Libertà

À la cellule IV BIS (prison royale de Gênes)

— Lasciate ogni… —

Dante

Ô belle hospitalièreQui ne me connais pas,Vierge publique et fièreQui m’as ouvert les bras !…Rompant ma longue chaîne,L’eunuque m’a jetéSur ton sein royal, Reine !…— Vanité, vanité ! —Comme la Vénus nue,D’un bain de lait de chauxTu sors, blanche Inconnue,Fille des noirs cachotsOù l’on pleure, d’usage…

— Moi : jamais n’ai chantéQue pour toi, dans ta cage,Cage de la gaîté !La misère paréeEst dans le grand égout ;Dépouillons la livréeEt la chemise et tout !Que tout mon baiser couvreTa franche nudité…Vraie ou fausse, se rouvreUne virginité !— Plus ce ciel louche et roseNi ce soleil d’enfer !…— Ta paupière mi-closeTes cils, barreaux de fer !Ta ceinture-dorée,De fer ! — Fidélité —Et ta couche encastréeTombeau de volupté !À nos cœurs plus d’alarmes :Libres et bien à nous !…

Sens planer les gendarmes,Pigeons du rendez-vous ;Et Cupidon-CerbèreÀ qui la sûretéDe nos amours est chère…Quatre murs ! — Liberté !Ho ! l’Espérance folle— Ce crampon — est au clou.L’existence qui colleEst collée à l’écrou.Le souvenir qui hanteÀ l’huys est resté ;L’huys n’a pas de fente…— Oh le carcan ôté ! —Laissons venir la Muse,Elle osera chanter ;Et, si le jeu t’amuse,Je veux te la prêter…Ton petit lit de sangle,Pour nous a rajoutéLes trois bouts du triangle :Triple amour ! — Trinité !

Plus d’huissiers aux mains sales !Ni mains de chers amis !Ni menottes banales !…— Mon nom est Quatre-Bis. —Hors la terrestre croûte,Désert mal habité,Loin des mortels je goûteUn peu d’éternité.— Prison, sûre conquêteOù le poète est roi !Et boudoir plus qu’honnêteOù le sage est chez soi,Cruche, au moins ingénue,Puits de la vérité !Vide, quand on l’a bue…— Vase de pureté ! —— Seule est ta solitude,Et béats tes ennuisSans pose et sans étude…Plus de jours, plus de nuits !C’est tout le temps dimanche,Et le far-niente

Dort pour moi sur la plancheDe l’idéalité…… Jusqu’au jour de misèreOù, condamné, je sorsSeul, ramer ma galère…Là, n’importe où,… dehors,Laissant emprisonnéeÀ perpétuitéCette fleur cloisonnée,Qui fut ma liberté…— Va : reprends, froide et dure,Pour le captif oison,Ton masque, ta figureDe porte de prison…Que d’autres, basse raceDont le dos est voûté,Pour eux te trouvent basse,Altière déité !

(Cellule 4 bis. — Genova-la-Superba.)

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