Épitaphe (Corbière)

ÉPITAPHE

Sauf les amoureux commençans ou finis qui veulent commencer par la fin il y a tant de choses qui finissent par le commencement que le commencement commence à finir par être la fin la fin en sera que les amoureux et autres finiront par commencer à recommencer par ce commencement qui aura fini par n’être que la fin retournée ce qui commencera par être égal à l’éternité qui n’a ni fin ni commencement et finira par être aussi finalement égal à la rotation de la terre où l’on aura fini par ne distinguer plus où commence la fin d’où finit le commencement ce qui est toute fin de tout commencement égale à tout commencement de toute fin ce qui est le commencement final de l’infini défini par l’indéfini — Égale une épitaphe égale une préface et réciproquement

(Sagesse des nations)

Il se tua d’ardeur, ou mourut de paresse.S’il vit, c’est par oubli ; voici ce qu’il se laisse :— Son seul regret fut de n’être pas sa maîtresse. —

Il ne naquit par aucun bout,Fut toujours poussé vent-de-bout,Et fut un arlequin-ragoût,Mélange adultère de tout.Du je-ne-sais-quoi. — Mais ne sachant où ;De l’or, — mais avec pas le sou ;Des nerfs, — sans nerf. Vigueur sans force ;De l’élan, — avec une entorse ;De l’âme, — et pas de violon ;De l’amour, — mais pire étalon.— Trop de noms pour avoir un nom. —Coureur d’idéal, — sans idée ;Rime riche, — et jamais rimée ;Sans avoir été, — revenu ;Se retrouvant partout perdu.Poète, en dépit de ses vers ;Artiste sans art, — à l’envers,Philosophe, — à tort à travers.Un drôle sérieux, — pas drôle.Acteur, il ne sut pas son rôle ;

Peintre : il jouait de la musette ;Et musicien : de la palette.Une tête ! — mais pas de tête ;Trop fou pour savoir être bête ;Prenant pour un trait le mot très.— Ses vers faux furent ses seuls vrais.Oiseau rare — et de pacotille ;Très mâle … et quelquefois très fille ;Capable de tout, — bon à rien ;Gâchant bien le mal, mal le bien.Prodigue comme était l’enfantDu Testament, — sans testament.Brave, et souvent, par peur du plat,Mettant ses deux pieds dans le plat.Coloriste enragé, — mais blême ;Incompris… — surtout de lui-même ;Il pleura, chanta juste faux ;— Et fut un défaut sans défauts.Ne fut quelqu’un, ni quelque choseSon naturel était la pose.

Pas poseur, — posant pour l’unique ;Trop naïf, étant trop cynique ;Ne croyant à rien, croyant tout.— Son goût était dans le dégoût.Trop crû, — parce qu’il fut trop cuit,Ressemblant à rien moins qu’à lui,Il s’amusa de son ennui,Jusqu’à s’en réveiller la nuit.Flâneur au large, — à la dérive,Épave qui jamais n’arrive…Trop Soi pour se pouvoir souffrir,L’esprit à sec et la tête ivre,Fini, mais ne sachant finir,Il mourut en s’attendant vivreEt vécut, s’attendant mourir.Ci-gît, — cœur sans cœur, mal planté,Trop réussi — comme raté.

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