ton cœur.
" J’ai voulu si peu me défendre
de tout ce que leur vue attiroit de pitié,que jusque dans ton sein il m’a plu de descendrepar un pur excès d’amitié. "
À ces mots, tout saisi d’un transport extatique,ma joie et mon amour te diront pour réplique :
" Il est vrai, mes gémissementsont eu recours à ta clémence,pour obtenir la jouissancede tes sacrés embrassements.
" Il est vrai, tout mon cœur, éprisdu bonheur que tu lui proposes,veut bien pour toi de toutes chosesfaire un illustre et saint mépris.
" Mais tu m’excites le premierà rechercher ta main puissante,et sans ta grâce prévenanteje me plairois dans mon bourbier.
" Sois donc béni de la faveurque ta haute bonté m’accorde,et presse ta miséricorded’augmenter toujours ma ferveur. "
Qu’ai-je à dire de plus ? Que puis-je davantage,que te rendre à jamais un juste et plein hommage,sous tes saintes grandeurs toujours m’humilier,de mon propre néant jamais ne m’oublier,et par un souvenir fidèle et magnanimedéplorer à tes pieds ma bassesse et mon crime ?
Quoi qui charme sur terre ou l’oreille ou les yeux,quoi que l’esprit lui-même admire dans les cieux,ces miracles n’ont rien qui te soit comparable :tu demeures toi seul à toi-même semblable.Sur tout ce que tu fais ta haute majestégrave l’impression de sa propre bonté ;dans tous tes jugements la vérité préside ;ta seule providence au monde sert de guide,et son ordre éternel, qui régit l’univers,en fait, sans se changer, les changements divers.
À toi gloire et louange, ô divine sagesse !Puisse ma voix se plaire à te bénir sans cesse !Puisse jusqu’au tombeau mon cœur l’en avouer,et tout être créé s’unir à te louer !
De tes lois à mon cœur ouvre l’intelligence,Seigneur ; conduis mes pas sous tes enseignements,et dans l’étroit sentier de tes commandementsfais-moi sous tes clartés marcher sans négligence.Instruis-moi de ton ordre et de tes volontés ;élève mes respects jusques à tes bontés,pour faire de tes dons une exacte revue,soit qu’ils me soient communs avec tous les humains,soit que par privilége une grâce imprévue,pour me les départir, les choisisse en tes mains.
Que tous en général présents à ma mémoire,que de chacun à part le digne souvenir,de ce que je te dois puissent m’entretenir,afin que je t’en rende une immortelle gloire.Mais ma reconnoissance a beau le projeter,tous mes remercîments ne sauroient m’acquitter :à ma honte, ô mon Dieu, je le sais et l’avoue ;
et pour peu que de toi je puisse recevoir,s’il faut que dignement ma foiblesse t’en loue,ma foiblesse jamais n’en aura le pouvoir.
Non, il n’est point en moi de pouvoir bien répondreau moindre écoulement de tes sacrés trésors ;et quand pour t’en bénir je fais tous mes efforts,les efforts que je fais ne font que me confondre.Quand je porte les yeux jusqu’à ta majesté,quand j’ose en contempler l’auguste immensité,et mesurer l’excès de ta magnificence,soudain, tout ébloui de ses vives splendeurs,je sens dans mon esprit d’autant plus d’impuissance,qu’il a vu de plus près tes célestes grandeurs.
Nos âmes et nos corps de ta main libéraletiennent toute leur force et tous leurs ornements ;ils ne doivent qu’à toi ces embellissementsque le dedans recèle, ou le dehors étale :tout ce que la nature ose faire de dons,tout ce qu’au-dessus d’elle ici nous possédons,sont des épanchements de ta pleine richesse ;toi seul nous as fait naître, et toi seul nous maintiens ;et tes bienfaits partout nous font voir ta largesse,qui nous prodigue ainsi toute sorte de biens.
Si l’inégalité se trouve en leur partage,si l’un en reçoit plus, si l’autre en reçoit moins,tout ne laisse pas d’être un effet de tes soins,et ce plus et ce moins te doivent même hommage.Sans toi le moindre don ne se peut obtenir,et qui reçoit le plus se doit mieux prémunircontre ce doux orgueil où l’abondance invite ;et de quoi que sur tous il soit avantagé,il ne doit ni s’enfler de son propre mérite,ni traiter de mépris le plus mal partagé.
L’homme est d’autant meilleur que moins il s’attribue ;il est d’autant plus grand qu’il s’abaisse le plus,et qu’en te bénissant pour tant de biens reçusil reconnoît en soi sa pauvreté plus nue.C’est par le zèle ardent, c’est par l’humilité,c’est par le saint aveu de son indignitéqu’il attire sur lui de plus puissantes grâces ;et qui se peut juger le plus foible de touss’affermit d’autant plus à marcher sur tes traces,et va d’autant plus haut, qu’il prend mieux le dessous.
Celui pour qui ta main semble être plus avaredoit le voir sans tristesse et souffrir sans ennui ;et sans porter d’envie aux plus riches que lui,
attendre avec respect ce qu’elle lui prépare.Au lieu de murmurer contre ta volonté,c’est à lui de louer ta divine bonté,qui fait tous ses présents sans égard aux personnes :tu donnes librement, et préviens le desir ;mais il est juste aussi que de ce que tu donnesle partage pour loi n’ait que ton bon plaisir.
Ainsi que d’une source en biens inépuisable,de ta bénignité tout découle sur nous ;sans devoir à personne elle départ à tous,et quoi qu’elle départe, elle est toute adorable :tu sais ce qu’à chacun il est bon de donner,et quand il faut l’étendre, ou qu’il la faut borner,ton ordre a ses raisons qui règlent toutes choses.L’examen de ton choix sied mal à nos esprits,et du plus et du moins tu connois seul les causes,toi qui connois de tous le mérite et le prix.
Aussi veux-je tenir à faveur souverained’avoir peu de ces dons qui brillent au dehors,de ces dons que le monde estime des trésors,de ces dons que partout suit la louange humaine.Je sais qu’assez souvent ce sont de faux luisants,que la pauvreté même est un de tes présents,
qui porte de ton doigt l’inestimable empreinte ;et qu’entre les mortels être bien ravalédonne moins un sujet de chagrin et de plaintequ’une digne matière à vivre consolé.
Tu n’as point fait ici dans l’or ni dans l’ivoirele choix de tes amis et de tes commensaux ;mais dans le plus bas rang et les plus vils travauxque le monde orgueilleux ait bannis de sa gloire.Tes apôtres, Seigneur, en sont de bons témoins :eux à qui du troupeau tu laissas tous les soins,eux qu’ordonnoit ta main pour princes de la terre,de quel ordre éminent les avois-tu tirés ?Et quelle étoit la pourpre et de Jean et de Pierre,dans une barque usée et des rets déchirés ?
Cependant sans se plaindre ils ont traîné leur vie,et plongés qu’ils étoient dans la simplicité,le précieux éclat de leur humilitéaux plus grands potentats ne portoit point d’envie.Ils agissoient partout sans malice et sans fard,et la superbe en eux avoit si peu de part,que de l’ignominie ils faisoient leurs délices ;les opprobres pour toi ne les pouvoient lasser,
et ce que fuit le monde à l’égal des supplices,c’étoit ce qu’avec joie ils couroient embrasser.
Ainsi qui de tes dons connoît bien la naturen’en conçoit point d’égal à celui d’être à toi,d’avoir ta volonté pour immuable loi,d’accepter ses décrets sans trouble et sans murmure.Il te fait sur lui-même un empire absolu ;et quand ta providence ainsi l’a résolu,il tombe sans tristesse au plus bas de la roue :ce qu’il est sur un trône, il l’est sur un fumier,humble dans les grandeurs, content parmi la boue,et tel au dernier rang qu’un autre est au premier.
Son âme, de ta gloire uniquement charmée,et maîtresse partout de sa tranquillité,la trouve dans l’opprobre et dans l’obscurité,comme dans les honneurs et dans la renommée.Pour règle de sa joie il n’a que ton vouloir ;partout sur toute chose il le fait prévaloir,soit que ton bon plaisir l’élève, ou le ravale ;et son esprit se plaît à le voir s’accomplir
plus qu’en tous les présents dont ta main le régale,et plus qu’en tous les biens dont tu le peux remplir.
" Maintenant que je vois ton âme plus capablede mettre un ordre à tes souhaits,je te veux enseigner comme on obtient la paixet la liberté véritable. "
Dégage tôt cette promesse,j’en recevrai, Seigneur, l’effet avec plaisir :hâte-toi de répondre à l’ardeur qui m’en presse,et donne-moi cette allégresse,toi qui fais naître ce desir.
" En premier lieu, mon fils, tâche plutôt à fairele vouloir d’autrui que le tien.Aime si peu l’éclat, le plaisir et le bien,que le moins au plus s’en préfère.
" Cherche le dernier rang, prends la dernière place,vis avec tous comme sujet ;et donne à tous tes vœux pour seul et plein objetqu’en toi ma volonté se fasse.
" Qui de ces quatre points embrasse la pratiqueprend le chemin du vrai repos,et s’y conservera, pourvu qu’à tous proposà leur saint usage il s’applique. "
Seigneur, voilà peu de paroles,mais qui font l’abrégé de la perfection ;et ce long embarras de questions frivolesdont retentissent nos écoleslaisse bien moins d’instruction.
Ces deux mots que ta bouche avanceouvrent un sens profond au cœur qui les comprend ;et quand il en peut joindre avec pleine constancela pratique à l’intelligence,le fruit qu’il en reçoit est grand.
Si pour les bien mettre en usagej’avois assez de force et de fidélité,le trouble qui souvent déchire mon courage
n’y feroit pas ce grand ravageavec tant de facilité.
Autant de fois que me dominela noire inquiétude ou le pesant chagrin,je sens autant de fois que de cette doctrinej’ai quitté la route divine,pour suivre un dangereux chemin.
Toi qui peux tout, toi dont la grâceaime à nous soutenir, aime à nous éclairer,redouble en moi ses dons, et fais tant qu’elle passejusqu’à cette heureuse efficacequi m’empêche de m’égarer.
Que mon âme, ainsi mieux instruite,embrasse de la gloire un glorieux rebut,et que de tes conseils l’invariable suitesoit d’achever sous leur conduitele grand œuvre de mon salut.
N’éloigne point de moi ta dextre secourable :viens, ô maître du ciel, viens, ô Dieu de mon cœur ;ne me refuse pas un regard favorableà fortifier ma langueur.
Vois les pensers divers qui m’assiégent en foule ;vois-en des légions contre moi se ranger ;vois quel excès de crainte en mon âme se coule :vois-la gémir et s’affliger.
Contre tant d’ennemis prête-moi tes miracles,pour passer au travers sans en être blessé,et donne-moi ta main pour briser les obstaclesdont tu me vois embarrassé.
Ne m’as-tu pas promis de leur faire la guerre ?Ne m’as-tu pas promis de marcher devant moi,et d’abattre à mes pieds ces tyrans de la terre,qui pensent me faire la loi ?
Oui, tu me l’as promis, et de m’ouvrir les portes,si jamais leurs fureurs me jetoient en prison,et d’apprendre à ce cœur qu’enfoncent leurs cohortesles secrets d’en avoir raison.
Viens donc tenir parole, et fais quitter la placeà ces noirs escadrons qu’arme et pousse l’enfer :ta présence est leur fuite ; et leur montrer ta face,c’est assez pour en triompher.
C’est là l’unique espoir que mon âme troublée
oppose à la rigueur des tribulations ;c’est là tout son recours quand elle est accabléesous le poids des afflictions.
Toi seul es son refuge, et seul sa confiance,c’est toi seul qu’au secours son zèle ose appeler,cependant qu’elle attend avecque patienceque tu daignes la consoler.
Éclaire-moi, mon cher Sauveur,mais de cette clarté qui cachant sa splendeur,chasse mieux du dedans tous les objets funèbres,et qui purge le fond du cœurde toute sorte de ténèbres.
Étouffe ces distractionsqui pour troubler l’effet de mes intentionsà ma plus digne ardeur mêlent leur insolence ;et dompte les tentationsqui m’osent faire violence.
Secours-moi d’un bras vigoureux ;terrasse autour de moi ces monstres dangereux,
ces avortons rusés d’une subtile flamme,qui sous un abord amoureuxjettent leur poison dans mon âme.
Que la paix ainsi de retourte fasse de mon cœur comme une sainte cour,où ta louange seule incessamment résonne,par un épurement d’amourà qui tout ce cœur s’abandonne.
Abats les vents, calme les flots ;tu n’as qu’à dire aux uns : " Demeurez en repos ; "aux autres : " Arrêtez, c’est moi qui le commande ; "et soudain après ces deux motsla tranquillité sera grande.
Répands donc tes saintes clartés,fais briller jusqu’ici tes hautes vérités,et que toute la terre en soit illuminée,en dépit des obscuritésoù ses crimes l’ont condamnée.
Je suis cette terre sans fruit,dont la stérilité sous une épaisse nuitn’enfante que chardons, que ronces et qu’épines :vois, Seigneur, où je suis réduitjusqu’à ce que tu m’illumines.
Verse tes grâces dans mon cœur ;fais-en pleuvoir du ciel l’adorable liqueur ;à mon aridité prête leurs eaux fécondes ;prête à ma traînante langueurla vivacité de leurs ondes.
Qu’ainsi par un prompt changementce désert arrosé se trouve en un momentun champ délicieux où règne l’affluence,et paré de tout l’ornementque des bons fruits a l’abondance.
Mais ce n’est pas encore assez :élève à toi mes sens sous le vice oppressés,et romps si bien pour eux des chaînes si funestes,que mes desirs débarrassésn’aspirent qu’aux plaisirs célestes.
Que le goût du bien souveraindéracine en mon cœur l’attachement humain,et faisant aux faux biens une immortelle guerre,m’obstine au généreux dédainde tout ce qu’on voit sur la terre.
Fais plus encore : use d’effort,use de violence, et m’arrache d’abordà cette indigne joie, à ces douceurs impures,à ce périssable supportque promettent les créatures.
Car ces créatures n’ont rienqui forme un plein repos, qui produise un vrai bien :leurs charmes sont trompeurs, leurs secours infidèles,et tout leur appui sans le tiens’ébranle, et trébuche comme elles.
Daigne donc t’unir seul à moi ;attache à ton amour par une ferme foitoutes mes actions, mes desirs, mes paroles,puisque toutes choses sans toine sont que vaines et frivoles.
Bannis, mon fils, de ton espritla curiosité vagabonde et stérile ;son empressement inutilepeut étouffer les soins de ce qui t’est prescrit :si tu n’as qu’une chose à faire,qu’ont tel et tel succès qui t’importe en effet ?Préfère au superflu ce qui t’est nécessaire,et suis-moi, sans penser à ce qu’un autre fait.
Qu’un tel soit humble, qu’il soit vain,qu’il parle, qu’il agisse en telle ou telle sorte,encore une fois, que t’importe ?Ai-je mis sa conduite ou sa langue en ta main ?As-tu quelque part en sa honte ?Répondras-tu pour lui de son peu de vertu ?Ou si c’est pour toi seul que tu dois rendre compte,quels que soient ses défauts, de quoi t’embrouilles-tu ?
Souviens-toi que du haut des cieuxje perce d’un regard l’un et l’autre hémisphère,et que le plus secret mystèren’a point d’obscurité qui le cache à mes yeux :rien n’échappe à ma connoissance ;je vois tout ce que font les méchants et les saints ;j’entends tout ce qu’on dit ; je sais tout ce qu’on pense,et jusqu’au fond des cœurs je lis tous les desseins.
Tu dois donc me remettre tout,puisque tout sur la terre est présent à ma vue :que tout autre à son gré remue,conserve en plein repos ton âme jusqu’au bout ;quoi qu’il excite de tempête,quelques lâches soucis qui puissent l’occuper,tout ce qu’il fait et dit reviendra sur sa tête,et pour rusé qu’il soit, il ne peut me tromper.
Ne cherche point l’éclat du nom :ce qu’il a de brillant ne va jamais sans ombre ;ne cherche en amis ni le nombre,ni les étroits liens d’une forte union :tout cela ne fait que distraire,et ce peu qu’au dehors il jette de splendeur,
par la malignité d’un effet tout contraire,t’enfonce plus avant les ténèbres au cœur.
Je t’entretiendrai volontiers :je te veux bien instruire en ma savante école,jusqu’à t’expliquer ma parole,jusqu’à t’en révéler les secrets tous entiers ;mais il faut que ta diligencesache bien observer les moments où je viens,et qu’avec mes bontés ton cœur d’intelligenceouvre soudain la porte à mes doux entretiens.
Tu n’en peux recevoir le fruit,si ce cœur avec soin ne prévoit ma venue :commence donc, et continue ;prépare-moi la place, et m’attends jour et nuit ;joins la vigilance aux prières :l’oraison redoublée est un puissant secours ;mais rien n’attire mieux mes célestes lumièresque de t’humilier et partout et toujours.
Je l’ai dit autrefois : " Je vous laisse ma paix,je vous la donne à tous, et les dons que je faisn’ont rien de périssable, ainsi que ceux du monde. "Tous aiment cette paix, tous voudroient la trouver ;mais tous ne cherchent pas le secret où se fondele bien de l’acquérir et de la conserver.
Ma paix est avec l’humble, avec le cœur bénin ;si tu veux posséder un bonheur si divin,joins à ces deux vertus beaucoup de patience ;mais ce n’est pas encore assez pour l’obtenir :prête-moi donc, mon fils, un moment de silence,et je t’enseignerai tout l’art d’y parvenir.
Tiens la bride sévère à tous tes appétits ;prends garde exactement à tout ce que tu dis ;n’examine pas moins tout ce que tu veux faire ;
et donne à tes desirs pour immuable loique leur unique objet soit le bien de me plaire,et leur unique but de ne chercher que moi.
Ne t’embarrasse point des actions d’autrui :laisse là ce qu’il dit et ce qu’on dit de lui,à moins qu’à tes soucis sa garde soit commise ;chasse enfin tout frivole et vain empressement,et le trouble en ton cœur trouvera peu de prise,ou s’il l’agite encor, ce sera rarement.
Mais ne t’y trompe pas, vivre exempt de malheur,le cœur libre d’ennuis, et le corps de douleur,n’être jamais troublé d’aucune inquiétude,ce n’est point un vrai calme en ces terrestres lieux ;et ce don n’appartient qu’à la béatitudeque pour l’éternité je te réserve aux cieux.
Ainsi quand tu te vois sans aucuns déplaisirs,que tout de tous côtés répond à tes desirs,qu’il ne t’arrive rien d’amer ni de contraire,n’estime pas encore avoir trouvé la paix,
ni que tout soit en toi si bon, si salutaire,qu’on ait lieu de te mettre au nombre des parfaits.
Ne te crois pas non plus ni grand ni bien aimé,pour te sentir un zèle à ce point enflammé,qu’à force de tendresse il te baigne de larmes :des solides vertus la vraie affectionne fait point consister en tous ces petits charmesni ton avancement ni ta perfection.
" En quoi donc, me dis-tu, consiste pleinementcette perfection et cet avancement ?Cette paix véritable, où se rencontre-t-elle ? "Je veux bien te l’apprendre : elle est, en premier lieu,à t’offrir tout entier d’un cœur vraiment fidèleaux ordres souverains du vouloir de ton Dieu.
Cette soumission à mes sacrés décretste doit fermer les yeux pour tous tes intérêts,soit qu’ils soient de petite ou de grande importance :n’en cherche dans le temps ni dans l’éternité,et souhaite le ciel, moins pour ta récompense,
que pour y voir mon nom à jamais exalté.
Montre un visage égal aux changements divers :dans le plus doux bonheur, dans le plus dur revers,rends-moi, sans t’émouvoir, même action de grâces ;tiens la balance droite à chaque événement,tiens-la ferme à tel point, que jamais tu ne passesjusque dans la foiblesse ou dans l’emportement.
Si tu sens qu’au milieu des tribulationsje retire de toi mes consolations,et te laisse accablé sous ce qui te ravage,forme des sentiments d’autant plus résolus,et soutiens ton espoir avec tant de courage,qu’il prépare ton cœur à souffrir encor plus.
Ne te retranche point sur ton intégrité,comme si tu souffrois sans l’avoir mérité,et que pour tes vertus ce fût un exercice :fuis cette vaine idée, et comme criminel,en toutes mes rigueurs adore ma justice,et bénis mon courroux et saint et paternel.
C’est comme il te faut mettre au droit et vrai chemin,qui seul te peut conduire à cette paix sans finqu’à mes plus chers amis moi-même j’ai laissée :suis-le sur ma parole, et crois sans t’ébranler
qu’après ta patience à mon choix exercée,mes clartés de nouveau te viendront consoler.
Que si jamais l’effort d’un zèle tout de foipar un parfait mépris te détache de toipour ne plus respirer que sous ma providence,sache qu’alors tes sens, à moi seul asservis,posséderont la paix dans sa pleine abondance,autant qu’en peut souffrir cet exil où tu vis.
Seigneur, qu’il faut être parfaitpour tenir vers le ciel l’âme toujours tendue.Sans jamais relâcher la vuevers ce que sur la terre on fait !
À travers tant de soins cuisantspasser comme sans soin, non ainsi qu’un stupide
que son esprit morne et languideassoupit sous les plus pesants ;
Mais par la digne fermetéd’une âme toute pure et toute inébranlable,par un privilége admirablede son entière liberté,
Détacher son affectionde tout ce qu’ici-bas un cœur mondain adore :Seigneur, j’ose le dire encore,qu’il y faut de perfection !
Ô Dieu tout bon, Dieu tout-puissant,défends-moi des soucis où cette vie engage,qu’ils n’enveloppent mon couraged’un amas trop embarrassant.
Sauve-moi des nécessitésdont le soutien du corps m’importune sans cesse,que leur surprise ou leur mollessene donne entrée aux voluptés.
Enfin délivre-moi, Seigneur,de tout ce qui peut faire un obstacle à mon âme,et changer sa plus vive flammeen quelque mourante langueur.
Ne m’affranchis pas seulement
des folles passions dont la terre est si pleine,et que la vanité mondainesuit avec tant d’empressement ;
Mais de tous ces petits malheursdont répand à toute heure une foule importunela malédiction communepour peine sur tous les pécheurs ;
De tout ce qui peut retarderla liberté d’esprit où ta bonté m’exhorte,et semble lui fermer la porte,quand tu veux bien me l’accorder.
Ineffable et pleine douceur,daigne, ô mon Dieu, pour moi changer en amertumetout ce que le monde présumecouler de plus doux dans mon cœur.
Bannis ces consolationsqui peuvent émousser le goût des éternelles,et livrer mes sens infidèlesà leurs folles impressions.
Bannis tout ce qui fait chérir
l’ombre d’un bien présent sous un attrait sensible,et dont le piége imperceptiblenous met en état de périr.
Fais, Seigneur, avorter en moide la chair et du sang les dangereux intrigues ;fais que leurs ruses ni leurs liguesne me fassent jamais la loi ;
Fais que cet éclat d’un momentdont le monde éblouit quiconque ose le croire,cette brillante et fausse gloire,ne me déçoive aucunement.
Quoi que le diable ose inventerpour ouvrir sous mes pas un mortel précipice,fais que sa plus noire malicen’ait point de quoi me supplanter.
Pour combattre et pour souffrir tout,donne-moi de la force et de la patience :donne à mon cœur une constancequi persévère jusqu’au bout.
Fais que j’en puisse voir proscritle goût de ces douceurs où le monde préside :fais qu’il laisse la place videà l’onction de ton esprit.
Au lieu de cet amour charneldont l’impure chaleur souille ce qu’elle enflamme,fais couler au fond de mon âmecelui de ton nom éternel.
Boire, et manger, et se vêtir,sont d’étranges fardeaux qu’impose la nature :oh ! qu’un esprit fervent endurequand il s’y faut assujettir !
Fais-m’en user si sobrementpour réparer un corps où l’âme est enfermée,qu’elle ne soit point trop charméede ce qu’ils ont d’alléchement.
Leur bon usage est un effetque le propre soutien a rendu nécessaire,et ce corps qu’il faut satisfaire
n’y peut renoncer tout à fait ;
Mais de cette nécessitéaller au superflu, passer jusqu’aux délices,et par de lâches artificesy chercher sa félicité :
C’est ce que nous défend ta loi,de peur que de la chair l’insolence rebelleà son tour ne range sous ellel’esprit qui doit être son roi.
Entre ces deux extrémités,de leur juste milieu daigne si bien m’instruire,que les excès qui peuvent nuiresoient de part et d’autre évités.
Donne-moi tout pour tout, donne-toi tout à moi,sans te rien réserver, sans rien garder en toi
par où tu te sois quelque chose :l’amour-propre est pour l’âme un dangereux poison,et les autres malheurs où son exil l’expose,quelle qu’en puisse être la cause,n’entrent point en comparaison.
Selon l’empressement, l’affection, les soins,chaque chose à ton cœur s’attache plus ou moins,ils en sont l’unique mesure :si ton amour est pur, simple et bien ordonné,tu pourras hautement braver la créature,sans craindre en toute la natureque rien te retienne enchaîné.
Ne desire donc point, fuis même à regardertout ce que sans péché tu ne peux posséder,tout ce qui brouille ton courage :bannis tout ce qui peut offusquer sa clartésous l’obscure épaisseur d’un indigne nuage,et changer en triste esclavagel’intérieure liberté.
Chose étrange, mon fils, parmi tant d’embarras,que du fond de ton cœur tu ne te ranges passous ma providence ineffable,
et qu’une folle idée, étouffant ton devoir,t’empêche de soumettre à mon ordre adorabletout ce que tu te sens capableet de souhaiter et d’avoir !
Pourquoi t’accables-tu de soucis superflus,et qui te fait livrer tes sens irrésolusau vain chagrin qui les consume ?Arrête ta conduite à mon seul bon plaisir,n’admets aucune flamme, à moins que je l’allume,et l’angoisse ni l’amertumene te pourront jamais saisir.
Si pour l’intérêt seul de tes contentementstu veux choisir les lieux et les événementsque tu penses devoir te plaire,tu ne te verras point dans un entier repos,et les mêmes soucis dont tu te crois défairesur ton bonheur imaginairereviendront fondre à tous propos.
Le succès le plus doux et le plus recherchéaura pour ton malheur quelque défaut cachépar où corrompre tes délices,et de quelque séjour que tu fasses le choix,ou l’envie, ou la haine, ou d’importuns caprices,
ou de secrètes injustices,t’y feront bien porter ta croix.
Ce n’est point ni l’acquis par d’assidus efforts,ni ce qu’un long bonheur multiplie au dehorsqui te sert pour ma paix divine :c’est un intérieur et fort détachement,qui retranchant du cœur jusques à la racinel’indigne amour qui te domine,t’y donne un prompt avancement.
Joins au mépris des biens celui des dignités ;joins au mépris du rang celui des vanitésd’une inconstante renommée :on condamne demain ce qu’on loue aujourd’hui,et cette gloire enfin dont l’âme est si charmée,comme le monde l’a formée,s’éclipse et passe comme lui.
Ne t’assure non plus au changement de lieux :le cloître le plus saint ne garantit pas mieux,si la ferveur d’esprit n’abonde ;et la paix qu’on y trouve en sa pleine vigueurne devient qu’une paix stérile et vagabonde,si le zèle ardent ne la fondesur la stabilité du cœur.
Tiens-y donc ce cœur stable et soumis à mes lois,ou tu t’y changeras et mille et mille foissans être meilleur ni plus sage ;et les occasions y sauront rejeter,y sauront, malgré toi, semer pour ton partageautant de trouble, et davantage,que tu n’en voulus éviter.
Affermis donc, Seigneur, par les grâces puissantesdont ton esprit divin est le distributeur,les doux élancements de ces ferveurs naissantesdont tu daignes être l’auteur.
Détache-moi si bien de la foiblesse humaine,que l’homme intérieur se fortifie en moi,et purge tout mon cœur de tout ce qui le gêne,et de tout inutile emploi.
Que d’importuns desirs jamais ne le déchirent ;que d’un mépris égal il traite leurs objets,sans que les plus brillants de leur côté l’attirent,sans qu’il s’amuse aux plus abjets.
Fais-moi voir les plaisirs, les richesses, la gloire,
ainsi que de faux biens qui passent en un jour ;fais-leur pour tout effet graver en ma mémoireque je dois passer à mon tour.
Sous le ciel rien ne dure, et partout sa lumièrene voit que vanités, que trouble, qu’embarras :oh ! que sage est celui qui de cette manièreenvisage tout ici-bas !
Donne-la-moi, Seigneur, cette haute sagessequi te cherchant sur tout, te trouve jour et nuit,et qui t’aimant sur tout, n’a ni goût ni tendresseque pour ce qu’elle y fait de fruit.
Qu’elle peigne à mes yeux toutes les autres choses,non telles qu’on les croit, mais telles qu’elles sont,pour en user dans l’ordre à quoi tu les disposes,dans l’impuissance qu’elles ont.
Que son dédain accort rejette avec prudencedu plus adroit flatteur l’hommage empoisonné,et ne murmure point de voir par l’impudenceson meilleur avis condamné.
Ne se point émouvoir pour des paroles vaines,qui font bruit au dehors et ne sont que du vent,et refuser l’oreille à la voix des sirènes,dont tout le charme est décevant,
C’est un des grands secrets par qui l’âme, avancéesous ta sainte conduite au bon et vrai sentier,poursuit en sûreté la route commencée,et se fait un bonheur entier.
Mon fils, si quelques-uns forment des sentimentsqui soient à ton désavantage,s’ils tiennent des discours, s’ils font des jugementsqui ternissent ta gloire et te fassent outrage,ne t’en indigne point, n’en fais point le surpris :quels que soient leurs mépris,ton estime pour toi doit être encor plus basse ;tu dois croire, au milieu de leur indignité,quelque puissante en toi que tu sentes ma grâce,qu’il n’est foiblesse égale à ton infirmité.
Si dans l’intérieur un bon et saint emploite donne une démarche forte,tu ne prendras jamais le mal qu’on dit de toique pour un son volage et que le vent emporte.Il faut de la prudence en ces moments fâcheux ;et celle que je veux,celle que je demande, est qu’on sache se taire,qu’on sache au fond du cœur vers moi se retourner,sans relâcher en rien son allure ordinaire,pour chose que le monde en veuille condamner.
Ne fais point cet honneur aux hommes imparfaits,que leur vain langage te touche ;ne fais point consister ta gloire ni ta paixen ces discours en l’air qui sortent de leur bouche.Que de tes actions ils jugent bien ou mal,tout n’est-il pas égal ?Ton âme en devient-elle ou plus nette ou plus noire ?En as-tu plus ou moins ou d’amour ou de foi ?Et pour tout dire enfin, la véritable gloire,la véritable paix, est-elle ailleurs qu’en moi ?
Si tu peux t’affranchir de cette lâcheté,dont l’esclavage volontairecherche à leur agréer avec avidité,et compte à grand malheur celui de leur déplaire,tu jouiras alors d’une profonde paix,et dans tous tes souhaits
tu la verras passer en heureuse habitude.Les indignes frayeurs, le fol emportement,c’est ce qui dans ton cœur jette l’inquiétude,c’est ce qui de tes sens fait tout l’égarement.
Tu le veux, ô mon Dieu, que cette inquiétude,ce profond déplaisir, vienne troubler ma paix :après tant de douceurs ta main veut m’être rude,et moi j’en veux bénir ton saint nom à jamais.
Je ne saurois parer ce grand coup de tempête :ses approches déjà me font pâlir d’effroi ;et tout ce que je puis, c’est de baisser la tête,c’est de forcer mon cœur à recourir à toi.
Je ne demande point que tu m’en garantisses ;il suffit que ton bras daigne être mon appui,et que l’heureux succès de tes bontés propices
me rende salutaire un si cuisant ennui.
Je le sens qui m’accable : ah ! Seigneur, que j’endure !Que d’agitations me déchirent le cœur !Qu’il se trouve au milieu d’une étrange torture !Et qu’il y soutient mal sa mourante vigueur !
Père doux et bénin, qui connois ma foiblesse,que faut-il que je die en cet accablement ?Tu vois de toutes parts quelle rigueur me presse :sauve-moi, mon Sauveur, d’un si cruel moment.
Mais il n’est arrivé, ce moment qui me tue,qu’à dessein que ta gloire en prenne plus d’éclat,lorsqu’après avoir vu ma constance abattue,on la verra par toi braver ce qui l’abat.
Étends donc cette main puissante et débonnairequi par notre triomphe achève nos combats ;car chétif que je suis, sans toi que puis-je faire ?De quel côté sans toi puis-je tourner mes pas ?
Encor pour cette fois donne-moi patience :aide-moi par ta grâce à ne point murmurer ;
et je ne craindrai point sur cette confiance,pour grands que soient les maux qu’il me faille endurer.
Cependant derechef que faut-il que je die ?Ton saint vouloir soit fait, ton ordre exécuté.Perte de biens, disgrâce, opprobre, maladie,tout est juste, Seigneur, et j’ai tout mérité.
C’est à moi de souffrir, et plaise à ta clémenceque ce soit sans chagrin, sans bruit, sans m’échapper,jusqu’à ce que l’orage ait moins de véhémence,jusqu’à ce que le calme ait pu le dissiper !
Ta main toute-puissante est encore aussi forteque l’ont sentie en moi tant d’autres déplaisirs,et peut rompre le coup que celui-ci me porte,comme elle a mille fois arrêté mes soupirs.
Elle qui de mes maux domptant la barbarie,a souvent des abois rappelé ma vertu,peut encor de ceux-ci modérer la furie,de peur que je n’en sois tout à fait abattu.
Oui, ta pitié, mon Dieu, soutenant mon courage,
peut le rendre vainqueur de leur plus rude assaut ;et plus ce changement m’est un pénible ouvrage,plus je le vois facile à la main du très-haut.
Viens à moi, mon enfant, lorsque tu n’es pas bien ;fais-moi de ton angoisse un secret entretien :dans les plus mauvais jours, quelque coup qu’elle porte,je suis toujours ce Dieu qui console et conforte ;mais tout ce qui retient ces consolationsque je verse d’en haut sur les afflictions,c’est que bien qu’elles soient leurs remèdes uniques,à me les demander un peu tard tu t’appliques.Avant que je te voie à mes pieds prosterném’invoquer dans les maux dont tu te sens gêné,tu fais de vains essais de tout ce que le mondepromet d’amusements à ta douleur profonde,
et cet égarement de tes vœux imprudentsva chercher au dehors ce que j’offre au dedans.
Ainsi ce que tu fais te sert de peu de chose,ainsi ce que tu fais à d’autres maux t’expose,jusqu’à ce qu’il souvienne à ton reste de foique j’en sais garantir quiconque espère en moi,et qu’il n’est ni secours ailleurs qui ne leur cède,ni conseil fructueux, ni durable remède.
De quelques tourbillons que ton cœur soit surpris,après qu’ils sont passés, rappelle tes esprits,vois ma miséricorde, et reprends dans sa vuela première vigueur de ta force abattueje suis auprès de toi, tout prêt à rétablirtout ce que la tempête y pourroit affoiblir,et non pas seulement d’une égale mesure,mais avec abondance, avec excès d’usure,en sorte que les biens qui te seront rendusservent de comble à ceux qui te semblent perdus.
D’où vient que sur ce point ta croyance vacille ?Peux-tu rien concevoir qui me soit difficile ?Ou ressemblé-je à ceux dont le foible soutienose beaucoup promettre et n’exécute rien ?Qu’as-tu fait de ta foi ? Que fait ton espérance ?
Montre une âme plus ferme en sa persévérance,sois fort, sois courageux, endure, espère, attends ;les consolations te viendront en leur temps :moi-même je viendrai te retirer de peine,je viendrai t’apporter ta guérison certaine.Le trouble où je te vois n’est qu’un peu de frayeurqui t’accable l’esprit d’une vaine terreur :l’avenir inconstant fait ton inquiétude ;tu crains ses prompts revers et leur vicissitude ;mais à quoi bon ces soins, qu’à te donner enfintristesse sur tristesse et chagrin sur chagrin ?Cesse d’aller si loin mendier un supplice ;chaque jour n’a que trop de sa propre malice,chaque jour n’a que trop de son propre tourment :qui se charge de plus souffre inutilement,et tu ne dois fonder ni déplaisirs ni joiesur ces douteux succès que l’avenir déploie,qui peut-être suivront ce que tu t’en promets,et qui peut-être aussi n’arriveront jamais.
Mais l’homme de soi-même a ces désavantages,qu’il se laisse éblouir par de vaines images,et qu’il s’en fait souvent un fantôme trompeurqui tire tout à lui son espoir et sa peur.
C’est la marque d’une âme encor foible et légère,que d’être si facile à ce qu’on lui suggère,et de porter soudain un pied mal affermivers ce qu’à ses regards présente l’ennemi.
Cet imposteur rusé tient dans l’indifférences’il déçoit par la vraie ou la fausse apparence ;il n’importe des deux à ses illusionsqui remplisse ton cœur de folles visions.Tout lui devient égal, pourvu qu’il te séduise ;tout lui devient égal, pourvu qu’il te détruise.Si l’amour du présent ne l’y fait parvenir,il y mêle aussitôt l’effroi de l’avenir ;sa haine en cent façons à te perdre est savante ;mais ne te trouble point, ne prends point l’épouvante ;crois en moi, tiens en moi ton espoir arrêté ;prends confiance entière en ma haute bonté ;oppose-la sans crainte aux traits qu’il te décoche.Quand tu me crois bien loin, souvent je suis bien proche ;souvent quand ta langueur présume tout perdu,c’est lors que ton soupir est le mieux entendu,et tu touches l’instant dont tu me sollicites,qui te doit avancer à de plus grands mérites.
Non, tout n’est pas perdu pour quelque contre-temps,pour quelque effet contraire à ce que tu prétends :
tu n’en dois pas juger suivant ce qu’en présumele premier sentiment d’une telle amertume,ni de quelque côté que viennent tes malheurs,toi-même aveuglément t’obstiner aux douleurs,comme si d’en sortir toute espérance éteinteabandonnoit ton âme à leur mortelle atteinte.
Ne te répute pas tout à fait délaissé,bien que pour quelque temps je t’y laisse enfoncé,bien que pour quelque temps tu sentes retiréesces consolations de toi si desirées.Ainsi ta fermeté s’éprouve beaucoup mieux,et c’est ainsi qu’on passe au royaume des cieux :le chemin est plus sûr, plus il est difficile ;et pour quiconque m’aime, il est bien plus utilequ’il se voie exercé par quelques déplaisirs,que si l’effet partout secondoit ses desirs.
Je lis du haut du ciel jusque dans ta pensée ;je vois jusqu’à quel point ton âme est oppressée,et juge avantageux qu’elle soit quelquefoissans aucune douceur au milieu de ses croix,de peur qu’un bon succès ne t’enfle et ne t’élèvejusqu’à t’attribuer ce que ma main achève,
jusqu’à te plaire trop en ce qu’il a d’appas,et prendre quelque gloire en ce que tu n’es pas.
Quelque grâce sur toi qu’il m’ait plu de répandre,je puis, quand il me plaît, te l’ôter et la rendre.Quelques dons que j’accorde à tes plus doux souhaits,ils sont encore à moi quand je te les ai faits :je te donne du mien quand ce bonheur t’arrive,et ne prends point du tien alors que je t’en prive.Ces biens, ces mêmes biens, après t’être donnés,font part de mes trésors dont ils sont émanés,et leur perfection tirant de moi son être,quand je t’en fais jouir, j’en suis encor le maître.
Tout est à moi, mon fils, tout vient, tout part de moi ;reçois tout de ma main sans chagrin, sans effroi :si je te fais traîner un destin misérable,si je te fais languir sous l’ennui qui t’accable,ne perds sous ce fardeau patience ni cœur :je puis en un moment ranimer ta langueur ;je puis mettre une borne aux maux que je t’envoie,et changer tout leur poids en des sujets de joie ;mais je suis toujours juste en te traitant ainsi,toujours digne de gloire, et j’en attends aussi ;
et soit que je t’élève ou que je te ravale,je veux d’un sort divers une louange égale.
Si tu peux bien juger de ma sévérité,si tu peux sans nuage en voir la vérité,les coups les plus perçants d’une longue infortunen’auront rien qui t’abatte, et rien qui t’importune :loin de t’en attrister, de meilleurs sentimentsne t’y feront voir lieu que de remercîments,ne t’y feront voir lieu que de pleine allégresse ;dans cette dureté tu verras ma tendresse,et réduiras ta joie à cet unique point,que ma faveur t’afflige et ne t’épargne point.
Tel que jadis pour moi fut l’amour de mon Père,tel est encor le mien pour qui cherche à me plaire,et tel étoit celui qu’autrefois je promisà ce troupeau choisi de mes plus chers amis :cependant, tu le sais, je les livrai sur terreaux cruelles fureurs d’une implacable guerre,à d’éternels combats, à d’éternels dangers,et non pas aux douceurs des plaisirs passagers.Je les envoyai tous au mépris, à l’injure,et non à ces honneurs qui flattent la nature,
non à l’oisiveté, mais à de longs travaux,et je les plongeai tous dans ces gouffres de maux,afin que leur amère et rude expérienceles enrichît des fruits que fait la patience.
Souviens-toi donc, mon fils, de ces instructions,sitôt que tu te vois dans les afflictions.
Seigneur, si jusqu’ici tu m’as fait mille grâces,il n’est pas temps que tu t’en lasses :j’ai besoin d’un secours encor bien plus puissant,puisqu’il faut m’élever par-dessus la nature,et prendre un vol si haut, qu’aucune créaturen’ait pour moi rien d’embarrassant.
À cet heureux effort en vain je me dispose :tant qu’ici-bas la moindre chosevers ses foibles attraits saura me ravaler,l’imperceptible joug d’une indigne contrainte
ne me permettra point cette liberté saintequi jusqu’à toi nous fait voler.
Ton David à ce vol ne vouloit point d’obstacle,et te demandoit ce miracle,lorsque dans ses ennuis il tenoit ce propos :" Qui pourra me donner des ailes de colombe,et du milieu des maux sous qui mon cœur succombeje volerai jusqu’au repos ? "
Cet oiseau du vrai calme est le portrait visible ;on ne voit rien de si paisibleque la simplicité que nous peignent ses yeux :on ne voit rien de libre à l’égal d’un vrai zèle,qui sans rien desirer s’élève à tire-d’aileau-dessus de tous ces bas lieux.
Il faut donc pleinement s’abandonner soi-même,s’arracher à tout ce qu’on aime,pousser jusques au ciel des transports plus qu’humains,et bien considérer quels sont les avantagesque l’auteur souverain a sur tous les ouvragesqu’ont daigné façonner ses mains.
Sans ce détachement, sans cette haute extase,
l’âme que ton amour embrasene peut en liberté goûter tes entretiens :peu savent en effet contempler tes mystères,mais peu forment aussi ces mépris salutairesde toutes sortes de faux biens.
Ainsi l’homme a besoin que ta bonté suprême,l’élevant par-dessus lui-même,prodigue en sa faveur son trésor infini ;qu’un excès de ta grâce en esprit le ravisse,et de tout autre objet tellement l’affranchisse,qu’à toi seul il demeure uni.
À moins que jusque-là l’enlève ainsi ton aide,quoi qu’il sache, quoi qu’il possède,tout n’est pas de grand poids, tout ne lui sert de rien :il rampe et rampera toujours foible et débile,s’il peut s’imaginer rien de grand ou d’utileque l’immense et souverain bien.
Tout ce qui n’est point Dieu n’est point digne d’estime,et son prix le plus légitime,comme enfin ce n’est rien, c’est d’être à rien compté :vous le savez, dévots que la grâce illumine ;
votre doctrine aussi de toute autre doctrinediffère bien en dignité.
Sa noblesse est bien autre ; et comme l’influencede la suprême intelligencepar un sacré canal d’en haut la fait couler,ce qu’à l’esprit humain en peut donner l’étude,ce qu’en peut acquérir la longue inquiétude,ne la peut jamais égaler.
Le bien de contempler ce que les cieux admirentest un bien où plusieurs aspirent,et que de tout leur cœur ils voudroient obtenir ;mais ils suivent si mal la route nécessaire,que souvent ils ne font que ce qu’il faudroit fairepour éviter d’y parvenir.
Le trop d’abaissement vers les objets sensiblesfait des obstacles invincibles,comme le trop de soin des marques du dehors ;et la sévérité la mieux étudiée,si l’âme n’est en soi la plus mortifiée,ne sert qu’au supplice du corps.
J’ignore, à dire vrai, de quel esprit nous sommes,
nous autres qui parmi les hommespassons pour éclairés et pour spirituels,et nous plongeons ainsi pour des choses légères,de vils amusements, des douceurs passagères,en des travaux continuels.
Parmi de tels soucis que pouvons-nous prétendre,nous qui savons si peu descendredans le fond de nos cœurs indignement remplis,et qui si rarement de toutes nos penséesappliquons au dedans les forces ramasséespour en voir les secrets replis ?
Notre âme en elle-même à peine est recueillie,qu’une extravagante saillienous emporte au dehors, et fait tout avorter,sans repasser jamais sous l’examen sévèrece que nous avons fait, ce que nous voulions faire,ni ce qu’il nous faut projeter.
Nous suivons nos desirs sans même y prendre garde,et rarement notre œil regardecombien à leurs effets d’impureté se joint.
Lorsque toute la chair eut corrompu sa voie,nous savons que des eaux elle devint la proie,cependant nous ne tremblons point.
L’affection interne étant toute gâtée,les objets dont l’âme est flattéen’y faisant qu’une impure et folle impression,il faut bien que l’effet, pareil à son principe,pour marque qu’au dedans la vigueur se dissipe,porte même corruption.
Quand un cœur est bien pur, une vertu solideà tous ses mouvements préside ;la bonne et sainte vie en est le digne fruit ;mais ce dedans n’est pas ce que l’on considère,et depuis qu’une fois l’effet a de quoi plaire,n’importe comme il est produit.
La beauté, le savoir, les forces, la richesse,l’heureux travail, la haute adresse,c’est ce qu’on examine, et qui fait estimer :qu’un homme soit dévot, patient, humble, affable,qu’il soit pauvre d’esprit, recueilli, charitable,on ne daigne s’en informer.
Ce n’est qu’à ces dehors que se prend la nature
pour s’en former une peinture ;mais c’est l’intérieur que la grâce veut voir :l’une est souvent déçue à suivre l’apparence ;mais l’autre met toujours toute son espéranceen Dieu, qui ne peut décevoir.
Cherche la liberté comme un bonheur suprême ;mais souviens-toi, mon fils, de cette vérité,qu’il te faut renoncer tout à fait à toi-même,ou tu n’obtiendras point d’entière liberté.
Ceux qui pensent ici posséder quelque chosela possèdent bien moins qu’ils n’en sont possédés,et ceux dont l’amour-propre en leur faveur disposesont autant de captifs par eux-mêmes gardés.
Les appétits des sens ne font que des esclaves ;la curiosité comme eux a ses liens,
et les plus grands coureurs ne courent qu’aux entravesque jettent sous leurs pas les charmes des faux biens.
Ils recherchent partout les douceurs passagèresplus que ce qui conduit jusqu’à l’éternité ;et souvent pour tout but ils se font des chimères,qui n’ont pour fondement que l’instabilité.
Hors ce qui vient de moi, tout passe, tout s’envole ;tout en son vrai néant aussitôt se résout ;et pour te dire tout d’une seule parole,quitte tout, mon enfant, et tu trouveras tout.
Tu trouveras la paix, quittant la convoitise ;c’est ce que fortement il te faut concevoir :du ciel en ces deux mots la science est comprise ;qui les pratique entend tout ce qu’il faut savoir.
Oui, leur pratique est ma félicité,mais, Seigneur, d’un seul jour elle n’est pas l’ouvrage,ni de ces jeux dont la facilitéamuse des enfants l’esprit foible et volage,et suit leur imbécillité.
De ces deux mots le précieux effet
demande bien du temps, bien des soins, bien des veilles ;et ces deux traits forment le grand portraitde tout ce que le cloître enfante de merveillesdans son état le plus parfait.
Il est vrai, des parfaits c’est la sublime voie ;mais quand je te la montre, en dois-tu perdre cœur ?Ne dois-tu pas plutôt t’y porter avec joie,ou du moins soupirer après un tel bonheur ?
Ah ! si je te voyois en venir à ce terme,que l’amour-propre en toi fût bien déraciné,que sous mes volontés tu demeurasses ferme,et sous celle du Père à qui je t’ai donné !
Alors tu me plairois, et le cours de ta vieseroit d’autant plus doux que tu serois soumis :de mille vrais plaisirs tu la verrois suivie,et s’écouler en paix entre mille ennemis.
Mais il te reste encore à quitter bien des choses,que si tu ne me peux résigner tout à fait,tu n’acquerras jamais ce que tu te proposes,
jamais de tes desirs tu n’obtiendras l’effet.
Veux-tu mettre en ta main la solide richesse ?Achète de la mienne un or tout enflammé :je veux dire, mon fils, la céleste sagesse,qui foule aux pieds ces biens dont le monde est charmé.
Préfère ses trésors à l’humaine prudence,à tout ce qu’elle prend pour son plus digne emploi,à tout ce que sur terre il est de complaisance,à tout ce que toi-même en peux avoir pour toi.
Préfère, encore un coup, ce qu’on méprise au mondeà tout ce que son choix a le plus ennobli,puisque cette sagesse en vrais biens si fécondey traîne dans l’opprobre et presque dans l’oubli.
Elle ne s’enfle point aussi de ces penséesque la vanité pousse en sa propre faveur,et voit avec dédain ces ardeurs empresséesdont la soif des honneurs entretient la ferveur.
Beaucoup en font sonner l’estime ambitieuse,qui montrent par leur vie en faire peu d’état ;et tu la peux nommer la perle précieusequi cache à beaucoup d’yeux son véritable éclat.
Sur l’état de ton cœur ne prends point d’assurance ;son assiette, mon fils, se change en un moment :un moment la renverse, et ce renversementdes plus justes desseins peut tromper l’espérance.Tant que dure le cours de ta mortalité,l’inévitable joug de l’instabilitét’impose une fâcheuse et longue servitude :en dépit de toi-même elle te fait la loi,et l’ordre chancelant de sa vicissitudene prend point ton aveu pour triompher de toi.
Ainsi tantôt la joie et tantôt la tristessede ton cœur, malgré lui, s’emparent tour à tour ;tantôt la paix y règne, et dans le même jourmille troubles divers surprennent sa foiblesse.La ferveur, la tiédeur, ont chez toi leur instant ;ton soin le plus actif n’est jamais si constantqu’il ne cède la place à quelque nonchalance ;
et le poids qui souvent règle tes actionslaisse en moins d’un coup d’œil emporter la balanceà la légèreté de tes affections.
Parmi ces changements le sage se tient ferme :il porte au-dessus d’eux l’ordre qu’il s’est prescrit,et bien instruit qu’il est des routes de l’esprit,il suit toujours sa voie, et va jusqu’à son terme.Il agit sur soi-même en véritable roi,sans regarder jamais à ce qu’il sent en soi,ni d’où partent des vents de si peu de durée ;et son unique but dans le plus long chemin,c’est que l’intention de son âme épuréese tourne vers la bonne et desirable fin.
Ainsi sans s’ébranler il est toujours le mêmedans la diversité de tant d’événements,et son cœur, dégagé des propres sentiments,n’aimant que ce qu’il doit, s’attache à ce qu’il aime ;ainsi l’œil simple et pur de son intentions’élève sans relâche à la perfection,dont il voit en moi seul l’invariable idée ;et plus cet œil est net, et plus sa fermeté,au travers de l’orage heureusement guidée,vers ce port qu’il souhaite avance en sûreté.
Mais souvent ce bel œil de l’intention purene s’ouvre pas entier, ou se laisse éblouir,et ce détachement dont tu penses jouirne ferme pas la porte à toute la nature.Aussitôt qu’un objet te chatouille et te plaît,un regard dérobé par le propre intérêtte rappelle et t’amuse à voir ce qui te flatte ;et tu peux rarement si bien t’en affranchir,que de ce propre amour l’amorce délicatevers toi, sans y penser, ne te fasse gauchir.
Crois-tu, lorsque les juifs couroient en Béthanie,que ce fût seulement pour y voir Jésus-Christ ?La curiosité partageoit leur espritpour y voir le Lazare et sa nouvelle vie.Tâche donc que cet œil dignement épurétienne un regard si droit et si bien mesuré,que d’une ou d’autre part jamais il ne s’égare,qu’il soit simple, et surtout que parmi tant d’objets,malgré tout ce qu’ils ont de charmant et de rare,ton âme jusqu’à moi dresse tous ses projets.
Voici mon Dieu, voici mon tout.Que puis-je vouloir davantage ?Qu’a de plus l’univers de l’un à l’autre bout ?Et quel plus grand bonheur peut m’échoir en partage ?
Ô mot délicieux sur tous !Ô parole en douceurs féconde !Qu’elle en a, mon Sauveur, pour qui n’aime que vous !Qu’elle en a peu pour ceux qui n’aiment que le monde !
Voici mon tout, voici mon Dieu :à qui l’entend, c’est assez dire,et la redite est douce à toute heure, en tout lieu,à quiconque pour vous de tout son cœur soupire.
Oui, tout est doux, tout est charmant,tout ravit en votre présence ;mais quand votre bonté se retire un moment,
tout fâche, tout ennuie en ce moment d’absence.
Vous faites la tranquillitéet le calme de notre course,et ce que notre joie a de stabilitén’est qu’un écoulement dont vous êtes la source.
Vous faites juger sainementde tous effets, de toutes causes,et vous nous inspirez ce digne sentimentdont la céleste ardeur vous loue en toutes choses.
Rien ne plaît longtemps ici-bas,rien ne peut nous y satisfaire,à moins que votre grâce y joigne ses appas,et que votre sagesse y verse de quoi plaire.
Quel dégoût peut jamais trouvercelui qui goûte vos délices ?Et qui les goûte mal, que peut-il éprouveroù son juste dégoût ne trouve des supplices ?
Que je vois de sages mondainsse confondre dans leur sagesse !Que je vois de charnels porter haut leurs desseins,et soudain trébucher sous leur propre foiblesse !
Des uns l’aveugle vanitéau précipice est exposée ;les autres, accablés de leur brutalité,traînent toute leur vie une mort déguisée.
Mais ceux qui par un plein méprisdu monde et de ses bagatelles,à marcher sur vos pas appliquent leurs esprits,et domptent de la chair les sentiments rebelles,
Ceux-là, vrais sages en effet,vous immolant toute autre envie,du vain bonheur au vrai font un retour parfait,de la chair à l’esprit, de la mort à la vie.
Ceux-là dans le suprême auteurgoûtent des douceurs toutes pures ;ceux-là font remonter la gloire au créateurde tout ce qu’ont de bon toutes les créatures.
Mais le goût est bien différentde l’ouvrier et de l’ouvrage,de ce que le temps donne ou de bon ou de grand,et de ce qu’aux élus l’éternité partage.
Les lumières que nous voyons
s’effacent près de la divine,et sa source incréée a bien d’autres rayonsque toutes ces clartés qu’elle seule illumine.
Éternelle et vive splendeur,qui surpassez toutes lumières,lancez du haut du ciel votre éclat dans mon cœur,percez-en jusqu’au fond les ténèbres grossières.
Daignez, Seigneur, purifiermon âme et toutes ses puissances,la combler d’allégresse, et la vivifier,remplir de vos clartés toutes ses connoissances.
Que malgré les desirs du corps,une extase tranquille et sainte,pour l’attacher à vous par de sacrés transports,lui fasse des liens d’une amoureuse crainte.
Quand viendra pour moi cet instantoù tant de douceurs sont encloses,où de votre présence on est plein et content,où vous serez enfin mon tout en toutes choses ?
Jusqu’à ce qu’il soit arrivé,
quoi que votre faveur m’envoie,je ne jouirai point d’un bonheur achevé,je ne goûterai point une parfaite joie.
Hélas ! malgré tout mon effort,le vieil Adam encor respire :il n’est pas bien encor crucifié ni mort,il veut encor sur moi conserver son empire.
Ce vieil esclave mal domptéémeut une guerre intestine,pousse contre l’esprit un orgueil empesté,et ne veut point souffrir que l’âme le domine.
Vous donc qui commandez aux flots,qui des mers calmez la furie,venez, Seigneur, venez rétablir mon repos,accourez au secours d’un cœur qui vous en prie.
Rompez, dissipez les bouillonsde ces ardeurs séditieuses,et brisant la fureur de leurs noirs bataillons,faites mordre la terre aux plus impétueuses.
Montrez ainsi de votre brasles triomphes et les miracles,
et pour faire exalter votre nom ici-basfaites tomber sous lui toute sorte d’obstacles.
Vous êtes mon unique espoir ;je mets en vous tout mon refuge ;je dédaigne l’appui de tout autre pouvoir :soyez mon défenseur avant qu’être mon juge.
La vie est un torrent d’éternelles disgrâces ;jamais la sûreté n’accompagne son cours :entre mille ennemis il faut que tu la passes ;à la gauche, à la droite, il en renaît toujours :ce sont guerres continuelles,qui portent dans ton sein chaque jour mille morts,si tu n’es bien muni d’armes spirituellespour en repousser les efforts.
De leur succès douteux la juste défiancedemande à ta vertu de vigoureux apprêts ;mais il te faut surtout l’écu de patience
qui te dérobe entier aux pointes de leurs traits.Que de tous côtés il te couvre,sans que par art ni force il puisse être enfoncé ;autrement tiens-toi sûr que pour peu qu’il s’entr’ouvre,tu te verras soudain percé.
À moins qu’à mes bontés ton âme abandonnéeembrasse aveuglément ce que j’aurai voulu,et qu’une volonté ferme et déterminéeà tout souffrir pour moi te tienne résolu,ne te promets point cette gloirede pouvoir soutenir l’ardeur d’un tel combat,et d’emporter enfin cette pleine victoirequi de mes saints fait tout l’éclat.
Tu dois donc, ô mon fils ! franchir avec courageles plus affreux périls qui t’osent menacer,et d’une main puissante arracher l’avantageaux plus fiers escadrons qui te veuillent forcer.Je vois d’en haut tout comme père,prêt à donner la manne au généreux vainqueur ;mais je réserve aussi misère sur misèreà quiconque manque de cœur.
Si durant une vie où rien n’est perdurable,tu te rends amoureux de la tranquillité,
oseras-tu prétendre à ce calme ineffableque gardent les trésors de mon éternité ?Quitte ces folles espérances,préfère à ces desirs les desirs d’endurer,et sache que ce n’est qu’à de longues souffrancesque ton cœur se doit préparer.
La véritable paix a des douceurs bien pures,mais en vain sur la terre on pense l’obtenir :il n’est aucuns mortels, aucunes créatures,dont les secours unis y fassent parvenir.C’est moi, c’est moi seul qui la donne,ne la cherche qu’au ciel, ne l’attends que de moi ;mais apprends qu’il t’en faut acheter la couronnepar les épreuves de ta foi.
Les travaux, les douleurs, les ennuis, les injures,la pauvreté, le trouble et les anxiétés,souffrir la réprimande, endurer les murmures,ne se point rebuter de mille infirmités,accepter pour moi les rudesses,l’humiliation, les affronts, les mépris,prendre tout de ma main comme autant de caresses,c’en est le véritable prix.
C’est par de tels sentiers qu’enfin la patienceà la haute vertu guide un nouveau soldat ;
c’est par cette fâcheuse et rude expériencequ’il trouve un diadème au sortir du combat.Ainsi d’une peine légèrela longue récompense est un repos divin,et pour quelques moments de honte passagèreje rends une gloire sans fin.
Cependant tu te plains sitôt que sans tendresseje laisse un peu durer les tribulations ;comme si ma bonté, soumise à ta foiblesse,devoit à point nommé ses consolations !Tous mes saints ne les ont pas eues,alors que sur la terre ils vivoient exilés,et dans leurs plus grands maux mes faveurs suspenduessouvent les laissoient désolés.
Mais dans ces mêmes maux qui sembloient sans limites,armés de patience, ils souffroient jusqu’au bout,et s’assuroient bien moins en leurs propres méritesqu’en la bonté d’un Dieu dont ils espéroient tout :ils savoient bien, ces vrais fidèles,de quel immense prix étoit l’éternité,et que pour l’obtenir les gênes temporellesn’avoient point de condignité.
As-tu droit de vouloir dès les moindres alarmes,toi qui n’es en effet qu’ordure et que péché,ce qu’en un siècle entier de travaux et de larmestant et tant de parfaits m’ont à peine arraché ?Attends que l’heure en soit venue,cette heure où tu seras visité du Seigneur ;travaille en l’attendant, commence, et continueavec grand amour et grand cœur.
Ne relâche jamais, jamais ne te défie,quelques tristes succès qui suivent tes efforts ;redouble ta constance, expose et sacrifiepour ma plus grande gloire et ton âme et ton corps.Je rendrai tout avec usure ;je suis dans le combat sans cesse à tes côtés,et je reconnoîtrai ce que ton cœur endurepar de pleines félicités.
Fixe en moi de ton cœur tous les attachements,sans te mettre en souci de ces vains jugements
que les hommes en voudront faire :l’innocence leur doit un mépris éternel,lorsque l’âme droite et sincèredans ses replis secrets n’a rien de criminel.
Quand on souffre pour moi les injustes discours,la plus dure souffrance a de charmants retours,qui sentent la béatitude :l’humble qui se confie en son Dieu plus qu’en soijamais n’y trouve rien de rude,et relève d’autant son espoir et sa foi.
Plusieurs parlent beaucoup sans être bien instruits,et leur témérité sème tant de faux bruits,qu’on croit fort peu tant de paroles :ne conçois donc, mon fils, ni chagrin ni courrouxpour leurs discernements frivoles,puisqu’il n’est pas en toi de satisfaire à tous.
Paul même, dont l’ardente et vive charitése donnoit avec tous tant de conformitéqu’il étoit tout à tout le monde,ne put si bien conduire un si noble dessein,que sa vertu la plus profondene passât pour un crime au tribunal humain.
Bien qu’il n’épargnât rien pour le salut d’autrui,bien qu’il fît sans relâche autant qu’il fût en lui,bien qu’en lui tout fût exemplaire,il ne put empêcher que de mauvais espritsne fissent de quoi qu’il pût faireun jugement sinistre et d’injustes mépris.
Il remit tout à Dieu, qui connoissoit le tout,et quoique assez souvent on le poussât à boutpar la calomnie et l’outrage,contre tous les auteurs de tant d’indignitéles armes que prit son couragefurent sa patience et son humilité.
Au gré de leur caprice ils eurent beau parler,ils eurent beau mentir, médire, quereller,à se taire il mit sa défense ;ou si de temps en temps sa bouche l’entreprit,ce fut de peur que son silencene laissât du scandale en quelque foible esprit.
Peux-tu donc te connoître, et prendre quelque effroide quoi que puisse dire un mortel comme toi,qui comme toi n’est que poussière ?
Tu le vois aujourd’hui tout près de t’accabler,et dès demain un cimetièrecachera pour jamais ce qui te fait trembler.
Tu le crains toutefois, tu pâlis devant lui ;mais veux-tu t’affranchir d’un si pressant ennui ?Chasse la crainte par la crainte :crains Dieu, crains son courroux ; et ton indigne peur,par ces justes frayeurs éteinte,laissera rétablir le calme dans ton cœur.
Les injures ne sont que du vent et du bruit ;et quiconque t’en charge en a si peu de fruit,qu’il te nuit bien moins qu’à soi-même :pour grand qu’il soit en terre, un Dieu voit ce qu’il fait,et de son jugement suprêmeil ne peut éviter l’irrévocable effet.
Tiens-le devant tes yeux, à toute heure, en tout lieu,ce juge universel, ce redoutable Dieu,et vis sans soin de tout le reste ;quoi qu’on t’ose imputer, ne daigne y repartir,et dans un silence modestetrouve, sans t’indigner, l’art de tout démentir.
Tu paroîtras peut-être en quelque occasiontout couvert d’infamie ou de confusion,
malgré ce grand art du silence ;mais ne t’en émeus point, n’en sois pas moins content,et crains que ton impatiencene retranche du prix du laurier qui t’attend.
Quelque honte à ton front qui semble s’attacher,souviens-toi que mon bras peut toujours t’arracherà toute cette ignominie,que je sais rendre à tous suivant leurs actions,et sur l’imposture punieélever la candeur de tes intentions.
" Quitte-toi, mon enfant, et tu me trouveras ;prépare-toi sans choix à quoi que je t’envoie,sans aucun propre amour, sans aucun embarrasde ce qui peut causer ta douleur ou ta joie :tu gagneras beaucoup en quittant tout ainsi,ma grâce remplira la place du souci,
plus forte et mieux accompagnée ;et je te la ferai sentir,sitôt qu’entre mes mains ton âme résignéene voudra plus se revêtir. "
Pour arriver où ta bonté m’invite,pour tant de biens qu’elle m’offre à gagner,combien de fois me dois-je résigner ?En quoi faut-il, Seigneur, que je me quitte ?
" En tout, mon fils, en tout, et partout, et toujours,aux points les plus petits, aux choses les plus grandes ;je n’en excepte rien : si tu veux mon secours,tout dépouillé de tout il faut que tu l’attendes.Tu ne peux autrement te donner tout à moi,et je ne puis non plus me donner tout à toi,si tu réserves quelque chose :je veux l’âme, je veux le corps,sans que jamais en toi ta volonté disposeni du dedans ni du dehors.
" D’autant plus promptement que par ce grand efforttu brises de ta chair le honteux esclavage,d’autant plus tôt en toi le vieil Adam est mort,et le nouveau succède avec plus d’avantage.Résigne-toi surtout avec sincérité,
si tu veux obliger ma libéralitéà t’en payer avec usure :elle aime à prodiguer mes biens,mais l’effort qu’elle y fait souvent prend sa mesuresur la plénitude des tiens.
" J’en vois se résigner avec retranchement,de la moitié du cœur se remettre en ma garde,et ne s’assurer pas en moi si fortementqu’ils ne veuillent pourvoir à ce qui les regarde.Quelques autres d’abord m’offrent bien tous leurs vœux,mais la tentation marche à peine vers euxqu’ils font retraite vers eux-mêmes ;et leur courage rabattu,cherchant d’autres appuis que mes bontés suprêmes,n’avance point en la vertu.
" Ni ceux-ci ni ceux-là n’arriveront jamaisà la liberté vraie, inébranlable, entière,à cette pure joie, à cette ferme paixqu’entretient dans les cœurs ma grâce familière.C’est peu que d’élever jusque-là son desir,à moins que de soumettre à tout mon bon plaisirson âme pleinement captive ;et sans s’immoler chaque jour,on ne conserve point l’union fruitiveque donne le parfait amour.
" Je te l’ai déjà dit, je te le dis encor,
quitte, résigne-toi, déprends-toi de toi-même,et tu posséderas ce précieux trésor,ce calme intérieur, qui fuit tout ce qui s’aime.Donne-moi tout pour tout, ne forme aucun desir,ne redemande rien, n’envoie aucun soupirvers ce tout que pour moi tu quittes :tiens enfin ton cœur tout en moi ;et moi, qui paye enfin par delà les mérites,je me donnerai tout à toi.
" Ainsi tu seras libre, et l’ange ténébreuxne te pourra jamais réduire en servitude ;mais n’épargne ni soins, ni prières, ni vœux,pour ce digne avant-goût de la béatitude.Ce plein dépouillement des soucis superflus,te laissant nu dans l’âme, ainsi que je le fus,te rendra digne de me suivre ;et par un bienheureux transporttu sauras en moi-même éternellement vivre,sitôt qu’en toi tu seras mort.
" Alors disparoîtront tous ces fantômes vainsqui t’obsèdent partout de leurs folles images,cet inutile amas d’empressements mondains,ces troubles qui chez toi font de si grands ravages.La crainte immodérée, et l’amour déréglé,ces infâmes tyrans de ton cœur aveuglé,verront leur force dissipée ;
et leur nuit faisant place au jour,celle qu’ils y tenoient sera toute occupéepar ma crainte et par mon amour. "
Quelque chose, mon fils, qui t’occupe au dehors,conserve le dedans vraiment libre et tranquille,et te souviens toujours que de ces deux trésorsla conquête est pénible, et la perte facile.En tout temps, en tous lieux, en toutes actions,ce digne épurement de tes intentionsdoit garder sur toi-même une puissance égale,t’élever au-dessus de tous les biens humains,sans permettre jamais que ton cœur se ravalesous l’objet de tes yeux, ou l’œuvre de tes mains.
Ainsi, maître absolu de tout ce que tu fais,et non plus de tes sens le sujet ou l’esclave,tu te verras partout affranchi pour jamaisde ce qui t’importune et de ce qui te brave.
Tu quitteras l’égypte en véritable hébreu,qu’à travers les déserts la colonne de feuguide, sans s’égarer, vers la terre promise ;et de tous ennemis tes exploits triomphantspasseront, en dépit de toute leur surprise,au partage que Dieu destine à ses enfants.
Mais ces enfants de Dieu, sais-tu bien ce qu’ils sont ?Pour être de leur rang, sais-tu ce qu’il faut être ?Sais-tu quelle est leur vie, et quels projets ils font ?à quelle digne marque il te les faut connoître ?De tout ce qui du siècle attire l’amitiéces esprits épurés se font un marchepied,pour voir d’autant plus près l’éclat des biens célestes ;et leur constance est telle à conduire leurs yeux,que quoi qui se présente à leurs regards modestes,le gauche est pour la terre, et le droit pour les cieux.
Bien loin que des objets le dangereux attraitjusqu’à l’attachement abaisse leur courage,ils savent ramener par un contraire effetleur plus flatteuse amorce au bon et saint usage :en vain un vieil abus en grossit le pouvoir ;ils savent les réduire au sincère devoirque l’auteur souverain leur a voulu prescrire ;et comme en faisant tout il n’a rien négligé,ils savent rejeter sous un si juste empiretout ce qu’un long désordre en auroit dégagé.
Tiens-toi ferme au-dessus de tous événements :que leur extérieur ne puisse te surprendre ;et jamais de ta chair ne prends les sentimentssur ce qu’on te fait voir, ou qu’on te fait entendre.De peur d’être ébloui par leur illusion,fais ainsi que Moïse à chaque occasion,viens consulter ton Dieu sur toute ta conduite :sa réponse souvent daignera t’éclairer,et tu n’en sortiras que l’âme mieux instruitede tout ce qui se passe, ou qu’il faut espérer.
Ce grand législateur qui publioit mes loisainsi sur chaque doute entroit au tabernacle,sur chaque question il écoutoit ma voix,et mes avis reçus, il prononçoit l’oracle.De quelques grands périls qu’il fût embarrassé,quelques séditions dont il se vît pressé,il fit de l’oraison son recours ordinaire :entre, entre à son exemple au cabinet du cœur,et pour tirer de moi le conseil nécessaire,du zèle en tes besoins redouble la ferveur.
Josué son disciple, et les fils d’Israëldont l’imprudence aveugle excéda ces limites,pour n’avoir pas ainsi consulté l’éternel,
se virent abusés par les Gabaonites :le flatteur apparat d’un discours affecté,s’étant saisi d’abord de leur crédulité,mit la compassion où la haine étoit due ;ils perdirent des biens qui leur étoient promis,et le charme imposteur de leur pitié déçuededans leur propre sein sauva leurs ennemis.
" Mon fils, entre mes mains remets toujours ta cause :je saurai bien de tout ordonner en son temps ;sans ennui, sans murmure attends que j’en dispose,et je ferai trouver à tes desirs contentsplus d’avantage en toute choseque toi-même tu n’en prétends. "
Je vous remets le tout, Seigneur, sans répugnance ;je vous remets le tout ; et plus j’ose y penser,plus je vois qu’en effet je ne suis qu’impuissance,et que tous mes efforts ne peuvent m’avancer.
Plût à votre bonté que l’âme peu touchéede tout ce qui peut suivre ou tromper son desir,je la pusse à toute heure offrir bien détachéeaux ordres souverains de votre bon plaisir !
" Mon fils, l’homme est changeant, et souvent il s’emporteavec empressement vers ce qu’il veut avoir :tant qu’il ne l’obtient pas, sa passion est forte ;mais quelque estime enfin qu’il veuille en concevoir,il en juge d’une autre sorte,sitôt qu’il est en son pouvoir.
" Dans tout ce qu’il possède il voit moins de mérite ;une flamme nouvelle éteint le premier feu ;du propre attachement l’inconstance l’agite ;un desir fait de l’autre un soudain désaveu,et ce n’est pas peu qu’on se quittemême dans les choses de peu.
" C’est l’abnégation, mais sincère et parfaite,qui peut seule affermir son instabilité :qui se bannit de soi trouve en moi sa retraite ;l’esclavage qu’il prend devient sa liberté,et dans la perte qu’il a faiteil rencontre sa sûreté.
" Mais ce vieil ennemi de la nature humainede tes meilleurs desseins cherche à gâter le fruit ;et tout impatient de renouer ta chaîne,pour rétablir en toi son empire détruit,il tient les ruses de sa haineen embuscade jour et nuit.
" Il étale à tes sens des douceurs sans pareilles,qu’eux-mêmes prennent soin de te faire goûter ;il cache tous ses lacs sous de fausses merveilles,pour voir si par surprise il t’y pourra jeter ;et sans l’oraison et les veillestu ne les saurois éviter. "
Seigneur, qu’est-ce que l’homme, et dans ton souvenirqui lui donne le rang que tu l’y fais tenir ?Que sont les fils d’Adam, que sont tous leurs mérites,pour attirer chez eux l’honneur de tes visites ?Que t’a fait l’homme enfin, que ta grâce pour lui
aime à se prodiguer, et lui servir d’appui ?Ai-je lieu de m’en plaindre avec quelque justice,quand elle m’abandonne à mon propre caprice ?Et puis-je à ta rigueur reprocher quelque excès,quand toute ma prière obtient peu de succès ?
C’est bien alors à moi d’avouer ma foiblesse ;c’est à moi de penser et de dire sans cesse :" Seigneur, je ne suis rien, je ne puis rien de moi,et je n’ai rien de bon, s’il ne me vient de toi. "
Mes défauts sont si grands, mon impuissance est telle,qu’elle a vers le néant une pente éternelle.à moins que ton secours me relève le cœur,à moins que ta bonté ranime ma langueur,qu’elle daigne au dedans me former et m’instruire,mes plus ardents efforts ne peuvent rien produire,et mon infirmité retrouve en un moment
la tiédeur, le désordre et le relâchement.
Toi seul, toujours le même et toujours immuable,te soutiens dans un être à jamais perdurable,toujours bon, toujours saint, toujours juste, et toujoursdispensant saintement ton bienheureux secours.Ta bonté, ta justice agit en toutes choses,et de tout et partout sagement tu disposes ;mais pour moi, qui toujours penche plus fortementvers l’imperfection que vers l’avancement,je n’ai pas un esprit toujours en même assiette :il cherche, il craint, il fuit, il embrasse, il rejette,et son meilleur état, par un triste retour,est sujet à changer plus de sept fois le jour.
Tous mes maux toutefois rencontrent leur remède,aussitôt qu’il t’a plu d’accourir à mon aide ;et pour faire à mon âme un bonheur souverain,tu n’as qu’à lui prêter, qu’à lui tendre la main.Tu le peux, ô mon Dieu, de ta volonté pure,sans emprunter le bras d’aucune créature :tu me peux de toi seul si bien fortifier,que mon âme n’ait plus de quoi se défier,que ma constante ardeur ne tourne plus en glace,
que mon sort affermi ne change plus de face,et que mon cœur enfin, plein de zèle et de foi,ainsi que dans son centre ait son repos en toi.
Ah ! si jamais ce cœur pouvoit bien se défairedes consolations que la terre suggère,soit pour mieux faire place aux célestes faveursqui font naître ici-bas et croître les ferveurs,soit par ce grand besoin qui réduit ma foiblesseà la nécessité d’implorer ta tendresse,puisque dans les malheurs où je me sens couleril n’est aucun mortel qui puisse consoler,alors certes, alors j’aurois pleine matièred’espérer de ta grâce une abondance entière,et de m’épanouir à ces charmes nouveauxdont je verrois ta main adoucir mes travaux.
C’est de toi, mon Sauveur, c’est de toi, source vive,que se répand sur moi tout le bien qui m’arrive.Je ne suis qu’un néant bouffi de vanité,je ne suis qu’inconstance et qu’imbécillité ;et quand je me demande un titre légitimed’où prendre quelque gloire, et chercher quelque estime,je vois, pour tout appui de mes plus hauts efforts,
le néant que je suis, et le rien d’où je sors,et que fonder sa gloire ainsi sur le rien même,c’est une vanité qui va jusqu’à l’extrême.
Ô vent pernicieux ! ô poison des esprits !Que le monde sait peu ton véritable prix !Ô fausse et vaine gloire ! ô dangereuse peste,qui n’es rien qu’un néant, mais un néant funeste !Tes décevants attraits retirent tous nos pasdu chemin où la vraie étale ses appas,et l’âme, de ton souffle indignement souillée,des grâces de son maître est par toi dépouillée.Oui, notre âme, Seigneur, tout ton portrait qu’elle est,commence à te déplaire alors qu’elle se plaît,et son avidité pour de vaines louangesla prive des vertus qui l’égaloient aux anges.
On peut se réjouir et se glorifier,mais ce n’est qu’en toi seul qu’il faut tout appuyer ;en toi seul, non en soi, qu’il faut prendre sans cessela véritable gloire et la sainte allégresse,rapporter à toi seul, et non à sa vertu,
le plus solide éclat dont on soit revêtu,louer en tous ses dons l’auteur de la nature,et ne voir que lui seul en toute créature.
Je le veux, ô mon Dieu, si je fais quelque bien,pour en louer ton nom qu’on supprime le mien,que l’univers entier par de communs suffragessur le mépris des miens élève tes ouvrages,que même en celui-ci mon nom soit ignoréafin que le tien seul en soit mieux adoré,que ton Saint-Esprit seul en ait toute la gloire,sans que louange aucune honore ma mémoire,et que puisse à mes yeux s’emparer qui voudrade la plus douce odeur que mon vers répandra.
En toi seul est ma gloire, en toi seul est ma joie,et quoi que l’avenir en ma faveur déploie,je les veux prendre en toi, sans faire vanitéque du sincère aveu de mon infirmité.
C’est aux juifs, c’est aux cœurs que ta grâce abandonne,à chercher cet honneur qu’ici l’on s’entre-donne :ils peuvent y courir avec empressement,sans que je porte envie à leur aveuglement.La gloire que je cherche, et l’honneur où j’aspire,c’est celle, c’est celui que fait ton saint empire,qu’à tes vrais serviteurs départ ta seule main,et qui ne peut souffrir aucun mélange humain.
Ces honneurs temporels qui rendent l’âme vaine,ces orgueilleux dehors de la grandeur mondaine,à ta gloire éternelle une fois comparés,ne sont qu’amusements de cerveaux égarés.
Ô vérité suprême et toujours adorable,miséricorde immense et toujours ineffable,je ne réclame point dans ma fragilitéd’autre miséricorde ou d’autre vérité.
À toi, Trinité sainte, espoir du vrai fidèle,à toi pleine louange, à toi gloire immortelle !Puisse tout l’univers, puisse tout l’avenir,toute l’éternité te louer et bénir !Ce sont là tous mes vœux, c’est là tout l’avantageque mes foibles travaux demandent en partage,trop heureux si l’éclat de mon plus digne emploilaisse mon nom obscur pour rejaillir sur toi !
" Ne prends point de mélancoliede voir qu’à tes vertus on refuse leur prix,qu’un autre est dans l’estime, et toi dans le mépris,qu’on l’honore partout, durant qu’on t’humilie.Lève les yeux au ciel, lève-les jusqu’à moi,et tout ce que la terre ose juger de toine te donnera plus aucune inquiétude :tu ne sentiras plus de mouvements jaloux,et ce ravalement qui te sembloit si ruden’aura plus rien en soi qui ne te semble doux. "
Il est tout vrai, Seigneur ; mais cette chair fragilede ses aveuglements aime l’épaisse nuit,et de la vanité l’amorce est si subtile,qu’en un moment elle séduit.
À bien considérer la chose en sa nature,je ne mérite amour, ni pitié, ni support ;et quoi qu’on m’ait pu faire, aucune créaturene m’a jamais fait aucun tort.
Mes plaintes auroient donc une insolence extrême,si j’osois t’accuser de trop de dureté,et qu’ainsi j’imputasse à la justice mêmeune injuste sévérité.
Mon crime a dû forcer toutes les créaturesà me persécuter, à s’armer contre moi,et quiconque m’accable ou d’opprobre ou d’injures,n’en fait qu’un légitime emploi.
À moi la honte est due, à moi l’ignominie ;leur plus durable excès ne peut trop me punir :à toi seul la louange et la gloire infiniedans tous les siècles à venir.
Prépare-toi, mon âme, à souffrir sans tristesseles mépris des méchants et ceux des gens de bien,à me voir ravalé jusqu’à cette bassesse,que même on ne me compte à rien.
Enfin de ton orgueil éteins les moindres restes,ou n’espère autrement de paix en aucun lieu,ni de stabilité, ni de clartés célestes,ni d’union avec ton Dieu.
Si la douceur de vivre ensemble,d’avoir les mêmes sentiments,te fait de ton repos asseoir les fondementssur ceux de qui l’humeur à la tienne ressemble,quelque sûr que tu sois de leur fidélité,toute cette tranquillité,que tes yeux éblouis trouvent si bien fondée,ne sera qu’une vaine idéeque suivront l’embarras et l’instabilité.
Mais si ton zèle invariableréunit ses desirs flottantsà cette vérité qui parmi tous les tempsdemeure toujours vive et toujours immuable,qu’un ami parte ou meure, ou que son cœur légerose même te négliger,ni son triste départ, ni sa perte imprévue,ni même son change à ta vue,n’auront rien dont jamais tu daignes t’affliger.
En moi seul doit être établiecette sincère affection,qui n’ayant pour objet que la perfection,par aucun changement ne peut être affoiblie.Tous ceux que leur bonté donne lieu d’estimer,et chez qui tu vois s’enflammeret l’amour des vertus et la haine des vices,je veux bien que tu les chérisses,mais ce n’est qu’en moi seul que tu les dois aimer.
L’amitié la plus assuréetient de moi toute sa valeur :tu n’en peux voir sans moi qu’une fausse couleur,qui n’est ni d’aucun prix ni d’aucune durée.Son ardeur n’a jamais aucuns louables feux,que soumis à ce que je veux ;et tu ne saurois voir dans toute la natured’union bien solide et pure,si de ma propre main je n’en ai fait les nœuds.
Ces vrais amis que je te donne,ces unions que je te fais,doivent me résigner si bien tous tes souhaits,que tu sois mort à tout sitôt que je l’ordonne.Je veux avoir ton cœur tout entier en ma main,par un détachement si plein,qu’autant qu’il est en toi ta sainte inquiétudeaspire à cette solitudequi te doit retrancher de tout commerce humain.
Quiconque me choisit pour maître,et ne cherche qu’à me gagner,m’approche d’autant plus qu’il sait mieux s’éloignerdes consolations que les hommes font naître :plus dans leur folle estime il se trouve compris,plus il ravale de son prix,et va d’autant plus haut vers ma grandeur suprême,qu’il descend plus bas en lui-même,et se tient abîmé dans le propre mépris.
Mais une âme présomptueuse,qui s’ose imputer quelque bien,se refuse à ma grâce, et ne se porte à rienoù toute sa chaleur ne soit infructueuse :elle ferme la porte à ma bénignitépar son aveugle vanité,puisque du Saint-Esprit les faveurs prévenantes,les entières, les triomphantes,n’entrent jamais au cœur que par l’humilité.
Homme, si tu pouvois apprendrel’art de te bien anéantir,de bien purger ce cœur, d’en bien faire sortirce que l’amour terrestre y peut jeter de tendre ;
si tu savois, mon fils, pratiquer ce grand art,tu verrois bientôt de ma parts’épandre au fond du tien l’abondance des grâces,et tes actions les plus bassessauroient jusqu’à mon trône élever ton regard.
Une affection mal conçuedérobe tout l’aspect des cieux ;et quand la créature a détourné tes yeux,tu perds tout aussitôt le créateur de vue.Sache te vaincre en tout, et partout te dompter,sache pour lui tout surmonter,bannis tout autre amour, coupes-en les racines,et les connoissances divinesà leurs plus hauts degrés te laisseront monter.
Ne dis point que c’est peu de chose,ne dis point que c’est moins que rien,à qui ton âme prête un moment d’entretien,sur qui par échappée un coup d’œil se repose :ce peu, ce moins que rien, quand son amusementattire trop d’empressement,quand trop de complaisance à ce coup d’œil s’attache,imprime aux vertus une tache,et retarde l’esprit du haut avancement.
Défends ton cœur de ton oreille ;souvent une fausse merveilleentre par elle et te surprend :ne t’émeus donc point, et n’admire,quoi que les hommes puissent direde beau, de subtil, ou de grand.Mon royaume n’est pas pour ces brillants frivolesdont l’humaine éloquence orne ses fictions ;il se donne aux vertus, et non pas aux paroles,et fuit les beaux discours sans bonnes actions.
Ma seule parole sacréeest celle à qui tu dois l’entrée ;c’est elle qui te doit charmer ;c’est elle qui verse dans l’âmeles ardeurs de la sainte flammequi seule s’y doit allumer.Elle éclaire l’esprit par des rayons célestes,elle jette les cœurs dans la componction,
et répand sur l’aigreur des maux les plus funestesen cent et cent façons ma consolation.
Jamais à lire ne t’animepar un vain desir qu’on t’estimeplus habile homme, ou plus savant :de cette ambitieuse étudel’inépuisable inquiétudene produit jamais que du vent.Sache dompter tes sens, sache amortir tes vices,et de cette science espère plus de fruitque si de tout autre art les épineux capricest’avoient laissé percer leur plus obscure nuit.
Quand tu saurois par ta lectureconnoître toute la nature,tu n’as qu’un point à retenir :un seul principe est nécessaire ;on a beau dire, on a beau faire,c’est là qu’il en faut revenir.C’est moi seul qui dépars la solide science ;c’est de mes seuls trésors que je la fais couler,et j’en prodigue plus à l’humble confianceque tout l’esprit humain ne t’en peut étaler.
Oui, le cœur humble qui m’adore,le cœur épuré que j’honorede mon amoureux entretien,
abonde bientôt en sagesse,et s’avance en la haute adressequi mène l’esprit au vrai bien.Malheur, malheur à ceux qui se laissant conduireaux desirs empressés d’un curieux savoir,en l’art de me servir dédaignent de s’instruire,et veulent ignorer leur unique devoir !
Un jour viendra que le grand maître,le grand roi se fera paroître,armé de foudres et d’éclairs ;qu’assis sur un trône de gloire,il rappellera la mémoirede ce qu’aura fait l’univers :il faudra voir alors quelle est votre science,savants ; il entendra votre leçon à tous,et sur cet examen de chaque conscienceun moment réglera sa grâce ou son courroux.
Alors on verra sa lumièrede Hiérusalem toute entièreéplucher jusqu’au moindre trait ;alors les plus obscures vies,dans les ténèbres éclaircies,ne trouveront plus de secret.Les grands raisonnements de ces langues disertes
n’auront force ni poids en cette occasion :la parole mourra dans les bouches ouvertes,et cédera la place à la confusion.
Plus une âme est humiliée,plus elle s’est étudiéeà ce noble ravalement,d’autant mieux cette ferme basesoutient la haute et sainte extaseoù je l’élève en un moment.C’est alors qu’en secret une de mes paroleslui fait comprendre mieux ce qu’est l’éternité,que si toute la poudre et le bruit des écolesavoient lassé dix ans son assiduité.
J’instruis, j’inspire, j’illumine ;j’explique toute ma doctrinesans aucun embarras de mots,sans que les âmes balancéesd’aucunes confuses penséesen perdent jamais le repos.Jamais des vains degrés la pompe imaginairede son fast orgueilleux n’embrouille mes savants,et les rusés détours d’un argument contrairene leur tendent jamais de piéges décevants.
Ainsi je montre, ainsi j’enseignecomme il faut que l’homme dédaignetoutes les douceurs d’ici-bas,qu’il néglige les temporelles,qu’il n’aspire qu’aux éternelles,qu’il ne goûte que leurs appas :j’enseigne à fuir l’honneur, à souffrir le scandale ;pour but, pour seul espoir j’enseigne à me choisir ;j’enseigne à me chérir d’une ardeur sans égale,j’enseigne à ramasser en moi tout son desir.
Un grand dévot m’a su connoître,sans en consulter d’autre maîtreque le feu qui sut l’enflammer :il dit des choses admirablesde mes attributs ineffables,et n’avoit appris qu’à m’aimer.Il dégagea son cœur de toute la nature,et se fit bien plus docte en quittant tout ainsi,que s’il eût attaché jusqu’à la sépulturesur des subtilités un long et vain souci.
Ma façon d’instruire est diverse :je parle aux uns et les exercesur des préceptes généraux ;je parle à d’autres à l’oreilledu secret de quelque merveille,
ou du choix de quelques travaux ;je ne me montre aux uns que sous quelque figurequi leur fait doucement comprendre ma bonté,et sur d’autres j’épands cette lumière purequi fait voir le mystère avec pleine clarté.
Les livres à leur ouvertureoffrent à tous même lecture,mais non pas même utilité :j’en suis au dedans l’interprète,et seul à seul dans la retraitej’en explique la vérité.Je pénètre les cœurs, je vois dans les pensées,j’excite, je prépare aux bonnes actions,et je tiens mes faveurs plus ou moins avancées,suivant qu’on fait profit de mes instructions.
Mon fils, il est bon d’ignorerbeaucoup de choses qui se passent,et de ne point considérer
mille événements qui s’entassent.Sois comme mort sur terre, et par le saint emploide cette indifférence en mérites féconde,tiens-toi crucifié pour les choses du monde,et les choses du monde autant de croix pour toi.
Fais la sourde oreille à ces bruitsque roule un indiscret murmure,et pense les jours et les nuitsau repos que je te procure.Il est beaucoup meilleur de retirer tes yeuxde tout ce qui te choque ou qui te peut déplaire,que d’être tout de feu sur un avis contraire,pour un frivole honneur de raisonner le mieux.
Laisse à chacun son sentiment :qu’il parle et discoure à sa mode ;tiens ton cœur en moi fortement,et fuis ce débat incommode.Comme mes jugements ne sont jamais déçus,préfère leur conduite à la prudence humaine ;attaches-y ta vue, et tu verras sans peineque dans tes démêlés un autre ait le dessus.
À quelle extrémité, Seigneur, vont nos malheurs !La perte temporelle est digne de nos pleurs :pour un peu d’intérêt on court, on se tourmente ;mais ce qui touche l’âme, on le laisse au hasard,
et l’oubli d’heure en heure à tel point s’en augmente,qu’on n’y jette qu’à peine un coup d’œil sur le tard.
On cherche avec chaleur ce qui ne sert de rien ;on n’a d’yeux qu’en passant pour le souverain bien ;ce qui n’importe plaît ; le nécessaire gêne :tout l’homme aisément glisse et s’échappe au dehors ;et si le repentir soudain ne le ramène,il se livre avec joie aux appétits du corps.
Envoie à mon secours tes bontés souveraines,Seigneur, contre les maux qui m’ont choisi pour but,puisqu’en vain je mettrois aux amitiés humainesl’espoir de mon salut.
Ô mon Dieu, qu’ici-bas j’ai trouvé d’infidèles
dont je m’imaginois occuper tous les soins !Et que j’ai rencontré de véritables zèlesoù j’en croyois le moins !
En vain donc on voudroit fonder quelque espérancesur l’effet incertain de leur douteuse foi,et les justes jamais ne trouvent l’assurancede leur salut qu’en toi.
Que sous tes ordres saints notre esprit se captivejusqu’à tout recevoir d’un sentiment égal,et bénir ton saint nom de quoi qui nous arriveou de bien ou de mal.
Nous n’y contribuons qu’un importun mélangede foiblesse, d’erreur, et d’instabilité,qui des meilleurs desseins nous fait prendre le changeavec facilité.
Quelqu’un applique-t-il à toute sa conduiteune âme si prudente, un esprit si réglé,que souvent il ne voie ou cette âme séduite,ou cet esprit troublé ?
Mais qui sur ton vouloir forme sa patience,qui simplement te cherche, et n’a point d’autre espoir,
qui remet en toi seul toute sa confiance,n’est pas si prompt à choir.
Quelque pressé qu’il soit du malheur qui l’accable,sitôt que vers le ciel tu l’entends soupirer,ton bras étend sur lui cette main secourablequi l’en sait retirer.
Rien ne le fait gémir dont tu ne le consoles,et quiconque en ta grâce espère jusqu’au boutreçoit enfin l’effet de tes saintes paroles,et triomphe de tout.
Il est rare de voir qu’un ami persévèredans nos afflictions jusqu’à l’extrémité,et nous aide à porter toute notre misèresans être rebuté.
Toi seul es cet ami, fidèle, infatigable,que de nos intérêts rien ne peut détacher,et toute autre amitié n’a rien de si durablequ’il en puisse approcher.
Oh ! que cette âme sainte avoit sujet de dire :" J’ai pour base mon Dieu, pour appui Jésus-Christ ;
en lui seul je me fonde, en lui seul je respireet m’affermis l’esprit ! "
Si je lui ressemblois, j’aurois moins d’épouvantedes jugements du monde et de tout son pouvoir,et les traits les plus forts d’une langue insolentene pourroient m’émouvoir.
Mais qui pourra, Seigneur, par sa propre sagessepressentir tous les maux qui doivent arriver ?Et si quelqu’un le peut, aura-t-il quelque adressequi puisse l’en sauver ?
Ah ! si ce qu’en prévoit la prudence ou la crainteabat encor souvent toute notre vigueur,que font les imprévus, et quelle rude atteinten’enfoncent-ils au cœur ?
En vain pour me flatter je me le dissimule,il me falloit des miens prévenir mieux l’effet,et je ne devois pas une âme si créduleaux rapports qu’on m’a fait.
Mais l’homme est toujours homme, et les vaines louangesle dépouillent si peu de sa fragilité,
que ceux même qu’on nomme et qu’on croit de vrais angesne sont qu’infirmité.
Qui croirai-je que toi, vérité souveraine,qui jamais n’es déçue et ne peux décevoir ?Qui prendrai-je que toi dans cette course humainepour règle à mon devoir ?
L’homme est muable et foible, et ses discours frivolesportent l’impression de son déréglement :il se méprend et trompe ; et surtout en parolesil s’échappe aisément.
Aussi ne doit-on pas donner prompte croyanceà tout ce qui d’abord semble la mériter,et ce qu’il dit de vrai laisse à la défiancede quoi s’inquiéter.
Tu m’avertis assez de ses lâches pratiques,tu m’en instruis assez, Seigneur, quand tu me disqu’il faut que je m’en garde, et que nos domestiquessont autant d’ennemis ;
Qu’il n’est pas sûr de croire à quiconque vient dire :" Mon avis est le bon, l’infaillible est le mien ; "
et que tel en décide avec un plein empire,qui souvent ne sait rien.
Je ne l’ai que trop vu, Seigneur, pour mon dommage ;et puissé-je en former quelques saintes terreursqui ne me laissent pas égarer davantagedans mes folles erreurs !
Par une impertinente et fausse confidence,quelqu’un me dit un jour : " Écoute, sois discret,et conserve en ton cœur sous un profond silencele fruit de mon secret. "
À peine je promets de cacher le mystère,qu’il trouve de sa part le silence fâcheux,me quitte, va conter ce qu’il m’oblige à taire,et nous trahit tous deux.
Préserve-moi, Seigneur, de ces gens tous de langues,de ces illusions d’un esprit inconstant,garde partout le mien de leurs folles harangues,et moi d’en faire autant.
Daigne mettre en ma bouche une parole vraie,qui soit pleine de force et de stabilité ;
et ne souffre jamais que ma langue s’essaieà la duplicité.
Accorde à ma foiblesse assez de prévoyancepour aller au-devant du mal qui peut s’offrir,et détourner les maux que sans impatienceje ne pourrois souffrir.
Qu’il est bon de se taire, et qu’en paix on respire,quand de parler d’autrui soi-même on s’interdit,sans être prompt à croire, ou léger à redireplus qu’on ne nous a dit !
Une seconde fois, qu’il est bon de se taire,de n’ouvrir tout son cœur à personne qu’à toi,et n’abandonner pas aux rapports qu’on vient faireune indiscrète foi !
Qu’heureux est, ô mon Dieu ! qu’heureux est qui souhaiteque ton seul bon plaisir soit partout accompli,qu’au dedans, qu’au dehors ta volonté soit faite,et ton ordre rempli !
Que ta grâce en un cœur se trouve en assurance
alors qu’à fuir l’éclat il met tous ses efforts,et qu’il sait dédaigner cette vaine apparencequ’on admire au dehors !
Qu’une âme à ton vouloir saintement asservieménage bien les dons que lui fait ta faveur,lorsqu’elle applique tout à corriger sa vie,ou croître sa ferveur !
La gloire du mérite un peu trop épanduea fait perdre à plusieurs les trésors qu’ils ont eus,et j’ai vu la louange un peu trop tôt renduegâter bien des vertus.
Mais quand la grâce en nous demeure bien cachée,elle redouble en fruits, en forces, en appas,et secourt d’autant mieux une vie attachéeà d’éternels combats.
Eh bien ! on te querelle, on te couvre d’injures ;la calomnie est grande et te remplit d’effroi :veux-tu rompre aisément ses pointes les plus dures ?Affermis ton espoir et ta constance en moi.Ne t’inquiète point de ces discours frivoles ;les paroles enfin ne sont que des paroles,que des sons parmi l’air vainement dispersés ;elles peuvent briser quelques âmes de verre,et ne tombent point sur la pierreque leurs traits n’en soient émoussés.
Quand leur plus gros déluge insolemment t’accable,sache faire profit de son plus vaste effort ;songe à te corriger, si tu te sens coupable,songe à souffrir pour moi, si rien ne te remord.C’est du moins qu’il te faille endurer quelque chosed’un conte qui te blesse, ou d’un mot qui t’impose,toi que de rudes coups auroient bientôt lassé,et qui verrois bientôt tes forces chancelantes
sous les épreuves violentespar où tant de saints ont passé.
D’où vient que pour si peu le chagrin te dévore,qu’un mot jusqu’en ton cœur va trouver ton défaut,si ce n’est que la chair, qui te domine encore,te fait considérer l’homme plus qu’il ne faut ?C’est le mépris humain que ton âme appréhende,qui soulève ce cœur contre la réprimande,lors même qu’elle est due à ta légèreté :c’est là ce qui te force à chercher quelque ruse,qui sous une mauvaise excusemette à couvert ta lâcheté.
Examine-toi mieux, et quoi qu’on t’ose dire,descends jusqu’en toi-même, et vois ce que tu crains :tu verras que le monde encore en toi respireavec le vain souci d’agréer aux mondains.Craindre pour tes défauts qu’on ne te mésestime,que la confusion sur ton front ne s’imprime,c’est montrer que ton cœur s’est mal sacrifié,que tu n’as point encor d’humilité profonde,et que tu n’es ni mort au monde,ni lui pour toi crucifié.
Mais écoute, mon fils, écoute ma parole,et dix mille d’ailleurs ne te pourront toucher,
quand même la malice en sa plus noire écoleforgeroit tous leurs dards pour te les décocher :qu’à son choix contre toi le mensonge travaille,laisse-le s’épuiser, prise moins qu’une pailletoute l’indignité dont il te veut couvrir :que te peut nuire enfin une telle tempête ?Est-il un cheveu sur ta têtedont elle puisse t’appauvrir ?
Ceux qui vers le dehors poussant toute leur âme,n’ont ni d’yeux au dedans, ni Dieu devant les yeux,sensibles jusqu’au fond aux atteintes du blâme,frémissent à toute heure, et tremblent en tous lieux ;mais ceux dont la sincère et forte patienceporte jusqu’en moi seul toute sa confiance,et ne s’arrête point au propre sentiment,ceux-là craignent si peu ces discours de la terre,que jamais leur plus rude guerrene les fait pâlir un moment.
Tu dis qu’il est fâcheux de voir la calomniede la vérité même emprunter les couleurs,que la plus juste gloire en demeure ternie,et peut des plus constants tirer quelques douleurs ;
mais que t’importe enfin, si tu m’as pour refuge ?N’en suis-je pas au ciel l’inévitable juge,qui vois sans me tromper comme tout s’est passé ?Et pour le châtiment, et pour la récompense,ne sais-je pas qui fait l’offense,et qui demeure l’offensé ?
Rien ne va sans mon ordre, et c’est moi qui t’envoiece mot que contre toi lancent tes ennemis :je veux qu’ainsi des cœurs le secret se déploie,et tout ce qui t’arrive, exprès je l’ai permis.Tu verras quelque jour mon arrêt équitableséparer l’innocent d’avecque le coupable,et rendre à tous les deux ce qu’ils ont mérité :cependant il me plaît qu’en secret ma justicede l’un éprouve la malice,et de l’autre la fermeté.
Tout ce que l’homme ici te rend de témoignageest sujet à l’erreur et périt avec lui ;la vérité des miens leur fait cet avantagequ’ils sont au bout des temps les mêmes qu’aujourd’hui.Je les cache souvent, et fort peu de lumièressavent en pénétrer les ténèbres entières ;mais l’erreur n’entre point dans leur obscurité,et dans le même instant qu’on y trouve à redire,
l’âme bien éclairée admireleur inconcevable équité.
Il faut donc me remettre à juger chaque chose,et sur le propre sens jamais ne s’appuyer :c’est ainsi que le juste, à quoi que je l’expose,ne sent rien qui le trouble ou le puisse ennuyer.Quoique la calomnie élève à sa ruinede ses noirs attentats la plus forte machine,il en attend le coup sans aucun tremblement ;et si quelqu’un l’excuse, et prenant sa défensefait triompher son innocence,sa joie est sans emportement.
Il prend peu de souci de la honte et du blâme ;il sait que j’en connois les injustes efforts,que je sonde le cœur, que je vois toute l’âme,et ne m’éblouis point des plus brillants dehors :il me voit au-dessus de la fausse apparence,et reconnoît par là quelle est la différencedu jugement de l’homme et de mon jugement,et que souvent mes yeux regardent comme un crimece que trouve digne d’estimeson aveugle discernement.
Seigneur, qui par de vifs rayonspénètres chaque conscience,juste juge, en qui nous voyonset la force et la patience,tu sais quelle fragilité,quelle pente à l’impuretésuit partout la nature humaine :daigne me servir de soutien,et sois la confiance pleinequi me guide au souverain bien.
Pour ne voir point de tache en moi,mon innocence n’est pas sûre ;tu vois bien plus que je ne voi,tu fais bien une autre censure :aussi devrois-je avec douceurm’humilier sous la noirceurde tous les défauts qu’on m’impute ;et souffrir d’un esprit remis,lors même qu’on me persécutepour ce que je n’ai point commis.
Pardon, mon cher Sauveur, pardon,quand j’en use d’une autre sorte ;ne me refuse pas le don
d’une patience plus forte.Ta miséricorde vaut mieux,pour rencontrer grâce à tes yeuxdans l’excès de ton indulgence,qu’une apparente probiténe peut servir à la défensede la secrète infirmité.
Quand un long amas de vertusm’érigeroit un haut trophéesur tous les vices abattuset la convoitise étouffée,ces vertus n’auroient pas de quoime justifier devant toi,quelque mérite qui les suive :il y faut encor ta pitié,puisque sans elle homme qui viveà tes yeux n’est justifié.
Ne te rebute point, mon fils, de ces travaux
que l’ardeur de ton zèle entreprend pour ma gloire ;ne te laisse jamais abattre sous les mauxqui te veulent des mains enlever la victoire.En quelque triste état que leur rigueur t’ait mis,songe à ce que je t’ai promis,reprends cœur là-dessus, espère, et te console :je rendrai tes desirs pleinement satisfaits,et j’ai toujours de quoi dégager ma parolepar l’abondance des effets.
Tu n’auras point ici longtemps à te lasser,tes douleurs n’y sont pas d’une éternelle suite :un peu de patience, et tu verras passerce torrent de malheurs où ta vie est réduite.Un jour, un jour viendra que ce rude attirailde soins, de troubles, de travail,fera place aux douceurs de la paix desirée :cependant souviens-toi que les maux les plus grandsne sont que peu de chose, et de peu de durée,quand ils cessent avec le temps.
Applique à me servir une assiduitéqui de ce que tu dois jamais ne se dispense ;travaille dans ma vigne avec fidélité,et je serai moi-même enfin ta récompense.écris, lis, chante, prie, et gémis tout le jour,garde le silence à son tour,
supporte avec grand cœur tous les succès contraires :leur plus longue amertume aura de doux reflus,et la vie éternelle a d’assez grands salairespour être digne encor de plus.
Oui, tu verras un jour finir tous ces ennuis ;Dieu connoît ce grand jour, qu’autre ne peut connoître :tu ne verras plus lors ni les jours ni les nuits,comme ici tu les vois, s’augmenter ou décroître ;d’une clarté céleste un long épanchementfera briller incessammentd’un rayon infini la splendeur ineffable ;et d’une ferme paix le repos assuréversera dans ton cœur le calme invariableque ces maux t’auront procuré.
Tu ne diras plus lors : " Qui pourra m’affranchirde la mort que je traîne, et des fers que je porte ? "tu ne crieras plus lors : " Faut-il ainsi blanchir ?Faut-il voir prolonger mon exil de la sorte ? "La mort, précipitée aux gouffres du néant,n’aura plus ce gosier béant,dont tout ce qui respire est l’infaillible proie ;et la santé sans trouble et sans anxiétén’y laissera goûter que la parfaite joied’une heureuse société.
Que ne peux-tu, mon fils, percer jusques aux cieux,pour y voir de mes saints la couronne éternelle,les pleins ravissements qui brillent dans leurs yeux,le glorieux éclat dont leur front étincelle !Voyant ces grands objets d’un injuste méprisen remporter un si haut prix,eux qu’à peine le monde a crus dignes de vivre,ta sainte ambition les voudroit égaler,te régleroit sur eux, et sauroit pour les suivrejusqu’en terre te ravaler.
Tous les abaissements te sembleroient si doux,qu’en haine des honneurs où ta folie aspire,tu choisirois plutôt d’être soumis à tous,que d’avoir sur un seul quelque reste d’empire.Les beaux jours de la vie et les charmes des sens,pour toi devenus impuissants,te laisseroient choisir ce mépris en partage :tu tiendrois à bonheur d’être persécuté,et tu regarderois comme un grand avantagele bien de n’être à rien compté.
Si tu pouvois goûter toutes ces vérités,si jusque dans ton cœur elles étoient empreintes,tout un siècle de honte et de calamitésne t’arracheroit pas un seul moment de plaintes :
tu dirois qu’il n’est rien de si laborieuxque pour un prix si glorieuxil ne faille accepter, sitôt qu’on le propose,et que perdre ou gagner le royaume de Dieu,quoi qu’en jugent tes sens, n’est pas si peu de chose,qu’il faille y chercher un milieu.
Lève donc l’œil au ciel pour m’y considérer,vois-y mes saints assis au-dessus du tonnerre,après tant de tourments soufferts sans murmurer,après tant de combats qu’ils ont rendus sur terre.Ces illustres vainqueurs des tribulationsgoûtent les consolationsd’une joie assurée et d’un repos sincère :assis à mes côtés sans trouble et sans effroi,ils règnent avec moi dans le sein de mon Père,et vivront sans fin avec moi.
Ô séjour bienheureux de la cité céleste,où de l’éternité le jour se manifeste,jour que jamais n’offusque aucune obscurité,jour qu’éclaire toujours l’astre de vérité,jour où sans cesse brille une joie épurée,jour où sans cesse règne une paix assurée,jour toujours immuable et dont le saint éclatjamais ne dégénère en un contraire état !Que déjà ne luit-il ! Et pour le laisser luireque ne cessent les temps de perdre et de produire !Que déjà ne fait place à ce grand avenirtout ce qu’ici leur chute avec eux doit finir !Il luit, il luit déjà, mais sa vive lumièreaux seuls hôtes du ciel se fait voir toute entière.Tant que nous demeurons sur la terre exilés,il n’en tombe sur nous que des rayons voilés ;l’éloignement confond ou dissipe l’image
de ce qui s’en échappe au travers d’un nuage,et tout ce qu’à nos yeux il est permis d’en voir,ce sont traits réfléchis qu’en répand un miroir.
Ces habitants du ciel en savent les délices,tandis qu’en ces bas lieux nous traînons nos supplices,et qu’un accablement d’amertume et d’ennuisde nos jours les plus beaux fait d’effroyables nuits.
Ces jours, que le temps donne et dérobe lui-même,longs pour qui les connoît, et courts pour qui les aime,ont pour l’un et pour l’autre un tissu de malheursd’où naissent à l’envi l’angoisse et les douleurs.Tant que l’homme en jouit, que de péchés le gênent !Combien de passions l’assiégent ou l’enchaînent !Que de justes frayeurs, que de soucis cuisantslui déchirent le cœur et brouillent tous les sens !La curiosité de tous côtés l’engage ;la folle vanité le tient en esclavage ;enveloppé d’erreurs, atterré de travaux,entre mille ennemis pressé de mille assauts,le repos l’affoiblit, et le plaisir l’énerve ;tout le cours de sa vie a des maux de réserve ;le riche par ses biens n’en est pas exempté,et le pauvre a pour comble encor sa pauvreté.
Quand verrai-je, Seigneur, finir tant de supplices ?
Quand cesserai-je d’être un esclave des vices ?Quand occuperas-tu, toi seul, mon souvenir ?Quand mettrai-je ma joie entière à te bénir ?Quand verrai-je en mon cœur une liberté sainte,sans aucun embarras, sans aucune contrainte ?Et quand ne sentirai-je en mes ardents transportsrien qui pèse à l’esprit, rien qui gêne le corps ?Quand viendra cette paix, et profonde et solide,où la sûreté règne, où ton amour préside,paix dedans et dehors, paix sans anxiétés,paix sans trouble, paix ferme enfin de tous côtés ?
Doux Sauveur de mon âme, hélas ! quand te verrai-je ?Quand m’accorderas-tu ce dernier privilége ?Quand te pourront mes yeux contempler à loisir,te voir en tout, partout, être mon seul desir ?Quand te verrai-je assis sur ton trône de gloire,et quand aurai-je part aux fruits de ta victoire,à ce règne sans fin, que ta bénignitéprépare à tes élus de toute éternité ?
Tu sais que je languis, abandonné sur terreaux cruelles fureurs d’une implacable guerre,où toujours je me trouve en pays ennemi,où rien ne me console après avoir gémi,
où de mon triste exil les suites importunesne sont qu’affreux combats et longues infortunes.
Modère les rigueurs de ce bannissement,verse en mes déplaisirs quelque soulagement :tu sais que c’est pour toi que tout mon cœur soupire ;tu vois que c’est à toi que tout mon cœur aspire ;le monde m’est à charge, et ne fait que grossirce fardeau de mes maux qu’il tâche d’adoucir :ni de lui ni de moi je ne dois rien attendre ;je veux te posséder, et ne te puis comprendre ;je forme à peine un vol pour m’attacher aux cieux,qu’un souci temporel le ravale en ces lieux ;et de mes passions les forces mal domptéesme rendent aux douceurs qu’elles m’avoient prêtées :l’esprit prend le dessus, mais le poids de la chairjusqu’au-dessous de tout me force à trébucher.Ainsi je me combats et me pèse à moi-même,ainsi de mon dedans le désordre est extrême :la chair rappelle en bas, quand l’esprit tire en haut,et la foible partie est celle qui prévaut.
Que je souffre, Seigneur, quand mon âme élevée
jusqu’aux pieds de son Dieu qui l’a faite et sauvée,un damnable escadron de sentiments honteuxvient troubler sa prière et distraire ses vœux !
Toi, qui seul de mes maux tiens en main le remède,en ces extrémités n’éloigne pas ton aide,et ne retire point par un juste courrouxle bras qui seul pour moi peut rompre tous leurs coups.Lance du haut du ciel un éclat de ta foudre,qui dissipe leur force et les réduise en poudre ;précipite sur eux la grêle de tes dards ;rends-les à leur néant d’un seul de tes regards,et renvoie aux enfers, comme souverain maître,ces fantômes impurs que leur prince fait naître.
D’autre côté, Seigneur, recueille en toi mes sens,ranime, réunis mes desirs languissants ;fais qu’un parfait oubli des choses de la terretienne à couvert mon cœur de toute cette guerre ;ou si par quelque embûche il se trouve surpris,fais que par les efforts d’un prompt et saint méprisil rejette soudain ces délices fardéesdont le vice blanchit ses plus noires idées.
Viens, viens à mon secours, suprême vérité,que je ne donne entrée à quelque vanité ;viens, céleste douceur, viens occuper la place,et toute impureté fuira devant ta face.
Cependant fais-moi grâce, et ne t’offense passi dans le vrai chemin je fais quelques faux pas,si quelquefois de toi mon oraison s’égare,si quelque illusion malgré moi m’en sépare ;car enfin, je l’avoue à ma confusion,je ne cède que trop à cette illusion :l’ombre d’un faux plaisir follement retracées’empare à tous moments de toute ma pensée ;je ne suis pas toujours où se trouve mon corps ;souvent j’occupe un lieu dont mon cœur est dehors ;et mon extravagance emportant l’infidèle,je suis bien loin de moi quand il est avec elle.
L’homme, sans y penser, pense à ce qu’il chérit,ainsi que l’œil de soi tourne à ce qui lui rit.Ce qu’aime la nature ou qui plaît par l’usage,c’est ce qui le plus tôt nous offre son image,et l’offre rarement, que notre esprit touchéne s’attache sans peine où le cœur est penché.
Aussi ta bouche même a bien voulu me direqu’où je mets mon trésor, là mon âme respire :si je le mets au ciel, il m’est doux d’y penser ;si je le mets au monde, il m’y sait rabaisser ;
de ses prospérités je fais mon allégresse,et ses coups de revers excitent ma tristesse.
Si les plaisirs des sens saisissent mon amour,ce qui peut les flatter m’occupe nuit et jour ;si j’aime de l’esprit la parfaite science,je fais mon entretien de tout ce qui l’avance :enfin tout ce que j’aime et tout ce qui me plaîtme tient comme enchaîné par un doux intérêt,j’en parle avec plaisir, avec plaisir j’écoutetout ce qui peut m’instruire à marcher dans sa route,et j’emporte chez moi l’image avec plaisirde tout ce qui chatouille et pique mon desir.
Qu’heureux est donc, ô Dieu, celui dont l’âme purebannit, pour t’aimer seul, toute la créature,qui se fait violence, et n’osant s’accorderrien de ce que lui-même aime à se demander,de la chair et des sens tellement se défie,qu’à force de ferveur l’esprit les crucifie !C’est ainsi qu’en son cœur rétablissant la paix,sur le mépris du monde élevant ses souhaits,il t’offre une oraison, il t’offre des louanges
dignes de se mêler à celles de tes anges,puisqu’en lui ton amour par ses divins transportsétouffe le terrestre et dedans et dehors.
Lorsque tu sens, mon fils, s’allumer dans ton cœurun desir amoureux de la béatitude,qu’il soupire après moi d’une douce langueur,pour me voir sans ombrage et sans vicissitude ;quand tu le sens pousser d’impatients transportspour se voir affranchi de la prison du corps,et contempler de près mes clartés infinies :ouvre ton âme entière à cette ambition,et porte de ce cœur les forces réuniesà ce que veut de toi cette inspiration.
Surtout, quand tu reçois cet amoureux desir,souviens-toi de m’en rendre un million de grâces,à moi dont la bonté daigne ainsi te choisir,
te daigne ainsi tirer d’entre les âmes basses.C’est moi dont la clémence abaisse ma grandeurjusqu’à te visiter, et faire cette ardeurqui jusque dans ton sein de là-haut s’est coulée ;c’est moi qui jusqu’à moi t’élève et te soutiens,de peur que par ton poids ton âme ravaléen’embrasse, au lieu de moi, la terre dont tu viens.
Ni tes efforts d’esprit, ni ceux de ta ferveurn’enfantent ce desir qu’il me plaît de produire :il est un pur effet de ma haute faveur,de mon aspect divin qui sur toi daigne luire.Sers-t’en pour t’avancer avec facilitéau chemin des vertus et de l’humilité ;fais qu’aux plus grands combats sans peine il te prépare ;fais que jusqu’en mon sein il te puisse ravir,qu’il t’y puisse attacher sans que rien t’en sépare,ni refroidisse en toi l’ardeur de me servir.
Le feu brûle aisément, mais il est malaiséque sa pointe aille haut sans un peu de fumée :ainsi de quelques-uns le zèle est embrasé,en qui l’impureté n’est pas bien consumée.Un reste mal détruit de leurs engagements
attiédit la chaleur des bons élancementssous les tentations que la chair leur suggère ;et ces vœux qu’à toute heure ils m’offrent en tributne sont pas tous conçus purement pour me plaire,n’ont pas tous mon honneur pour leur unique but.
Les tiens mêmes, les tiens, dont l’importunitéavec tant de chaleur souvent me sollicite,et presse les effets de ma bénignitépar le sincère aveu de ton peu de mérite :tes vœux, dis-je, souvent, sans s’en apercevoir,couvrant ton intérêt de cet humble devoir,cherchent ta propre joie, aussi bien que ma gloire,et ce peu qui s’y joint de propre affectionleur imprime aussitôt une tache assez noirepour les tenir bien loin de la perfection.
Demande donc, mon fils, demande fortement,non ce qui t’est commode et te doit satisfaire,mais un succès pour moi, mais un événementqui me soit glorieux et digne de me plaire.Si d’un esprit bien sain tu sais régler tes vœux,tu sauras les soumettre à tout ce que je veux,sans rien considérer de ce que tu desires,et préférer si bien mon ordre à ton desir,que tu ne parles plus, ni penses, ni respires,
que pour suivre le choix de mon seul bon plaisir.
Je sais de ce desir quel est le digne objet,à gémir si souvent je vois ce qui t’engage,et comme tes soupirs ne vont pas sans sujet,j’entends du haut du ciel leur plus secret langage.Un dédain de la terre, une sainte fiertéte voudroient déjà voir dans cette libertéqu’assure à mes élus le séjour de la gloire :il charme ton esprit ici-bas captivé,et sera quelque jour le prix de ta victoire ;mais le temps, ô mon fils, n’en est pas arrivé.
Avant ce temps heureux un autre est à passer,un temps tout de combats, et tout d’inquiétudes,un temps où les travaux ne doivent point cesser,un temps plein de malheurs, et d’épreuves bien rudes.Tu languis cependant, et tes ardents souhaitspour le bien souverain, pour la céleste paix,ont une impatience, ont une soif extrême :tu ne peux pas sitôt atteindre où tu prétends ;prie, espère, attends-moi, je suis ce bien suprême,mais mon royaume enfin ne viendra qu’en son temps.
Il faut encore en terre éprouver ta vertu ;il faut sous mille essais encor que tu soupires ;je saurai consoler ton esprit abattu,
mais non pas à ton choix, ni tant que tu desires.Montre un courage ferme à ce qui vient s’offrir,soit qu’il faille embrasser, soit qu’il faille souffrirdes choses où tu sens la nature contraire :revêts un nouvel homme et dépouille le vieux,et pour faire souvent ce que tu hais à faire,et pour quitter souvent ce qui te plaît le mieux.
Tu pourras à toute heure être mal satisfaitdes inégalités dont la vie est semée :tous les projets d’un autre auront leur plein effet,tandis que tous les tiens s’en iront en fumée ;tu verras applaudir à tout son entretien,et ta voix à ses yeux n’être comptée à rien,quoiqu’à ton sentiment on dût la préférence ;tu verras sa demande aisément parveniraux plus heureux succès qui flattent l’espérance,et tu demanderas sans pouvoir obtenir.
Des autres le grand nom sans mérite ennobliaura ce qui t’est dû de gloire et de louange,cependant que le tien traînera dans l’oubli,s’il ne tombe assez bas pour traîner dans la fange ;ainsi que dans l’estime ils seront dans l’emploi,et l’injuste mépris que l’on aura pour toi
te fera réputer serviteur inutile :l’orgueil de la nature en voudra murmurer,et ce sera beaucoup, si ton esprit docilepeut apprendre à se taire et toujours endurer.
C’est par là, mon enfant, qu’ici-bas il me plaîtd’éprouver jusqu’au bout le cœur du vrai fidèle,pour voir comme il renonce à son propre intérêt,comme il sait rompre en tout la pente naturelle.Voir arriver sans trouble et supporter sans bruittout ce qu’obstinément ta volonté refuit,t’imputer à bonheur tout ce qui t’importune,c’est le dernier effort d’un courage fervent,et tu ne verras point qu’aucune autre infortunet’oblige à te mieux vaincre, ou mourir plus avant.
Surtout il t’est bien dur qu’on te veuille ordonnerce qui semble à tes yeux une injustice extrême,ce qui n’est bon à rien, ce qu’on peut condamnerainsi qu’un attentat contre la raison même.à cause que tu vis sous le pouvoir d’autrui,il te faut, malgré toi, prendre la loi de lui,obéir à son ordre, et suivre son empire ;et c’est là ce qui fait tes plus cruels tourments,quand tu sens ta raison puissamment contredire,
et qu’il faut accepter de tels commandements.
Mais ne pense pas tant à l’excès de ces maux,que tu ne puisses voir qu’un moment les termine,que leur fruit passe enfin la grandeur des travaux,et que la récompense en est toute divine.Au lieu de t’être à charge, au lieu de t’accabler,ils sauront faire naître, ils sauront redoublerla douceur nécessaire à soulager ta peine ;et ce moment d’effort dessus ta volontéla rendra dans le ciel à jamais souverainesur l’infini trésor de toute ma bonté.
Dans ces palais brillants que moi seul je remplis,tu trouveras sans peine en moi seul toutes choses,tu verras tes souhaits aussitôt accomplis,tu tiendras en ta main quoi que tu te proposes.Toutes sortes de biens avec profusiony naîtront d’une heureuse et claire vision,sans crainte que le temps les change ou les enlève ;ton vouloir et le mien n’y seront qu’un vouloir,et tu n’y voudras rien qui hors de moi s’achève,ni dont ton intérêt s’ose seul prévaloir.
Là personne à tes vœux ne viendra résister ;personne contre toi ne formera de plainte ;tu n’y trouveras point d’obstacle à surmonter ;tu n’y rencontreras aucun sujet de crainte.Les objets desirés s’offrants tout à la foisn’y balanceront point ton amour ni ton choixsur les ébranlements de ton âme incertaine :tu posséderas tout sans besoin de choisir,et tu t’abîmeras dans l’abondance pleine,sans que la plénitude émousse le desir.
Là ma main libérale, épanchant le bonheur,de tous maux en tous biens fera d’entiers échanges :pour l’opprobre souffert je rendrai de l’honneur,pour le blâme et l’ennui, d’immortelles louanges.L’humble ravalement jusques au dernier lieu,relevé sur un trône au royaume de Dieu,de ses submissions recevra la couronne ;l’aveugle obéissance aura ses dignes fruits,et les gênes qu’ici la pénitence donnet’en feront là goûter qu’elles auront produits.
Range-toi donc, mon fils, sous le vouloir de tous,
par une humilité de jour en jour plus grande ;trouve tout de leur part juste, facile, doux,et n’examine point qui parle ou qui commande :que ce soit ton sujet, ton maître, ou ton égal,qu’il te veuille du bien, ou te veuille du mal,reçois à cœur ouvert son ordre, ou sa prière ;entends même un coup d’œil, quand il s’adresse à toi ;porte à l’exécuter une franchise entière,et t’en fais aussitôt une immuable loi.
Que d’autres à leur gré sur différents objetsattachent des desirs que le succès avoue ;qu’ils fassent vanité de tels ou tels projets ;que mille et mille fois le monde les en loue :toi, mets toute ta joie à souffrir les mépris ;en mon seul bon plaisir unis tous tes esprits ;que de mon seul honneur ton âme soit ravie ;et souhaite surtout avec sincéritéque soit que je t’envoie ou la mort ou la vie,en tout ce que tu fais mon nom soit exalté.
Qu’à présent, qu’à jamais soit béni ton saint nom ;la chose arrive ainsi que tu l’as résolue :tu l’as faite, ô mon Dieu ! Puisque tu l’as voulue,et tout ce que tu fais est bon.
Ce n’est pas en autrui, ce n’est pas en soi-mêmeque doit ton serviteur prendre quelque plaisir,mais en tous les succès que tu lui veux choisir,mais en ta volonté suprême.
Toi seul remplis un cœur de vrai contentement,toi seul de mes travaux es le prix légitime ;et l’honneur que je cherche et l’espoir qui m’animeen toi seul ont leur fondement.
Que vois-je en moi, Seigneur, qu’y puis-je voir paroîtreque ce que tu dépars sans l’avoir mérité ?
Et ce que donne et fait ta libéralité,n’en es-tu pas toujours le maître ?
Je suis pauvre, fragile, assiégé de malheurs ;dès mes plus jeunes ans l’angoisse m’environne,et mon âme aux ennuis quelquefois s’abandonnejusqu’à l’indignité des pleurs.
Souvent même, souvent, au milieu de mes larmes,ce que je souffre cède à ce que je prévoi,et d’un triste avenir l’impitoyable effroime déchire à force d’alarmes.
Je souhaite ardemment la paix de tes enfantsqu’ici-bas tu nourris de ta vive lumière,attendant que là-haut ta gloire toute entièreles rende a jamais triomphants.
Donne-moi cette paix, cette sainte allégresse :ta louange aisément suivra cette faveur ;et mes ennuis changés en heureuse ferveurn’auront que des pleurs de tendresse.
Mais si tu te soustrais, comme tu fais souvent,
tu me verras soudain rebrousser en arrière,et sans pouvoir fournir cette sainte carrière,gémir ainsi qu’auparavant.
Tu me verras, courbé sous ma propre impuissance,de foiblesse et d’ennui tomber sur mes genoux,me battre la poitrine, et montrer à grands coupscombien je souffre en ton absence.
Qu’ils étoient beaux ces jours où sur tous mes travauxta clarté répandoit ses vives étincelles,où mon âme, à couvert sous l’ombre de tes ailes,bravoit les plus rudes assauts !
Maintenant une autre heure aux souffrances m’expose ;le moment est venu d’éprouver mon amour :Père aimable, il est juste ; et je dois à mon tourendurer pour toi quelque chose.
De toute éternité tu prévis ce momentqui m’abat au dehors durant un temps qui passe,pour me faire au dedans revivre dans ta grâce,
et t’aimer éternellement.
Il faut qu’un peu de temps je traîne dans la hontecet objet de mépris et de confusion ;que je semble tomber à chaque occasionsous la langueur qui me surmonte.
Père saint, tu le veux ; mais ce n’est qu’à desseinque mon âme avec toi de nouveau se relève,et que du haut du ciel un nouveau jour achèvede s’épandre au fond de mon sein.
Ton ordre est accompli, ta volonté suivie :je souffre, je languis, je vis dans le rebut,et je prends tous ces maux dont tu me fais le butpour arrhes d’une heureuse vie.
Ce sont traits de ta grâce, et c’est ton amitiéqui donne à tes amis à souffrir pour ta gloire,et ce qu’ose contre eux la fureur la plus noiremarque un effet de ta pitié.
Toutes les fois qu’ainsi ta bonté se déploie,ils nomment ces malheurs un bienheureux hasard,
et n’examinent point quelle main les départ,lorsque la tienne les envoie.
Seigneur, sans ton vouloir rien n’arrive ici-bas :il fait la pauvreté comme il fait l’abondance ;et les raisons de tout sont en ta providence,que ce grand tout suit pas à pas.
Il est juste, il est bon qu’ainsi tu m’humilies,pour m’apprendre à marcher sous tes enseignements,et bannir de mon cœur les vains emportementsde mes orgueilleuses folies.
Il m’est avantageux que mon front soit couvertd’une confusion qui vers toi me rappelle,pour chercher mon refuge en ta main paternelle,plutôt qu’en l’homme qui me perd.
J’en apprends à trembler sous l’abîme inscrutableque présente à mes yeux ton profond jugement,lorsque je vois ton bras frapper égalementsur le juste et sur le coupable.
Bien que d’abord cet ordre ait de quoi m’étonner,il est l’équité même et la même justice,puisqu’il afflige l’un pour hâter son supplice,
et l’autre pour le couronner.
Quelles grâces, Seigneur, ne te dois-je point rendrede ne m’épargner point les grâces des travaux,et de me prodiguer l’amertume des mauxdont le vrai bien se doit attendre !
Ces maux, à pleines mains sur ma tête versés,à l’esprit comme au corps font sentir leurs atteintes,et dedans et dehors je porte les empreintesdes carreaux que tu m’as lancés.
L’angoisse et les douleurs deviennent mon partage,sans que rien sous le ciel m’en puisse consoler :toi seul les adoucis, toi seul y sais mêlerce qui me soutient le courage.
Céleste médecin de ceux que tu chéris,ainsi jusqu’aux enfers tu mènes et ramènes ;tu nous ouvres le ciel par l’essai de leurs gênes ;tu blesses, et puis tu guéris.
Étends sur moi, Seigneur, étends ta discipline ;décoche ces doux traits de ta sévérité,qui servent de remède à la fragilité
par leur instruction divine.
Me voici, Père aimé, prêt à les recevoir :je m’incline et m’abats sous ta main amoureuse ;fais-lui prendre à ton gré ta verge rigoureusequi me rejette en mon devoir.
Ce corps bouffi d’orgueil, cette âme ingrate et vaine,de leur propre vouloir courbent sous le fardeau ;frappe, et redresse-les au juste et droit niveaude ta volonté souveraine.
Fais de moi ton disciple humble, dévot, soumis,comme, quand il te plaît, ta coutume est d’en faire,afin que tous mes pas n’aillent qu’à satisfaireà ce que tu m’auras commis.
Une seconde fois frappe, je t’en convie,je me remets entier sous ta correction :elle est ici l’effet de ta dilection,et de ta haine en l’autre vie.
Ne la réserve pas à ce long avenir :tu vois au fond du cœur jusqu’à la moindre tache,
et dans la conscience il n’est rien qui te cachece que ta bonté doit punir.
Tu vois nos lâchetés avant qu’elles arrivent,et tu n’as point besoin qu’aucun te donne avisni de quelle façon tes ordres sont suivis,ni de quel air les hommes vivent.
Tu sais, et mieux que moi, quelles impressionsme peuvent avancer en ton divin service,et combien est puissante à dérouiller le vicel’aigreur des tribulations.
Ne dédaigne donc pas cette âme pécheresse,toi qui vois mieux que tous son foible et son secret :fais-la se conformer à l’aimable décretde ton éternelle sagesse.
Fais-moi savoir, Seigneur, ce que je dois savoir,fais-moi ne rien aimer que ce qu’il faut que j’aime,louer tout ce qui plaît à ta bonté suprême,et qui remplit un saint devoir.
Fais-moi n’estimer rien en toute la natureque ce qui devant toi conserve quelque prix ;
fais-moi ne rien blâmer que ce qu’à tes méprisexpose sa propre souillure.
Ne me laisse juger biens ni maux apparentspar cet extérieur qui n’a rien de solide,et ne souffre jamais que mon âme en décidesur le rapport des ignorants.
Fais-moi d’un jugement simple, mais véritable,discerner le visible et le spirituel,et rechercher surtout d’un soin continuelce que veut ton ordre adorable.
Souvent le sens humain, d’erreurs enveloppé,précipite avec lui la prudence déçue,et l’amour qui s’attache à ce qu’offre la vueest encor plus souvent trompé.
De quoi nous peut servir l’éloge qui nous flatte ?Pour être mis plus haut en devient-on meilleur ?Et reçoit-on son prix de la vaine couleurdont une fausse gloire éclate ?
Je dois fuir qui m’en donne, ou ne le regarder
que comme un abuseur qui séduit ce qu’il loue,un infirme insolent qui d’un foible se joue,un aveugle qui veut guider.
La louange mal due aussi bien n’est qu’un conteque le peu de mérite en soi-même dédit,et qui donne au dehors beaucoup moins de créditqu’au dedans il ne fait de honte.
Il faut donc s’en défendre à toute heure, en tous lieux,puisqu’aucun après tout n’est ni grand ni louable,si l’humble Saint François en peut être croyable,qu’autant qu’il l’est devant tes yeux.
Lorsque tu sens, mon fils, ton âme inquiétéede voir tes bons desirs lâchement rabattus,apprends que la ferveur qu’allument les vertusn’est pas toujours de ta portée.
Tu ne peux pas toujours soutenir à ton gréla contemplation dans le plus haut degré :c’est en dépit de toi qu’ainsi tu te ravales ;et le honteux besoin que l’esprit a du corps,lui donnant malgré lui des heures inégales,malgré lui le rejette aux œuvres du dehors.
Telle est l’impression que fait ton originesur la plus digne ardeur dont tu sois emporté ;tel est le sang impur et le suc infectéque tu tires de ta racine :tu vois avec dégoût et souffres à regretl’importune langueur et le fardeau secretdont t’accable une vie infirme et corruptible ;il le faut toutefois, et ton malheur est tel,que ce dégoût de l’âme y devient invincible,tant que pour sa prison elle a ce corps mortel.
Gémis donc, et souvent, sous le poids que t’imposeune chair qui te lie à son être imparfait ;gémis des rudes lois que cette chair te fait ;gémis des maux qu’elle te cause ;gémis de ne pouvoir avec un plein effortattacher ton étude à ce divin transportqui dégage l’esprit de toute la matière ;gémis de n’avoir pas assez de fermetépour me donner sans cesse une âme toute entière,et sans relâche aucune admirer ma bonté.
Ne dédaigne pas lors ces actions plus bassesoù le corps s’exerçant l’âme en a tout le fruit,ces emplois du dehors où tu te sens conduitpar un doux reste de mes grâces.Attends en patience, attends l’heureux retourqui du plus haut du ciel rappelant mon amour,reportera chez toi les biens de ma visite ;et ne murmure point de cette ariditéqui saisissant ton cœur sitôt que je le quitte,le tient comme en exil dans son infirmité.
Il est mille actions pour cette mauvaise heurequi peuvent adoucir et tromper ton chagrin,attendant que je vienne et qu’il me plaise enfinrétablir chez toi ma demeure.Je viendrai t’affranchir de tes anxiétés,et de tant de travaux pour mon nom supportésune solide joie éteindra la mémoire ;je me conformerai moi-même à tes souhaits,et te ferai goûter, pour essai de ma gloire,le calme intérieur d’une céleste paix.
J’ouvrirai devant toi le pré des écritures,afin qu’à cœur ouvert tes saints ravissementsy courent le sentier de mes commandementsavec des intentions pures.Alors, perçant de l’œil toute l’éternité,
pour voir de ton bonheur la haute immensité,tu t’écrieras soudain : " Ah ! qu’il est ineffable !Seigneur, quelques tourments qu’il nous faille sentir,tout ce qu’on souffre ici n’a rien de comparableà la gloire qu’un jour tu dois nous départir. "
Seigneur, si je m’arrête au peu que je mérite,je ne puis espérer tes consolations,ni que du haut du ciel ta secrète visitedaigne adoucir l’aigreur de mes afflictions.
Je n’en fus jamais digne, et lorsque tu me laissesdénué, pauvre, infirme, impuissant, éperdu,tu ne fais que justice à mes lâches foiblesses,et ce triste abandon me rend ce qui m’est dû.
Quand de tout mon visage un océan de larmespourroit à gros torrents incessamment couler,
je n’aurois aucun droit au moindre de ces charmesque versent tes bontés quand tu viens consoler.
Après m’être noirci d’un million d’offenses,m’être fait un rebelle à tes commandements,tu ne me peux devoir pour justes récompensesque d’âpres coups de fouet, et de longs châtiments.
Je l’avoue à ma honte ; et plus je m’examine,plus je découvre en moi cette indigne noirceur,qui ne peut mériter de ta faveur divineni le moindre secours, ni la moindre douceur.
Mais toi, dont la bonté passe toute mesureà prodiguer les biens dont ses trésors sont pleins,et qui dans cette indigne et vile créatureconsidères encor l’ouvrage de tes mains ;
Toi, qui ne veux jamais que tes œuvres périssent,tu ne regardes point ce que j’ai mérité,et de ces grands vaisseaux qui jamais ne tarissenttu fais couler les dons de ta bénignité.
Tu les répands sur moi, Seigneur ; tu me consoles,non pas à la façon des hommes tels que nous :leurs consolations se bornent aux paroles ;
les tiennes ont l’effet aussi prompt qu’il est doux.
Que t’ai-je fait, ô Dieu, daigne que ta clémencem’envoie ainsi d’en haut un céleste rayon ?Et qui me fait ainsi jouir de ta présence,moi qui ne me souviens d’avoir rien fait de bon ?
Je force ma mémoire à retracer ma vie,et n’y vois que désordre et que déréglement,qu’une pente au péché honteusement suivie,qu’une morne langueur pour mon amendement.
C’est une vérité que je ne te puis taire ;et si mon impudence osoit la dénier,tes yeux me convaincroient aussitôt du contraire,sans qu’aucun entreprît de me justifier.
Qu’ai-je pu mériter par cet amour du vice,que d’être mis au rang des plus grands criminels ?Et si tu fais agir seulement ta justice,qu’aura-t-elle pour moi que des feux éternels ?
Je ne suis digne au plus que de voir sur ma facel’opprobre et le mépris rejaillir à grands flots ;
et c’est injustement que j’occupe une placedans cette maison sainte où vivent tes dévots.
Je veux bien contre moi rendre ce témoignage,quelque dur qu’il me soit d’entendre ce discours,afin que ta pitié plus aisément s’engageà remettre mon crime et me prêter secours.
Tout confus que je suis de me voir si coupable,que dirai-je, sinon : " J’ai péché, mon Sauveur,j’ai péché ; mais pardonne, et d’un œil pitoyableregarde un criminel qui demande faveur ;
" Ne la refuse pas aux peines que j’endure,et laisse-moi du moins plaindre un peu mes douleurs,avant que je descende en cette terre obscure,qu’enveloppe la mort de ses noires couleurs ? "
Ce que tu veux surtout d’une âme enseveliedans cette juste horreur que lui fait son péché,c’est que le cœur se brise, et qu’elle s’humiliesous le saint repentir dont ce cœur est touché.
Cette contrition humble, sincère, vraie,autorise l’espoir du pardon attendu,calme si bien l’esprit, ferme si bien sa plaie,que ta grâce lui rend ce qu’il avoit perdu.
C’est une sauvegarde à l’âme pénitentecontre l’ire future et l’effroyable jour :Dieu vient au-devant d’elle, et remplit son attentepar un baiser de paix qui rejoint leur amour.
C’est, ô Dieu tout-puissant, c’est l’heureux sacrificequ’accepte à bras ouverts ton immense grandeur ;et tout l’encens du monde offert à ta justicen’a point de quoi répandre une si douce odeur.
C’est l’onguent précieux, c’est le nard dont toi-mêmeas voulu qu’ici-bas l’homme embaumât tes pieds ;et jamais on n’a vu que ta bonté suprêmeait dédaigné les vœux des cœurs humiliés.
C’est l’asile assuré contre la fière audacedont nos vieux ennemis osent nous assaillir ;par là de tout l’impur la souillure s’efface ;par là nous dépouillons tout ce qui fait faillir.
Ma grâce est précieuse, et l’impur alliagedes attraits du dehors et des plaisirs mondains,ces douceurs dont la terre empoisonne un courage,sont l’éternel objet de ses justes dédains :elle n’en souffre point l’injurieux mélange,et depuis qu’avec elle on pense les unir,elle prend aussitôt le change,et leur cède le cœur qui les veut retenir.
Défais-toi donc, mon fils, de tout le corruptible,bannis bien loin de toi tout cet empêchement,si tu veux que ton cœur demeure susceptiblede ce qu’a de plus doux son plein épanchement.Plongé dans la retraite, et seul avec toi-même,fais-en ton seul plaisir et ton unique bien ;adore son auteur suprême,et fuis l’amusement de tout autre entretien.
Redouble à tous moments l’ardeur de ta prière,afin que je te donne un esprit recueilli,
une pureté d’âme inviolable, entière,un tendre et long regret d’avoir longtemps failli :ne compte à rien le monde ; et quand cet infidèlepar quelques hauts emplois émeut ta vanité,préfère ceux où je t’appelleà tout l’extérieur dont tu te vois flatté.
Tu ne peux contempler mes augustes mystères,m’offrir une âme pure et des vœux innocents,et laisser tout ensemble aux douceurs passagèresce dangereux aveu de chatouiller tes sens.Il faut qu’un saint exil, par un pieux divorce,de tes plus chers amis sache te retrancher,et rejette toute l’amorcedes satisfactions qui viennent de la chair.
Ainsi Pierre autrefois, ce prince des apôtres,savoit en éviter le piége décevant,et pour à son exemple attirer tous les autres,il les prioit lui-même, et leur disoit souvent :" Contenez vos desirs, et marchez sur la terrecomme si vous étiez en pays étranger ;ce sont eux qui vous font la guerre,et leur plus doux appas fait le plus grand danger. "
Oh ! que l’homme à la mort porte de confiance,quand il n’a dans le monde aucun attachement,qu’il s’est dépris de tout, et que sa consciencea su se faire un fort de ce retranchement !Mais il n’est pas aisé, ni que l’esprit maladerompe ainsi tous les fers dont il est arrêté,ni que la chair se persuadequels biens a de l’esprit l’entière liberté.
Il le faut toutefois, du moins si tu veux vivreainsi qu’un vrai dévot, avec ordre, avec soin ;il te faut affranchir des assauts que te livretout ce qui te regarde ou de près ou de loin :il est besoin surtout de vigilance extrême,d’un cœur bien résolu, d’un courage affermi,et de te garder de toi-même,comme de ton plus grand et plus fier ennemi.
Tout le reste aisément avoùra sa défaite,si tu sais de toi-même une fois triompher :le combat est fini, la victoire est parfaite,quand l’amour-propre fuit, ou se laisse étouffer.Qui se dompte à ce point qu’il tient partout soumise
sa chair à sa raison, et sa raison à moi,ne craint plus aucune surprise,et demeure le maître et du monde et de soi.
Oui, quand l’homme en est là, la bataille est gagnée ;mais pour y parvenir il faut bien commencer,avec force et courage empoigner la cognée,et jusqu’en la racine à grands coups l’enfoncer :c’est ainsi qu’on détruit, c’est ainsi qu’on arrachel’amour désordonné qu’on se porte en secret,et c’est ainsi qu’on se détacheet de l’intérêt propre, et de tout faux attrait.
De ce vice commun, de cet amour trop tendreoù par sa propre main on se laisse enchaîner,coulent tous les desirs dont il se faut défendre,s’élèvent tous les maux qu’il faut déraciner ;de là descend le trouble, et de là prend naissancetout cet égarement qui brouille tes souhaits ;et qui peut briser sa puissances’assure en même temps une profonde paix.
Mais il en est fort peu dont la vertu sublimeréduise tous leurs soins à bien mourir en eux,
à bien anéantir toute la propre estime,et du propre regard purifier leurs vœux.Ce charmant embarras les retient, les rappelle :enveloppés en eux, ils n’en peuvent sortir,et leur âme toute charnelleà prendre un vol plus haut ne sauroit consentir.
Quiconque cependant veut marcher dans ma voie,et suivre en liberté la trace de mes pas,doit de tous ces desirs que l’amour-propre envoiesous de saintes rigueurs ensevelir l’appas,combattre dans son cœur et vaincre la nature,ne lui rien accorder qu’elle ait trop desiré,et pour aucune créaturen’avoir aucun amour qui ne soit épuré.
Considère, mon fils, en tout ce qui se passe,de la nature et de la grâceles mouvements subtils l’un à l’autre opposés :leurs images souvent en lieu même épandues,
l’une dans l’autre confondues,ont des traits si pareils et si peu divisés,que les plus grands dévots, après s’être épuisésen des recherches assidues,à peine, quelque soin qu’ils s’en puissent donner,ont des yeux assez vifs pour les bien discerner.
Chacun se porte au bien, et le desir avidejamais n’embrasse d’autre objet ;mais il en est de faux ainsi que de solide ;et comme l’apparence attire le projet,la fausse avec tant d’art quelquefois y préside,que l’un passe pour l’autre, et les yeux les meilleursse trompent aux mêmes couleurs.
C’est ainsi que souvent à force d’artificesla nature enchaîne et déçoit,se considère seule aux vœux qu’elle conçoit,et se prend pour seul but en toutes ses délices ;mais la grâce chemine avec simplicité,ne peut souffrir du mal l’ombre ni l’apparence,ne tend jamais de piége à la crédulité,voit toujours Dieu par préférence,ne fait rien que pour lui, le prend pour seule fin,et met tout son repos en cet être divin.
S’il faut mourir en soi, se vaincre, se soumettre,
se laisser opprimer, se voir assujettir,la nature jamais ne veut y consentir,jamais n’ose se le permettre ;mais la grâce prend peine à se mortifier,sous le vouloir d’autrui cherche à s’humilier,à se dompter partout met toute son étude ;et de la sensualitéle joug, si doux pour l’autre, est pour elle si rude,qu’à lui seul elle oppose un esprit révolté.
Pour en mieux briser l’esclavage,la propre liberté, chez elle hors d’usage,n’a rien qu’elle daigne garder :elle aime à se tenir dessous la discipline,jamais avec plaisir sur aucun ne domine,jamais n’aspire à commander.être et vivre sous Dieu, s’attacher en captiveà l’ordre aimable de ses lois,et se ranger pour lui sous le moindre qui vive,c’est de tous ses desirs l’inébranlable choix.
Regarde comme la natures’empresse avec activitéà la moindre couleur, à la moindre ouvertureque fait son intérêt ou sa commodité.Dans son plus beau travail tout ce qu’elle examine,c’est combien sur un autre un tel emploi butine ;l’estime s’en mesure à ce qu’il rend de fruit :
la grâce cherche aussi l’utile et le commode ;mais la sainte ardeur qu’elle suit,par une contraire méthode,sans se considérer, embrasse à cœur ouvertce qui sert à plusieurs, et non ce qui lui sert.
L’une aime les honneurs où le monde l’appelle,les reçoit avec joie, et court même au-devant :l’autre m’en fait toujours un hommage fidèle,et sur ceux qu’on lui rend son zèle s’élevantme les réfère tous, sans en vouloir pour elle.
L’une craint les mépris et la confusion :l’autre en bénit l’occasion,et d’une allégresse infinieau nom de Jésus-Christ souffre l’ignominie.
La molle oisiveté, le repos nonchalant,pour la nature ont de douces amorces ;mais la grâce, au contraire, est d’un esprit bouillantqui veut faire sans cesse un essai de ses forces :sa vie est toute d’action,et ne peut subsister sans occupation.
Les nouveautés plaisent à la nature ;
elle aime l’ajusté, le beau, le précieux ;le vil et le grossier sont l’horreur de ses yeux,l’en vouloir revêtir, c’est lui faire une injure :la grâce aime l’habit simple et sans ornement ;elle n’affecte point la mode ;le plus vieux drap n’a rien qui lui semble incommode,et le plus mal poli lui plaît également.
La nature a le cœur aux choses de la terre,dont le vain éclat l’éblouit,et si le gain l’épanouit,la perte aussitôt le resserre :il chancelle, il s’abat sous le moindre revers,et s’aigrit fortement pour un mot de travers.
Comme la grâce est éloignéede cet indigne attachement,les seuls biens éternels attirent pleinementl’œil d’une âme qu’elle a gagnée :elle tient pour indifférentset la perte et le gain de ces biens apparents ;contre elle sans effet l’opprobre se déploie ;rien ne la peut troubler, rien ne la peut aigrir ;et ne mettant qu’au ciel ses trésors et sa joie,elle ne peut rien perdre où rien ne peut périr.
La nature est cupide autant qu’elle est avare,
et sa brûlante soif d’avoirla rend plus prompte à recevoirqu’à faire part de ce qu’elle a de rare ;tout ce qu’elle possède émeut le propre amour,et la possédant à son tour,à l’usage privé par cet amour s’applique :la grâce est libérale, et contente de peu,ne veut point de trésors qu’elle ne communique,et du propre intérêt fait un tel désaveu,qu’elle trouve à donner plus de béatitudequ’à recevoir d’autrui la juste gratitude.
Emprunte, emprunte mes clartéspour voir où penche la nature,comme elle incline aux vanités,à la chair, à la créature,comme elle se plaît à couriret pour voir et pour discourir,cependant que vers Dieu la grâce attire une âme,et que sur le vice abattuelle aplanit aux cœurs qu’un saint desir enflammel’heureux sentier de la vertu.
Elle fait bien plus, cette grâce,elle renonce au monde, et son feu généreuxdevient une invincible glace
pour tout ce que la terre a d’attraits dangereux.Tout ce qu’aime la chair est l’objet de sa haine ;et bien loin de courir vagabonde, incertaine,au gré de quelque folle ardeur,la retraite a pour elle une si douce chaîneque paroître en public fait rougir sa pudeur.
Leurs consolations sont même si diverses,que l’une les arrête à ce qu’aiment les sens :l’autre, qui les tient impuissants,ne regarde que Dieu dans toutes ses traverses,n’a recours qu’à lui seul, et ne se plaît à rienqu’en l’unique et souverain bien.
Retrancher l’espoir du salaire,c’est rendre la nature à son oisiveté ;et détourner ses yeux de sa commodité,c’est la mettre en état de ne pouvoir rien faire.Elle ne prête point ses soins officieux,sans prétendre aussitôt ou la pareille ou mieux ;quelques dons qu’elle fasse, elle veut qu’on les prise,que ses moindres bienfaits soient tenus de grand poids,qu’elle en ait la louange ou qu’on l’en favorise,et qu’un foible service acquière de pleins droits.
Oh ! que la grâce est différente !
Qu’elle fait du salaire un généreux mépris !Son Dieu seul est le digne prixqui puisse remplir son attente.Comme l’humaine infirmitéfait des biens temporels une nécessité,c’est pour ce besoin seul qu’elle en souffre l’usage ;et ne consent d’en obtenirque pour mieux se faire un passageà ceux qui ne sauroient finir.
Si le nombre d’amis, si la haute alliance,si le vieil amas des trésors,si le rang que tu tiens, si le lieu dont tu sors,de quelque vaine gloire enflent ta confiance ;si tu fais ta cour aux puissants,si les riches ont tes encenspar une molle flatterie ;si tu vantes partout ce que font tes pareils :tu ne suis que le cours de cette afféteriequ’inspire la nature à qui croit ses conseils.
La grâce agit d’une autre sorte :elle chérit ses ennemis,et la foule épaisse d’amisjamais hors d’elle ne l’emporte.
Quoiqu’elle fasse état des qualités, du rang,de l’illustre et haute naissance,elle n’en prise point l’éclat ni la puissance,si la haute vertu ne passe encor le sang.
Le pauvre en sa faveur la trouve plus flexibleque ne fait le riche orgueilleux ;avec l’humble innocence elle est plus compatiblequ’avec le pouvoir sourcilleux.Ses applaudissements sont pour les cœurs sincères,non pour ces bouches mensongèresque la seule fourbe remplit :elle exhorte les bons à ces œuvres parfaites,ces hautes charités publiques et secrètes,par qui du Fils de Dieu l’image s’accomplit ;et sa pieuse adresse aux vertus les avancepar l’émulation de cette ressemblance.
La nature jamais ne veut manquer de rien,jamais du moindre mal n’aime à souffrir l’atteinte ;tout ce qu’elle n’a pas, faute d’un peu de bien,lui donne un grand sujet de plainte :la grâce n’en vient point à cette lâcheté,et porte constamment toute la pauvreté.
La nature sur soi fixe toute sa vue,y jette tout l’effort de ses réflexions,
et n’a point de combats ni d’agitationsoù par l’intérêt propre elle ne soit émue.La grâce a d’autres mouvements,dont les sacrés épurementsrapportent tout à Dieu comme à leur origine :elle ne s’attribue aucun bien qu’elle ait fait,et toute sa vertu jamais ne s’imagineque son plus grand mérite ait rien que d’imparfait.
Elle n’est point contentieuse,et ne donne point ses avisd’une manière impérieusequi demande à les voir suivis.Jamais à ceux d’un autre elle ne les préfère ;et de quoi qu’elle juge ou qu’elle délibère,à l’examen divin elle soumet le tout,et fait la sagesse éternellearbitre souveraine et de ce qu’on croit d’elle,et de tout ce qu’elle résout.
L’âpre démangeaison d’entendre des nouvelles,ou de pénétrer un secret,pour la nature a tant d’attrait,
qu’elle prête l’oreille à mille bagatelles ;l’ambitieuse soif de paroître au dehorslui fait consumer mille effortsà lasser de ses sens la vaine expérience ;et l’éclat d’un grand nom lui semble un tel bonheur,qu’il la force à courir avec impatienceoù brille quelque espoir de louange et d’honneur.
La grâce n’a jamais cette humeur curieusequi court après les raretés ;jamais les folles nouveautésn’allument dans son sein d’amour capricieuse :toutes naissent aussi de ces corruptionsque du cercle des temps les révolutionssous de nouveaux dehors rendent à la nature,et jamais sur la terre on n’a lieu d’espérerdu retour déguisé de cette pourritureaucun effet nouveau, ni qui puisse durer.
Elle enseigne à ranger tes sens sous ta puissance,à bannir de tes actionsl’orgueil des ostentations,et le fard de la complaisance ;elle enseigne à cacher dessous l’humilitéce que de tes vertus l’effort a mérité,quand même il est tout admirable ;
en toute science, en tout art,elle cherche quel fruit en peut être estimable,et combien de son Dieu la gloire y tient de part.
Elle ne veut jamais ni qu’on la considère,ni qu’on daigne priser quoi qu’elle puisse faire,mais que dans tous ses dons ce Dieu seul soit béni,ce Dieu qui les fait tous de sa pure largesse,et se plaît à livrer sans cesseaux prodigalités d’un amour infinil’inépuisable fonds de toute sa richesse.
Pour t’exprimer enfin ce que la grâce vaut,c’est un don spécial du souverain monarque,un trait surnaturel des lumières d’en haut,le grand sceau des élus et leur céleste marque,du salut éternel le gage précieux,l’arrhe du paradis, et l’avant-goût des cieux.
C’est par elle que l’homme, arraché de la terre,pousse jusqu’à leur voûte un feu continuel,de charnel qu’il étoit devient spirituel,et se fait à soi-même une implacable guerre.Plus tu vaincs la nature et l’oses maltraiter,plus cette grâce abonde, et sème des mérites,
que moi-même honorant de mes douces visitesje fais de jour en jour d’autant plus haut monter ;et ma main, d’autant mieux réparant mon ouvrage,dans ton intérieur rétablit mon image.
Seigneur, à ton image il t’a plu me former :ton souffle dans mon âme a daigné l’imprimerpar un amoureux caractère ;mais ce n’est pas assez : il faut, il faut encorcette grâce, ce grand trésor,que tu viens de montrer m’être si nécessaire ;je ne puis autrement vaincre l’orgueil cachéde ma nature pervertie,qui faisant triompher la plus foible partie,me précipite au mal et m’entraîne au péché.
Malgré moi j’y succombe, et j’en sens malgré moirégner sur tout mon cœur l’impérieuse loi,aux lois de l’esprit opposée :esclave qu’il en est, il l’aide à me trahir
jusqu’à me forcer d’obéiraux sensualités de la chair abusée.Je n’en saurois dompter les folles passionssans l’assistance de ta grâce,et si tu ne répands son ardente efficacesur la malignité de leurs impressions.
Oui, Seigneur, il faut grâce, il en faut grand secours,il en faut grand effort qui croisse tous les jours,pour assujettir la nature :elle qui du moment qu’elle peut respirer,sans aucun soin de s’épurer,penche vers la révolte et glisse vers l’ordure.Le péché fit sa chute et sa corruption,et depuis le premier des hommescette tache a passé dans tous tant que nous sommes,avec tous les malheurs de sa punition.
Ce chef-d’œuvre si beau qui sortit de tes mains,paré des ornements si brillants et si saintsde la justice originelle,en a si bien perdu l’éclat et les vertus,que son nom même ne sert plusqu’à nommer la nature infirme et criminelle.Ce qui lui reste encor de propre mouvement
n’est qu’un triste amas de foiblesses,qui n’ayant pour objet que d’infâmes bassesses,ne fait que l’abîmer dans son déréglement.
Malgré tout ce désordre et sa morne langueur,il lui demeure encor quelque peu de vigueur,mais qui ne la sauroit défendre :ce n’est du premier feu qu’un rayon égaré,une pointe mourante, un trait défiguré,une étincelle sous la cendre ;c’est enfin cette foible et tremblante raison,qu’enveloppe un épais nuage,qui mêle tant de trouble à son plus clair usage,que souvent son remède est un nouveau poison.
Elle peut discerner aux dehors inégauxle bien d’avec le mal, le vrai d’avec le faux,ce qu’elle doit aimer ou craindre ;elle a, pour en juger, quelquefois de bons yeux ;mais pour mettre en effet ce qu’elle a vu le mieux,ses forces n’y sauroient atteindre,et ne la font jouir ni des pleines clartésque la vérité pure inspire,ni d’un ordre bien sain dans ce qu’elle desire,
ni d’un droit absolu dessus nos volontés.
De là vient, ô mon Dieu, qu’en tout ce que je faisl’esprit me porte en haut, et fait que je me plaisen la loi que tu m’as prescrite :je sais que ton précepte est bon, et juste, et saint,je sais qu’il montre à fuir le vice qui l’enfreint,et le mal qu’il faut que j’évite ;mais une loi contraire où m’asservit la chair,forte de ma propre impuissance,me contraint d’obéir à sa concupiscenceplutôt qu’à la raison qui m’en veut détacher.
Ainsi je vois souvent tomber à mes côtésles efforts languissants des bonnes volontésqu’à l’effet je ne puis conduire ;ainsi pour la vertu contre les vains plaisirsj’ai force bons propos, j’ai force bons desirs,mais qui ne peuvent rien produire.La grâce n’aidant pas d’un secours assez pleinma foiblesse et mon inconstance,ce qui jette au-devant la moindre résistanceme fait perdre courage et changer de dessein.
Vacillante clarté, qui manques de pouvoir,raison, pourquoi faut-il que tu me fasses voirla droite manière de vivre ?Pourquoi m’enseignes-tu le chemin des parfaits ?Si de soi ton idée, impuissante aux effets,ne peut fournir d’aide à la suivre,si cet infâme poids de ma corruptionrabat l’effort dont tu m’élèves,et si ces grands projets que jamais tu n’achèvesne peuvent me tirer de l’imperfection ?
Sainte grâce du ciel, sans qui je ne puis rien,que tu m’es nécessaire à commencer le bien,à le poursuivre, à le parfaire !Oui, Seigneur, oui, mon Dieu, je pourrai tout en toi,pourvu qu’elle m’assiste à régler mon emploi,pourvu que son rayon m’éclaire.Il n’est point de mérite où la grâce n’est pas ;et tous les dons de la nature,s’ils n’en ont point l’appui, ne sont qu’une imposturedont l’œil bien éclairé ne peut faire de cas.
La richesse, les arts, la force, la beauté,
l’éloquence et l’esprit, devant ta majesténe sont d’aucun poids sans la grâce :la nature est aveugle à départir ses dons,elle en est libérale aux méchants comme aux bons,et n’y mêle rien qui ne passe ;mais la dilection que ta grâce produitest la marque du vrai fidèle,qu’on ne porte jamais sans devenir par elledigne de ce grand jour qui n’aura point de nuit.
La grâce donne à tout le rang qu’il doit tenir :sans elle, ce n’est rien de prévoir l’avenir,et d’en prononcer les oracles ;sans elle, c’est en vain qu’on perce jusqu’aux cieux,qu’on rend l’oreille aux sourds, aux aveugles les yeux ;ce n’est rien que tous ces miracles :l’espérance, la foi, le reste des vertus,sans la charité, sans la grâce,pour hautes qu’elles soient, tombent devant ta face,ainsi que des épis de langueur abattus.
Ô trésor que jamais le monde ne comprit,ô grâce qui répands sur le pauvre d’esprit
des vertus les saintes richesses,et rends sainte à son tour l’abondance des bienspar cette humilité qu’en l’âme tu soutienscontre l’orgueil de nos foiblesses,viens dès le point du jour, descends, verse en mon cœurtes consolations divines,de peur qu’aride et las dans ce champ plein d’épines,il n’y demeure enfin sans force et sans vigueur.
Accorde-moi ce don, et j’accepte un refusde quoi qu’osent chercher les sentiments confusde l’infirmité naturelle.Ta grâce me suffit, et si je suis tenté,battu d’afflictions, trahi, persécuté,je ne craindrai rien avec elle.J’y mets toute ma force, et j’en fais tout mon bien :elle secourt, elle conseille ;il n’est sagesse aucune à la sienne pareille,ni pouvoir ennemi qui soit égal au sien.
C’est elle qui du cœur est la vive clarté,elle qui nous instruit et de la vérité
et de l’heureuse discipline ;c’est elle qui soutient parmi l’oppression ;c’est elle qui nourrit dans la dévotion,et bannit tout ce qui chagrine :elle ne souffre en l’âme aucun indigne effroi,elle en dissipe les alarmes,et donne au saint amour des soupirs et des larmes,qu’elle-même prend soin d’élever jusqu’à toi.
Sans elle je ne suis qu’un arbre infortuné,une souche inutile, un tronc déraciné,qui n’est bon qu’à jeter aux flammes.Ô grand Dieu, dont la main nous prête un tel secours,fais-moi donc prévenir, fais-moi suivre toujourspar cette lumière des âmes ;fais qu’elle m’affermisse aux bonnes actions,Père éternel, je t’en conjurepar ton Fils Jésus-Christ, par cette source pured’où part le doux torrent de ses impressions !
Autant que tu pourras t’écarter de toi-même,autant passeras-tu dans mon être suprême.Comme l’âme au dedans enracine la paixquand pour tout le dehors elle éteint ses souhaits,ainsi lorsqu’au dedans elle-même se quitte,elle s’unit à moi par un si haut mérite.Je te veux donc apprendre à te bien détacher,sans plus te revêtir, sans plus te rechercher,t’instruire à te soumettre à ma volonté pure,sans contradiction, sans bruit et sans murmure.
Suis-moi, je suis et vie, et voie, et vérité :on ne va point sans voie au terme projeté,on ne vit point sans vie, on ne peut rien connoîtresi de la vérité le jour ne vient paroître.
C’est moi qui suis la vie où tu dois aspirer,la vérité suprême où tu dois t’assurer,
la voie à suivre en tout, mais voie inviolable,vérité hors de doute, et vie interminable.
Je suis la droite voie, et dont le juste courspour arriver au ciel ne souffre aucuns détours ;je suis la vérité souveraine et sacrée ;je suis la vie enfin, vraie, heureuse, incréée.Si tu prends bien ma voie, et marches sans gauchir,la vérité saura pleinement t’affranchir :tu la verras entière, et sa clarté fidèlete servira de guide à la vie éternelle.
Pour la connoître bien, écoute et crois ma voix ;pour entrer à la vie, aime et garde mes lois ;pour te rendre parfait, vends tout, et te détache :quiconque est mon disciple à soi-même s’arrache ;de la présente vie il fait un saint mépris :si tu prétends à l’autre, on ne l’a qu’à ce prix.Tu dois à tous tes sens faire une rude guerre,pour être grand au ciel t’humilier en terre,pour régner avec moi te charger de ma croix ;ma couronne est acquise à qui soutient son poids,et c’est l’aimable joug de cette servitude
qui seul ouvre la voie à la béatitude.
Seigneur, puisqu’il t’a plu de choisir ici-basles rigueurs d’une vie étroite et méprisée,fais qu’aux mêmes rigueurs ma constance exposéepar le mépris du monde avance sur tes pas.J’aurois mauvaise grâce à ne vouloir pas êtreau même rang que mon auteur :le disciple n’est pas au-dessus du docteur,ni l’esclave au-dessus du maître.
Fais que ton serviteur s’exerce à t’imiter ;fais qu’à suivre ta vie à toute heure il s’essaie :en elle est mon salut, et la sainteté vraie ;c’est par là seulement qu’on te peut mériter.Quoi que je lise ailleurs, quoi que je puisse entendre,je n’en puis être satisfait,et je n’y trouve rien de ce plaisir parfaitque d’elle seule on doit attendre.
Puisque tu sais, mon fils, toutes ces vérités,que ta sainte lecture a toutes ces clartés,tu seras bienheureux, si tu fais sans réservece que tu vois assez que je veux qu’on observe.Celui qui bien instruit par ces enseignements,
garde un profond respect pour mes commandements,c’est celui-là qui m’aime ; et comme je sais rendreà qui me sait aimer plus qu’il n’ose prétendre,je l’aime, et l’aimerai jusqu’à lui faire voirma gloire en cet éclat qu’on ne peut concevoir,l’en couronner moi-même, et pour digne salairel’asseoir à mes côtés au trône de mon Père.
Seigneur, dont la bonté ne s’épuise jamais,et qui dans tous nos maux toi-même nous consoles,puissé-je voir l’effet de tes saintes paroles !Puissé-je mériter ce que tu me promets !J'ai reçu de ta main le fardeau salutairede cette aimable et sainte croix,et je la porterai jusqu’aux derniers aboistelle que tu la voudras faire.
La croix est en effet du bon religieuxla véritable vie, et le chemin solide,la lumière assurée, et l’infaillible guidequi le mène à la gloire et l’introduit aux cieux.Quand on a commencé d’en suivre la bannière,il ne faut plus en désister,et l’on devient infâme à la vouloir quitter,ou faire deux pas en arrière.
Mes frères, marchons donc sous cet heureux drapeau ;
marchons d’un même pas, Jésus sera des nôtres :pour lui nous l’avons pris, ainsi que ses apôtres ;nous le devons pour lui suivre jusqu’au tombeau.Le plus âpre sentier ne peut donner de peine,puisqu’il nous est frayé par lui :il marche devant nous, et sera notre appui,comme il est notre capitaine.
Pourrions-nous reculer en voyant notre roiles armes à la main commencer la conquête ?Il combattra pour nous, il est à notre tête ;suivons avec ardeur, n’ayons aucun effroi ;soyons prêts de mourir dans ce champ de victoireque lui-même a teint de son sang :la retraite est un crime, et qui sort de son rangsouille et trahit toute sa gloire.
Mon fils, je me plais mieux à l’humble patienceparmi les tribulations,qu’au zèle affectueux de ces dévotionsdont la prospérité nourrit la confiance.Pourquoi donc t’émeus-tu pour un foible revers ?Pourquoi t’affliges-tu pour un mot de travers ?Un reproche léger n’est pas un grand outrage :quand même jusqu’au cœur il t’auroit pu blesser,il ne te devroit pas ébranler le courage ;va, fais la sourde oreille, et laisse-le passer.
Ce n’est pas le premier dont tu sentes l’atteinte ;il n’a pour toi rien de nouveau ;et si tu peux longtemps reculer du tombeau,ce n’est pas le dernier dont tu feras ta plainte.Tu n’es que trop constant hors de l’adversité ;tu secours même un autre avec facilité,ta pitié le conseille, et ta voix le conforte,
tu sais à tous ses maux mettre un prompt appareil ;mais quand l’affliction vient frapper à ta porte,tu n’as plus aussitôt ni force ni conseil.
Par là tu peux juger l’excès de ta foiblesse,que mille épreuves te font voir,puisque le moindre obstacle a de quoi t’émouvoir,et que le moindre mal t’accable de tristesse.Je sais qu’il t’est fâcheux de te voir mépriser :tel qui te foule aux pieds te devroit courtiser ;tel devroit t’obéir qui sous lui te captive ;mais souviens-toi qu’enfin tout est pour ton salut,que ce qui te déplaît par mon ordre t’arrive,et que ton bonheur propre en est l’unique but.
Je ne demande point que tu sois insensible ;mais tâche à bien régler ton cœur,tâche à bien soutenir ce qu’il a de vigueur,et si tu ne peux tout, fais du moins ton possible.à chaque déplaisir tiens-toi ferme en ce point,que s’il te peut toucher, il ne t’abatte point,que jamais son aigreur longtemps ne t’embarrasse :souffre avec allégresse, ou si c’est trop pour toi,souffre avec patience, et conserve une placeà recevoir sans bruit tout ce qui vient de moi.
Que si tu ne saurois sans trop de répugnanceendurer tant d’oppression,si tu ne peux ouïr sans indignationce que la calomnie à ton opprobre avance,rends-toi maître du moins de tous ces mouvements,réprime la chaleur de leurs soulèvements,de crainte qu’à les voir quelqu’un ne s’effarouche ;et de quelque façon que tu sois méprisé,prends garde qu’un seul mot ne sorte de ta bouchedont puisse un esprit foible être scandalisé.
La tempête, bientôt cédant à la bonace,n’aura plus ces éclats ardents,et toute la douleur qu’elle excite au dedansperdra son amertume au retour de ma grâce.Je suis le Dieu vivant encor prêt à t’aider,prêt à venger ta honte, et prêt à t’accorderdes consolations l’abondante lumière ;mais pour en obtenir les nouvelles faveurs,il faut remettre en moi ta confiance entière,et prendre à m’invoquer de nouvelles ferveurs.
Montre-toi plus égal durant ce peu d’orage,fais ton effort pour le braver,et quelques grands malheurs qui puissent t’arriver,
prépare encor ton âme à souffrir davantage.Pour te sentir pressé des tribulations,pour te voir chanceler sous les tentations,ne crois pas tout perdu, n’y trouve rien d’étrange :tu n’es qu’homme, et non Dieu, mais homme tout de chair,mais chair toute fragile, et non pas tel qu’un angeque de l’abus des sens il m’a plu détacher.
Les anges même au ciel, le premier homme en terre,où je lui fis un paradis,conservèrent si peu l’état où je les misqu’ils devinrent bientôt dignes de mon tonnerre.Ne prétends non plus qu’eux conserver ta vertusans te voir ébranlé, sans te voir combattu ;mais en ce triste état offre-moi ta foiblesse :j’élève qui gémit avec humilité,et plus l’homme à mes yeux reconnoît sa bassesse,plus je le fais monter vers ma divinité.
Béni sois-tu, Seigneur, dont la sainte paroleme fortifie et me console ;il n’est rien ailleurs de si doux :que ferois-je, ô mon Dieu, parmi tant de misères,parmi tant d’angoisses amères,
si tu ne m’enseignois à rabattre leurs coups ?
Pourvu qu’heureusement j’achève ma carrière,pourvu que ta sainte lumièreme conduise au port de salut,que m’importe combien je souffre de traverses,et combien de peines diversesme font du monde entier le glorieux rebut ?
Fais qu’une bonne fin de ces maux me dégage ;donne-moi cet heureux passagede ce monde à l’éternité :aplanis-moi la route à monter dans ta gloire,et ne perds jamais la mémoiredu besoin qu’a de toi mon imbécillité.
N’abuse point, mon fils, de tes foibles lumièresjusqu’à vouloir percer les plus hautes matières,jusqu’à vouloir entrer dans les profonds secrets
de l’inégal dehors de mes justes décrets ;ne cherche point à voir quelle raison pressantefait que ma grâce agit ou paroît impuissante,est avare ou prodigue, abandonne ou soutient ;n’examine jamais d’où ce partage vient,ni pourquoi l’un ainsi languit dans la misère,et que l’autre est si haut au-dessus du vulgaire :il n’est raisonnement, il n’est effort humainqui puisse pénétrer mon ordre souverain,ni s’éclaircir au vrai par la longue disputed’où vient que je caresse ou que je persécute.
Quand le vieil ennemi fait ces suggestions,qu’un esprit curieux émeut ces questions,au lieu de perdre temps à leur vouloir répondre,lève les yeux au ciel, et dis pour les confondre :" Seigneur, vous êtes juste en tous vos jugements,la vérité préside à vos discernements,et l’équité qui règne en vos ordres suprêmesles rend toujours en eux justifiés d’eux-mêmes :qu’il leur plaise abaisser, qu’il leur plaise agrandir,on doit trembler sous eux, sans les approfondir,et jamais sans folie on ne peut l’entreprendre,puisque l’esprit humain ne les sauroit comprendre. "
Ne t’informe non plus qui des saints m’est aux cieuxle plus considérable ou le moins précieux,et ne conteste point sur la prééminenceque de leur sainteté mérite l’excellence.Ces curiosités sont autant d’attentats,qui ne font qu’exciter d’inutiles débats,enfler les cœurs d’orgueil, brouiller les fantaisies,jusqu’aux dissensions pousser les jalousies,lorsque de part et d’autre un cœur passionnéà préférer son saint porte un zèle obstiné.
Les contestations de ces recherches vainesne laissent aucun fruit après beaucoup de peines :ce n’est que se gêner d’un frivole souci,et l’on déplaît aux saints quand on les loue ainsi.Jamais avec ce feu mon esprit ne s’accorde :je suis le Dieu de paix, et non pas de discorde ;et cette paix consiste en vraie humilité,plus qu’aux vaines douceurs d’avoir tout emporté.Je sais qu’en bien des cœurs souvent le zèle imprimepour tel ou tel des saints plus d’ardeur et d’estime ;mais cette ardeur, ce zèle, et cette estime enfin,
partent d’un mouvement plus humain que divin.C’est de moi seul qu’au ciel ils tiennent tous leur place :je leur donne la gloire, et leur donnai la grâce ;je connois leur mérite, et les ai prévenuspar un épanchement de trésors inconnus,de bénédictions, de douceurs toujours prêtesà redoubler leur force au milieu des tempêtes.
Je n’ai point attendu la naissance des tempspour chérir mes élus, et les juger constants.De toute éternité ma claire presciencea su se faire jour dedans leur conscience ;de toute éternité j’ai vu tout leur emploi,et j’ai fait choix d’eux tous, et non pas eux de moi.
Ma grâce les appelle à mon céleste empire,et ma miséricorde après moi les attire ;ma main les a conduits par les tentations ;je les ai remplis seul de consolations ;je leur ai donné seul de la persévérance,et seul j’ai couronné leur humble patience.
Ainsi je les connois du premier au dernier ;ainsi j’ai pour eux tous un amour singulier ;
ainsi de ce qu’ils sont la louange m’est due ;toute la gloire ainsi m’en doit être rendue ;ainsi par-dessus tout doit être en eux béni,par-dessus tout vanté mon amour infini,qui pour montrer l’excès de sa magnificence,les élève à ce point de gloire et de puissance,et sans qu’aucun mérite en eux ait précédé,les prédestine au rang que je leur ai gardé.
Qui méprise le moindre au plus grand fait outrage,parce que de ma main l’un et l’autre est l’ouvrage :on ôte à leur auteur tout ce qu’on ôte à l’un ;on l’ôte à tout le reste, et l’opprobre est commun.L’ardente charité qui ne fait d’eux qu’une âmeles unit tous entre eux par des liens de flamme :tous n’ont qu’un sentiment et qu’une volonté ;tous s’entr’aiment en un par cette charité.
Je dirai davantage : ils m’aiment plus qu’eux-mêmes ;ravis au-dessus d’eux vers mes bontés suprêmes,après avoir banni la propre affection,ils s’abîment entiers dans ma dilection,et de l’objet aimé possédants la présence,ils trouvent leur repos dans cette jouissance.
Rien d’un si digne amour ne les peut détourner ;rien vers d’autres objets ne les peut ramener :l’immense vérité dont leurs âmes sont pleinespar sa vive lumière entretient dans leurs veineset de la charité l’inextinguible feu,et de toute autre ardeur un constant désaveu.
Que ces hommes charnels, que ces âmes brutalesqui leur osent donner des places inégales,ces cœurs qui n’ont pour but que les plaisirs mondains,cessent de discourir de l’état de mes saints.L’ardeur qu’ils ont pour eux, ou foible, ou véhémente,au gré de son caprice ôte, déguise, augmente,sans consulter jamais sur leur félicitéla voix de ma sagesse et de ma vérité.
L’ignorance en plusieurs fait ce mauvais partagequ’ils font entre mes saints de mon propre héritage,surtout en ces esprits foiblement éclairés,qui de leur propre amour encor mal séparés,ont peine à conserver dans une âme charnelleune dilection toute spirituelle.Le penchant naturel de l’humaine amitiéde leur zèle imprudent fait plus de la moitié :comme ils n’en forment point que leurs sens n’examinent,ce qui se passe en bas, en haut ils l’imaginent,
et tel que sur la terre en est l’ordre et le cours,tel le présume au ciel leur aveugle discours.Cependant la distance en est incomparable,et pour les imparfaits est si peu concevable,que des illuminés la spéculationn’atteint point jusque-là sans révélation.
Garde bien donc, mon fils, par trop de confiance,de sonder des secrets qui passent ta science ;ne porte point si haut ton esprit curieux,et sans vouloir régler le rang qu’on tient aux cieux,réunis seulement tes soins et ta lumièrepour y trouver ta place, et fût-ce la dernière.
Quand tu pourrois connoître avec pleine clartéquels saints en mon royaume ont plus de dignité,de quoi t’en serviroit l’entière connoissance,si tu n’en devenois plus humble en ma présence,et si tu n’en prenois une plus forte ardeurà publier ma gloire, et bénir ma grandeur ?
Vois ton peu de mérite et l’excès de tes crimes ;et si tu peux des saints voir les vertus sublimes,vois combien tes défauts et ton manque de soinde leur perfection te laissent encor loin :
tu feras beaucoup mieux que celui qui contestetouchant leur préférence au royaume céleste,et sur l’emportement de son esprit malsaindu moindre et du plus grand décide en souverain.
Oui, mon fils, il vaut mieux leur rendre tes hommages,les yeux baignés de pleurs implorer leurs suffrages,mendier leur secours, leur offrir d’humbles vœux,que de juger ainsi de leurs secrets et d’eux.
Puisqu’ils ont tous au ciel de quoi se satisfaire,que les hommes en terre apprennent à se taire,et donnent une bride à la téméritéoù de leurs vains discours va l’importunité.
Les saints ont du mérite, et n’en font point de gloire ;ils ne se donnent point l’honneur de leur victoire :comme de mes trésors tout leur bien est sorti,et que ma charité leur a tout départi,ils rapportent le tout au pouvoir adorablede cette charité pour eux inépuisable.
Ils ont un tel amour pour ma divinité,
un tel ravissement de ma bénignité,que cette sainte joie en vrais plaisirs féconde,qui toujours les remplit et toujours surabonde,par un regorgement qu’on ne peut expliquer,fait que rien ne leur manque, et ne leur peut manquer.
Plus ils sont élevés dans ma gloire suprême,plus leur esprit soumis se ravale en lui-même,et mon amour par là redoublant ses attraits,le plus humble d’entre eux m’approche de plus près.Aussi devant l’éclat qui partout m’environnel’écriture t’apprend qu’ils baissent leur couronne,qu’ils tombent sur leur face aux pieds du saint Agneauqui daigna de son sang racheter le troupeau,et qu’ainsi prosternés ils adorent sans cessedu Dieu toujours vivant l’éternelle sagesse.
Plusieurs veulent savoir ce que chaque saint vaut,et qui d’eux tient au ciel le grade le plus haut,qui sont mal assurés s’ils pourront les y joindre,et s’ils mériteront d’être reçus au moindre.C’est beaucoup de se voir le dernier en un lieuoù tous sont grands, tous rois, tous vrais enfants de Dieu.Le moindre y vaut plus seul que mille rois en terre,
et l’orgueil de cent ans frappé de mon tonnerren’a de part qu’au séjour de l’éternelle mortqui du plus vieux pécheur doit terminer le sort.
Ainsi je dis moi-même autrefois aux apôtres :" Si vous voulez au ciel être au-dessus des autres,sachez qu’auparavant il faut se convertir,qu’il faut s’humilier, qu’il faut s’anéantir,se ranger aussi bas que cette foible enfancequi vit soumise à tous par sa propre impuissance :autrement, point d’accès au royaume des cieux.Oui, ce petit enfant qui se traîne à vos yeuxde votre humilité doit être la mesure :rendez-vous ses égaux, ma gloire vous est sûre ;l’amour vous y conduit, et l’espoir, et la foi ;mais le plus humble enfin est le plus grand chez moi. "
Voyez donc, orgueilleux, quelle est votre disgrâce :bien que le ciel soit haut, la porte en est si basse,qu’elle en ferme l’entrée à ceux qui sont trop grandspour se pouvoir réduire à l’égal des enfants.
Malheur encore à vous, riches pour qui le mondeen consolations de tous côtés abonde !Les pauvres entreront, cependant qu’au dehorsvos larmes et vos cris feront de vains efforts.Humble, réjouis-toi ; pauvres, prenez courage :
le royaume du ciel est votre heureux partage ;il l’est, si toutefois dans votre humilitévous pouvez jusqu’au bout marcher en vérité.
Seigneur, quelle est ma confianceau triste séjour où je suis ?Et de quelles douceurs l’heureuse expériencerompt le mieux cette impatienceoù me réduisent mes ennuis ?
En puis-je trouver qu’en toi-même,Sauveur amoureux et bénin,dont la miséricorde en un degré suprêmeverse dans une âme qui t’aimedes plaisirs sans nombre et sans fin ?
En quels lieux hors de ta présencem’est-il arrivé quelque bien ?
Et quels maux à mon cœur font sentir leur puissance,sinon alors que ton absenceme prive de ton cher soutien ?
La fortune avec ses largessesà tous les mondains fait la loi ;mais si la pauvreté jouit de tes caresses,je la préfère à ces richessesqui séparent l’homme de toi.
Le ciel même, quelque avantageque sur la terre il puisse avoir,me verroit mieux aimer cet exil, ce passage,si tu m’y montrois ton visage,que son paradis sans te voir.
C’est le seul aspect du grand maîtrequi fait le bon ou mauvais sort :tu mets le ciel partout où tu te fais paroître,et les lieux où tu cesses d’être,c’est là qu’est l’enfer et la mort.
Puisque c’est à toi que j’aspire,qu’en toi seul est ce que je veux,il faut bien qu’après toi je pleure, je soupire,et que jusqu’à ce que j’expire,
j’envoie après toi tous mes vœux.
Quelle autre confiance pleinepourroit me promettre un secoursqui de tous les besoins de la misère humaine,par une vertu souveraine,pût tarir ou borner le cours ?
Toi seul es donc mon espérance,l’appui de mon infirmité,le Dieu saint, le Dieu fort, qui fait mon assurance,qui me console en ma souffrance,et m’aime avec fidélité.
Chacun cherche ses avantages ;tu ne regardes que le mien,et c’est pour mon salut qu’à m’aimer tu t’engages,que tu calmes tous mes orages,que tu me tournes tout en bien.
La rigueur même des traversesa pour but mon utilité :c’est la part des élus ; par là tu les exerces,et leurs tentations diversessont des marques de ta bonté.
Ton nom n’est pas moins adorableparmi les tribulations,et dans leur dureté tu n’es pas moins aimableque quand ta douceur ineffablerépand ses consolations.
Aussi ne mets-je mon refugequ’en toi, mon souverain auteur ;et de tous mes ennuis quel que soit le déluge,hors du sein de mon propre jugeje ne veux point de protecteur.
Je ne vois ailleurs que foiblesse,qu’une lâche instabilité,qui laisse trébucher au moindre assaut qui pressel’effort de sa vaine sagessesous sa propre imbécillité.
Hors de toi point d’ami qui donnede favorables appareils,point de secours si fort qui soudain ne s’étonne,point de prudence qui raisonne,point de salutaires conseils.
Il n’est sans toi docteur ni livrequi me console en ma douleur ;
il n’est de tant de maux trésor qui me délivre,ni lieu sûr où je puisse vivreexempt de trouble et de malheur.
À moins que ta sainte parolerelève mon cœur languissant,à moins qu’elle m’instruise en ta divine école,qu’elle m’assiste et me console,le reste demeure impuissant.
Tout ce qui semble ici produirela paix dont on pense jouir,n’est sans toi qu’un éclair si prompt à se détruire,que le moment qui le fait luirele fait aussi s’évanouir.
Non, ce n’est qu’une vaine idéed’une fausse tranquillité,une couleur trompeuse, une image fardée,qui n’a ni douceur bien fondée,ni solide félicité.
Ainsi tout ce qu’a cette vied’éminent et d’illustre emploi,les plus profonds discours dont l’âme y soit ravie,
tous les biens dont elle est suivie,n’ont fin ni principe que toi.
Ainsi de toute la misèreoù nous plonge son embarrasl’âme sait adoucir l’aigreur la plus amère,quand par-dessus tout elle espèreaux saintes faveurs de ton bras.
C’est en toi seul que je me fie ;à toi seul j’élève mes yeux ;Dieu de miséricorde, éclaire, sanctifie,épure, bénis, fortifiemon âme du plus haut des cieux.
Fais-en un siége de ta gloire,un lieu digne de ton séjour,un temple où, parmi l’or et l’azur et l’ivoire,aucune ombre ne soit si noirequ’elle déplaise à ton amour.
Joins à ta clémence ineffablede ta pitié l’immense effort,
et ne rejette pas les vœux d’un misérablequi traîne un exil déplorableparmi les ombres de la mort.
Rassure mon âme alarmée ;et contre la corruption,contre tous les périls dont la vie est semée,toi qui pour le ciel l’as formée,prends-la sous ta protection.
Qu’ainsi ta grâce l’accompagne,et par les sentiers de la paix,à travers cette aride et pierreuse campagne,la guide à la sainte montagneoù ta clarté luit à jamais.
" Vous dont un poids trop lourd étouffe la vigueur,vous que je vois gémir sous un travail trop rude,accourez tous à moi, venez, dit le Seigneur,venez, je vous rendrai de la force et du cœur,je vous affranchirai de toute lassitude.Le pain que je réserve à qui me sait cherchern’est autre que ma propre chair,que je dois à mon Père offrir pour votre vie :prenez, mangez, c’est mon vrai corpsqu’on livrera pour vous aux rages de l’envie,et qui d’un pain visible emprunte les dehors.
Faites en ma mémoire un jour à votre rang
ce qu’à vos yeux je fais avant ma dernière heure.Ceux qui mangent ma chair, ceux qui boivent mon sang,ce sang qui dans ce vase est tel que dans mon flanc,demeurent dans moi-même, et dans eux je demeure.Dites ce que je dis pour faire comme moi :l’efficace de votre foiproduira même effet par les paroles mêmes ;donnez aux miennes plein crédit,et n’oubliez jamais que mes bontés suprêmesles remplissent toujours et de vie et d’esprit. "
Ce sont là tes propos, vérité souveraine :ta bouche en divers temps les a tous prononcés ;je les vois par écrit en divers lieux tracés ;mais ce sont tous ruisseaux de la même fontaine.Ils sont tiens, ils sont vrais, et mon infirmitéles doit recevoir tous avec fidélité,avec pleine reconnoissance,en faire tout mon bien, et les considérer
comme autant de trésors que ta magnificencepour mon propre salut a voulu m’assurer.
Je les prends avec joie au sortir de ta bouchepour les faire passer jusqu’au fond de mon cœur,et comme ils n’ont en eux qu’amour et que douceur,leur sainte impression sensiblement me touche ;mais la terreur que mêle à de si doux transportsde mes impuretés le sensible remords,par d’inévitables reprochesretarde tout l’effet de leurs plus forts attraits,d’un mystère si haut me défend les approches,et me laisse accablé du poids de mes forfaits.
Cependant tu le veux, Seigneur, tu me l’ordonnes,qu’opposant tes bontés à tout ce juste effroi,je marche en confiance et m’approche de toi,si je veux avoir part aux vrais biens que tu donnes :tu veux me préparer par un céleste metsau bienheureux effet de ce que tu prometsdans une abondance éternelle,et que mon impuissance et ma fragilité,si je veux obtenir une vie immortelle,se nourrissent du pain de l’immortalité.
" Vous donc qui gémissez sous un travail trop rude,
vous dont un poids trop lourd étouffe la vigueur,venez tous, nous dis-tu, je vous rendrai du cœur,je vous affranchirai de toute lassitude. "Ô termes pleins d’amour ! ô mots doux et charmants !Qu’ils ont pour le pécheur de hauts ravissements,quand tu l’appelles à ta table !Un pauvre, un mendiant, s’en voir par toi pressés !S’y voir par toi repus de ton corps adorable !Mais enfin tu l’as dit, Seigneur, et c’est assez.
Que suis-je, ô mon Sauveur, pour oser y prétendre ?Qui me peut enhardir à m’approcher de toi ?Et qui te fait nous dire : " Accourez tous à moi, "toi que ne peut le ciel contenir ni comprendre ?D’où te vient cet amour qui m’y daigne inviter,moi dont les actions ne font que t’irriter,moi qui ne suis qu’ordure et glace ?L’ange ne peut te voir sans en frémir d’effroi,les justes et les saints tremblent devant ta face,et tu dis aux pécheurs : " Accourez tous à moi. "
Si tu ne le disois, quel homme oseroit croirequ’un Dieu jusqu’à ce point se voulût abaisser ?Et si tu n’ordonnois à tous de s’avancer,quel homme attenteroit à cet excès de gloire ?Si Noé fut cent ans à bâtir un vaisseauqui contre le ravage et les fureurs de l’eaudevoit garantir peu de monde,quelle apparence, ô Dieu, qu’ayant à recevoirle créateur du ciel, de la terre et de l’onde,une heure à ces respects prépare mon devoir ?
Si ton grand serviteur, ton bien-aimé Moïse,pour enfermer la pierre écrite de tes doigts,fit une arche au désert d’incorruptible bois,et vêtit ses dehors d’une dorure exquise ;si de ce bois choisi le précieux emploine fut que pour garder les tables d’une loique tu voulois être suivie :moi qui ne suis qu’un tronc tout pourri, tout gâté,pour recevoir l’auteur des lois et de la vie,oserai-je apporter tant de facilité ?
Ce modèle accompli des têtes couronnées,
le plus sage des rois, le grand roi Salomon,pour élever un temple à l’honneur de ton nom,tout grand roi qu’il étoit, employa sept années ;il fit huit jours de fête à le sanctifier ;il mit sur tes autels, pour te le dédier,mille victimes pacifiques ;et les chants d’allégresse, et le son des clairons,quand il plaça ton arche en ces lieux magnifiques,en apprirent la pompe à tous les environs.
Et moi qui des pécheurs suis le plus misérable,oserai-je introduire un Dieu dans ma maison,lui présenter pour temple une sale prison,lui donner pour demeure un séjour effroyable ?Au lieu d’un siècle entier, de sept ans, de huit jours,un quart d’heure amortit, un moment rompt le coursde toute l’ardeur de mon zèle ;et puissé-je du moins m’acquitter dignementdes amoureux devoirs d’un serviteur fidèle,ou durant ce quart d’heure, ou durant ce moment !
Qu’ils ont pour t’obéir, qu’ils ont pour te mieux plaire,tous trois consumé d’art, de travaux et de temps !Qu’auprès de leur ferveur mes feux sont inconstants !Et que je te sers mal pour un si grand salaire !
Alors que ta bonté m’attire à ce festinoù ton corps est la viande et ton sang est le vin,que lâchement je m’y prépare !Que rarement en moi je me tiens recueilli !Qu’aisément mon esprit de lui-même s’égare,et suit les vains objets dont il est assailli !
Certes en ta présence un penser salutairedevroit fermer la porte à tous autres desirs,et réunir en toi si bien tous nos plaisirs,qu’aucune autre douceur ne pût nous en distraire.Tout ce qui du respect s’écarte tant soit peu,tout ce dont les parfaits font quelque désaveu,devroit de tout point disparoître,puisque les anges même ont lieu d’être jalouxde voir, non un d’entre eux, mais leur souverain maîtreravaler sa grandeur jusqu’à loger en nous.
Quelques honneurs qu’on dût à l’arche d’alliance,de quelque sacré prix que fussent ses trésors,la différence est grande entre elle et ton vrai corps,entre eux et la vertu de ta sainte présence.Tout ce qu’on immoloit sous l’ancienne loin’étoit de l’avenir promis à notre foi
qu’une ombre, qu’une image obscure ;et dessus nos autels on offre à tout momentle parfait sacrifice, et la victime purequi de tout ce vieil ordre est l’accomplissement.
Que ne conçois-je donc une ardeur plus sincère,un zèle plus fervent, à ton divin aspect !Que ne me préparé-je avec plus de respectà la réception de ton sacré mystère !Dans les siècles passés, prophètes, princes, rois,patriarches et peuple en ont cent et cent foisdonné le précepte et l’exemple ;et leurs cœurs pour ton culte ardemment embrasésme forcent à rougir, quand je porte à ton templedes vœux si languissants et sitôt épuisés.
Le dévot roi David, sautant devant ton arche,publioit tes bienfaits reçus par ses aïeux ;des instruments divers le son mélodieuxconcerté par son ordre en régloit la démarche ;des psaumes le doux son tout autour s’entendoit ;poussé du Saint-Esprit lui-même il accordoitsa harpe à chanter tes merveilles ;lui-même il enseignoit tout son peuple à s’unirpour louer chaque jour tes grandeurs sans pareilles ;
lui-même il l’instruisoit en l’art de te bénir.
Si telle étoit jadis la ferveur pour ta gloire,si le zèle agissoit alors si fortement,que de son seul aspect l’arche du testamentde ta sainte louange excitoit la mémoire,quelle est la révérence, et quels sont les transportsque ce grand sacrement, que ton précieux corpsdoit m’imprimer au fond de l’âme ?Et que ne doivent point tous les peuples chrétiensapporter de respect, de tendresse et de flamme,quand ils vont recevoir cette source de biens ?
Les reliques des saints et leurs superbes templesfont courir les mortels en mille et mille lieux ;ils s’y laissent charmer et l’oreille et les yeuxpar la haute structure et par leurs hauts exemples ;ils baisent à genoux les précieux dépôtsde leur chair vénérable et de leurs sacrés os,qu’enveloppent l’or et la soie ;et je te vois, mon Dieu, tout entier à l’autel,toi le grand saint des saints, toi l’auteur de leur joie,toi de tout l’univers le monarque immortel !
Souvent même l’esprit de ces pèlerinagesn’est qu’un chatouillement de curiosité,et l’attrait qu’a toujours en soi la nouveautévers ce qu’on n’a point vu tire ainsi les courages.Quand un motif si vain les pousse et les conduit,le travail le plus long rapporte peu de fruit,et ne laisse rien qui corrige,surtout en ces esprits follement empressés,qu’une ardeur trop légère à ces courses oblige,sans aucun saint retour sur leurs crimes passés.
Mais en ce sacrement ton auguste présence,véritable Homme-Dieu, rend le fruit assuré,toutes les fois qu’un cœur dignement préparéy porte ferveur pleine et pleine révérence.Il n’y va point aussi ni par légèreté,ni par démangeaison de curiosité,ni par autre sensible amorce :tout ce qui l’y conduit, c’est une ferme foi,c’est d’un solide espoir l’inébranlable force,c’est un ardent amour qui n’a d’objet que toi.
De la terre et du ciel créateur invisible,que grande est la bonté que tu montres pour nous !Que ton ordre aux élus est favorable et doux,de leur offrir pour mets ton corps incorruptible !
De ta façon d’agir les miracles charmantsépuisent la vigueur de nos entendements,et ne s’en laissent point comprendre :c’est ce qui des dévots attire tous les cœurs ;c’est ce qui dans leurs cœurs verse un amour si tendre ;c’est ce qui les élève aux plus hautes ferveurs.
Aussi ces vrais dévots, dont les saints exercicesappliquent de leurs soins toute l’activitéà corriger en eux cette facilitéque prête la nature aux attaques des vices ;ces rares serviteurs, qui n’ont point d’autre butque d’avancer leur vie au chemin du salut,et rendre leurs âmes parfaites,reçoivent d’ordinaire en ce grand sacrementun zèle plus soumis à ce que tu souhaites,et l’amour des vertus empreint plus fortement.
Ô grâce merveilleuse autant qu’elle est cachée,qu’éprouve le fidèle, et que ne peut goûterni le manque de foi qui s’arrête à douter,ni l’âme aux vains plaisirs en esclave attachée !Par tes rayons secrets l’esprit mieux éclairé,loin des sentiers obscurs qui l’avoient égaré,reprend sa route légitime :
sa beauté se répare, ainsi que sa vertu,et tout ce qu’en gâtoit la souillure du crimerend à ses premiers traits l’éclat qu’ils avoient eu.
Tu descends quelquefois avec telle abondance,qu’après l’âme remplie un doux regorgementen répand sur le corps le rejaillissement,et l’anime à son tour par sa vive influence.La prodigalité de la divine mainveut que tout l’homme ait part à ce bien souverainau milieu de sa lassitude ;et du corps tout usé la traînante langueurdans le débordement de cette plénitudesouvent trouve un trésor de nouvelle vigueur.
Est-il rien cependant honteux et déplorablecomme nos lâchetés, comme notre tiédeur,de ne pas nous porter avecque plus d’ardeurà prendre Jésus-Christ, à manger à sa table ?C’est en lui, c’est aux biens qu’il nous y fait trouverque consistent de ceux qui se doivent sauvertout l’espoir et tous les mérites ;c’est lui qui sanctifie, et nous a rachetés,qui nous console ici par ses douces visites,
et qui des saints au ciel fait les félicités.
Nous avons donc bien lieu d’une douleur profondede voir tant de mortels ouvrir si peu les yeuxsur un mystère saint qui réjouit les cieux,et qui par sa vertu conserve tout le monde.Oh ! quel aveuglement ! Oh ! quelle duretéde regarder si peu quelle est la dignitéd’un don si grand, si salutaire !L’usage trop commun semble la rabaisser,et tel prend chaque jour cet auguste mystère,qui le prend par coutume et ne daigne y penser.
Si nous n’avions qu’un lieu, si nous n’avions qu’un prêtrepar qui ton corps sacré s’offrît sur nos autels,avec combien de foule y courroient les mortels !Quelle ardeur pour le voir ne feroient-ils paroître !Mais tu n’épargnes point un bien si précieux :tant de prêtres partout l’offrent en tant de lieux,que nos froideurs n’ont point d’excuse.On le voit, on l’adore, on le prend chaque jour ;et plus cette faveur sur la terre est diffuse,
plus elle y fait briller ta grâce et ton amour.
Ton nom en soit béni, sauveur de la nature,Dieu de miséricorde, et pasteur éternel,dont l’amour excessif pour l’homme criminellui donne en cet exil ton corps pour nourriture !Pauvre et banni qu’il est, loin de le rejeter,à ce banquet sacré tu daignes l’inviter ;ta propre bouche l’y convie :" Ô vous qui succombez sous le faix des travaux,venez tous, nous dis-tu, doux auteur de la vie,et je soulagerai la grandeur de vos maux. "
Je m’approche, Seigneur, plein de la confianceque tu veux que je prenne en ta haute bonté :je m’approche en malade, avec impatiencede recevoir de toi la parfaite santé.
Je cherche en altéré la fontaine de vie ;je cherche en affamé le pain vivifiant ;et c’est sur cet espoir que mon âme ravieau monarque du ciel présente un mendiant.
Aux faveurs de son maître ainsi l’esclave espère,ainsi la créature aux dons du créateur ;ainsi le désolé cherche dans sa misèreun doux refuge au sein de son consolateur.
Qui peut m’avoir rendu ta bonté si propice,que jusqu’à moi, Seigneur, il te plaise venir ?Et qui suis-je après tout, que ton corps me nourrisse,qu’au mien en ce banquet tu le daignes unir ?
De quel front un pécheur devant toi comparoître ?De quel front jusqu’à toi s’ose-t-il avancer ?Comment le souffres-tu, toi, son juge et son maître ?Et comment jusqu’à lui daignes-tu t’abaisser ?
Ce n’est point avec toi qu’il faut que je raisonne :tu connois ma foiblesse et mon peu de ferveur,et tu sais que de moi je n’ai rien qui me donneaucun droit de prétendre une telle faveur.
Plus je contemple aussi l’excès de ma bassesse,
plus j’admire aussitôt celui de ton amour :j’adore ta pitié, je bénis ta largesse,je t’en veux rendre gloire et grâces nuit et jour.
C’est par cette clémence, et non pour mes mérites,que tu fais à mes yeux luire ainsi ta bonté,pour faire croître en moi l’amour où tu m’invites,et mieux enraciner la vraie humilité.
Puis donc que tu le veux, puisque tu le commandes,j’ose me présenter au don que tu me fais ;et puissé-je ne mettre à des bontés si grandesaucun empêchement par mes lâches forfaits !
Débonnaire Jésus, quelles sont les louanges,quels sont et les respects et les remercîmentsque te doivent nos cœurs pour ce vrai pain des angesque ta main nous prodigue en ces festins charmants ?
Telle est la dignité de ce pain angélique,que son expression passe notre pouvoir,et nous voulons en vain que la bouche l’explique,lorsque l’entendement ne la peut concevoir.
Mais que dois-je penser à cette table sainte ?M’approchant de mon Dieu, de quoi m’entretenir ?J’y porte du respect, du zèle et de la crainte,et ne le puis assez respecter ni bénir.
Je n’ai rien de meilleur ni de plus salutaire,que de m’humilier devant ta majesté,et de tenir l’œil bas sur toute ma misère,pour élever d’autant l’excès de ta bonté.
Je te loue, ô mon Dieu, je t’exalte sans cesse ;de mon propre mépris je me fais une loi,et je m’abîme au fond de toute ma bassesse,pour de tout mon pouvoir me ravaler sous toi.
Toi, la pureté même, et moi, la même ordure,toi, le grand saint des saints, toi, leur unique roi,tu viens à cette indigne et vile créaturequi ne mérite pas de porter l’œil sur toi !
Tu viens jusques à moi pour loger en moi-même,tu m’invites toi-même à ces divins banquets,
où la profusion de ton amour extrêmesert un pain angélique et de célestes mets !
Ce pain, ce mets sacré que tu nous y fais prendre,c’est toi, c’est ton vrai corps, arbitre de mon sort,pain vivant, qui du ciel as bien voulu descendrepour redonner la vie aux enfants de la mort.
Quels tendres soins pour nous ton amour fait paroître !Que grande est la bonté dont part ce grand amour !Que ta louange, ô Dieu ! chaque jour en doit croître !Que de remercîments on t’en doit chaque jour !
Que tu pris un dessein utile et salutaire,quand tu te fis auteur de ce grand sacrement !Et l’aimable festin qu’il te plut de nous faire,quand tu nous y donnas ton corps pour aliment !
Qu’en cet effort d’amour tes œuvres admirablesmontrent de ta vertu le pouvoir éclatant !Et que ces vérités sont pour nous ineffables,que ta voix exécute aussitôt qu’on l’entend !
Ta parole jadis fit si tôt toutes choses,que rien n’en sépara le son d’avec l’effet ;et ta vertu passant dans les secondes causes,
à peine l’homme parle, et ton vouloir est fait.
Chose étrange, et bien digne enfin que la foi vienneau secours de nos sens et de l’esprit humain,que l’espèce du vin tout entier te contienne,que tu sois tout entier sous l’espèce du pain !
Tu fais de leur substance en toi-même un échange,tu les anéantis, et revêts leurs dehors ;et bien qu’à tous moments on te boive et te mange,on ne consume point ni ton sang ni ton corps.
Grand monarque du ciel, qui dans ce haut étagen’as besoin de personne, et ne manques de rien,tu veux loger en nous, et faire un alliage,par ce grand sacrement, de notre sang au tien !
Conserve donc mon cœur et tout mon corps sans tache,afin qu’un plein repos dans mon âme épandu,à ce mystère saint un saint amour m’attache,et qu’à le célébrer je me rende assidu ;
Que souvent je le puisse offrir en ta mémoire,comme de ta voix propre il t’a plu commander,et qu’après l’avoir pris pour ta plus grande gloire,au salut éternel il me puisse guider.
Par des transports de joie et de reconnoissance,bénis ton Dieu, mon âme, en ce val de malheurs,où tu reçois ainsi de sa toute-puissanceun don si favorable à consoler tes pleurs.
Sais-tu qu’autant de fois que ton zèle s’élèveà prendre du Sauveur le véritable corps,l’œuvre de ton salut autant de fois s’achève,et de tous ses tourments t’applique les trésors ?
Il n’a rien mérité qu’il ne t’y communique ;et comme son amour ne peut rien refuser,sa bonté toujours pleine et toujours magnifiqueest un vaste océan qu’on ne peut épuiser.
Portes-y de ta part l’attention sévèred’un cœur renouvelé pour s’y mieux préparer,et pèse mûrement la grandeur d’un mystèredont dépend ton salut que tu vas opérer.
Lorsque ta propre main offre cette victime,quand tu la vois offrir par un autre à l’autel,
tout doit être pour toi surprenant, doux, sublime,comme si de nouveau Dieu se faisoit mortel.
Oui, tout t’y doit sembler aussi grand, aussi rareque si ce jour-là même il naissoit ici-bas,ou que la cruauté d’une troupe barbarepour le salut de tous le livrât au trépas.
Je viens à toi, Seigneur, afin de m’enrichirdes dons surnaturels qu’il te plaît de nous faire ;j’en viens chercher la joie, afin de m’affranchirdes longs et noirs chagrins qui suivent ma misère.Je cours à ce banquet que ta pleine douceurtient prêt pour le pauvre pécheur ;je ne puis, je ne dois souhaiter autre chose :toi seul es mon salut et ma rédemption ;en toi tout mon espoir se fonde et se repose,tout mon bonheur en toi voit sa perfection.
Je n’ai point ici-bas d’autre gloire à chercher ;
je n’ai point d’autre force en qui prendre assurance ;je n’ai point d’autres biens où je puisse attacherla juste ambition de ma persévérance.Comble donc aujourd’hui de solides plaisirsce cœur, ces amoureux desirs,que pousse jusqu’à toi ton serviteur fidèle :vois les empressements de son humble devoir,et ne rejette pas cette ardeur de son zèle,qu’un vrai respect prépare à te bien recevoir.
Entre dans ma maison, où j’ose t’inviter ;répands-y les douceurs de ta vertu cachée ;que de ta propre main je puisse mériterd’être à jamais béni comme un autre Zachée.Daigne m’admettre au rang, par ce comble de biens,des fils d’Abraham et des tiens :c’est le plus cher desir, c’est le seul qui m’enflamme ;et comme tout mon cœur soupire après ton corps,comme il le reconnoît pour sa véritable âme,mon âme pour s’y joindre unit tous ses efforts.
Donne-toi donc, Seigneur, donne-toi tout à moi ;par ce don précieux dégage ta parole :tu me suffiras seul, je trouve tout en toi ;mais sans toi je n’ai rien qui m’aide ou me console.
Sans toi je ne puis vivre, et tout autre soutienn’est qu’un vain appui, qu’un faux bien ;je ne puis subsister sans tes douces visites ;et mes propres langueurs m’abattroient en chemin,si je me confiois à mon peu de mérites,sans recourir souvent à ce mets tout divin.
Souviens-toi que ce peuple à qui dans les désertsta sagesse elle-même annonçoit tes oracles,guéri qu’il fut par toi de mille maux divers,vit ta pitié s’étendre à de plus grands miracles :de crainte qu’au retour il ne languît de faim,tu lui multiplias le pain ;Seigneur, fais-en de même avec ta créature,toi qui, pour consoler un peuple mieux aimé,lui veux bien chaque jour servir de nourrituresous les dehors d’un pain où tu t’es enfermé.
Quiconque en ces bas lieux te reçoit dignement,pain vivant, doux repas de l’âme du fidèle,s’établit un partage au haut du firmament,et s’assure un plein droit à la gloire éternelle.Mais las ! que je suis loin d’un état si parfait,moi que souvent le moindre attrait
jusque dans le péché traîne sans répugnance,et qu’une lenteur morne, un sommeil croupissant,tiennent enveloppé de tant de nonchalance,qu’à tous les bons effets je demeure impuissant !
C’est là ce qui m’impose une nécessitéde porter, et souvent, mes pleurs aux pieds d’un prêtre ;d’élever, et souvent, mes vœux vers ta bonté,de recevoir souvent le vrai corps de mon maître.Je dois, je dois souvent renouveler mon cœur,combattre ma vieille langueur,purifier mon âme en ce banquet céleste,de peur qu’enseveli sous l’indigne reposoù plonge d’un tel bien l’abstinence funeste,je n’échappe à toute heure à tous mes bons propos.
Notre imbécillité, maîtresse de nos sens,conserve en tous les cœurs un tel penchant aux vices,que l’homme tout entier dès ses plus jeunes ansglisse et court aisément vers leurs molles délices.S’il n’avoit ton secours contre tous leurs assauts,chaque moment croîtroit ses maux :c’est la communion qui seule l’en dégage ;c’est elle qui lui prête un assuré soutien,dissipe sa paresse, anime son courage,le retire du mal, et l’affermit au bien.
Si telle est ma foiblesse et ma trépiditéau milieu d’un secours de puissance infinie,si j’ai tant de langueur et tant d’ariditéalors que je célèbre ou que je communie,en quel abîme, ô Dieu, serois-je tôt réduit,si j’osois me priver du fruitque tu m’offres toi-même en ce divin remède !Et dessous quels malheurs me verrois-je abattu,si j’osois me trahir jusqu’à refuser l’aideque ta main y présente à mon peu de vertu !
Certes, si je ne puis me trouver chaque jouren état de t’offrir cet auguste mystère,du moins de temps en temps l’effort de mon amourtâchera d’avoir part à ce don salutaire.Tant que l’âme gémit sous l’exil ennuyeuxqui l’emprisonne en ces bas lieux,ce qui plus la console est ta sainte mémoire,la repasser souvent, et d’un zèle enflammé,qui n’a point d’autre objet que celui de ta gloire,s’unir par ce grand œuvre à son cher bien-aimé.
Ô merveilleux effet de ton amour pour nous,que toi, source de vie, et première des causes,le créateur de tout, le rédempteur de tous,
le souverain arbitre enfin de toutes choses,tu daignes ravaler cette immense grandeurjusqu’à venir vers un pécheur,jusqu’à le visiter, homme et Dieu tout ensemble !Tu descends jusqu’à lui pour le rassasier,par un abaissement devant qui le ciel tremble,d’un homme tout ensemble et d’un Dieu tout entier !
Heureuse mille fois l’âme qui te reçoit,toi, son espoir unique et son unique maître,avec tous les respects et l’amour qu’elle doità l’excès des bontés que tu lui fais paroître !Est-il bouche éloquente, est-il esprit humainqui ne se consumât en vains’il vouloit exprimer toute son allégresse ?Et peut-on concevoir ces hauts ravissements,ces avant-goûts du ciel, que ta pleine tendresseaime à lui prodiguer en ces heureux moments ?
Qu’elle reçoit alors pour hôte un grand seigneur !Qu’elle en prend à bon titre une joie infinie,et brave de ses maux la plus âpre rigueur,voyant l’auteur des biens lui faire compagnie !Qu’elle se souvient peu du temps qu’elle a gémi,quand elle loge un tel ami !
Qu’elle trouve d’attraits en l’époux qu’elle embrasse !Qu’il est grand, qu’il est noble, et digne d’être aimé,puisqu’il n’a rien en soi dont le lustre n’effacetout ce dont ici-bas le desir est charmé !
Que la terre et les cieux et tout leur ornementapprennent à se taire en ta sainte présence :tout ce qui brille en eux le plus pompeusementvient des profusions de ta magnificence ;tout ce qu’ils ont de beau, tout ce qu’ils ont de bon,jamais des grandeurs de ton nomne pourra nous tracer qu’une foible peinture :ta sagesse éternelle a ses trésors à part,le nombre en est sans nombre ainsi que sans mesure,et ne met point de borne aux biens qu’elle départ.
Préviens ton serviteur par cette douce amorceque versent dans les cœurs tes bénédictions ;joins à la pureté de leurs impressions
tout ce que le respect et le zèle ont de force ;donne-moi les moyens d’approcher dignementde ton auguste sacrement ;remplis mon sein pour toi d’une céleste flamme,et daigne m’arracher à la morne lenteurde l’assoupissement infâmeoù me plonge à tous coups ma propre pesanteur.
Viens, avec tout l’effet de ce don salutaire,d’une sainte visite aujourd’hui m’honorer ;que je puisse en esprit pleinement savourerles douceurs qu’enveloppe un si sacré mystère ;détache en ma faveur un vif rayon des cieuxqui fasse pénétrer mes yeuxau fond de cet abîme où tout mon bien s’enferme ;et si pour y descendre ils ont trop peu de jour,fais qu’une foi solide et fermeen croie aveuglément l’excès de ton amour.
Car enfin c’est lui seul qui met en évidencece miracle impossible à tout l’effort humain,c’est ton saint institut, c’est l’œuvre de ta main,qui passe de bien loin toute notre prudence.
Il n’est point de mortel qui puisse concevoirce qui n’est pas même au pouvoirde la subtilité que tu dépars à l’ange ;et je serois coupable autant comme indiscret,moi qui ne suis que terre et fange,d’attenter à comprendre un si profond secret.
J’approche donc, Seigneur, puisque tu me l’ordonnes,mais avec un cœur simple, une sincère foi,et mon respect y porte un vertueux effroiqui n’intimide point l’espoir que tu me donnes.Je crois, et je suis prêt de signer de mon sangque sous ce rond, que sous ce blanc,véritable Homme-Dieu, tu caches ta présence,et que ce que les yeux jugent encor du painn’en conserve que l’apparence,qui voile à tous nos sens ton être souverain.
Je vais te recevoir, tu le veux, tu commandesque mon cœur à ton cœur s’unisse en charité ;porte donc jusqu’à toi son imbécillitépar un don spécial et des grâces plus grandes.Qu’au feu d’un saint amour ce cœur liquéfiétrouve en un Dieu crucifiél’océan où sans cesse il s’écoule et s’abîme ;
et que tout autre attrait, effacé par le tien,me laisse abhorrer comme un crimeles vains chatouillements de tout autre entretien.
Quels souhaits dans nos maux peut former la pensée,que ne puisse remplir un si grand sacrement ?D’où pouvons-nous attendre un tel soulagement,ou pour le corps malade, ou pour l’âme oppressée ?Quelles vives douleurs, quelles afflictions,bravent ses consolations ?Quels imprévus revers triomphent de son aide ?Ne relève-t-il pas l’abattement des cœurs ?Et n’est-il pas le vrai remèdepour ce que leur foiblesse enfante de langueurs ?
Par lui la convoitise, au fond de l’âme éteinte,voit mettre sous le frein toutes les passions ;et l’empire qu’il prend sur les tentations,ou les dompte, ou du moins en affoiblit l’atteinte ;c’est par lui que la grâce avance à gros torrents,et que sur les vices mourantss’affermit la vertu que lui-même il fait naître ;c’est par lui que la foi plus fortement agit,que l’espérance a de quoi croître,et que la charité s’enflamme et s’élargit.
Puissant réparateur des misères humaines,protecteur de mon âme, espoir de tous ses vœux,qui dans l’intérieur verses, quand tu le veux,tout ce qui nous console et soulage nos peines,tu fais des biens sans nombre, et souvent tu les faisà ces dévots, à ces parfaits,qui savent dignement approcher de ta table ;et tu mêles par là dans leurs divers travauxune douceur inépuisablequi dissipe aisément l’aigreur de tous leurs maux.
C’est ce qui du néant de leur propre bassesseles élève à l’espoir de ta protection,et prête un nouveau jour à leur dévotion,que la grâce accompagne, et que suit l’allégresse.Ainsi ceux dont l’esprit triste, aride, inquiet,avant cet amoureux banquet,gémissoit sous un trouble au vrai repos funeste,sitôt qu’ils sont repus de ce mets tout divin,de ce breuvage tout céleste,en pleins ravissements changent tout leur chagrin.
Tu leur fais de la sorte éprouver que d’eux-mêmesleur force est peu de chose, ou plutôt moins que rien ;
que s’ils ont quelque grâce, ou s’ils font quelque bien,ils en doivent le tout à tes bontés suprêmes ;que les plus beaux talents de leur infirmiténe sont que glace et dureté,qu’angoisse, que langueur, que vague incertitude ;mais qu’alors que sur eux tu répands ta faveur,ils ont zèle, ils ont promptitude,ils ont calme, ils ont joie, ils ont stable ferveur.
Aussi lorsqu’en douceurs une source est féconde,peut-on s’en approcher qu’on n’en remporte un peu ?Peut-on sans s’échauffer être auprès d’un grand feu ?Peut-on l’avoir au sein que la glace n’y fonde ?N’es-tu pas, ô mon Dieu, cette source de bienstoujours ouverte aux vrais chrétiens,toujours vive, toujours pleine et surabondante ?Et n’es-tu pas ce feu toujours pur, toujours saint,dont la flamme toujours ardentese nourrit d’elle-même, et jamais ne s’éteint ?
Si mon indignité ne peut monter encoreau haut de cette source, et puiser en pleine eau,si je ne puis en boire à même le ruisseau,jusqu’à rassasier la soif qui me dévore,je collerai ma bouche au canal précieux
que tu fais descendre des cieux,afin que dans mon cœur une goutte en distille,que ma soif s’en apaise, et que l’aridité,qui rend mon âme si stérile,ne la dessèche pas jusqu’à l’extrémité.
Si d’ailleurs de ma glace un invincible restem’empêche d’égaler l’ardeur des séraphins,si je ne puis encor, comme les chérubins,pour m’unir tout à toi, devenir tout céleste,j’attacherai du moins ce que j’ai de vigueurà si bien préparer mon cœurpar un effort d’amour qui toujours renouvelle,que sur mes humbles vœux ce divin sacrementfera voler quelque étincelledu feu vivifiant de cet embrasement.
Tu vois ce qui me manque, ô Sauveur adorable,doux Jésus, bonté seule en qui j’ose espérer :supplée à mes défauts, et daigne réparerce que détruit en moi la langueur qui m’accable.Tu t’en es fait toi-même une amoureuse loi,quand nous appelant tous à toi,ta bouche toute sainte a bien voulu nous dire :
" Accourez tous à moi, vous dont sous les travauxle cœur incessamment soupire,et je soulagerai la grandeur de vos maux. "
D’une sueur épaisse ils couvrent mon visage ;mon cœur outré d’ennuis en est presque aux abois ;mille et mille péchés me courbent sous leur poids ;mille tentations me troublent le courage :je ne fais que gémir sous les oppressionsdes insolentes passions,dont je trouve en tous lieux l’embarras qui m’obsède ;et dans tous ces malheurs où je me vois blanchir,dénué de support et d’aide,je n’ai que toi, Seigneur, qui m’en puisse affranchir.
Aussi je te remets tout ce qui me regarde ;je me remets entier à ton soin paternel :daigne, ô Dieu, me conduire au salut éternel,et durant le chemin reçois-moi sous ta garde.Fais que puisse mon âme à jamais t’honorer,toi qui m’as daigné préparerton corps sacré pour viande, et ton sang pour breuvage ;fais enfin que mon zèle augmente chaque jourpar le fréquent et saint usagede ce divin mystère où brille tant d’amour.
D’un ange dans les cieux atteins la pureté,d’un baptiste au désert joins-y la sainteté ;mais pur à leur égal, mais saint à son exemple,ne crois pas l’être assez pour pouvoir dignementet tenir en tes mains et m’offrir en mon templeun si grand sacrement.
Conçois, si tu le peux, quelle est cette faveurde tenir en tes mains le corps de ton Sauveur,le consacrer toi-même, et le prendre pour viande ;et tu connoîtras lors qu’il n’est mérite humainà qui doive l’effet d’une bonté si grandel’arbitre souverain.
Ce mystère est bien grand, puisque du haut des cieuxil fait descendre un Dieu jusques en ces bas lieux,et le met en état qu’on le touche et le mange ;
du sacerdoce aussi grande est la dignité,puisqu’on reçoit par là ce que jamais de l’angen’obtint la pureté.
Prêtres, c’est à vous seuls que, sans vous le devoir,ma main par mon église accorde ce pouvoir,cette émanation de ma vertu céleste :à vous seuls appartient de consacrer mon corps,d’en faire un sacrifice, et départir au restece qu’il a de trésors.
En prononçant les mots que je vous ai dictés,suivant mon institut, suivant mes volontés,vous opérez l’effet de votre ministère :un invisible agent concourt d’un pas égal,et tout Dieu que je suis, soudain j’y coopèrecomme auteur principal.
Ma voix toute-puissante, à qui tout est soumis,moi-même me soumet à ce que j’ai promis,m’assujettit aux lois de mon ordre suprême ;et ma divinité ne croit point se trahirà descendre du ciel pour donner elle-mêmel’exemple d’obéir.
Crois-en donc plus ton Dieu que tes aveugles sens,crois-en plus de sa voix les termes tout-puissants,
que le rapport trompeur d’aucun signe visible ;et sans que ces dehors te rendent rien suspect,porte à cette action tout ce qui t’est possibled’amour et de respect.
Pense à toi, prends-y garde, aime, respecte, crains :vois de quel ministère, en t’imposant les mains,l’évêque t’a commis le divin exercice :il t’a consacré prêtre, et c’est à toi d’offrirce doux mémorial de tout l’affreux supplicequ’il m’a plu de souffrir.
Songe à t’en acquitter avec fidélité,avec dévotion, avec humilité :n’offre point qu’avec foi, n’offre point qu’avec zèle ;songe à régler ta vie, et la règle si bienqu’elle soit sans reproche, et serve de modèleaux devoirs d’un chrétien.
Ton rang, loin d’alléger le poids de ton fardeau,en redouble la charge, et jusques au tombeauil te met sous le joug d’une loi plus sévère :il te prescrit à suivre un chemin plus étroit,et la perfection que doit ton caractèreveut qu’on marche plus droit.
Oui, tu dois un exemple au reste des mortels,qui fasse rejaillir du pied de mes autelsjusqu’au fond de leurs cœurs une clarté solide ;et toutes les vertus qui brillent ici-basdoivent former d’un prêtre un infaillible guidepour qui va sur ses pas.
Loin de suivre le train des hommes du commun,un prêtre doit en fuir le commerce importun,de peur d’être souillé de leurs honteux mélanges ;et dans tout ce qu’il fait, un vigilant soucilui doit pour entretien choisir au ciel les anges,et les parfaits ici.
Des ornements sacrés lorsqu’il est revêtu,il a de Jésus-Christ l’image et la vertu ;ainsi que son ministre il agit en sa place ;et ce n’est qu’en son nom que les vœux qu’il conçoitpour le peuple et pour lui montent devant la faced’un Dieu qui les reçoit.
Ces habits sont aussi comme l’expressiondes plus âpres tourments par qui ma passionpour le salut humain termina ma carrière :
la croix sur eux empreinte en fait le souvenir,et le prêtre la porte et devant et derrière,pour mieux le retenir.
Il la porte devant, afin que son regards’arrêtant fixement sur ce digne étendard,ses ardeurs à le suivre en deviennent plus promptes ;il la porte derrière, afin qu’en ses malheursil souffre sans ennuis les travaux et les hontesqui lui viennent d’ailleurs.
Il la porte devant pour pleurer ses forfaits ;derrière, afin que ceux que son prochain a faitsde sa compassion tirent aussi des larmes ;et que comme il agit au nom du rédempteur,entre le peuple et Dieu, qui tient en main les armes,il soit médiateur.
C’est par cette raison qu’il s’y doit attacher,et que sa fermeté ne doit rien relâcherni de ses vœux fervents, ni de ses sacrifices,tant qu’il obtienne grâce, et que du souverainil se rende à l’autel les bontés si propices,qu’il désarme sa main.
Enfin quand il célèbre, il m’honore, il me sert :
tout le ciel applaudit par un sacré concert ;tout l’enfer est confus, l’église édifiée ;il secourt les vivants, des morts il fait la paix,et son âme devient l’heureuse associéedes bons et des parfaits.
Quand je contemple ta grandeur,quand j’y compare ma bassesse,je tremble, et toute mon ardeurrésiste à peine à ma foiblesse,tant la confusion qui saisit tous mes sensbalance mes vœux languissants !
N’approcher point du sacrement,c’est fuir la source de la vie ;en approcher indignement,c’est offenser qui m’y convie,et par une honteuse et lâche trahison,changer le remède en poison.
Daigne donc, Seigneur, m’éclairer
touchant ce qu’il faut que je fasse,toi qui ne me vois espérerqu’en l’heureux appui de ta grâce,et de qui seul j’attends en un trouble pareilet le secours et le conseil.
Dissipe ma vieille langueur,inspire-moi quelque exercicepar qui je prépare mon cœurà cet amoureux sacrifice ;et par le droit sentier conduis-moi sur tes pasà ce doux et sacré repas.
Fais-moi, Seigneur, fais-moi savoiravec quel zèle et révérenceun Dieu, pour le bien recevoir,veut que je m’apprête et m’avance,et comment pour t’offrir des mystères si saintsje dois purifier mes mains.
Prêtre, qui que tu sois, qui vas sur mon auteloffrir un Dieu vivant à son Père immortel,et tenir en tes mains et recevoir toi-mêmede mon amour pour toi le mystère suprême,approche, mais surtout prépare dans ton seinune humilité forte, un respect souverain,une foi pleine et ferme, une intention pured’honorer, de bénir l’auteur de la nature :sur ton intérieur jette l’œil avec soin,en juge incorruptible, en fidèle témoin ;et si de mon honneur un vrai souci te touche,fais que le cœur contrit et l’humble aveu de bouchesachent si bien purger le désordre caché,que rien par le remords ne te soit reproché,que rien plus ne te pèse, et que rien que tu sachesn’empêche un libre accès par ses honteuses taches.
Porte empreint sur ce cœur un regret général
pour tout ce que jamais il a commis de mal ;joins à ce déplaisir des douleurs singulièrespour les infirmités qui te sont journalières ;et si l’heure le souffre, en secret devant Dieurepasses-en le nombre, et le temps, et le lieu ;et de tous les défauts où ton âme s’engage,étends devant ses yeux la pitoyable image.
Gémis, soupire, pleure aux pieds de l’éternel,d’être encor si mondain, d’être encor si charnel,d’avoir des passions si peu mortifiées,des inclinations si mal purifiées,que les mauvais desirs demeurent tout-puissantssur qui veille si mal à la garde des sens.
Gémis d’en voir souvent les approches saisiespar les vains embarras de tant de fantaisies,d’avoir pour le dehors tant de soupirs ardents,et si peu de retour aux choses du dedans ;de souffrir que ton âme à toute heure n’aspirequ’à ce qui divertit, qu’à ce qui te fait rire,tandis que pour les pleurs et la componctionton endurcissement a tant d’aversion ;
de te voir tant de pente à vivre plus au large,dans l’aise et les plaisirs d’une chair qui te charge,cependant que ton cœur a tant de lâchetépour la ferveur du zèle et pour l’austérité ;d’être si curieux d’entendre des nouvelles,de voir des raretés surprenantes et belles,et si lent à choisir de ces emplois abjetsque prend l’humilité pour ses plus doux objets.
Gémis de tant d’ardeur pour amasser et prendre,et de tant de réserve à départir ou rendre,qu’on a raison de croire et de te reprocherque ce que tient ta main ne s’en peut détacher.
Pleure ton peu de soin à régler tes paroles,ton silence rempli d’égarements frivoles,le peu d’ordre en tes mœurs, le peu de jugementque dans tes actions fait voir chaque moment.Gémis d’avoir aimé les plaisirs de la table,et fait la sourde oreille à ma voix adorable ;d’avoir pris pour vrai bien la molle oisiveté,d’avoir pris le travail pour infélicité ;pour des contes en l’air eu vigilance entière,long assoupissement pour la sainte prière,hâte d’être à la fin, et l’esprit vagabond
vers ce qu’il ne fait pas ou que les autres font.
Pleure ta nonchalance à rendre ton office,gémis de ta tiédeur pendant ton sacrifice,de tant d’aridité dans tes communions,de tant de complaisance en tes distractions ;d’avoir si rarement l’âme bien recueillie,de faire hors de toi toujours quelque saillie,prompt à te courroucer, prompt à fâcher autrui,sévère à le reprendre, et juger mal de lui.Pleure l’emportement de tes humeurs diverses,qu’enflent les bons succès, qu’abattent les traverses ;pleure enfin ta misère, et l’ouvrage imparfaitde tant de bons desseins que suit si peu d’effet.
Ces défauts déplorés, et tout ce qui t’en reste,avec un vif regret d’un cœur qui les déteste,avec de ta foiblesse un aveu douloureux,d’où naisse un déplaisir cuisant, mais amoureux,passe au ferme propos de corriger ta vie,d’avancer aux vertus où ma voix te convie,d’élever tes desirs sans plus les ravaler,
d’aller de mieux en mieux sans jamais reculer ;puis d’une volonté fortement résignée,qui tienne sous tes pieds la terre dédaignée,offre-toi tout entier toi-même en mon honneurpour holocauste pur sur l’autel de ton cœur ;remets entre mes mains et ton corps et ton âme,afin que tout rempli d’une céleste flamme,tu sois en digne état par cet humble devoirde consacrer mon corps et de le recevoir.
Car, si tu ne le sais, pour plaire au Dieu qui t’aime,l’offrande la plus digne est celle de toi-même :c’est elle qu’il faut joindre à celle de mon corpspar d’amoureux élans, par de sacrés transports,qui puissent jusqu’à moi les élever unies,et quand tu dis la messe, et quand tu communies.Rien ne t’affranchit mieux de ce qu’a méritéou ta noire malice, ou ta fragilité,et rien n’efface mieux les taches de tes crimes,que la sainte union qu’ont lors ces deux victimes.
Quand le pécheur a fait autant qu’il est en lui,qu’une douleur sensible, un véritable ennui,un profond repentir le prosterne à ma face,
pour obtenir pardon et me demander grâce ;je suis le Dieu vivant qui ne veux point sa mort,mais qu’à se convertir il fasse un digne effort ;qu’il vive en mon amour pour revivre en ma gloire,et de tous ses péchés je perdrai la mémoire :tous lui seront par moi si pleinement remis,qu’il aura place au rang de mes plus chers amis.
Vois comme tout nu sur la croix,victime pure et volontaire,les deux bras étendus sur cet infâme bois,jadis pour tes péchés je m’offris à mon Père :y réservai-je rien de ce qui fut en moi,qu’afin de te sauver et de lui satisfairemon amour n’immolât pour toi ?
Tel tu dois de tout ton pouvoirm’offrir chaque jour en la messe
toute l’affection que tu peux concevoir,avec toute sa force et toute sa tendresse ;tel tu me dois, mon fils, immoler à ton tourun cœur qui tout entier pour moi seul s’intéresse,et me rende amour pour amour.
Ainsi tu sauras me gagner ;et ce que plus je te demande,c’est que tu prennes soin de te bien résigner,de faire de toi-même une sincère offrande :tous autres dons pour moi ne sont point suffisants ;je ne regarde point si leur valeur est grande,je te cherche, et non tes présents.
Comme il ne te suffiroit pasd’avoir sans moi mille avantages,ainsi n’espère point que je fasse aucun casde tout ce que sans toi m’offriront tes hommages :offre-toi tout entier, et de tes volontés,en te donnant à moi, ne fais aucuns partages,et tes dons seront acceptés.
Tu vois que je me suis offertpour toi tout entier à mon Père ;tu vois que je te donne, après avoir souffert,tout mon corps et mon sang en ce divin mystère :
ce don que je te fais pour être tout à toite sert d’un grand exemple, et t’apprend pour me plaireque tu dois être tout à moi.
Si dans toi ton propre intérêtse peut réserver quelque chose,si tu ne t’offres pas à tout ce qui me plaît,si tu n’es point d’accord que moi seul j’en dispose,tu ne me feras point d’entière oblation,et l’art de nous unir, qu’ici je te propose,n’aura point sa perfection.
Cette oblation de ton cœur,quelques actions que tu fasses,doit précéder entière avec pleine vigueur,doit se faire à toute heure et sans que tu t’en lasses.Aime ce digne joug de ma captivité,et n’attends que de lui l’abondance des grâceset la parfaite liberté.
D’où crois-tu qu’on voit ici-bassi peu d’âmes illuminées,si peu dont le dedans soit purgé d’embarras,
si peu dont les ferveurs ne se trouvent bornées ?C’est qu’à se dépouiller peu savent consentir,qui par le propre amour vers elles ramenées,ne penchent à se revêtir.
Souviens-toi que j’ai prononcécette irrévocable parole :" Quiconque pour me suivre à tout n’a renoncén’est point un vrai disciple instruit en mon école. "Si tu le veux donc être en ce mortel séjour,donne-toi tout à moi, sans souffrir qu’on me volela moindre part en ton amour.
Et le ciel, et la terre, et tout ce qu’ils contiennent,leurs effets, leurs vertus à jamais t’appartiennent :tout est à toi, Seigneur, tout marche sous ta loi,et je m’y viens offrir en volontaire hostie,moi qui de ce grand tout fais la moindre partie,
pour être par cette offre encor mieux tout à toi.
Dans la simplicité d’un cœur qui te réclame,je t’offre tous entiers et mon corps et mon âme ;j’en fais un saint hommage à tes commandements ;j’offre à tes volontés un serviteur fidèleen sacrifice pur de louange immortelle,et réunis en toi tous mes attachements.
Daigne avoir, ô mon Dieu, la victime agréable ;à cette oblation de ton corps adorablemon amour aujourd’hui l’ajoute pour tribut :je t’offre l’une et l’autre en présence des anges ;reçois cet holocauste, et fais de ces louangespour moi, pour tout le peuple, un œuvre de salut.
Ces bienheureux esprits, témoins de tant d’offensespar qui j’ai tant de fois mérité tes vengeances,seront aussi témoins des vœux que je te fais ;et tout ce qu’à leurs yeux j’ai fait de punissabledepuis le premier jour qui m’en a vu capable,je te l’offre à leurs yeux sur cet autel de paix.
Lance de ton amour une vive étincelle,qui m’allumant au sein une ferveur nouvelle,y brûle pour jamais cet amas de péché :fais que ce feu divin en consume l’ordure,et que l’embrasement d’une flamme si pureefface tout l’impur dont tu me vois taché.
Qu’un pardon général, par sa pleine efficaceabolissant mon crime et me rendant ta grâce,sous l’ordre de tes lois range tout mon vouloir :entre mon âme et toi rétablis la concorde,et par ce haut effet de ta miséricordeau saint baiser de paix daigne me recevoir.
Après tant de péchés que ferois-je autre chose ?Je vois que leur excès à ta rigueur m’expose,qu’il arme contre moi ta juste inimitié :que puis-je donc, ô Dieu, pour t’arracher les armes,que t’avouer ma faute, et fondant tout en larmes,implorer à genoux l’excès de ta pitié ?
Exauce, exauce-moi, Seigneur, je t’en conjure ;exauce cette indigne et vile créatureque prosterne à tes pieds un humble repentir :mon péché me déplaît, et la plus douce idée
que m’ose présenter son image fardéene m’ôtera jamais l’horreur d’y consentir.
Je pleure, et veux pleurer tout le temps de ma viesa route jusqu’ici honteusement suivie ;je veux à mes forfaits égaler mes ennuis ;et si pour t’obéir j’eus trop peu de constance,j’en accepte, ô mon Dieu, j’en fais la pénitence,et veux te satisfaire autant que je le puis.
Pardonne, encore un coup, pardonne pour ta gloire,pour l’amour de ton nom bannis de ta mémoiretout ce que mes desirs ont eu de vicieux ;et pour sauver mon âme à les croire emportée,souviens-toi seulement que tu l’as rachetéepar la profusion de ton sang précieux.
Je sais, Seigneur, je sais, pour grand que soit mon crime,que ta miséricorde est un profond abîme ;je me résigne entier à son immensité :n’agis que suivant elle, et lorsque ta justicepressera ton courroux de hâter mon supplice,laisse-lui fermer l’œil sur mon iniquité.
J’ose te faire encore, en ce divin mystère,
l’offre de tout le bien que jamais j’ai pu faire,quoique tout imparfait et de peu de valeur,quoique ces actions soient en si petit nombre,qu’à peine du vrai bien elles font voir une ombredont les informes traits n’ont aucune couleur.
Donne-leur ce qui manque à leur foible teinture ;corrige, sanctifie, agrée, achève, épure ;fais-les de jour en jour aller de mieux en mieux :comble-les d’une grâce en vertus si fertile,que cet homme chétif, paresseux, inutile,trouve une heureuse fin qui le conduise aux cieux.
Je t’offre tous les vœux de ces dévotes âmesqui ne conçoivent plus que de célestes flammes ;de mes plus chers parents je t’offre les besoins,ceux de tous les amis que tu m’as fait connoître,des frères et des sœurs que m’a donnés le cloître,et de tous ceux enfin qui méritent mes soins.
Pourrois-je oublier ceux dont le cœur charitableà mes nécessités se montre favorable,ou qui pour ton amour à d’autres font du bien ?Pourrois-je oublier ceux dont les saints artifices
ou de mes oraisons ou de mes sacrificesempruntent le secours pour obtenir le tien ?
Je t’offre pour eux tous, soit qu’ils vivent encore,soit qu’en ton purgatoire un juste feu dévoreles péchés qu’en ce monde ils ont mal su purger :fais-leur sentir la force et l’appui de ta grâce ;console, soutiens-les dans ce tourment qui passe,et dans tous leurs périls daigne les protéger.
Abrége en leur faveur la peine méritée ;avance à tous leurs maux cette fin souhaitée,qui change l’amertume en doux ravissements,afin qu’en liberté leur sainte gratitudefasse avec allégresse et hors d’inquiétuderetentir tout le ciel de leurs remercîments.
J’offre ces mêmes vœux et ces mêmes hostiespour ceux dont la malice ou les antipathiesm’ont rendu déplaisir, m’ont nui, m’ont offensé ;pour ceux qui m’ont causé quelques désavantages,procuré quelque perte, ou fait quelques outrages,contredit à ma vue, ou sous main traversé.
Je te les offre encor d’une ferveur égale
pour ceux à qui j’ai fait ou dépit ou scandale,pour ceux que j’ai fâchés, même sans le savoir :je t’offre pour eux tous, pour eux tous je t’invoque ;pardonne-nous à tous la froideur réciproque,et remets-nous ensemble au chemin du devoir.
Arrache de nos cœurs cette indigne semenced’envie et de soupçon, de colère et d’offense,tout ce qui peut nourrir la contestation,tout ce qui peut blesser l’amitié fraternelle,et par une chaleur à tes ordres rebelleéteindre le beau feu de la dilection.
Prends, Seigneur, prends pitié de ceux qui la demandent ;fais un don de ta grâce aux pécheurs qui l’attendent ;dans nos pressants besoins laisse-nous l’obtenir ;et rends-nous tels enfin que notre âme ravieen puisse dignement jouir durant la vie,et dans le ciel un jour à jamais t’en bénir.
Tu dois avoir souvent recoursà la source de grâce et de miséricorde,cette fontaine pure où se forme le coursd’un torrent de bonté qui sur toi se déborde.Ainsi tu sauras t’affranchirde tout ce qui te fait gauchirvers les passions et les vices ;ainsi plus vigoureux, ainsi plus vigilant,des attaques du diable et de ses artificestu braveras la ruse et l’effort insolent.
Ce fier ennemi des mortelsde la communion sait quel bonheur procède,et combien on reçoit au pied de mes autels,en ce festin sacré, de fruit et de remède.Il ne perd point d’occasionsde semer ses illusionspour en détourner les fidèles :
il en fait son grand œuvre, et met tout son pouvoirà ne laisser en l’âme aucunes étincellesqui puissent rallumer l’ardeur de ce devoir.
Plus il te voit t’y prépareravec une ferveur d’un saint espoir guidée,plus les fantômes noirs qu’il te vient figurerfont un épais nuage et brouillent ton idée.Tu lis dans Job en plus d’un lieuque parmi les enfants de Dieucet esprit ténébreux se coule ;c’est contre eux qu’il s’efforce, et sa malignitéprend mille objets impurs que devant eux il roule,pour les remplir de crainte ou de perplexité.
Il tâche par mille embarrasde vaincre ou d’affoiblir le zèle qui t’enflamme,et de se rendre maître à force de combatsde cette aveugle foi qui t’illumine l’âme.Il ne néglige aucun secretpour t’éloigner de ce banquet,ou t’en faire approcher plus tiède ;mais il est en ta main de le rendre impuissant :son plus heureux effort n’abat que qui lui cède,et ne peut t’ébranler, si ton cœur n’y consent.
Quelques horribles saletésdont contre toi sa rage excite la tempête,tu n’as qu’à te moquer de leurs impuretés,et tu renverseras leurs foudres sur sa tête :tu n’as qu’à traiter de méprisce roi des malheureux esprits,pour le dépouiller de sa force.Ris donc de son insulte, et quelque émotiondont il ose à tes yeux jeter l’indigne amorce,ne te relâche point de la communion.
Souvent, à force d’y penser,le soin d’être dévot trop longtemps inquiète ;souvent l’anxiété de se bien confesserenveloppe l’esprit d’une langueur secrète.Fais choix alors de confidentsqui soient éclairés et prudents,et bannis tout le vain scrupule :il empêche ma grâce, et la précautionque lui fait apporter son effroi ridiculeéteint le plus beau feu de la dévotion.
Faut-il pour un trouble léger,pour un amusement qu’un vain objet excite,pour une pesanteur qui te vient assiéger,
que ta communion se diffère ou se quitte ?Porte tout à ce tribunal,où, par un bonheur sans égal,qui s’accuse aussitôt s’épure :pardonne à qui t’offense, et cours aux pieds d’autruilui demander pardon, si tu lui fis injure ;tu l’obtiendras de moi, si tu le veux de lui.
Que peut avoir d’utilitéde la confession cette folle remise ?De quoi te peut servir cette facilitéà reculer un bien que t’offre mon église ?Vomis tout ce maudit poison,et pour en purger ta raisoncours en hâte à ce grand remède :tu t’en trouveras mieux, et tu dois redouterqu’à l’obstacle présent quelque autre ne succède,plus fâcheux à souffrir et plus fort à dompter.
Remettre ainsi de jour en jourpour te mieux préparer à ce bonheur insigne,c’est te priver longtemps de ce gage d’amour,
et peut-être à la fin t’en rendre plus indigne.Romps le plus tôt que tu pourrasles chaînes de ces embarrasdont ta propre lenteur t’accable :nourrir l’inquiétude apporte peu de fruit,et l’on s’avance mal quand on refuit ma tablepour des empêchements que chaque jour produit.
Sais-tu que l’assoupissementoù te laisse plonger ta langueur insensiblet’achemine à grands pas à l’endurcissement,et qu’à force de temps il devient invincible ?Qu’il est de lâches, qu’il en est,dont la tépidité s’y plaîtjusqu’à le rendre volontaire,et dont la nonchalance aime à prendre aux cheveuxla moindre occasion d’éloigner un mystèrequi les obligeroit d’avoir mieux l’œil sur eux !
Oh ! que foible est leur charité !Que leur dévotion est traînante et débile !Et que ce zèle est faux dont l’imbécillitéà quitter un tel bien se trouve si facile !
Heureux l’homme qui tous les jourspour recevoir un tel secoursépure assez sa conscience,et n’en passeroit point sans un si grand appui,si de ses directeurs il en avoit licence,ou qu’il ne craignît point qu’on parlât trop de lui !
Quand par un humble sentimentle respect en conseille une sainte abstinence,ou qu’on y voit d’ailleurs un juste empêchement,un homme est à louer de cette révérence ;mais lorsque parmi ce conseilil se glisse un morne sommeil,on se doit exciter soi-même,faire tout ce que peut l’humaine infirmité :mon secours est tout prêt, et ma bonté suprêmeconsidère surtout la bonne volonté.
Alors que ta dévotion
a pour s’en abstenir des causes légitimes,ton desir vertueux, ta bonne intention,te peuvent en donner les fruits les plus sublimes.Quiconque a Dieu devant les yeuxpeut en tout temps, peut en tous lieuxgoûter en esprit ce mystère :il n’est obstacle aucun qui l’en puisse empêcher,et c’est toujours pour l’âme un repas salutairequand, au défaut du corps, elle en sait approcher ;
Non que cette communion,qu’il peut faire en tout temps, toute spirituelle,doive monter si haut en son opinionque son esprit content néglige l’actuelle :il faut que souvent sa ferveurde la bouche comme du cœurreçoive ce vrai pain des anges,qu’il ait des temps réglés pour un si digne effet,et s’y donne pour but ma gloire et mes louanges,plus que ce qui le flatte et qui le satisfait.
Attendant ces jours bienheureux,contemple dans la crèche un Dieu qui s’est fait homme ;
repasse en ton esprit mon trépas douloureux ;vois l’œuvre du salut qu’en la croix je consomme :autant de fois qu’un saint transportdans ma naissance ou dans ma mortprendra de quoi croître ta flamme,ton zèle autant de fois saura mystiquementd’une invisible main communier ton âme,et recevra le fruit de ce grand sacrement.
Qui ne daigne s’y préparerqu’alors qu’il est pressé par quelque grande fête,et que le jour pour lui semble le desirer,y portera souvent une âme fort mal prête.Heureux qui du plus digne apprêt,sans attache au propre intérêt,fait son ordinaire exercice,et s’offre en holocauste à son Père immortel,quand pour le sacrement ou pour le sacrificeil se met à ma table, ou monte à mon autel !
Observe pour dernier avisde n’être ni trop long, ni trop court en ta messe :contente ainsi que toi ceux avec qui tu vis,et garde un train commun en qui rien ne les blesse.Un prêtre n’est bon que pour lui,s’il gêne le zèle d’autrui,
faute de suivre la coutume ;et tu dois regarder ce qui profite à tousplus que toute l’ardeur qui dans ton cœur s’allume,et que tous ces élans qui te semblent si doux.
Oh ! que ta douceur infinierépand de charmantes faveurs,Sauveur bénin, sur les ferveursde qui dignement communie !Ce grand banquet où tu l’admetsn’a point pour lui de moindres metsque son bien-aimé, son unique ;que toi, dis-je, seul à choisir,et seul à qui son cœur s’appliquepar-dessus tout autre desir.
Que j’en verrois croître les charmes,si d’un amoureux sentiment
le tendre et long épanchementm’y donnoit un torrent de larmes !Que tous mes vœux seroient contentsd’en baigner tes pieds en tout tempsavec la sainte pécheresse !Mais où sont ces vives ardeurs ?Où cette amoureuse tendresse ?Où cet épanchement de pleurs ?
En présence d’un tel monarque,à l’aspect de toute sa cour,un transport de joie et d’amouren devroit porter cette marque :mon cœur par mille ardents soupirsdevroit pousser mille desirsjusques à la voûte étoilée,et dans cet avant-goût des cieuxma joie en larmes distilléecouler à grands flots de mes yeux.
En cet adorable mystèreje te vois présent en effet,Dieu véritable, homme parfait,sous une apparence étrangère :tu me caches cette splendeur
dont ta souveraine grandeuravant les temps est revêtue.Seigneur, que je te dois bénird’épargner à ma foible vuece qu’elle n’eût pu soutenir !
Les yeux même de tout un mondeen un seul regard assemblés,de tant de lumière aveuglés,rentreroient sous la nuit profonde :ils ne pourroient pas subsister,s’ils attentoient à supporterdes clartés si hors de mesure ;et l’éclat de ta majesté,quand elle emprunte une figure,fait grâce à notre infirmité.
Sous ces dehors où tu te rangesje te vois tel qu’au firmament :je t’adore en ce sacrementtel que là t’adorent les anges.La différence entre eux et moi,c’est que les seuls yeux de la foim’y font voir ce que j’y révère,et qu’en ce lumineux pourpris
une vision pleine et clairete montre à ces heureux esprits.
Mais il faut que je me contented’avoir pour guide ce flambeau,en attendant qu’un jour plus beauremplisse toute mon attente :c’est ce jour de l’éternitédont la brillante immensitédissipera toutes les ombres,et de la pointe de ses traitsdétruira tous ces voiles sombresqui couvrent tes divins attraits.
La parfaite béatitude,éclairant nos entendements,fera cesser les sacrementsdans son heureuse plénitude.Ce glorieux prix des travaux,qui nous met au-dessus des maux,ôte le besoin du remède ;face à face tu t’y fais voir ;sans fin, sans trouble, on t’y possède ;on t’y contemple sans miroir.
L’esprit, de lumière en lumièremontant dans ton infinité,
s’y transforme en ta déité,qu’il embrasse et voit toute entière :cet esprit tout illuminéy goûte le verbe incarné,toi-même à ses yeux tu l’exposes,tel que dans ces vastes palaisil étoit avant toutes choses,et tel qu’il demeure à jamais.
Le souvenir de ces merveillesfait qu’ici tout m’est ennuyeux,que tout y déplaît à mes yeux,tout importune mes oreilles :le goût même spirituelm’est un chagrin continuel,près de cette douce mémoire ;et quoi qu’il m’arrive de bien,tant que je ne vois point ta gloire,tout m’est à charge, tout n’est rien.
Tu le sais, ô Dieu de ma vie,qu’ici-bas il n’est point d’objetoù se termine mon projet,où se repose mon envie.à te contempler fixement,
sans fin et sans empêchement,je mets ma gloire souveraine ;mais avant que de voir finirla mortalité que je traîne,ce bonheur ne peut s’obtenir.
Je dois donc avec patiencete soumettre tous mes desirs,ne chercher point d’autres plaisirs,n’avoir point d’autre confiance.Les saints qui règnent avec toivécurent au monde avec foi,avec patience y languirent ;et leur cœur en toi satisfaitde ce que leurs vœux se promirentattendit constamment l’effet.
J’ai la même foi qu’ils ont eue ;j’ai le même espoir qu’ils ont eu ;et croyant tout ce qu’ils ont cru,j’aspire comme eux à ta vue.Avec ta grâce et pareils vœuxj’espère d’arriver comme euxà tes promesses les plus amples,et jusqu’à cette fin sans finma foi, qu’appuieront leurs exemples,
suivra sous toi le vrai chemin.
J’aurai de plus pour ma conduiteles livres saints, dont le secoursà toute heure adoucit le coursdes maux où mon âme est réduite :je trouve en leurs instructionsdes miroirs pour mes actions,sur qui je les règle et me juge ;et par-dessus tous leurs trésorsj’ai pour remède et pour refugele banquet de ton sacré corps.
Cet accablement de misèresqui m’environne incessamment,pour le supporter doucement,me rend deux choses nécessaires :j’ai besoin en toutes saisonsde deux choses dans ces prisonsoù me renferme la nature ;et manque de l’une des deux,de lumière, ou de nourriture,mon séjour n’y peut être heureux.
Seigneur, ta bonté singulière,
pour m’aider à suivre tes pas,m’y donne ton corps pour repas,et ta parole pour lumière.Dans ces misérables vallons,sans l’un et l’autre de ces donsta route seroit mal suivie ;car l’un est l’immuable jour,et l’autre le vrai pain de viequi nourrit l’âme en ton amour.
L’âme de ton amour éprisepeut regarder ces deux soutienscomme deux tables que tu tiensdans le trésor de ton église :l’une est celle de ton autel,où se prend ton corps immortelpour nourriture et médecine ;et l’autre, celle de ta loi,qui nous instruit de ta doctrine,et nous affermit en la foi.
C’est elle qui du sanctuairetirant pour nous le voile épais,jusqu’en ses plus profonds secretsnous introduit et nous éclaire :c’étoit pour nous la préparer
qu’il te plut jadis inspirerles prophètes et les apôtres ;et tes augustes véritéschaque jour encor par mille autresrépandent sur nous leurs clartés.
Créateur et sauveur des hommes,qu’on te doit de remercîmentsd’avoir fait ces banquets charmantspour des malheureux que nous sommes !Tu nous les tiens à tous ouverts,pour montrer à tout l’universcette charité magnifiquequi déployant tous ses trésors,n’y donne plus l’agneau mystique,mais ton vrai sang et ton vrai corps.
Là sans cesse tous les fidèles,des traits de ton amour navrés,et de ton calice enivrés,goûtent quelques douceurs nouvelles.Toutes les délices des cieuxfont un raccourci précieuxdans ce calice salutaire ;l’ange les y goûte avec nous ;mais comme sa vue est plus claire,
ses plaisirs sont aussi plus doux.
Prêtres, qu’illustre est votre office !Que haute est cette dignitédont vous tenez l’autoritéde faire ce grand sacrifice !Deux mots sacrés et souverainsfont descendre un Dieu dans vos mains ;vous le prenez dans votre bouche ;et dans ces festins solennelscette même main qui le touchele donne au reste des mortels.
Que ces mains doivent être pures !Que cette bouche, que ce lieuoù loge si souvent un Dieudoit être bien purgé d’ordures !Ô prêtres, que tout votre corpsdoit avoir dedans et dehorsune intégrité consommée !Et qu’il faut voir de saintetédans cette demeure animéede l’auteur de la pureté !
Une bouche si souvent prêteà recevoir le sacrementdoit prendre garde exactement
qu’il n’en sorte rien que d’honnête.Loin tous inutiles discoursd’un organe qui tous les joursà Jésus-Christ sert de passage !Point, point d’entretien que fervent ;point d’œil que simple, chaste et sage,en qui l’approche si souvent.
Vos mains, qui touchent à toute heurel’auteur de la terre et des cieux,doivent accompagner vos yeuxà s’élever vers sa demeure.Songez bien surtout que sa loivous demande un sévère emploiqui réponde au grand nom de prêtre ;et que lorsqu’il y dit à tous :" Soyez saints comme votre maître, "il parle aux autres moins qu’à vous.
Seigneur, qui de ce caractèrenous as daigné favoriser,ne nous laisse pas abuserde son auguste ministère :aide-nous, fais-nous dignementformer un dévot sentiment
par l’assistance de tes grâces,afin qu’en toute pureténous puissions marcher sur tes traces,et mieux servir ta majesté.
Que si de l’humaine impuissancel’insensible et commun pouvoirrelâche trop notre devoirde ce qu’il lui faut d’innocence,fais que de sincères douleurseffacent à force de pleurstout ce qui s’y coule de vice ;et que ravis de ta bonté,nous attachions à ton serviceune humble et ferme volonté.
J’aime la pureté par-dessus toute chose :je cherche le cœur net, c’est là que je repose ;
c’est moi qui donne ici toute la sainteté,et j’en fais bonne part à cette pureté.Je l’ai dit autrefois, et je te le répète :" Prépare en ta maison une salle bien nette,et nous viendrons soudain, mes disciples et moi,y célébrer la pâque, et la faire avec toi. "
Si tu veux que j’y vienne établir ma demeure,purge ce vieux levain qui s’enfle d’heure en heure,et par l’austérité d’une sainte rigueursache purifier le séjour de ton cœur :des vanités du monde exclus-en les tumultes ;des folles passions bannis-en les insultes ;tiens-y-toi solitaire, et tel qu’un passereauqui d’un arbre écarté s’est choisi le coupeau,repasse en ton esprit avec mille amertumeset tes honteux défauts et tes lâches coutumes.Quiconque pour un autre a quelque affectionprépare un digne lieu pour sa réception,et le soin qu’il en prend est d’autant plus extrêmeque par là cet ami juge à quel point on l’aime.
Mais ne présume pas qu’il soit en ton pouvoir
par ta propre vertu de me bien recevoir,ni que ton plus grand soin ait en soi le méritede m’apprêter un lieu digne que je l’habite.Quand durant tout le temps qu’à tes jours j’ai prescritil ne te passeroit autre chose en l’esprit,tu verrois que l’esprit qu’une vie y dispose,si je n’y mets la main, ne fait que peu de chose.
Ma bonté qui t’invite à ce divin repast’y permet un accès qu’elle ne te doit pas ;et comme à cette table elle seule t’appelle,lorsque je t’y reçois, je ne regarde qu’elle.Viens-y, mais seulement en me remerciant,tel qu’à celle d’un roi se sied un mendiant,qui n’ayant rien d’égal à de si hautes grâces,s’humilie à ses pieds, en adore les traces,et lui fait ce qu’il peut de rétributionspar ses remercîments et ses submissions.
Viens-y, non par coutume, ou par quelque contrainte,mais avec du respect, mais avec de la crainte,
mais avec de l’amour, mais avec de la foi,fais avec diligence autant qu’il est en toi ;viens ainsi, prends ainsi le corps d’un Dieu qui t’aime,et que tu dois aimer au delà de toi-même.
Il veut loger en toi, lui qui remplit les cieux ;il descend jusqu’à toi pour t’encourager mieux ;lui-même il te convie à ce banquet céleste ;lui-même il te l’ordonne, et suppléera le reste :si tes défauts sont grands, plus grand est son pouvoir ;approche en confiance, et viens le recevoir.
Si tu sens qu’un beau feu fonde ta vieille glace,rends grâces à ce Dieu qui te fait cette grâce ;non qu’il t’ait pu devoir une telle amitié,mais parce que son œil te regarde en pitié.Si ton zèle au contraire impuissant ou languidede moment en moment te laisse plus aride,redouble ta prière et tes gémissementspour arracher de lui de meilleurs sentiments :persévère, importune, obstine-toi de sorteà pleurer à ses pieds, à frapper à sa porte,qu’il t’ouvre, ou que du moins de ce bien souverainil laisse distiller quelque goutte en ton sein.
Cette importunité n’est jamais incivile :
je te suis nécessaire et tu m’es inutile ;tu ne viens pas à moi pour me sanctifier,mais je m’abaisse à toi pour te justifier,pour te combler de biens, pour te donner la voiede croître ton bonheur et d’affermir ta joie.Tu viens à mon banquet pour en sortir plus saint,pour rallumer en toi la ferveur qui s’éteint,pour mieux t’unir à moi d’une chaîne éternelle,pour recevoir d’en haut une grâce nouvelle,et pour voir naître en toi de son épanchementde plus pressants desirs pour ton amendement.Garde de négliger une faveur si grande,tiens-lui ton cœur ouvert, fais-m’en entière offrande ;et m’ayant dignement préparé ce séjour,introduis-y l’objet de ton céleste amour.
Mais ce n’est pas assez d’y préparer ton âmeavec toute l’ardeur d’une céleste flamme :si pour l’y disposer il faut beaucoup de soins,le sacrement reçu n’en demande pas moins,et le recueillement après ce grand remèdedoit égaler du moins l’ardeur qui le précède.Oui, la retraite sainte après le sacrementest un sublime apprêt pour le redoublement,
et la communion où la ferveur abondeà de plus grands effets prépare la seconde.
Qui trop tôt s’y relâche en perd soudain le fruit,et se dispose mal à celle qui la suit.Tiens-toi dans le silence, et rentre dans toi-même,pour jouir en secret de ce bonheur suprême :si tu sais une fois l’art de le conserver,le monde tout entier ne t’en sauroit priver.Mais il faut qu’à moi seul ton cœur entier se donne,pour vivre plus en moi qu’en ta propre personne,sans que tout l’univers sous aucunes couleurst’inquiète l’esprit pour ce qui vient d’ailleurs.
Qui me la donnera, Seigneur,cette joie où mon âme aspire,
de pouvoir seul à seul te montrer tout mon cœur,et de jouir de toi comme je le desire ?
Que je rirai lors des méprisqu’auront pour moi les créatures !Qu’il m’importera peu si leurs foibles espritsme comblent de faveurs, ou m’accablent d’injures !
Je te dirai tout mon secret,tu me diras le tien de même,tel qu’un ami s’explique avec l’ami discret,tel qu’un amant fidèle entretient ce qu’il aime.
C’est là, Seigneur, tout mon desir,c’est tout ce dont je te conjure,qu’une sainte union à ton seul bon plaisirarrache de mon cœur toute la créature ;
Qu’à force de communions,d’offrandes et de sacrifices,élevant jusqu’au ciel toutes mes passions,j’apprenne à ne goûter que ses pures délices.
Quand viendra-t-il, cet heureux jour,ce moment tout beau, tout céleste,
qu’absorbé tout en toi par un parfait amour,je m’oublierai moi-même et fuirai tout le reste ?
Viens en moi, tiens-toi tout en moi ;souffre à tes bontés adorablesde nous faire à tous deux cette immuable loi,qu’à jamais cet amour nous rende inséparables.
N’es-tu pas ce cher bien-aimé,cet époux choisi d’entre mille,à qui veut s’attacher mon cœur tout enflammé,tant qu’il respirera dedans ce tronc mobile ?
N’es-tu pas seul toute ma paix,paix véritable et souveraine,hors de qui les travaux ne finissent jamais,hors de qui tout plaisir n’est que trouble et que peine ?
N’es-tu pas cette déitéineffable, incompréhensible,qui fuyant tout commerce avec l’impiété,au cœur simple, au cœur humble es toujours accessible ?
Seigneur, que ton esprit est doux !Que pour tes enfants il est tendre !
Et que c’est les aimer que de les nourrir tousde ce pain que du ciel tu fais pour eux descendre !
Est-il une autre nationsi grande, si favorisée,qui possède ses dieux avec telle union,qui trouve leur approche également aisée ?
Chaque jour, pour nous soulager,pour nous porter au bien suprême,tu nous offres à tous ton vrai corps à manger,tu nous donnes à tous à jouir de toi-même.
Quel climat est si précieuxsur qui nous n’ayons l’avantage ?Et quelle créature obtint jamais des cieuxrien d’égal à ce don qui fait notre partage ?
Un Dieu venir jusqu’en nos cœurs !De sa chair propre nous repaître !Ô grâce inexplicable ! ô célestes faveurs !Par quels dignes présents puis-je les reconnoître ?
Que te rendrai-je, ô Dieu tout bon,après ce trait d’amour immense ?Où pourrai-je trouver de quoi te faire un donqui puisse tenir lieu d’une reconnoissance ?
Je l’ai, mon Dieu, j’ai ce de quoite faire une agréable offrande ;je n’ai qu’à me donner de tout mon cœur à toi,et je te rendrai tout ce qu’il faut qu’on te rende.
Oui, c’est là tout ce que tu veuxpour cette faveur infinie.Seigneur, que d’allégresse animera mes vœux,quand je verrai mon âme avec toi bien unie !
D’un ton amoureux et divintu me diras lors à toute heure :" Si tu veux avec moi vivre jusqu’à la fin,avec toi jusqu’au bout je ferai ma demeure. "
Et je te répondrai soudain :
" Si tu m’en veux faire la grâce,Seigneur, c’est de ma part mon unique dessein ;fais que d’un si beau nœud jamais je ne me lasse. "
Que de charmes, Seigneur, ta bonté juste et sainteréserve pour les cœurs qui vivent sous ta crainte !Qu’immense en est l’excès !Et qu’il porte une douce atteintedans l’âme qui par là s’ouvre chez toi l’accès !
Quand j’ai devant les yeux ce zèle inépuisabledont tant de vrais dévots s’approchent de ta table,j’en deviens tout confus,et sous la honte qui m’accable,à force d’en rougir, je ne me connois plus.
Soit que j’aille à l’autel, soit que je me présenteà ce banquet sacré dont ton amour ardente
daigne nous régaler,j’y vais l’âme si languissanteque je ne trouve point par où m’en consoler.
J’y porte une tiédeur qui dégénère en glace ;mes élans les plus doux y font aussitôt placeà mon aridité,et me laissent devant ta facestupide aux saints attraits de ta bénignité.
Je n’y sens point comme eux ces ardeurs empressées ;je n’y vois point régner sur toutes mes penséesces divines chaleurs,dont leurs âmes comme forcéesdistillent leur tendresse en des torrents de pleurs.
De la bouche et du cœur je les vois tous avides,tous gros des bons desirs qui leur servent de guides,courir à ces appas,et voler à ces mets solidesque ta main leur prodigue en ces divins repas.
S’ils n’ont ton corps pour viande et ton sang pour breuvage,leur faim en ces bas lieux n’a rien qui la soulage,qui puisse l’assouvir ;et de ton amour ce saint gage
a seul de quoi leur plaire et de quoi les ravir.
Que leurs ravissements, que leur impatience,que leurs ardents transports marquent bien ta présence !Et que leur vive foifait une pleine expériencedes célestes douceurs qu’on ne goûte qu’en toi !
Ces disciples aimés font hautement paroîtrela véritable ardeur qu’ils sentent pour leur maîtredurant tout le chemin,et comme ils savent le connoîtreà cette fraction de ce pain tout divin.
C’est ce qui me confond alors que je compareaux sublimes ferveurs d’une vertu si raremon lâche égarement,et la froideur dont je préparemon âme vagabonde à ce grand sacrement.
Daigne, Sauveur bénin, daigne m’être propice ;fais que souvent je sente en ce grand sacrificeun peu de cet amour ;
fais que souvent il me ravisse,que souvent il m’éclaire, et m’embrase à mon tour.
Fais que par là ma foi d’autant mieux s’illumine,que par là mon espoir d’autant mieux s’enracineen ta haute bonté,et que cette manne divinefortifie en mon cœur l’esprit de charité.
Que cette charité vivement alluméene s’éteigne jamais, jamais sous la fuméene se laisse étouffer ;jamais par le temps désarméene cède aux vanités que suggère l’enfer.
Tu peux bien, ô mon Dieu, me faire cette grâce ;tu peux m’en accorder l’abondante efficaceque cherche mon desir :ta pitié jamais ne se lasse,et pour prendre ton temps tu n’as qu’à le choisir.
En ces bienheureux jours dont je te sollicite,tu sauras abaisser vers mon peu de mériteton immense grandeur,et par une douce visitem’inspirer cet esprit d’union et d’ardeur.
Si je n’ai pas encor cette ferveur puissante
que de tes grands dévots l’âme reconnoissantemêle dans tous ses vœux,la mienne, quoique languissante,du moins, Seigneur, aspire à de semblables feux.
Fais que je participe à toutes leurs extases,et rends si digne enfin l’ardeur dont tu m’embrasesd’avoir place en leur rang,qu’appuyé sur les mêmes basesj’atteigne aussi bien qu’eux au vrai prix de ton sang.
Pour devenir dévot, prends de la confiance,recherche cette grâce avec attachement ;sache la demander avec empressement ;attends-la sans chagrin et sans impatience.D’un cœur reconnoissant tu dois la recevoir,conserver ses trésors sous un humble devoir,appliquer toute l’âme à leur plus digne usage,
et remettre avec joie au grand dispensateurle temps et la façon d’avancer un ouvragequi n’a que lui pour but, et que lui pour auteur.
Quand le zèle te manque, ou qu’il n’a que foiblesse,trouve à t’humilier dans ton peu de vertu ;mais garde que ton cœur n’en soit trop abattu,et ne t’en laisse pas accabler de tristesse.Dieu souvent est prodigue après de longs refus,le bonheur qu’il diffère en devient plus diffus,les faveurs qu’il recule en sont plus singulières :il se plaît à surprendre, il choisit son moment,et souvent il accorde à la fin des prièresla grâce qu’il dénie à leur commencement.
S’il en faisoit le don sitôt qu’on le demande,l’homme ne sauroit pas ce que vaut un tel bien,tant il oublieroit tôt sa foiblesse et son rien,tant il voudroit peu voir que sa misère est grande !Le prix en décroîtroit par la facilité.Attends donc cette grâce avec humilité,avec un ferme espoir armé de patience ;et si tu ne l’obtiens, ou s’il te veut l’ôter,n’en cherche la raison que dans ta conscience :c’est à tes seuls péchés que tu dois l’imputer.
Peu de chose souvent à mes faveurs s’oppose ;peu de chose repousse ou rétraint leur pouvoir ;si l’on peut toutefois ou dire ou concevoirque ce qui le rétraint ne soit que peu de chose.L’obstacle est toujours grand de qui l’amusementà de pareils bonheurs forme un empêchement ;mais soit grand, soit léger, apprends à t’en défaire :triomphe pleinement de ce qui le produit ;et sans plus craindre alors qu’un tel bien se diffère,de tes plus doux souhaits tu recevras le fruit.
Aussitôt qu’une entière et fidèle retraiteen Dieu de tout ton cœur t’aura su résigner,et que ton propre choix s’y verra dédaignerjusqu’à tenir égal quoi qu’il aime ou rejette,en de si bonnes mains ce cœur vraiment remisdans l’heureuse union de ton esprit soumisd’un repos assuré trouvera l’abondance ;et rien ne touchera ton goût ni ton desircomme l’ordre éternel de cette providence,dont tu rechercheras partout le bon plaisir.
Quiconque, le cœur simple et l’intention pure,me donne tous ses soins avec sincérité,
quiconque sait porter cette simplicitéau-dessus de soi-même et de la créature :au moment qu’il bannit ces folles passions,et le déréglement de ces aversionsque souvent l’amour-propre inspire aux âmes basses,il mérite aussitôt de recevoir des cieuxles pleins écoulements du torrent de mes grâces,et l’ardeur qui rend l’homme agréable à mes yeux.
Ma libéralité, féconde en biens solides,ne peut voir de mélange où je viens m’établir :je veux remplir moi seul ce que je veux remplir,et ne verse mes dons que dans des vaisseaux vides.Plus un homme renonce aux choses d’ici-bas,plus un parfait mépris de tous leurs vains appasl’avance en l’art sacré de mourir à soi-même,d’autant plus tôt ma grâce anime sa langueur,d’autant plus de ses dons l’affluence est extrême,et porte haut en lui la liberté du cœur.
En cet heureux état avec pleine tendresseil saura s’abîmer dans mes doux entretiens,
et lui-même admirant ces abîmes de biens,il verra tout son cœur dilaté d’allégresse.Moi-même, prenant soin de conduire ses pas,je lui ferai partout goûter les saints appasque je verse dans l’âme où je fais ma demeure ;et comme dans ma main tout entier il s’est mis,ma main toute-puissante, en tous lieux, à toute heure,lui servira d’appui contre tous ennemis.
Ainsi sera béni l’homme qui ne s’enflammeque des saintes ardeurs de ne chercher que moi,l’homme qui ne voulant que mon vouloir pour loi,n’a pas en vain reçu l’empire de son âme.Il n’approchera point de la communionsans emporter en soi l’amoureuse unionqui doit être le fruit de ce divin mystère ;et j’épandrai sur lui cet excès de bonheur,pour avoir moins cherché par où se satisfaireque par où soutenir ma gloire et mon honneur.
Source de tous les biens où nous devons prétendre,aimable et doux Sauveur,qu’en cet heureux moment je souhaite de prendreavec pleine ferveur,
de toutes mes langueurs, de toutes mes foiblessestes yeux sont les témoins,et du plus haut du ciel, d’où tu fais tes largesses,tu vois tous mes besoins.
Tu connois mieux que moi tous mes maux, tous mes vices,toutes mes passions,et n’ignores aucun des plus secrets supplicesde mes tentations.
Le trouble qui m’offusque et le poids qui m’accablesont présents devant toi :tu vois quelle souillure en mon âme coupableimprime un juste effroi.
Je cherche en toi, Seigneur, le souverain remèdede toutes mes douleurs,et le consolateur qui me prête son aidecontre tant de malheurs.
Je parle à qui sait tout, à qui dans mon couragevoit tout à découvert,et peut seul adoucir les fureurs de l’oragequi m’entraîne et me perd.
Tu sais quels biens surtout sont les plus nécessairesà mon cœur abattu,et combien dans l’excès de toutes mes misèresje suis pauvre en vertu.
Je me tiens à tes pieds, chétif, nu, misérable ;j’implore ta pitié,et j’attends, quoique indigne, un effort adorablede ta sainte amitié.
Daigne, daigne repaître un cœur qui te mendieun morceau de ton pain,de ce pain tout céleste, et qui seul remédieaux rigueurs de sa faim.
Dissipe mes glaçons par cette heureuse flammequ’allume ton amour,et sur l’aveuglement qui règne dans mon âmerépands un nouveau jour.
De la terre pour moi rends les douceurs amères,quoi qu’on m’y puisse offrir ;mêle aux sujets d’ennuis, mêle aux succès contrairesles plaisirs de souffrir.
Fais qu’en dépit du monde et de ses imposturesmon esprit ennobliregarde avec mépris toutes les créatures,ou les traite d’oubli.
Élève tout mon cœur au-dessus du tonnerre ;fixe-le dans les cieux ;et ne le laisse plus divaguer sur la terrevers ce qui brille aux yeux.
Sois l’unique douceur, sois l’unique avantagequi puisse l’arrêter ;sois seul toute la viande et seul tout le breuvagequ’il se plaise à goûter.
Deviens tout son amour, toute son allégresse,tout son bien, tout son but ;deviens toute sa gloire et toute sa tendresse,comme tout son salut.
Fais-y naître un beau feu par ta bonté suprême,et si bien l’enflammer,qu’il l’embrase, consume, et transforme en toi-mêmeà force de t’aimer.
Que par cette union avec toi je devienneun seul et même esprit,et qu’un parfait amour à jamais y soutiennece que tu m’as prescrit.
Ne souffre pas, Seigneur, que de ta sainte table,où tu m’as invité,je sorte avec la faim et la soif déplorablede mon aridité.
Par ta miséricorde inspire, avance, opère,achève tout en moi,ainsi que dans tes saints on t’a vu souvent faire,en faveur de leur foi.
Seroit-ce une merveille, ô Dieu, si ta clémenceme mettoit tout en feu,sans qu’en moi de moi-même en ta sainte présenceil restât tant soit peu ?
N’es-tu pas ce brasier, cette flamme divinequi ne s’éteint jamais,et dont le vif rayon purifie, illumineet l’âme et ses souhaits ?
Avec tous les transports dont est capable une âme,avec toute l’ardeur d’une céleste flamme,avec tous les élans d’un zèle affectueux,et les humbles devoirs d’un cœur respectueux,je souhaite approcher de ta divine table,j’y souhaite porter cet amour véritable,cette ferveur sincère et ces fermes proposqu’y portèrent jadis tant d’illustres dévots,tant d’élus, tant de saints, dont la vie exemplairesut le mieux pratiquer le grand art de te plaire.
Oui, mon Dieu, mon seul bien, mon amour éternel,tout chétif que je suis, tout lâche et criminel,je veux te recevoir avec autant de zèleque jamais de tes saints ait eu le plus fidèle,et je souhaiterois qu’il fût en mon pouvoird’en avoir encor plus qu’il n’en put concevoir.
Je sais qu’à ces desirs en vain mon cœur s’excite :ils passent de trop loin sa force et son mérite ;mais tu vois sa portée, il va jusques au bout :il t’offre ce qu’il a, comme s’il avoit tout,comme s’il avoit seul en sa pleine puissanceces grands efforts d’amour et de reconnoissance,comme s’il avoit seul tous les pieux desirsqui d’une âme épurée enflamment les soupirs,comme s’il avoit seul toute l’ardeur secrète,tous les profonds respects d’une vertu parfaite.
Si ce qu’il t’offre est peu, du moins c’est tout son bien :c’est te donner beaucoup que ne réserver rien.Qui de tout ce qu’il a te fait un plein hommage
t’offriroit beaucoup plus, s’il pouvoit davantage.Je m’offre donc entier, et tout ce que je puis,sans rien garder pour moi de tout ce que je suis :je m’immole moi-même, et pour toute ma vie,au pied de tes autels, en volontaire hostie.
Que ne puis-je, ô mon Dieu, suppléer mon défautpar tout ce qu’après toi le ciel a de plus haut !Et pour mieux exprimer tout ce que je desire(mais, ô mon rédempteur, t’oserai-je le dire ?Si je te fais l’aveu de ma témérité,lui pardonneras-tu d’avoir tant souhaité ?),je souhaite aujourd’hui recevoir ce mystèreainsi que te reçut ta glorieuse mère,lorsqu’aux avis qu’un ange exprès lui vint donnerdu choix que faisoit d’elle un Dieu pour s’incarner,elle lui répondit et confuse et constante :" Je ne suis du Seigneur que l’indigne servante ;qu’il fasse agir sur moi son pouvoir absolu,comme tu me le dis et qu’il l’a résolu. "Tout ce qu’elle eut alors pour toi de révérence,de louanges, d’amour, et de reconnoissance,tout ce qu’elle eut de foi, d’espoir, de pureté,durant ce digne effort de son humilité,je voudrois tout porter à cette sainte tableoù tu repais les tiens de ton corps adorable.
Que ne puis-je du moins par un céleste feuà ton grand précurseur ressembler tant soit peu,à cet illustre saint, dont la haute excellencesemble sur tout le reste emporter la balance !Que n’ai-je les élans dont il fut animélorsqu’aux flancs maternels encor tout enfermé,impatient déjà de préparer ta voie,il sentit ta présence, et tressaillit de joie,mais d’une sainte joie et d’un tressaillementdont le Saint-Esprit seul formoit le mouvement !
Lorsqu’il te vit ensuite être ce que nous sommes,converser, enseigner, vivre parmi les hommes,tout enflammé d’ardeur : " Quiconque aime l’époux,cria-t-il, de sa voix trouve l’accent si doux,que de ses tons charmeurs l’amoureuse tendresse,sitôt qu’il les entend, le comble d’allégresse. "
Que n’ai-je ainsi que lui ces hauts ravissements,ces desirs embrasés, et ces grands sentiments,afin que tout mon cœur dans un transport sublimet’offre une plus entière et plus noble victime ?
J’ajoute donc au peu qu’il m’est permis d’avoirtout ce que tes dévots en peuvent concevoir,
ces entretiens ardents, ces ferveurs extatiquesoù seul à seul toi-même avec eux tu t’expliques,ces lumières d’en haut qui leur ouvrent les cieux,ces claires visions pour qui l’âme a des yeux,ces amas de vertus, ces concerts de louanges,que les hommes sur terre et qu’au ciel tous les anges,que toute créature enfin pour tes bienfaitset te rend chaque jour, et te rendra jamais.J’offre tous ces desirs, ces ardeurs, ces lumières,pour moi, pour les pécheurs commis à mes prières,pour nous unir ensemble et nous sacrifierà te louer sans cesse et te glorifier.
Reçois de moi ces vœux d’allégresse infinie,ces desirs que partout ta bonté soit bénie,ces vœux justement dus à ton infinité,ces desirs que tout doit à ton immensité :je te les rends, Seigneur, et je te les veux rendre,tant que de mon exil le cours pourra s’étendre,chaque jour, chaque instant, devant tous, en tous lieux.Puisse tout ce qu’il est d’esprits saints dans les cieux,
puisse tout ce qu’il est en terre de fidèles,te rendre ainsi que moi des grâces éternelles,te bénir avec moi de l’excès de tes biens,et joindre avec ferveur tous leurs encens aux miens !
Que des peuples divers les différents langagesne fassent qu’une voix pour t’offrir leurs hommages !Que tous mettent leur gloire et leur ambitionà louer à l’envi les grandeurs de ton nom !
Fais, Seigneur, que tous ceux qu’un zèle véritableanime à célébrer ton mystère adorable,que tous ceux dont l’amour te reçoit avec foiobtiennent pour eux grâce et t’invoquent pour moi.Quand la sainte union où leurs souhaits aspirentles aura tous remplis des douceurs qu’ils desirent,qu’ils sentiront en eux ces consolationsque versent à grands flots tes bénédictions,qu’ils sortiront ravis de ta céleste table,fais qu’ils prennent souci d’aider un misérable,et que leurs saints transports, avant que de finir,d’un pécheur comme moi daignent se souvenir.
Toi qui suis de tes sens les dangereuses routes,et veux tout pénétrer par ton raisonnement,sache qu’approfondir un si grand sacrement,c’est te plonger toi-même en l’abîme des doutes.Quiconque ose d’un Dieu sonder la majesté,dans ce vaste océan de son immensité,opprimé de sa gloire, aisément fait naufrage ;et tu voudrois en vain comprendre son pouvoir,puisqu’un mot de sa bouche opère davantageque tout l’esprit humain ne sauroit concevoir.
Je ne te défends pas la recherche pieusedes saintes vérités dont tu dois être instruit :leur pleine connoissance est toujours de grand fruit,
pourvu qu’elle soit humble, et non pas curieuse.Que des pères surtout les fidèles avisavec soumission soient reçus et suivis :tu te rendras heureux si tu te rends docile ;mais plus heureuse encore est la simplicitéqui fuit des questions le sentier difficile,et sous les lois de Dieu marche avec fermeté.
Que le monde en a vu dont l’indiscrète audace,à force de chercher, est tombée en défaut,et pour avoir porté ses lumières trop haut,de la dévotion a repoussé la grâce !Ton Dieu sait ta foiblesse, et n’exige de toique la sincérité d’une solide foi,qu’une vie obstinée à la haine du crime ;et non pas ces clartés qu’un haut savoir produit,ni cette intelligence, et profonde et sublime,qui du mystère obscur perce toute la nuit.
Si ce que tu peux voir au-dessous de toi-mêmese laisse mal comprendre à ton esprit confus,comment comprendras-tu ce qu’a mis au-dessus,ce que s’est réservé le monarque suprême ?Rabats de cet esprit l’essor tumultueux ;
à ces rébellions des sens présomptueuximpose de la foi l’aimable tyrannie :soumets-toi tout entier ; remets-moi tout le soinde répandre sur toi ma science infinie,et j’en mesurerai le don à ton besoin.
Souvent, touchant la foi d’un si profond mystère,plusieurs, et fortement, sont tentés de douter ;mais ces tentations ne doivent s’imputerqu’à la suggestion du commun adversaire :ne t’en mets point en peine, évite l’embarrasoù jetteroient ton cœur ces périlleux débats ;quoi qu’il t’ose objecter, dédaigne d’y répondre ;crois-moi, crois ma parole et celle de mes saints :cet unique secret suffit pour le confondre,et fera par sa fuite avorter ses desseins.
S’il revient à l’attaque et la fait plus pressée,soutiens-en tout l’effort sans en être troublé ;et souviens-toi qu’enfin cet assaut redoubléest la marque d’une âme aux vertus avancée.Ces méchants endurcis, ces pécheurs déplorés,comme il les tient pour lui déjà tous assurés,à les inquiéter jamais il ne s’amuse :c’est aux bons qu’il s’attache ; et c’est contre leur foi
qu’il déploie à toute heure et sa force et sa ruse,pour m’enlever, s’il peut, ce qu’il voit tout à moi.
Viens, et n’apporte point une foi chancelanteque la raison conseille et qui tient tout suspect ;je la veux simple et ferme, avec l’humble respectqu’à ce grand sacrement doit ta sainte épouvante.Viens donc, et pour garant en ce divin repasde tout ce que tu crois et que tu n’entends pas,ne prends que mon vouloir et ma toute-puissance :je ne déçois jamais, et ne puis décevoir ;mais quiconque en soi-même a trop de confiancese trompe, et ne sait rien de ce qu’il croit savoir.
Je marche avec le simple, et ne fais ouverturequ’aux vrais humbles de cœur de mes plus hauts secrets ;aux vrais pauvres d’esprit j’aplanis mes décrets,et dessille les yeux où je vois l’âme pure.La curiosité qu’un vain orgueil conduitse fait de ses faux jours une plus sombre nuit,qui cache d’autant plus mes clartés à sa vue :plus la raison s’efforce, et moins elle comprend ;aussi comme elle est foible, elle est souvent déçue ;mais la solide foi jamais ne se méprend.
Tous ces discernements que la nature inspire,toute cette recherche où le sens peut guider,doivent suivre la foi qu’ils veulent précéder,doivent la soutenir, et non pas la détruire.C’est la foi, c’est l’amour, qui tous deux triomphants,dans ce festin que Dieu présente à ses enfants,marchent d’un pas égal, ont des forces pareilles ;et leur sainte union, par d’inconnus ressorts,fait tout ce grand ouvrage et toutes ces merveillesqui du raisonnement passent tous les efforts.
Le pouvoir souverain de cet absolu maître,que ne peuvent borner ni les temps ni les lieux,opère mille effets sur terre et dans les cieux,que l’homme voit, admire, et ne sauroit connoître.Plus l’esprit s’y travaille, et plus il s’y confond ;plus il les sonde avant, moins il en voit le fond :ils sont toujours obscurs et toujours admirables ;et si par la raison ils étoient entendus,le nom de merveilleux et celui d’ineffables,quelques hauts qu’on les vît, ne leur seroient pas dus.
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