Nous attendions des héroïnes

La Verdure dorée

Nous attendions des héroïnesQui dormissent sous des troènes

Ou tendissent sur des terrassesDes lis verts et des branches rousses,

Et nous aurions chanté leurs lèvresAvec leurs fièvres dans nos livres,

Afin, défuntes nos jeunesses,Postérité, que tu connusses

Les traits, les tresses, les détressesAtroces de ces Béatrices.

⁂Où sont-elles, ces grandes âmes ?Où sont-elles ? Tu le présumes.

Elles sont dans l’azur étrangeOù le rêve des hommes plonge

Et déroule dans les délicesEt parmi les musiques lasses

La semaine des trois dimanches.Comme les feuilles dont tu jonches

Le gravier bleu sous les platanes,Automne aux roses incertaines,

L’espoir s’abolit des triomphesQue nous rêvâmes sur ces nymphes.

⁂Mais celles que nous rencontrâmes,Et qui fleurirent nos trirèmes,

Prononcèrent des mots sublimesPour dénouer les grands problèmes.

Elles eurent la voix des flûtesPour discourir de leurs voilettes

Et prirent des poses lointainesPour disserter de leurs bottines.

La passion, nous la connûmesEn voyant le fond de nos âmes.

Les leurs étaient pleines de brumes ;Mais de ces belles nous apprîmes,

Avec la ruse des sourires,Le prix des gants et des fourrures.

⁂En vain, nous battions les cymbales,En les chantant ; et pour ces belles,

Qui dédaignaient les orthographes,Pourquoi composions-nous des strophes

Elles n’ouvraient point nos plaquettesAux dédicaces délicates

Bien qu’elles fussent plutôt minces ;Et si nous leur lisions des stances

Elles disaient des phrases vaguesEn songeant à des catalogues.

Nouveautés, dentelles, réclamesDe blanc à tous les rayons, plumes,

Blouses, manchons, serviettes, jupes…Ah ! laissez-nous bourrer nos pipes !

Car c’est vous, Écho de la Mode,Qui faites pâlir l’Iliade

Et qu’on préfère à l’ÉnéideComme au Discours de la Méthode.

⁂— Ami, pourquoi cette colèreEt ces grincements de ta lyre ?

— Je t’écoute, Muse, qui parlesDe tubéreuses et de perles

Et conseilles que je profiteDu monde comme d’une fête.

— Que t’importent toutes ces choses ?Puisque les lèvres que tu baises

Frémissent et serrent tes lèvres,Qu’elles n’épellent point les livres

Qui vivent aux bibliothèques,Et ne sourient à tes Ithaques,

Que t’importe, si dans ton rêveTu sais voguer vers une rive,

Branches molles, lente colline,Où des oiseaux couleur de lune

Dans une rouge odeur d’automneChantent au bord d’une fontaine,

Et si, lorsque tu t’en retournes,Loin de tomber aux heures ternes,

Après la mort du sortilège,Tu trouves près de ton visage

Un visage qui te sourieEt prolonge ta rêverie ?

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