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La Verdure dorée

Tristan, verse dans mon verreLa légèreMousse de ce vin doré.

JEAN-MARC BERNARD.

Près du volcan Adèle a pris naissance :Puis-je en douter ? la flamme est dans ses yeux.

PONCE-DENIS ÉCOUCHARD-LEBRUN.

Aimer ? Qui se leurre ? Aristippe ?Le professeur d’ocarinaQui, chaque soir, après sa pipe,Jouait : « C’est dans tes yeux, Lina » ?

JEAN PELLERIN.

L’heure amère des poètesQui se sentent tristementPortés sur l’aile inquièteDu désordre et du tourment.

FRANCIS CARCO.

Quels vents impétueux, ô puissante Sagesse !De l’île du Bonheur me repoussent sans cesse ?

. . . . . . . . . . . . . . . . .

Vois toi-même au plaisir succéder les langueurs,Et les ronces déjà croître parmi les fleurs.

HELVETIUS.

Allez et que l’amour vous serve de cornac,Doux éléphants de mes pensées.Ô poète, tu n’as qu’À suivre allègrement leurs croupes balancées,Cependant que l’espoir te tresse un blanc hamac.

Tu as voulu guider ton troupeau vers les cimes,Vers le glacier que nul vivant n’avait foulé ;Les éléphants tremblaient sur le bord des abîmes,Où, tandis qu’ils tondaient un maigre serpolet,Tu prenais des poses sublimes.

Va ! Redescends avec tes monstres affamésVers la douceur des terres grasses.C’est le vallon que tu aimais,La maison aux volets fermés,La flûte au bord du fleuve et les vieilles terrasses.

Voici la plaine herbeuse où tu reposerasDans le hamac consolateur des infortunes ;L’air nocturne caressera tes membres las,Et les bleus éléphants brouteront des lilas,Sous la clarté tiède des lunes.

Quelle bataille se livreSous les constellations ?Fatigué de mon cœur ivreEt du cri des passions,

Lassé de lutter, de mordreEt de vaincre, j’aspirais,Dans l’apaisement de l’ordre,À des songes mesurés.

Sage et pur, oubliant celle,Dont la chevelure ainsiQu’une eau vivante ruisselleSur ma joie et mon souci,

Onde magnifique et noireOù le poète noieraitSa passion de la gloire,Son espoir et son regret,

Je voulais sous le feuillageDe ce fabuleux étéÉcraser sur chaque pageL’ombre chaude et la clarté,

Le trèfle rouge qui brûle,L’air qui dort, le bruit des eauxAux rameaux du crépusculeLe tumulte des oiseaux,

Dans les ténèbres fleuriesLa lune, fruit d’un beau soirL’herbe humide des prairiesEt l’azur sonore. — Espoir,

S’attaquant à la natureLe poète la pétritPour en faire l’œuvre où dureLe triomphe de l’esprit.

Mais quoi ! langoureuse celle,Dont la chevelure ainsiQu’une eau vivante ruisselleSur ma joie et mon souci,

Découvre sa gorge blancheEt féconde en voluptés,Sourit et vers moi se pencheDans l’ombre où je méditais.

Qu’est-ce ? Le monde chavireComme un jeu de vains décors ;Elle est belle et je respireL’odeur lourde de son corps.

Vignes blanches de rosée,Peupliers jaunes et verts,Sa main sur mes yeux poséeMe dérobe l’univers.

Que mes poèmes soient étrangesEt qu’on les raille et leur auteur,Cela m’est peu, car les louangesNe sont pas chères à mon cœur,

Hors celles de quelques poètesAu cœur fervent, au regard pur,Et qui nagent, blanches mouettes,Dans les ténèbres et l’azur.

Ma vie en silence s’écoule,C’est pour peu d’hommes que j’écris,Car si je chantais pour la foule.Je pousserais bien d’autres cris.

De deux poings défiant les astres,Je clamerais à grand fracasEt ferais crouler les pilastresEt les balustres sur mes pas.

Ou plaignant ma longue misère,En des tumultes mesurés,D’une voix qu’on dirait sincère,Apollon, je t’invoquerais.

Je pourrais dater une stance,Doux exotisme, de Turin,De Heidelberg ou de Constance,Sans avoir jamais pris le train.

Et je plairais aux demoiselles,Ayant mis à mon violon,Non des cordes, mais des ficelles,Pour des romances de salon.

Et peut-être dans mon vieil âgePourrais-je voir sur mon perronUn laurier bercer son feuillage.Mais à quoi bon ? Mais à quoi bon ?

La gloire éclôt, jaunit, se fripeEt s’effeuille de l’aube au soir,Et j’aime mieux fumer ma pipeQue renifler son encensoir.

Le Passé maugréait et frappait à la porte.Je me taisais. Il m’appela d’une voix forte ;Mais je continuai de songer à tes yeux ;Et j’entendais crier le vieillard furieux,Grelottant dans la nuit sous sa mante à ramages,

Il est entré portant un vieux livre d’images.

Laure, dans la maison à l’ombre des sureaux,Songeuse, tu brodais derrière les carreaux,Et, si j’apercevais un livre à ta fenêtre,Je sonnais à la grille et tu voyais paraître,Au jardin envahi d’herbe et de serpolet,Celui qui dans les soirs longuement te parlaitEt déroulait son rêve ainsi qu’un paysage…Laure, où sont tes cheveux, tes mains et ton visage ?…

Vous qui pleuriez, mélancolique, au soir tombant ;Toi qui sur ton épaule attachais un rubanMauve ; toi qui jouais Manon et l’ouvertureDe Tannhäuser ; toi qui riais dans ta voiture…Ô passé, plein de fleurs et de chardonnerets !Rires ! Passé léger ! Passé tendre ! Regrets !

Mésanges, accourez, mes lointaines pensées !Ô souvenirs, rameaux flétris, branches cassées…

Oui, j’aurais dû, ce soir, te dire tout cela,T’avouer les penchants où mon cœur s’écoulaEt te montrer au loin ces figures d’argile,Et nous aurions pleuré de sentir si fragileNotre amour qui s’éveille et frissonne au soleilD’automne, notre amour incassable et pareilAux beaux jouets de notre enfance. Mais qu’importe,Si l’espérance encore ouvre la vieille porte ?Elle parle ; sa voix illumine tes yeux ;Son regard verse en nous la lumière des cieux.Sous le manteau de pourpre et la cuirasse triple,Cheveux au vent, partons pour le vaste périple.Les merles se sont tus devant l’astre éclatant ;Et le navire aux voiles blanches nous attendAu port, prêt à cingler vers les îles lointainesOù le bonheur fleurit aux rives des fontaines.Je ne sais quelle main nous pousse. Nous rironsDes rafales soufflant dans leurs rauques clairons ;Et, comme ivres, car l’Univers nous est complice,Les flots noirs et cabrés nous seront un délice.

Ainsi nous voguerons sur l’eau cruelle ou surL’eau calme, sous tes coups, tonnerre, ou sous l’azur,Sous la lune indulgente ou dans l’ombre sauvage.Et plus tard n’ayant vu briller aucun rivage,

Revenus, mais encor, les doigts ensanglantés,Rêvant que sur la mer âpre des voluptésIl est pourtant après les tempêtes quelque îleOù boire le bonheur d’une âme enfin tranquille,Fourbus, endoloris, meurtris, nous changeronsLa voile blanche ou nous prendrons les avirons,Sur l’eau vaine luttant, mangeant notre colère,Pauvres rameurs perdus sur la vieille galère.

J’exprimais autrefois d’une façon moroseMon désespoir et ma tristesse à l’eau de rose.Mon poème était plein de larmes, de douleurs,De cris, et je riais en décrivant mes pleurs.Plus artificiel qu’un pâtre de pendule,Je ciselais, avec un sourire incrédule,Des agrafes et des boutons de corozo.

Mais l’Amour a paru soufflant dans un roseau…

Droite, dans la candeur des voiles, à l’oréeDu bonheur, les yeux clairs, radieuse et lauréeD’un feuillage éternel et qui bruit au ventDes plaines, tu souris aux roses du levant ;Et le matin qui chante aux branches de la bergeInonde de clarté ton visage de vierge.

D’allégresse vibrant de la nuque au talon,Sur le char attelé d’un quadruple étalon,Et dans mon cœur brisant la dernière relique,Je suis parti vers ta beauté mélancolique.Mes chevaux bondissaient dans la lumière ! Vois,Ô miracle ! j’oublie, au rythme de ta voix,La meute des lions qui grognait sur ma traceEt la nuit. Et j’enlève en riant ma cuirassePuisque le soleil flambe et puisque tu jaillisComme une source fraîche à l’ombre des taillis.

Mon espérance était tombéeSur le dos, comme un scarabée.

L’ombrelle aux doigts le lendemainTu vins rêver sur le chemin.

Tu retournas l’insecte frêleAvec la pointe de l’ombrelle.

Et soudain l’insecte, au delàDes soleils calmes, s’envola !

Mon espérance était tombéeSur le dos, comme un scarabée…

Le vent perce la porte et souffle sur le feuEt je tremble qu’un jour nous puissions dire : « FeuNotre amour… » Tu souris, heureuse et rassurée ;Notre tendresse est forte et brave la durée.Et cependant… Non, non, le charme est trop puissantQui lie à ta beauté mon cœur adolescentPour que jamais le rompe ou le temps ou l’orage.Vivons paisiblement sous ce tranquille ombrageSans redouter qu’un jour le ciel soit obscurci,Car l’amour éternel…Car l’amour éternel… Et c’est toujours ainsi.

Tu parus. Mais les doigts posés sur le loquet,Tu t’arrêtas avec un air interloqué.Puis devant les papiers qui encombraient la table,Tu dis : « Cette maison devient inhabitable ! »Et ton sautoir frémit dans ses cent trois maillons.Voici bientôt deux mois que nous nous chamaillons,Voici deux mois bientôt que je t’ai rencontréeEt que je sais ton goût natif pour l’eau sucrée,Les pommes vertes, les promenades, les sous-Bois en octobre et les romans à quatre sous.Tu grondes, mais je sens, dans nos pires querelles,Quand bondissent les mots comme des sauterelles,Que tu n’es que tendresse et qu’au fond tu sourisEn ton cœur plus léger qu’une dent de souris.

Le temps est achevé des cris et des tempêtes ;Aimons-nous aujourd’hui sans tambours ni trompettes ;Et les étalons blancs qui piaffent dans la courNous les mettrons à l’écurie. Ô mon amour,Suis-moi ; nous mènerons le troupeau noir des chèvres.Les mots ambitieux déserteront nos lèvres ;Nous raillerons la gloire et nous nous étendrons,Le soir, pour bavarder, sous les rhododendrons.

Celui qui partira loin de la ville, qu’il leVeuille ou non, pleurera ton visage tranquille,Ta grâce et la beauté de tes cheveux flottants.Et les roses et les guirlandes du printempsQui fleurirent ton front de leur délicatesseSe faneront devant ses yeux et sa tristesse.Mais au bord de la nuit calme, sur le cheminIl songera qu’un soir tu lui donnas ta main,Qu’il a baisé tes doigts dans l’ombre coutumièreD’un automne, et son cœur sera plein de lumière.

Quand tu m’auras quitté (ne lève pas les bras),Quand tu m’auras quitté, car tu me quitteras,Je n’irai plus chercher d’œillets chez la fleuriste.Je demeurerai seul avec mon rêve triste.Et je dirai : « Voilà la chambre où tu te plus,Et voici le miroir qui ne te verra plus,La table d’acajou, le canapé, le pouf, leTabouret où le soir tu posais ta pantoufle.Ô golfe calme, où le bonheur était ancré !… »Et quelquefois amèrement je sourirai,En feuilletant mon vieux Racine aux coins de cuivre,Des pantins que tu fis dans les marges du livre.

J’avais toujours rêvé d’éternelles amours.Les nôtres ont duré trois mois et quatre jours.C’est beaucoup. J’aurais pu ne jamais te connaître.Ainsi tournons la page et fermons la fenêtreOuverte sur la plaine immense du bonheur.Ce soir, nous passerons chez le camionneur.

Pourquoi chausser ici le tragique cothurneEt blasphémer l’azur d’une bouche nocturne ?Quittons-nous sans soupirs, sans larmes, sans discours.Terre ! Nous achevons un voyage au long cours.Débarquons ! Tu t’en vas. Je m’en vais. Il faut rireEt ne prendre pas l’air de goujons mis à frire.

Et, tout bas, je sanglote en te parlant ainsi,Et tu baisses la tête et tu pleures aussi.

Ô vous qui par le bout du nez me conduisîtes,Je vous rencontrerai parfois dans les visites.Nous nous ferons un grand salut ; puis vous direz :« Le temps est beau. » Je répondrai : « Les soirs sont frais. »Que ces phrases, Seigneur, seront intéressantes !Mais le passé battra des ailes dans les sentesOù nos rêves fuiront sous le soir odorant…Et tous deux nous prendrons un air indifférent.

Vieille arquebuse entre les vieilles arquebuses,Pour me tenter encor c’est en vain que tu t’uses,Amour ! Mes chiens sont morts et mon rêve lointain.Et n’étant plus de ceux qui partent au matinEt foulent en chantant la luzerne qui plie,Je suspendrai ta rouille à quelque panoplie.Que ceux-là seulement te viennent décrocherDe qui l’espoir est plus solide qu’un rocher.Qu’ils partent ! Les chemins sont blancs de tubéreuses.L’Oiseau jette à l’azur ses notes langoureuses.Qu’ils partent ! Mais l’Oiseau qui nargue le périlAvalera leurs plombs comme des grains de mil.

La maison où je l’ai connueAbrite un cuistre chauve et gras.Où est la courbe de ses bras ?Où est sa gorge dure et nue ?

Bon cuistre (hic, hœc, hoc ; hujus,Hujus, hujus), parle-moi d’elle,Que ta voix comme une chandelleÉclaire les plaisirs que j’eus.

Je viendrai dans l’étroite chambre,Et les souvenirs sur les mursSeront pareils à des fruits mûrsSur les espaliers de septembre.

Cuistre adorable (hic, hœc, hoc),Son amant fleure-t-il le musc, leCorylopsis ? Tend-il le muscleDu mollet comme un jeune coq ?

Voici le store et les persiennes.Le soir elle s’endormait là.La tendresse donnait le laSous les gravures anciennes.

Cuistre, je t’aime avec éclatCar le cuir de ton crâne chauveReflète l’ombre de l’alcôveOù l’amour aux dieux m’égala.

Une feuille de l’hiver blêmeTombe sur la table où j’écris ;Et je raille malgré les crisQue j’entends au fond de moi-même.

Que ne puis-je être allègre et douxComme un lièvre sur une touffe,À l’heure où le chagrin m’étouffeEt me fait ployer les genoux !

Ils disent que la vie est belle.Je meurs, tu meurs et nous mourons.De liserons, parons nos fronts.Ouvrez l’amour comme une ombrelle.

Ah ! ferme ces yeux obstinésSi rien au monde n’est durable,Et mets la lampe sous la tableCar l’encrier te rit au nez.

Entre la vie et moi tirant un voile épais,J’enfermerai mon cœur et conquerrai la paixJe sèmerai dans mon oreille une tulipe ;Et quand j’aurai fumé mes cheveux dans ma pipe,Pour marquer la retraite où je m’ensevelis,Sur mon crâne rasé je ferai peindre un lys.

Débouchons l’encrier et, du titre à la table,J’écrirai, pour lui plaire, un livre lamentableOù, le cœur écrasé sous plusieurs univers,Je veux agoniser durant deux mille vers.Ô prodige ! Ma plume au fond des écritoiresHarponnera des adjectifs lacrymatoiresEt vibrants comme les anguilles des fossés.Et de petits mouchoirs seront dûment fixésDans les marges de ces poèmes pathétiques.Un volume in-18 dans les bonnes boutiques…

À quoi bon te chercher, gloire, vieille étiquette !Et quel rêve ai-je mis aux vers de ma plaquette ?Le douloureux poème où s’exalte mon front,Aux bouquinistes ceux que j’aime le vendront.Devant la meute des grattoirs, vol de bécasse,Demain s’effaceront les mots des dédicaces ;Et si, dans le pays aimable où nous tombons,Mon livre encor ne sert de cornet à bonbons,Du moins pourra-t-on voir l’amour que nous sentîmes,En étalage, au prix de quarante centimes.

Toi qui passes, foulant la neige de la rue,Vois sur ma porte deux lions et une grueQu’un vieillard catalan dans la pierre a sculptés.Médite, et que ton rêve amoureux des clartésNeuves, pour picorer la grappe des étoiles,Ouvrant ses ailes d’or comme de grandes voiles,Plane, le col tendu, dans un ciel enchantéEt raille les lions de la réalité.

Quand on n’a plus ni sou, ni bûche, ni fagot,Quand on a le cœur froid comme un vieil escargot,Hélas ! et pas un brin de tabac pour trois pipes,On évoque un jardin torride où des tulipesFastueuses dans la fournaise des juilletsS’épanouissent ; et les yeux émerveillés,L’on rêve. Mais alors doucement tu murmures,Ma lampe, et songeant au verger des figues mûres,Aux corbeilles de fruits lourds sur le guéridon,Le cœur s’en va comme un navire à l’abandon.

Si tu as bu le vin suprême des idées,Pour toi le ciel est noir et les vierges ridées.Et, les contrevents clos aux splendeurs des étés,Tu t’exaltes devant tes livres annotés ;Les pages dans le soir vibrent comme des ailesEt l’encrier jette des gerbes d’étincelles.Ainsi le front courbé sous la lampe tu lis,Drapant ton rêve dans l’orgueil aux larges plis,Jusqu’à l’heure où, poussant la porte d’un doigt frêleElle apparaît, riant sous sa petite ombrelle.

Elle disait : Le bonheur vient on ne sait d’où.Bats le briquet contre la mèche d’amadouEt fume lentement et regarde les bûchesRouges. Les heures sont douces comme des cruchesEt tu les bois au bord torride des chemins.L’amour est chaud comme une pipe au creux des mainsEt rien ne vaut pour la tristesse familièreLa paisible maison qu’environne un lierre.Il neige. Mets, ce soir, tes pieds sur les chenets.Reste. Le feu jaillit des gerbes de genêts.Reste-là, caressant une large tulipe.Ton rêve s’éteindra s’il neige dans ta pipe.

Par les matins d’hiver quand je lisais tes lettres,Des roses de juillet fleurissaient aux fenêtresDe mon rêve. Bravant le givre, le verglas,Les averses, le vent du Nord sonneur de glas,Je murmurais tes mots en suivant les ruellesTortueuses… Soudain les rafales cruellesS’apaisaient ; le soleil inondait les maisons ;Je m’avançais sous de divines frondaisons,Et je voyais sourire au fond du paysageLa grâce et la candeur de ton jeune visage.

J’ai laissé de mon cœur tout le long du cheminComme les brebis de leur laine,Et j’espérais toujours qu’un tiède lendemainM’ouvrirait une herbeuse plaine.

Et toujours sous mes pas l’ortie et les galets ;Car c’est en vain que tu annonces,Après l’orage, Espoir, les matins étoilés,Et la luzerne après les ronces.

Mais tu le sais, bélier fourbu, qu’il faut marcherVers un but secret et suprême,Toi qui raillais la fin, la route et le berger,Et le destin comme toi-même.

Les jours sont plats comme des solesEt la rouille a couvert mon cœur ;Mais tu parais et tu consolesMon amertume, ô remorqueur !

Amour, nous sommes les chaloupesVides sur le flot des hivers,Et nous rêvons de GuadeloupesOù rugissent des lions verts.

Là-bas, vibrent des promontoiresSous le cri de tigres ailés ;Et dans des champs de roses noiresS’étirent des chats violets.

Des oiseaux sont couverts de feuilles ;Des plumes poussent dans les prés…Emmène-nous, toi qui recueillesL’espoir des rêves déchirés.

Amour, jette-nous tes amarres ;Vois nos larmes, entends nos cris.Les soirs dorment comme des maresAutour des cœurs endoloris.

Ce sera la maison blanche avec un arbusteEn fleurs sur le perron, et quand d’un geste brusqueTu ouvriras les volets jaunes, le jardinMêlera, pour fêter ton rire et le matin,L’odeur des seringats au parfum des framboises,Et les paons fastueux crieront sur les ardoises.

Dans l’odeur des œillets, du fenouil et du buis,Sur le vallon qui dort à la fraîcheur du puits,Ce sera, sous le toit rouge que l’aube mouille,La maison blanche comme un ventre de grenouille.

Ce soir d’octobre est lourd comme ta lourde chevelure,Et jamais plus mes yeux ne te verront ;Je n’entendrai plus ta voitureS’arrêter au bas du perron.Tu n’apparaîtras plus ainsi qu’une aube printanièreDans cette chambre où tu pleuras ;Et jamais plus dans la lumièreNe s’ouvrira la courbe heureuse de tes bras.La tempête a brisé la lampe familièreQu’on ne rallumera jamais ;Sur tes épaules le temps verse sa poussière,Et tes yeux sont fermés.

Aux soirs mornes, devant la table d’un café,Cependant que s’attriste un air ébourifféQue chante avec aigreur une excentrique étiqueAuprès d’un violon enduit de cosmétiqueDont le sourire amer dure depuis des ans,Je regarde flotter sur les crânes luisantsDes vieux habitués qui rêvent, la fuméeDe ma pipe où sourit une figure aimée.

Si je dois ne jamais oublier les sentiers,Les hêtres, les ravins bordés de noisetiers,Les bruyères, les digitales diaphanes,Les touffes de chardon que broutèrent nos ânesTandis que nous montions vers l’azur ; si je dois,Songeant avec tristesse aux bagues de tes doigts,Entendre dans la nuit brillante de roséeUn souvenir battre de l’aile à la croisée,C’est que, magicienne aux gestes de clarté,J’ai vu dans la tiédeur de cet arrière-été,Se mirer les genêts et la forêt pâlieDans tes yeux de douceur et de mélancolie.

Des mois ont fui ; mais ma penséeN’est encor qu’un trouble frisson ;Non, la corde n’est pas cassée,Et c’est toujours le même son.

Seul et morose en vain j’ergote,Mon cœur toujours d’elle est empli ;Ainsi ma vieille redingoteGarde un immuable faux pli.

Mon désespoir vers toi grave et silencieuxS’élève comme un lis d’automne vers les cieux ;Et devant notre rêve aux lentes agoniesMon cœur est plein ce soir de larmes infinies.Bonheur frêle, jasmins, églantines, lilas,Les minutes en fleurs se flétrirent, hélas !Et je sens, aujourd’hui que l’espoir me délaisse,S’enrouler tendrement sur mon âme qu’il blesseEt qu’il enserre en la douleur de ses replis,Ton souvenir ainsi qu’un blanc volubilis.

Je revis doucement d’anciennes pensées,Et leur frêle pâleur d’estampes effacées,Ravivant les douleurs graves du souvenir,Fait encore mon rêve à ton rêve s’unir.Tendres comme des fleurs, légers comme des plumes,Voici passer tous les plaisirs que nous élûmes ;Et mon cœur pénétré de leur triste parfumPleure les jours enfuis et le charme défunt.Ah ! que l’heure de joie et de bonheur renaisse,Dans la lumière, aux bleus décors de ma jeunesse,Où je dansais… Amour, et l’azur du matinAccueillait les oiseaux des songes ! — Le jardinDans le silence étend ses désertes allées,Et la rouille s’attaque aux vasques ciselées,Hélas ! — Et j’appartiens au passé radieux,À ces jours, à ces nuits qu’éclairaient tes beaux yeux,Où mon cœur ignorant des tristesses morosesÉtait doux et léger comme un parfum de roses.

Dans la froideur de l’aube hivernale, il bruineSur les palais branlants et les murs en ruine ;L’église où s’unissaient les myrrhes et les chantsCroule ; sur les degrés pousse l’herbe des champs ;Et les toits éventrés par les quartiers de rocheS’effondrent ; le lierre aux gargouilles s’accroche.

Dans la ville déserte, aux lueurs des flambeaux,Je pénètre et fouillant les caves, les tombeaux,De l’aube au crépuscule et du soir à l’aurore,Éperdu, je me mêle au passé que j’adore,Et voici des miroirs, des perles, des colliers,Des anneaux précieux à tes doigts familiers,Et des lis trépassés dont tu respiras l’âme.Et mon cœur de tristesse et de douleur se pâmeEn évoquant, parmi ces décombres, tes yeux !

Ah ! laisse-moi verser des pleurs silencieux.

Parmi la brume et la tristesse du matin,Languissamment les fleurs s’effeuillent au jardin,Exhalant la douceur de leur âme embaumée ;Et nos rêves aussi s’effeuillent, bien-aimée.La maison est déserte et nul ne s’assied plusSous la tonnelle ; les deux bancs sont vermoulus ;Et, pareille à l’oubli, l’herbe envahit l’allée.Ton souvenir emplit mon âme désolée,Et tristement je songe au soir où tu liasParmi tes cheveux noirs de blancs camélias.

Maintenant que tes yeux sont clos et que ta voixNe murmurera plus les phrases d’autrefois ;Puisque je t’ai perdue, hélas ! et que la vieEst pareille au jardin solitaire, j’envieLe guerrier embrasé d’une tragique ardeur,Qui, vêtu d’or, le glaive au poing, dans la splendeur,Blasphémant et dressé, farouche, sur la selle,Au milieu du tumulte et du sang qui ruisselle,S’élance, frappe et meurt, troué de mille dards,Dans les plis triomphaux des rouges étendards !

Le jardin bourdonnait de soleil et d’essors,Quand tu pris ton chapeau de paille à larges bords,Fleuri de liserons, fleuri de violettes ;Et les roses fumaient, vivantes cassolettes,Exhalant vers le ciel éblouissant et bleuLeur parfum plus subtil qu’une aiguille de feu.J’écoute encor ta voix et je regarde encoreTes yeux illuminés aux fastes de l’aurore,Le sable humide et les grands lis que tu cueillais,Et les massifs bordés de sauges et d’œillets…

Heures parmi la joie et l’amour égrenées,Volubilis défunts et jacinthes fanées…

Maintenant que la neige a blanchi la maison,Promène ta douleur et vois à l’horizon,Au-dessus des cyprès funèbres et des tombes,Tes rêves s’effacer comme un vol de colombes.

Souffle ta lampe ! Le matinA frissonné sur les collines ;Et, morose, le cœur lointain,Dans la pénombre tu t’inclines.

Ouvre ta porte ! Le vergerN’est qu’une verdure légère,Dans la lumière où l’air légerSent l’herbe humide et la fougère.

Et d’un esprit calme et plus pur,Loin des douleurs que tu cisèles,Regarde tourner dans l’azurLes colombes aux blanches ailes !

Le vent hurle, et dans sa monstrueuse colèreJusqu’au lugubre ciel soulève les flots noirs.Pas un astre. Ma vie aux amples désespoirsErre sans gouvernail, lamentable galère.

Tu parais ; l’ouragan suspend son large cri ;Tu parles, et ta voix douce et lente l’apaise,Et la mer en chantant caresse la falaise,Et mon rêve au soleil est un vaisseau fleuri.

La porte du jardin donne sur la ruelleEt c’est là qu’un beau soir elle est apparue, elleDe qui l’amour est clair, comme l’aube et l’azur.Elle m’attend. Le chat s’étire sur le mur.Elle m’attend. C’est le village après le steppe.Son sourire est léger comme une aile de guêpe.Elle m’attend sous la tonnelle de roseaux.Mon cœur est une cage où chantent mille oiseaux.Elle m’attend, elle regarde la pendule.J’arriverai dans la tiédeur du crépuscule,Et quand je la verrai me tendre les deux mains,Les roses de juillet pleuvront sur les chemins.

Quoi ! pourrais-je envierPisistrate vêtu des royales étoffes,Ou le berger Ronsard, couronné de laurier,Conduisant le troupeau sublime de ses strophes !

Quoi ! pourrais-je songerÀ la gloire d’Achille ou de Platon le Sage,Lorsque je puis sous la tonnelle du vergerSourire à la beauté de ton jeune visage !

Girouette, tu peux crier sur les ardoises,Grincer comme une dent sur d’acides framboises !Hiver, tu peux lancer aux vitres tes grêlonsQui bourdonnent comme une averse de frelons,Qu’importe ! Hiver, brandis tes trompettes de cuivreEt déchaîne tes chiens sur la route de givreEt les chevaux des ouragans ! Je m’en bats l’œil !Je m’en bats l’œil ! Je lis des vers dans mon fauteuil !Beauté des jours ! Beauté des livres et des lèvres !À mon coupé, j’attellerai cent douze lièvres.Sous l’azur plus vibrant qu’une aile de perdrix,Et j’irai vers les bois que mon rêve a fleuris !

Regarde le jardin abandonné, le banc,Et la tonnelle où tu pleuras au soir tombant,La grange, le balcon rouge, le massif plein deGrives, le gravier bleu sous les marronniers d’Inde.Quand tu partis et que ton rire s’envola.J’eus le cœur gros comme un volume de Zola ;Mais te voilà ! — L’air est léger comme un sourire ;Ma tristesse fond devant toi comme une cireSur la lampe. Rentrons. La porte grince et lesVolets. Veux-tu, soyons deux oiseaux envolés !Nos regrets sont partis au grand trot des carriolesCahotantes et nous ferons des cabriolesDans l’azur. Le fauteuil est là, dans l’ombre. J’aiDéboutonné tes gants et, bruyant comme un geaiDes bois, je ne dirai que des mots d’allégresse.Vous pleurez ? Tu souris ? Est-ce de bonheur ? Est-ce ?

Dans le calme, la barque se balanceComme un vers que je dis.Dors, mon amour, aux vagues de silenceDes golfes attiédis.

Pour toi, j’ai déserté l’ombre des grèves,Le lac et les roseaux ;Tes larges yeux ont reflété mes rêves,La mer et les oiseaux.

J’ai mis ma vie au chaton de ta bagueSous la lune d’un soir.Dors, mon amour, il n’est pas une vagueAux nappes de l’espoir.

N’écoute pas siffler sur toutes chosesLes merles que j’entends ;Et que pour toi les heures soient des rosesSur la tige du temps.

Fumerai-je au soir de ma vieUne pipe en bois de laurier ?Nous voilà vieux, ma pauvre amie,J’ai eu vingt ans en février.

Nous avons vu bien des feuillages,Des lacs, des golfes, la clartéDu songe, et de tous nos voyages,Hélas ! qu’avons-nous rapporté ?

Et tout cela n’est pas peu triste,Mais dans l’ombre où nous nous plaignons,Enfin l’ironie oculisteOuvre boutique de lorgnons.

Des lièvres dansent aux pelouses,Et dans ma chambre mon espoir.Maintenant j’attends que tu cousesUne rose à ton jupon noir,

Et que le rire ensevelisse,Sous des guirlandes de clarté,Notre rêve, ce vieil UlysseQue les sirènes ont tenté.

Dénouons les rubans mauves que tu voulusFixer à nos propos et ne soupire plusD’une voix de douleur et de larmes trempée.La bouche soit cousue et la langue coupéeAux pleureurs ! Nous devons rire. Tu l’oubliais.Et pour l’amour, par qui tes songes sont liésComme les blanches tubéreuses que tu aimes,Sur tes ongles étroits j’écrirai des poèmesSuaves comme la courbe de ta jambe ouLa clarté de ta gorge et creux comme un bambou.Un tambour plein chanterait-il ? Et la tendresseChante, divinement vide, dans ta caresse.Ne me regarde pas avec ces yeux. C’est vrai,Pardon. Tu n’aimes pas qu’on raille. Je seraiTriste, si tu le veux, et grave, et pas plus tard queDemain je te lirai les œuvres de Plutarque.

Ah ! jeter les filets crevés, les hameçons,Les livres. Devenir un de ces bons garçonsSans tristesse, railleurs des barbons à catarrhe,Qui le soir lancent des chansons sur leur guitareEt dont l’âme aux exploits amoureux se complaît.Moduleurs de couplets, leur bonheur est completS’ils voient rimer austère et stère, Estelle et stèle.Mais sentir que la vie est l’épaisse dentelleSous laquelle palpite un visage inconnu…

Un liseron s’enroule autour de ton bras nu.

L’espérance apparut et tu lui ressemblais,Hier. Elle avait des yeux verts comme les blésD’avril, des doigts légers comme l’ombre d’une âme,L’aile d’un roitelet ou le cœur d’une femme.Et de la voir si fraîche et limpide, les mainsPleines de dahlias cueillis sur les cheminsDe l’aube, nous sentions au charme de son souffleNos cœurs pareils aux deux flacons d’une guédoufle.

Délaissons, s’il te plaît, Baruch de Spinoza,Ses termes épineux (et verba spinosa)Et partons vers les pins où l’air tiède murmure.(Qu’il serait laid d’écrire ici le mot ramurePour la rime !) Je viens. Ne gronde pas. Je viens.Et j’abandonne aussi les vers virgiliens,Les calmes vers de qui ta tendresse est jalouse,Que traduisit Clément Marot (1512).

Regarde. La glycine a jauni sur la porte,Et voici que l’automne aux tempes couronnéesDe lierre caduc et de roses fanéesS’avance et d’un pied lourd foule les feuilles mortes.Il marche et son manteau de pourpre au crépusculeSe dénoue et se mêle aux nuances champêtres.

Mon cœur, voici l’octobre ; et les joueurs de flûteCommencent à siffler sous la voûte des hêtres.Veux-tu, nous quitterons pour la ville prochaineLes parterres flétris et l’ombrage des chênes,Et la maison rustique au milieu du feuillageQui sut nous accueillir au retour du voyage,Et la source. Mon cœur, partons ; voici l’automneEt la dernière abeille aux troènes bourdonne.

En l’honneur de ton nom je veux sonner du luth,Donner ma voix, donner mon cœur et donner l’ut !Mon cœur dans le matin s’ouvre comme une rose ;Mon cœur est la pantoufle où ton orteil repose ;Aux baguettes du sort mon cœur est un tambour ;Mon cœur est une flûte aux lèvres de l’amour ;Mon cœur est le vieux puits où se mirent les branchesD’octobre et, par les soirs tristes, des robes blanches…Et je pourrais ainsi lâcher du bout des dentsDes vers qui me vaudraient l’estime des pédants,Car leur troupe se plaît à de telles sottisesComme les boucs parmi les feuilles des cytises.

Vois ! Le ciel est clouté d’étoiles cristallines,Et la lune a bleui les pentes des collines,Et tu es dans mes bras blanche de voluptéEt vibrante et pareille à l’éternel étéQui verse sur nos fronts l’ombre des roses noires.Tu bois superbement l’ivresse des victoiresEt tu souris d’orgueil, car j’ai baissé vers tesYeux tristes mon regard fait pour d’autres clartés,Et tu as triomphé sous les lampes complices.Enfin, tu as vaincu le rebelle et tu glissesSur ma nuque la main fraîche comme le soir…

Si je me penche sur tes yeux, c’est pour m’y voir !

Les souvenirs ce soir vibrent comme des mouchesD’été. Rappelle-toi la fille aux jupons rougesQui portait une rose à son corsage ouvertEt qui gardait des cochons noirs dans un pré vert.Elle chantait à pleine voix une romanceTriste ; nous écoutions monter la plainte immenseEt nous songions, le cœur morose comme un soir,Aux cochons du regret qui broutaient notre espoir.

Vous que je vois dans la clarté des lampadairesDe mon rêve, héros des amours légendaires,Jeunes hommes dont un cheveu lia les poings,Ô vous qui roucouliez ivres en des pourpoints,Redingotes, bardocuculles et chlamydes,Et frôliez vos velours aux feuillages humidesDes clairières, vous tous que l’amour distingua,Elle m’aime, et je porte un veston d’alpaga.

Va ! tu n’es qu’une femme, une fleur vide, rien !Tu me tiens, je le sais, par un souple lienQui raille les ciseaux et se moque des limes,Et je sais que malgré mes révoltes sublimesTu n’auras qu’à paraître avec ton chapeau blancPour que ce loup devienne un caniche tremblant.Oui, je le sais ! Il faut ployer ! Il faut te suivre !Je t’aime et je te hais ! Hélas ! le plus beau livreS’effeuille quand paraît l’éclat de tes cheveux,Et je suis un coussin sous tes pieds ! Mais je veux,Et que ce fier aveu te flagelle ou te grise,Que tu saches du moins comme je me méprise !

Et tu disais : Vous tous qui souffrez d’insomnie,Pour goûter au repos que le sort vous dénie,Mélangez le tilleul et le suc de pavot.Et si de votre mal nul philtre ne prévaut,Il demeure un remède héroïque et suprême :Lisez sur l’oreiller quatre vers de Derème.

Terrible passion, voici que tu m’exiles ;Et des flots inouïs viennent battre les îles,Où je mène parmi le feuillage tremblantVers les sources d’azur le troupeau noir et blanc.Car j’ai quitté les toits, les hommes, les musées,Pour la mer et les prés où fument les rosées.Ô livres du futur, ô chèvres, ô brebis,Qui paissez sous le ciel étoilé de rubis,Loin des cours où l’ennui tourne sa manivelle,Imprégnez votre chair de cette herbe nouvelleAfin qu’au jour affreux où je ne serai plusLorsque vous quitterez ces agrestes talusPour les jardins publics où le buis en bordureEncadre les palmiers d’une maigre verdureEt pour la ville amère où la foule aux tamboursÉcorche le poète et pâme aux calembours,Sur les trottoirs et dans les sombres avenues,Poèmes, vous portiez des odeurs inconnues !Alors, troupeau mordu des caniches galeux,Encore émerveillé des paysages bleus,Strophes, vous buterez, secouant vos clarines,Des cornes et des pieds au cristal des vitrines ;

Brebis graves, chevreaux, ma joie et mon tourment,Vous gonflerez le soir de votre bêlementEn broutant des lilas aux rouilles des grillages,Et la rue entendra bruire des feuillages.Vous bondirez sur les pavés, vous sauterezDans les rigoles, boucs de lumière enivrés ;Et le droguiste en gros pointant ses arrivagesSentira le parfum des montagnes sauvages ;Et les vierges au seuil paisible des maisonsEnfonceront leurs mains dans vos chaudes toisons ;Les yeux fermés, elles verront les îles fraîches,La forêt bleue où le soleil taille des brèches,L’écume qui blanchit les arbres du vergerEt les chevaux cabrés dans l’aube et le bergerQui fumera là-bas, dédaigneux de la gloire,La pipe de la mort sous la verdure noire.

Maisons rouges, pavés brûlés, feuillages bleus…L’aveugle aux yeux d’opale embrasse un chien galeuxDans ses cheveux graisseux brillent des bouts de pailleEt sa tasse en fer-blanc secoue un sou d’Espagne.Un enfant au ruisseau traîne un bouc égorgé.Des filles en riant poussent vers le marchéDes monceaux de lilas rose dans des brouettes.L’odeur des piments frits flotte dans les ruelles,Et les chiens dorment noirs de mouches. Sur les quaisDe jaunes matelots vendent des perroquetsViolets, de l’ivoire et des plumes d’autruche.L’étal d’un charcutier verse un parfum de truffe,Et des bergers sentant la brebis et le suifPortent du lait tourné dans des outres de cuir.Les faisans corrompus, les viandes en conserveChargent l’air et là-bas, jailli d’une caserne,Un long cri de clairon monte comme un jet d’eau.Et pourtant c’est ici qu’une nuit, doux fardeau,Je t’emportai sur mes épaules, sous les lampesDes carrefours, sous les étoiles en guirlandes,Sous les chauves-souris et la lune, à traversCes ruelles, loin de l’auberge aux carreaux verts,

Où tu dansais avec des feuilles à ton peigneSous un voile léger comme une aile d’abeille,Où tu dansais parmi le rhum et les citrons,Dans les cris, dans l’azur des pipes, les juronsDes bateliers, des colporteurs et des manœuvres ;Où tu dansais en déchirant des roses neuvesSous les quatre flambeaux de résine et de poixQui rougissaient les murs et les tables de bois ;Où tu dansais tordant ta chevelure rousse,Sur la terre où giclaient des flaques de vin rouge.

Ni les roses, ni l’air morose que tu sifflesSous les ifs en gardant ces chèvres et ces bufflesAu crépuscule, vieux berger, joueur de flûte,Sous la lune que frôle un ibis insolite,

Ni le soir calme, ni ces palmes immobiles,Ni les astres montant comme de lentes bulles,Rien ne me distraira de la source où se mireSon blanc visage au vert de la fraîche ramure.

Et dussé-je mener par les aubes allègresLe troupeau jaune et noir des tigres et des zèbresOu cueillir sur les monts la branche souveraine,

Que j’entendrais sa voix douce sur les fanfaresEt que son souvenir embaumerait mon rêveComme une rose à mes couronnes triomphales.

Lève le nez, ferme ton livre et ton pupitre.La flûte de cristal à la bouche du pâtreModule sous les fleurs nouvelles et les feuillesUn air grave qui fait rougir les jeunes filles ;Et son souffle fervent, magnifique et docileS’épanouit dans la lumière universelle.Elle chante la joie et les collines fraîches,Le cri des paons, le vert des bois, le bruit des ruches,L’écarlate des liserons sur les écorces,Le bleu du ciel, le bleu des yeux, le bleu des sources ;Elle chante, elle vibre, elle crie, ô nature,Elle te loue et s’abandonne à ton mystèreEt son âme n’est plus qu’une phrase amoureuse.Elle vibre et soudain trop ivre elle se briseEt, poussière immortelle, au monde elle se mêle.

Douce flûte et mon cœur qui se donne comme elle.

Vous, Carco, Pellerin, Vérane et vous Jean-MarcBernard, vous qui fumez la pipe et bandez l’arcEt percez sous les bois les tigres et les strophes,Lorsque le bleu tabac couvre de ses étoffesLe feuillage où s’éveille un tendre rossignol,N’avez-vous point rêvé d’ouvrir ce parasolFait de peau de panthère et de plumes d’autruche,Et nus et soulevant le vin dans une crucheDe verser aux badauds devant les magasinsL’ivresse des coteaux rouges sous les raisinsEt de leur faire voir au milieu de la rueLes chiens jaunes et noirs, les bœufs et la charrue,Les geais beiges et bleus et les merles siffleursEt sous les becs de gaz un ruisseau dans les fleurs ?

Les bouleaux du matin sous quoi tu te recueillesBalancent leur fraîcheur et leur blanc flot de feuillesDéferle en bruissant aux rives de l’été.De jaunes moucherons nagent dans la clarté.Un rayon de soleil pique ta jambe nue.Une fouine d’un saut traverse l’avenue.Une guêpe a touché ces genévriers verts.Aux Marcou du futur laisserai-je trois vers ?Un jour les écoliers penchés sur leurs pupitresEn écoulant vibrer les mouches sur les vitresTrouveront-ils au fond des collèges moisisUne page de moi dans leurs Morceaux choisisEt verront-ils trembler à l’entour de la chaireCe feuillage d’argent sur la verte fougèreEt ce bleu liseron qui s’enroule à ta main ?Pourquoi rêver ainsi qu’au soleil de demainTa gloire s’ouvrira comme une douce ombrelleEt que ta voix pareille à cette tourterelleRoucoulera longtemps ta peine et ton amour ?Journaux, parlerez-vous de mes livres et pourDerème écrirez-vous une nécrologieQuand l’aile du destin soufflera sa bougie ?

Qu’importe ? N’ai-je pas cette aube que je bois,Ce matin bourdonnant, ces feuilles et ce boisEt toi qui dans tes bras endors toute amertume ?Qu’un autre pour l’honneur d’une palme posthumeFerme ses contrevents sur les jardins fleurisEt meure dans son encre et dans ses manuscrits !Mais moi qui sais jouer des cithares diversesEt goûter le soleil, la lune et les averses,Les roses de cristal sur les prés endormis,Je chante pour moi-même et pour quelques amis,Et j’écoute siffler l’air tiède dans ses flûtesEn levant vers l’azur ma pipe et ses volutesEt sans me soucier sous ces arbres touffusQue dans quatre mille ans on sache que je fus.

Carco, passez-moi la gourde,Que ce vin d’IrouléguyMe fasse le cœur moins lourdEt l’âme moins alanguie.

Qu’ai-je besoin de penséesQui déchirent mon bonheur ?Pour pleurer les jours passésC’est encor de trop bonne heure.

Mais plutôt sur mon épauleVoyez ce grand oiseau vertComme il va prendre son volQuand je viderai mon verre.

Vous, vous buvez à la gourde,Le visage vers l’azur,Et l’air murmure alentourEt balance la verdure.

Ah ! qu’un autre geigne et pleure ;Nous, dans l’ombre et le soleil,Nous rêvons à la couleurDe la ramure vermeille.

Ainsi, sans nous mettre en peineNi de demain ni d’hier,Nous buvons avec ce vinL’allégresse et la lumière.

Je vais songer à la jeune fille que j’aiPeinte naguère au tome II de l’AbrégéDe mes Amours et dont la grâce était fleurie.Cet abrégé n’est pas encore en librairieMais elle est dans mon cœur comme une rose dansUn livre. Je souris, mais j’ai serré les dentsAvec un tel sanglot que j’ai fendu ma pipeL’autre hiver. La douleur elle-même se fripeEt plus rien ne demeure au fond de nous que desFleurs mortes. C’est enfin l’heure que j’attendaisDu calme intérieur et de l’ombre assagie ;Et je puis maintenant allumer ma bougiePour feuilleter l’herbier poudreux du souvenir.Mais j’entends les chevaux de l’aurore hennir !Ah ! laisse le passé, bois mort et feuilles sèches.Le soleil sur les toits lance de rouges flèches ;Détourne tes regards des vierges d’autrefois ;Leur visage pâlit comme la lune et voisBondir en secouant leur sauvage crinièreLes quatre étalons blancs cabrés dans la lumière.

Je crayonne ton nom sur la peau d’un tambourAu corps de garde. Où est le jour ? où est le jourOù tu tendis tes mains vers mes lèvres ? La pluieBattait les vitres. Dans ma mémoire éblouieTu refleuris, bouquet de roses qui trempaisDans l’ombre et parfumais l’oubli des canapés.Sur toi mon souvenir est la caresse douceD’un clair de lune sur les collines. Soir d’où ceBonheur m’est venu ! Soir rare dont je rêve enLarmes, où j’ai compris ton visage ferventQu’atténuait déjà le charme des automnes.J’avais un air mélancolique et des gants jaunes.

Tes bras ont une courbe adorable et malgré queTon cœur n’ait que dédain pour la grammaire grecqueDe Burnouf et le dialogue d’AmpelisEt de Chrysis, tu m’es plus chère que ces lysBleus et verts qui s’ouvraient sous les feuilles des frênes,L’autre automne. Mais le collier que tu égrènes,Ta chevelure qui ruisselle et la tiédeurDe ta gorge et tes mains pures comme l’odeurDes roses disent la vanité de mon livreEt qu’il vaut mieux ce soir où ta grâce m’enivreDans tes bras regarder à travers le rideauLa lune comme un œuf dansant sur le jet d’eau.

Et naguère aux midis de résine imprégnés,Après les bois de pins torrides, je baignaisMes mains dans tes cheveux comme dans une eau pure,Ô toi que mon amour ce soir caresse et pare.Tu trempais en riant des roses dans du sucreEt tu mordais dans leur fraîcheur à blanche nacreEt quand tu me tendais tes lèvres, j’y goûtaisLes roses dont l’arôme embaume les étés.

Le décor somptueux et lourd d’étoffe rougeOù parfois de chaleur une rose s’écroule,L’eau tiède des bouquets que boit l’ombre torrideEt toi voluptueuse et nue et ton sourireEt ton bras où miroite une chaîne d’ivoireEt d’or. Ah ! dans le lin immaculé d’un voileGoûter la neige et l’aube aux flûtes argentinesEt la nuit pure et les étoiles maritimes !…

Bien qu’avec passion à mes bras tu te livres,Je sais que tout est vain, l’amour comme les livres ;Les étoiles se faneront dans le foin bleuEt rien ne vaut le soir ma pipe au coin du feuQui me caresse et m’offre un trouble paysage.Et pourtant je reviens toujours à ton visageEncore que je sache au monde qu’il n’est rienQui puisse consoler un cœur comme le mien.

C’est le feuillage noir des platanes que perceUne flèche de lune et la sonore averseDes nocturnes. Ô nuit musicale ! J’attends…Et j’attendais que tes bras ivres de printempsVinssent avec fraîcheur se nouer à mes tempes.Aujourd’hui quelle main rallumera les lampesEt l’espoir, me rendra les blancs oiseaux enfuisEt jonchera de fleurs les routes que je suis ?

Puisque tout est pareil aux feuillages labiles,C’est vainement que sur mes flûtes malhabilesJe chante les jongleurs, ta grâce et nos doigts joints.Le monde et ta beauté n’en passeront pas moins.C’est vrai. Mais par le rythme où mon rêve s’appliqueNous entendrons passer l’univers en musique.

Prends ton manteau. Suspends les plaintes éternellesEt buvons la splendeur des heures automnales,Car la pourpre des bois environne le zèbreQui rue et trotte et mord le feuillage et se cabre.C’est le nouvel octobre et la sente où je marcheJe la foulais naguère en brandissant la torcheQuand je voulais au sort attacher des entravesEt nouer à l’azur les roses de mes rêves.Et nous nous oublierons et que notre cœur saigneEn regardant glisser la souplesse d’un cygneEt nous contemplerons, dédaigneux des clepsydres,Les paons de cuivre bleu dans le bronze des cèdres.

Non, ce n’est pas cela que tu avais rêvéEt le soir quand tu vas t’attabler au caféPour lire le Divan, la Phalange ou les MargesTu songes aux voiliers qui glissent sur les largesAtlantiques, en plein azur, vers les îlotsCandides, nénuphars que balancent les flots.Les buveurs braillent. Tu es seul. Tu lis. Tu coupesLes pages. Tu es seul dans le bruit des soucoupes ;Et ces gens dont le cœur ne reflète aucun cielIgnorent Gaudion, Royère et Duhamel.Tu es seul et sous tes sourires tu sanglotes,Rose triste au milieu d’un bouquet d’échalotes.

Un visage, une phrase, un merle, ce fruit d’ifJaune, j’ai tout aimé d’un amour maladif.Car en tout je trouvais la marque du mystèreUniversel ; et sous les branches, solitaireDans l’herbe et la chaleur que de fois j’ai comptéLes anneaux éclatants des guêpes de l’été.L’ombre émouvante est dans les choses minusculesEt je me tais pour écouter aux crépusculesLe grillon dont la voix déferle comme un flotEt renaît et se brise ; et dans l’œil d’un mulot,Ainsi que dans la mer où se perdent les voiles,Se reflète l’azur, la lune et les étoiles.

Au bord de la prairie humide où tu gazouilles,Aurore, j’ai cueilli les jaunâtres groseillesEt le long du chemin, sur les ronces, les mûresVertes et je songeais à ses lèvres amèresEt qu’elle souriait quand je baisais ses larmes.Les vaches qui sonnaient sortaient des blanches fermesEt dans les prés fauchés pâturaient l’herbe rase.Elle n’est pas venue et j’ai pris une rosePour la faire sécher dans cette anthologieGrecque que je traduis le soir à la bougie.

L’ombre élève un parfum de tilleul et de fraise.Métonymie, antonomase, catachrèse,Et c’est sur vos secrets que je me penche. Elle estSous la tonnelle, une tulipe au bracelet,Et mord un brin de buis plein de sèves amères.Et je la vois sourire aux marges des grammaires.

La double passion de l’amour et des livres,Les poèmes et les beaux yeux dont tu m’enivres,Jules Laforgue et tes mains blanches, MallarméEt la pâleur de ton visage accoutumé,François Villon, Laurent Tailhade, Paul VerlaineEt vous, Jammes, berger vêtu de rude lameQui tirez des sanglots d’une flûte de buis…Ô poëtes, c’est vous que dans l’ombre où je suisJ’évoque en regardant tandis qu’elle sommeilleSes cheveux dénoués sous la lampe vermeille.

Vers la croisée et vers les roses du plafond,Souffle au bout de tes doigts les bulles de savonEt souris tendrement à mon rêve crédule.La lune de cristal flotte comme une bulleAux cieux tendres et verts ; les constellationsÉternelles, nos cris, nos pleurs, nos passionsSe vont faner comme de blanches marguerites.Et toi, ma pure amie et claire, qui abritesLes bleus ramiers de mon amour, tu sourirasÀ quelque autre baiser qui brûlera tes brasEt tu ne seras plus qu’un tumulte de fête.L’eau glace tes bras nus dans la blanche cuvette.Souffle des bulles qui reflètent l’Univers.Mais vois ! plus rien ne flotte aux cieux tendres et verts ;La lune de cristal sur un toit s’est brisée ;Baisse les yeux : le pré scintille de rosée.

Je dirai pour l’instruction des biographesQue ton corsage avait quarante-deux agrafes,Que dans tes bras toute la nuit j’étais inclus,Que c’était le bon temps, que je ne quittais plusTa chambre qu’embaumait un pot d’héliotrope.Duhamel animait son héroïque Anthrope,Pellerin habitait Pontcharra et Carco49, quai de Bourbon, Paris. Jusqu’auMatin, je caressais tes jambes et ta gorge.Tu lisais Chantecler et le Maître de Forge ;Tu ignorais Laforgue estimant qu’avec artÉcrivaient seulement Botrel et Jean Aicard.Mais au bord du Viaur embelli de ses rêves,Frêne, pâle et barbu, méditait sur les Sèves,Et Deubel, revêtu des velours cramoisis,Publiant au Beffroi ses Poèmes choisis,Déchaînait dans les airs le tumulte des cuivres.

Et j’aimais beaucoup moins tes lèvres que mes livres.

Que de fois j’ai souri pour te cacher mes larmes !Que de fois j’ai noué des roses sur mes armesPour te dissimuler que j’allais au combat !Fallait-il que mon fiacre à jamais s’embourbâtEt se perdît dans les ornières de la vie ?Comment faut-il encor ce soir que je sourieLorsque j’entends crouler le monde autour de moiEt quand l’espoir suprême où j’avais mis ma foiJe le vois s’effeuiller comme une primevère ?Garçon, apportez-moi du fiel dans un grand verre.

Lorsque tu étais vierge(Le fus-tu ? Le fus-tu ?)Nous dînions à l’AubergeDu Caniche Poilu.

C’était une bicoqueSous un vieux châtaignier ;Tonnelle pour églogue,Lavoir et poulailler.

Buis sec à la murailleEt rosiers aux carreaux…À travers une pailleTu suçais des sirops.

Guinguette au toit de chaume,Mur d’ocre éclaboussé…Un grand liseron jauneFleurit sur le passé.

Oui, je chante la joie ivre et passionnéeEt je noue à ma barbe une rose fanéePour songer nuit et jour qu’il faudra que mon corpsSe dissolve comme elle et quitte les décorsFastueux où le monde épanouit sa force.Je m’en irai. Je tomberai comme l’écorceDes platanes, comme les feuilles, comme lesRoses ! Je suis vivant ! Ciel, nuages gonflésD’eau lourde, bois roussis par les torches d’automne,Vergers où l’or vivant des abeilles bourdonne,Fruits riches, souvenirs d’un magnifique été,Moissons, je vous respire avec aviditéEt je mêle ma vie au triomphe des choses,Éperdu comme les feuilles, comme les roses !

Puisque dans cette chambre où l’amour triomphaDes guirlandes de fleurs meurent sur le sofaEt que ton pauvre cœur jaunit avec les roses,Épargne à ta douleur les visions morosesDe tout ce qui se fane et passe comme toi ;Et ta pipe azurant jusqu’aux poutres du toitEnferme ces bouquets au coffre que tu plombes.

Le ciel est gris comme les ailes des palombes ;Et l’air plus frais que les cheveux que tu mordaisBalance doucement les plats à barbe desCoiffeurs et les lilas qui pendent aux murailles.

Ton misérable cœur chante les funéraillesEt tu pleures les yeux qui ne te verront plus.Et pourtant tu dansais sous les saules feuillus,Les oiseaux gazouillaient dans le parfum des branchesEt toi tu poursuivais dans le hallier de blanchesFilles et tu marquais leur bouche à belles dents

Mais maintenant craintif tu cherches, les pieds dansLa rigole, le vol des cigognes lointaines.Le bonheur a coulé comme l’eau des fontaines

Et tu n’as plus que des fleurs sèches dans les doigts,Toi qui voulais, quand les bourgeons perçaient le bois,Entasser des moissons de roses dans ta grange.Le passé comme un vieux décor déjà s’effrange.Mets ton lorgnon ; ferme tes ailes de moineau ;Et pleure en écoutant ce triste pianoQui réveille ton cœur plein d’ariettes grêles.

Les beaux jours ont passé comme des tourterelles.

Laisse. La passion vaut seule que je viveEt qu’ébloui sous les feuillages de la riveJe dédie à l’azur cette coupe où je bois,Et que pareil à l’eau qui reflète les bois,Les nuages, la lune et la voûte profonde,Je ne sois plus qu’un hymne à la gloire du monde.

Le soir pique à l’azur des grains de mimosa.Étoiles. Le collier qu’hier je nouais àSon col et qui tremblait sur sa gorge endormieNe scintillera plus au cou de mon amie.Je ne baiserai plus que dans mon souvenirLes roses que naguère elle aimait à cueillirPour attacher leur pourpre aux nacres de ses peignes.Lune au plumage blanc, comme hier tu te baignesAu lac bleu. Les pigeons roucoulent comme hier.Seul dans ce tendre soir je porte un cœur amerEt je sens aux frissons de l’air dans la tonnelleSourire autour de moi la nature éternelle.

Univers, bois, coteaux et les sources ! Je suisIvre ! J’écrase les fougères ; je poursuisLa troupe sous les buis des vierges effrayées.Éclairs roses dans la verdure des feuillées ;Courses dans la fraîcheur et les branches. Sur leursÉpaules et leurs bras les gouttes et les fleursPleuvent des bas rameaux que leur fuite secoue.Mais là-bas le ciel est rose comme une joue ;La forêt s’éclaircit au bord bleu du torrent.Herbe drue, aube, oiseaux, feuillage transparent !…

Je veux bourrer ma pipe et fumer en silenceÀ l’ombre des rosiers que l’air tiède balance.Les feuilles sur le ciel tremblent avec douceurEt je rêve, couché sous les branches, tresseurDe rythmes et de fleurs qui raillent le tonnerre.Car le temps est venu, mon cher Apollinaire,De boire cette paix que goûtent seulementCeux-là qu’a déchirés un illustre tourment.

À quoi bon prendre un air tragique si tout n’estQu’illusion et secouer ton bracelet,La chevelure éparse, en un geste terrible ?La résignation demeure au fond du cribleQuand la vaine espérance a passé dans le vent.Laisse les cris aux gens de théâtre et levantTon cœur dans la clarté d’une lune meilleure,Goûte, comme je fais, la paix intérieure.

Six heures tombent de l’horlogeComme six noix dans un chaudronDéjà le soir triste grelotteSous un lourd nuage marron.

Elle, naguère sous le sauleÀ cette heure elle souriait…Faudra-t-il que je me consoleDe son doux regard inquiet ?

Roses chaudes de sa jeunesse,Hélas ! j’en ai mal à mourir.Comme un colibri dans la neigeMon cœur se glace au souvenir.

Et ce soir morose d’automneDans le vieux jardin qu’elle aima,Il tombe d’un marronnier jauneDes feuilles sur mon panama.

Mon Dieu, madame, il faut nous consolerSans faire des gestes tragiques,Sans déclamer et sans râlerSi le sort nous donne des gifles.

C’est un destin encore assezBanal qui nous désole et nous sépare,Qui m’offre ses bouquets glacésEt qui vous fait amère et pâle.

Laissez le sabre à la cloisonEt l’aconit à l’officine,Car voyez-vous le fer et le poisonC’est bien usé depuis Racine.

Hélas ! Pourquoi railler ainsiNos seules choses éternelles ?Et chavirant au noir souciJe pleure en écrivant ces chansonnettes…

Tu me railles, mais j’aime un livre singulierComme moi-même et qu’un auteur sache lierL’univers à son rythme et que sa droite unisseEt courbe au même joug l’autruche et la génisse.Et déjà n’ai-je pas en des mètres égauxChanté ce calme fiacre attelé d’escargotsQui me traînait naguère aux pentes des collinesDans l’herbe et la fraîcheur des roses cristallines ?La lumière soufflait dans de suaves corsEt mes huit escargots toutes cornes dehorsDans cette aube que l’air gonflait comme une voileGlissaient avec lenteur vers la dernière étoile.

Cette grande chambre et ce lit défait…Un rouge-gorge sur la branche se balance.Cela vaut mieux pour lui que d’aller au café.Cette grande chambre et ce lit défait…T’en souviens-tu de ce dimanche ?

Une branche de neige entrait par la fenêtre.Fleurs de pommier dans la tiédeurEt sur la pompe et sur le cèdreLes moineaux se battaient et roulaient dans les fleurs

Le soleil séchait les flaques de pluie…(Ah ! que je m’ennuie !)Il n’y avait ni vasques ni jet d’eau ;Un pigeon blanc dormait sur le bleu des ardoisesEt quand le chat passait sous les rouges framboisesLes feuilles lui versaient des gouttes sur le dos.

Puis la lune apparut en nacre transparente.(C’est une chose assez courante…)

Ce mouchoir sent l’éther comme ta chevelure,Et ton visage est doux comme la pure luneQui verse sa blancheur dans la chambre où parmiLes fleurs je sais bercer mon amour endormi.La forêt rousse était comme une peau de nèfleEt le soleil du soir caressait ta jeunesseEt tu tourbillonnais dans un voile d’azurSi léger qu’on eût dit de la lumière surDes roses. Ton parfum de ce mouchoir s’exhale.Mais hier je tendais les mains vers ton visage,Quand soudain me lançant une rose dans l’œilTu t’enfuis à cheval sur un grand écureuil.

Le soleil a doré tes lèvres. Un bourdonS’éveille et bat les murs. Prends ton sourire et tonOmbrelle ; tu courras sur l’herbe fraîche. L’aubeEst moins claire que ton visage et sur ta robeLe matin lancera des flèches de clarté.Tout chante et nous marchons vers ce bois écartéOù nous vîmes des musaraignes. Une huppeA crié. Cet ajonc va déchirer ta jupe.Je t’aime. Je voudrais que tu dises : « Je suisHeureuse ». Ne ris pas. Les grillons grincent. SuisLe sentier ; ne mets pas tes pieds dans la rosée.Une mésange sur les ronces s’est posée.Elle s’envole. Tu partis naguère. MaisTa main cueille le thym et les houx embaumés.

T’en souviens-tu (comme on écrit dans les romances)T’en souviens-tu de ce dimanche des dimanchesOù nous avons erré sous les mornes platanesAprès l’azur et la poussière et la chaleur ?

Souvenirs, souvenirs, venez qu’on vous rétame,C’est moi qui suis le rétameur !

Ah ! malgré qu’on veuille sourire,Moi, j’ai des larmes plein le cœurEt je m’en vais à la dérive.

Cette musique au loin et ces bouffées de cuivre,Polka pour deux pistons et grands airs d’opéraLa Favorite, l’Africaine, etc.…

La même lune va reluireEt refléter son cristal nacaratDans l’eau chaude du fleuve.

Un vent tiède se prit à remuer les feuilles.Tes mains étaient pleines de larmes.Les tramways en passant t’éclairaient le visage.

Près d’un café pleurait une aigre clarinette.Un grand magnolia balançait ses fleurs blanches,Et la lune pendait aux branches,Douce lanterne japonaise.

Jardin mouillé, chantons encore ce poème.L’averse a secoué la vigne et le troène,Et le soleil, dorant le désastre des roses,Allume aux noisetiers de vives émeraudes.L’air tiède et langoureux qui souffle dans son fifreChasse vers le coteau les nuages en cuivre.La pelouse scintille à travers ma fenêtre.En robe blanche et bleue, elle rit sous le cèdreEt trempe ses pieds nus dans l’eau de la fontaine ;Puis elle ouvre, doux cœur, ses ciseaux à dentelleEt sur le sable vert près des tulipes jaunes,Guette les escargots et leur coupe les cornes.

Chambre d’hôtel où flotte une odeur de benzine,Les échos d’un concert sur la place voisineEt le parfum amer de tes épaules nues.Tu rêves dans mes bras de berges inconnuesOù le vent tiède émeut des feuillages de givre,D’une prairie épaisse où ta chair serait ivreEt d’eau sous un soleil pâle comme une perle.Tu dors ; le double flot de ta gorge déferleDoucement ; d’un ruban je caresse ta joueEt j’écoute là-bas la musique qui joueSous les ormes grillés, ô ma belle dormeuse,Guillaume Tell, le Beau Danube et Sambre-et-Meuse.

Triste, à côté du chien et du chat, j’ai chaufféMes bottes dans l’auberge en buvant le caféTrouble que m’apportait une vieille servante ;Et j’ai pleuré de n’avoir plus l’âme ferventeQui élève un flambeau triomphal dans son poing,Ni cette passion qui ne balance point,Foule d’un pas égal la ronce et les prairiesEt des chemins boueux fait des sentes fleuries.Ah ! pauvre cœur sans gouvernail, où t’en vas-tu ?Tout n’est qu’ombre et mystère et tu prends, éperdu,Les astres à témoin de ta peine exiguë…Petit Socrate, bois ta petite ciguë.

La chaleur tout le jour a rougi le vignobleEt j’étais seul avec ces tulipes d’octobreDans la chambre où jadis chantèrent mille oiseaux.Je lève maintenant le store de roseaux ;Le double volet vert sur la muraille claque.Le soleil a plongé dans le soir d’écarlateComme une abeille en or dans un coquelicot ;Et la lune déjà, comme un jaune escargot,A quitté la colline et glisse au ciel d’automne.Ce n’est plus vous, vous qui m’aimiez au premier tome,Hélas ! ce n’est plus vous, cette nuit, qui viendrezAppuyer sur mes yeux votre visage frais…Croyez que le mot frais n’est pas là pour les rimes ;J’abandonne ces pirouettes puériles(Qu’hier encore j’exécutais ivre d’azurFacile) pour pleurer avec tristesse surLes pauvres hommes que nous sommes, si nous sommesCar il est dans mon cœur, car il est dans les saulesUn oiseau de cristal que j’écoute gémirSous l’ombre bleue, un rossignol, un souvenir…

Nous nous taisons. Le vent balanceLes deux saules sur l’abreuvoir ;Et je sais malgré ton silenceQue ce soir est le dernier soir.

Adieu. Les feuilles tombent. LuneCoutumière. Décor banal.Tourterelles, crépuscule. UneÉtoile, comme un point final.

Tu as la force de sourireEt dans mon cœur je reconnaisL’odeur des buis que l’on respireDans les jardins abandonnés.

Reste dans ta coquille et dédaigne, escargot,Cet humide parfum de rose et d’abricot ;Ta solitude sera douce si tu l’ornesDe beaux rêves ; il pleut ; tu mouillerais tes cornes.L’averse drue et chaude écrase le gazon,Et les tonnerres illuminent la maisonEt la muraille où tu te colles sous les toilesD’araignées ; et le vent a soufflé les étoilesEt la lune a roulé dans l’herbe comme un fruit.Rentre tes cornes ; loin des éclairs et du bruit,Médite sur toi-même et dore tes pensées.L’orage fauche l’herbe et les feuilles froissées ;Il siffle et fait voler les ardoises du toit.Laisse le monde s’écrouler autour de toi.

Jean Pellerin, j’ai revêtu la houppelandeGrise. C’est l’hôpital. Qu’un rosier enguirlandeVos tuiles et fleurisse à la neuve saisonAfin que vous viviez parmi les roses ! OnLe cherche et le bonheur est sous les branches ; ellesFrémissent quand un geai les touche de ses ailes…Mais où sont les oiseaux et les feuilles ? Je n’aiQue des flacons et un œillet jaune et fanéDans un verre ; et le soir, lorsque les notes grêlesS’envolent des clochers comme des tourterelles,Je regarde, perdu dans ce lit d’hôpital,Glisser sur les carreaux la lune de cristal.

Ce soir de septembre où je suisSolitaire sous le feuillageCalme, j’évoque ton visageEn fumant ma pipe de buis.

Car il n’est plus rien qui émeuveMon cœur lassé de ses décorsQue la mémoire de ton corpsRose dans l’eau verte du fleuve

Et tes gestes que je revoisLorsque, dansant sous la feuillée,Tu jonglais, rieuse et mouillée,Avec une rose et deux noix.

La lune monte, et sur ce bord jePense à tes bras que j’ai baisés,Et qu’aux soirs bleus tu écrasaisDes mûres noires sur ta gorge.

Ainsi je regarde fleurirDe vieilles roses étoufféesEt je tire d’âcres boufféesDe ma pipe et du souvenir.

Que le sort maintenant me donneLa paix d’un feuillage indulgent.Quoi ! vais-je pleurer en songeantQue tu t’es flétrie à l’automne ?

La lune pend, rouge abricot,Aux branches jaunes de la bergeEt j’enroule un fil de la ViergeSur les cornes d’un escargot.

Rouges coquelicots que le soir amoncelle,Nuages, vais-je encor donner ma voix à celleQui sur mon désespoir pose ses escarpinsEt dédaigne mes vers et les ciels que je peins ?Des cygnes au lavoir glissent comme des strophes ;Le paysage dort sous de jaunes étoilesEt le ruisseau d’eau froide où je trempe la mainReflète les ormeaux qui bordent le chemin,Les osiers gris et verts et les feuillages roses.Je veux la voir pleurer devant ces simples choses.Palpiter, et goûter la secrète beautéDe ce pré qui bleuit, de ce saule argentéQui tremble, de ce soir sur la molle valléeOù monte au ciel désert une lune exilée.

Les fraises dans le plat de blanche porcelaineGardent la fraîche odeur de l’aube sur la plaine,Des branches, de la mousse et des sources glacéesSur la nappe, j’ai mis ton bouquet de penséesEt tandis que, les yeux pensifs, tu te recueilles,Ce soir grave, je vois glisser entre les feuillesLa lune comme dans les vieilles élégies.Un souffle tiède et pur caresse les bougiesEt berce la glycine et les roses blafardesEt la tonnelle. Prends des fraises. Tu regardesAu champagne doré le sucre se dissoudre ;Le temps sur nos cheveux verse du sucre en poudreEt j’aurai quelque jour de larges mèches blanches.Mais qu’importe ! ce soir vers moi si tu te penches,Sans crainte de l’automne et des feuilles rougies,Et si pour mes baisers tu souilles les bougies.

Pour goûter au charme uniqueQui jaillit de ton baiser,Diogène le CyniqueCourrait se faire raser.

S’ils savaient ton regard, ivresLes sages silencieuxVerraient s’ouvrir dans leurs livresDes pivoines et des yeux.

Et, mordus de quelles fièvres !Secouant toge ou veston,Et sautant comme des lièvres,Ils crieraient : Où la voit-on ?

Dans leurs veines : escarbouclesLiquides et plomb fondu,Tu les verrais pour tes bouclesPoussant un cri éperdu,

Tous, contemporains d’UlysseEt disciples de Bergson,Se rouler nus, ô délice !Sur des peaux de hérisson

Car pour mordre à la grenadeRouge des désirs ouverts,Ils oublieraient la monade,Le noumène et l’Univers.

Ah ! Vivons ! La page écriteNe vaut pas les lèvres qu’onMord ! Vers l’amour ! Démocrite,Spinoza, Hegel, Bacon,

M. Durkheim, Xénophane,Vers l’amour, vous chanteriez,Sans archet ni colophaneViolons extasiés !

Ah ! que pèsent hypothèses,Postulats, systèmes, lois ?Ne faut-il que tu te taisesOu que tu joignes ta voix

Au grand tumulte des choses,À l’amour qui fait ployerLes cigognes et les roses,La tulipe et l’épervier ?

Viens, et contre moi pressée,Aux brutes fais-moi pareilEn écrasant ma penséeSous la grâce d’un orteil.

C’est février, le mois des chattes et du givreDans les ténèbres. Tu reviens. Je vais revivre.C’est toi. Je ne sais plus si j’ai pleuré. C’est toi.Et tous les rossignols gazouillent sous mon toit.C’est toi. Voici un an que tu n’es revenueDans cette chambre où tu as dansé toute nueEn ouvrant ton ombrelle afin de ne pas voirTon corps souple se refléter dans le miroir.Tu t’en allas. Le soir, j’alignais des distiquesMélancoliques. Souvenirs, vol de moustiques !C’est toi. Je veux chanter ton rire et février,Et piquer un lilas sur le calendrier.

Reste étendue encor sous la chaude verdureEt dors dans le parfum des hêtres et du buis ;Là-bas, l’herbe roussit dans la lumière dure,Mais sur nous, plein d’oiseaux, feuillage, tu bruis.

Dors, pendant qu’au zénith le soleil rude forgeLe cuivre de l’automne et lance les essaims,Tandis que je regarde incliné sur ta gorgeL’escargot jaune et bleu qui glisse entre tes seins.

La lune se répand sur les blanches prairies,Mais je veux dans mes bras ce soir que tu souriesEt que d’un cœur gonflé de jeunesse et d’amourTu goûtes la beauté de l’ombre après le jour,Car nous remémorant l’azur, ô toi qui n’aimesQue les prés attiédis et les fraîches tonnelles,Dans la lueur lunaire encore nous verronsLa lumière, le chœur ivre des moucherons,La cage de roseaux suspendue au plataneEt l’ombre violette où le paon vert étaleRouge, bleue et dorée une roue en émail,Le bouc apprivoisé sous les branches du mail,La neige des brebis et les genêts de soufre,Les feuillages légers et l’air tendre qui souffleDans l’herbe d’émeraude et le trèfle incarnat.Angélus. Souvenirs. Cloche et pensionnat.La lune sur le toit glissait sa blanche corne,Sous les tilleuls nouveaux tu sautais à la cordeEn écoutant gémir de vagues pianosDans la cour où déjà se taisaient les moineaux.Tu cousais mes billets aux volants de tes robes…Les mésanges de juin s’endorment sur les roses

Et près de toi je songe à tous les rossignolsDont la voix enivrait les jasmins espagnolsAux jardins de jadis dans la nuit odoranteOù la lune roulait comme une rouge orange.

Puisque je suis assis sous ce pin vert et sombreQui domine au soleil les tumultes marins,Ô Muse, apporte-moi les syllabes de l’ombrePour rimer au premier de ces alexandrins.

Je sais que tout est vain ; je sais que tout est graveEt je sais que mes vers tu ne les entendras,Amie aux beaux cheveux qui rêves dans mes bras,Cependant que le bleu s’argente sur la rive.

Pour toi ne faudrait-il chanter comme certainsLes sérénades à Grenade, les œilladesEt les baignades sans noyade des naïades,L’échelle au clair de lune et l’amour au printemps ?

Mais tu dors ; langoureuse et lasse tu reposes,Les cheveux caressés par le vent de la mer ;Mais tu dors et ta main laisse glisser des rosesSur le sable stérile et dans mon cœur amer.

Tu n’aimes pas les vers, car tu es belle et disQu’il faut saisir le temps sous des ongles hardisEt tenaces, le déchirer, rouge grenade,Le mâcher et jeter l’écorce vaine. Une ode,Son ampleur magnifique et son rythme pareilAux respirations des flots sous le soleil,Sa splendeur, son tumulte et ses tempêtes sourdesQu’importent, et tout l’art, puisqu’il faut que tu mordesIvre et pour en jouir la vie à pleines dents !« Les poètes, dis-tu, qui contemplent, qui dansLe secret de leur cœur reconstruisent le monde,Peignent de vains décors sur des coques d’amande.Je tressaille, je plonge et je m’évanouisAux durs baisers du fleuve, à ses cris inouïs,L’eau m’emporte, me bat, m’enivre et quand j’émerge,Poètes, je vous vois qui rêvez sur la berge. »

Toi, tu ris, tu te renversesSur le divan rouge et bas ;Tu n’as gardé que tes perles,Tes fourrures et tes bas.

Cet après-midi d’automneChauffe l’ombre de la chambre ;Le vent siffle et tourbillonneAu verger couleur de cendre.

Mais tu ris, ma belle amie,Rose sur le divan rouge,Sans redouter que la vieFane tes seins ni ta bouche.

⁂Tu dors. Encore une fois,Moi je bourre cette pipe,Cette vieille pipe en boisQui fume quand je soupire,

Cette pipe que CarcoNoircit comme PellerinEt qui régnera jusqu’auSifflet de mon dernier train,

Jusqu’à l’heure où sous les fleursJe m’en irai pour toujoursAfin d’aller voir ailleursS’il est de longues amours.

⁂Des gazes lentes et bleuesEnvironnent mon exil ;Ferai-je sur tes cheveuxUne romance facile ?

Dois-je, injuriant le sortEt le jour qui nous éclaire,Vainement clamer encoreCe que mon cœur a souffert ?

Quand tu vas dans l’ombre noireT’éveiller en un soupirJe saurai du moins avoirLa force de te sourire.

La vie est douce encore à ceux qui savent vivreEt tirent de leurs maux de puissantes liqueurs ;Suspendez ce fracas, ce tambour et ce cuivre :Il n’est besoin de cris pour émouvoir nos cœurs.

Ne me reprochez pas de vivre solitaire ;Mais dans ce bleu jardin au feuillage légerOù la rose fleurit près de la serpentairePour un songe amical j’ai de quoi vendanger.

Je fume sagement ma vieille pipe à l’ombreD’un arbre blanc et vert, sonore et japonais ;Eh ! pourquoi penserais-je à quelque heure plus sombre,À d’anciens printemps qui sont déjà fanés ?

Celui-ci me déchire et cet autre me loue ;Mais qu’importe ? Demain, les grappes mûriront.Laissez-moi dans ces jours que le destin m’alloueDe funèbres rameaux ne pas ceindre mon front.

Dois-je encore pleurer ? Qui faut-il que j’envie ?Cette glycine en fleur s’enroule au cyprès noir ;Amie aux beaux cheveux dont l’amour est ma vie,N’ai-je pas les bras nus qui m’enivrent le soir ?

Bientôt, les escargots endormis sous les fraises,Un chœur de rossignols charmera mon loisir ;Mais déjà renversée et dans l’ombre tu baisesLes roses de juillet en riant de plaisir.

Ma fortune a tourné comme l’ombre d’un arbre ;Et l’avenir, palais fleuri, bassins de marbre,Parc sonore où dans le tumulte et les cascades,Mes jours devaient entrer en longues cavalcadesSous les bouquets de blanc troène et les guirlandesDe laurier, l’avenir, la plus morne des landes,N’est plus, parmi le deuil des futures années,Qu’un tourbillon de cendre et de roses fanées.Noirs platanes que bat l’averse dure ; et celleQui regarde pâlir la dernière étincelleDe cette gerbe en feu qui dora mes journéesEt jaunir cet espoir des tempes couronnées,Baisse son beau visage et médite, et si elleProfère enfin quelque parole essentielle,C’est touchant les chapeaux, les gants et les ombrelles.Et j’écoute gémir de rauques tourterelles,Là-bas, dans les rameaux des saisons anciennes ;Branches douces, lumière, aubes qui furent miennes.Geais et merles sur les roses des matinées,Paradis qu’à travers les grilles des annéesJe regarde, tandis que la pluie et l’orageDéchirent ma fortune et le sombre feuillage.

Que m’importe l’amour et les roses, si tuReposes loin de moi, si mon rêve abattu,Rameaux rouges et verts, fleurs des branches ailées,Ce n’est plus que bois mort sous les feuilles brûlées ?Solitude, jardin des vipères, ciel grisEt pluvieux où glisse avec de tristes cris,Un triangle d’oiseaux sauvages. Mes pensées,N’ont-elles pas souvent loin des rives glacéesOù l’esprit se lamente et mire dans les eauxUn visage de nuit, n’ont-elles pas, oiseaux,Fui naguère battant les airs d’une aile forteVers l’azur. Mais ce soir que l’espérance est morte,Qu’un lourd nuage emplit ma vie et ma maison,Et que nul autre ciel derrière l’horizonN’appelle plus mon cœur aux grandes aventures,Je songe tristement à de vieilles verdures,Feuillages dont l’orage arrache les lambeaux,À des printemps meurtris sous les fleurs des tombeaux,À des toits écroulés, à des sources taries,À tes faucheurs, Destin, riant dans mes prairies.À des lampes de jade éteintes à jamais,À mon bonheur pareil à de beaux yeux fermés.

Bien que les fleurs, Amour, dont hier tu te plusÀ couronner mon front, tu ne les cueilles plus ;Bien qu’il neige, bien que les roses soient tombéesOù mes rêves dormaient comme des scarabées,Et que pour moi se voile un visage immortel,Ne pense pas que dans cette chambre d’hôtelQue baigne ma tristesse avec le crépuscule,Je te consacre une harangue ridiculeEt vaine, qu’insultant les dieux et le destinEt déclamant jusqu’aux lumières du matinJe secoue à ton front la menace et l’ortieTant que, les bras pendants, la tête appesantieEt comme un vert bandeau la couronne sur l’œil,Tu t’endormes dans mes discours et ce fauteuilJaune et fané ; ni que, poète et locataire,Les gouffres et les monts, la mer verte et la terreHabitée et les bois et les fruits et le foinEt la neige et l’azur, je les prenne à témoinDe ma misère et du supplice que j’endure,Qui passeront comme l’amour et la verdure,D’ailleurs, ou la colère et les glaïeuls et lesPlaintes des rossignols et le jaune des blés

Et la vigne que le tison d’automne embraseEt l’odeur des lilas ; et j’achève ma phrase,Amour, car il serait plaisant que l’universS’animât pour orner ma tristesse et mes vers.Déjà j’en ai trop dit et déjà tu t’amusesÀ voir que ma douleur s’efface chez les MusesQui passent en riant leur mouchoir sur mes yeux.Tu ris de voir les mots des pleurs victorieuxEt que mon désespoir aux rythmes s’atténue.C’est vrai. Mais la voici rêveuse et demi-nue ;Ses cheveux sont pareils à son bracelet d’or ;Lasse des voluptés, elle songe et s’endort ;Une rose est moins rose et quand elle s’éveilleJe sens mon cœur léger comme une aile d’abeilleEt je vois frissonner sur des lauriers fleurisDans l’aube et dans l’azur de rouges colibris,Et je… Tais-toi. Je suis triste comme une larme.Ne souris pas de mes alarmes et désarmeTon arc robuste encor depuis quatre mille ansQu’il darde aux madrigaux des traits étincelants,Et tandis que la nuit dans mon cœur va descendreLaisse-moi remuer ma douleur et la cendre.

L’acacia blanc sur la bergeRemue au vent du soir ;Les rouliers boivent du vin noirSous la glycine bleue et fraîche de l’auberge.

Mes beaux rêves s’en sont allés,Rouliers, dans vos charrettes ;Mon cœur plein de larmes secrètesSonge à des rosiers verts que la foudre a brûlés.

Pourquoi faut-il qu’à vos voix duresRenaissent mes beaux joursEt ma jeunesse et mes amoursAvec tous les oiseaux et toutes les verdures,

Alors qu’un âpre désespoirCasse toutes les branchesEt que la berge et l’eau sont blanchesAcacia, des fleurs que t’arrache le soir ?

Tu ne crois plus aux beaux cheveux,Aux seins qu’une rose décore,Et, le cœur morose, tu veuxCependant les chanter encore.

Un beau regard, s’il te sourit,Tu le railles, mais tu regrettesCes printemps morts où ton espritÉtait plein d’étoiles secrètes.

Herbes chaudes, lilas mouillés,Bleus platanes sous l’azur ivre,Et l’amour, tu t’émerveillais,Tu dansais, tu riais de vivre,

Roses rouges, feuillages verts,Tumulte des gloires physiques,L’univers sonore et diversN’était que couleurs et musiques,

Et tu chantais, mais cette voix,Ténor naïf, n’était que celleDu printemps ivre dans les boisEt de la vie universelle.

Et pourtant, ce temps était beauMais où sont les vieilles rosées ?Tu promènes sous ton chapeauDes constellations brisées,

Et te penchant sur le décorDe l’ancienne frénésie,Tu la veux respirer encorAinsi qu’une rose moisie.

À cheval sur mon bouc barbuJ’ai cueilli des roses doréesEt mes chèvres noires ont buÀ des rivières ignorées.

J’ai vu sur les marais fumantsLe vent gonfler comme des voilesLes ailes vastes des flamantsQui s’envolaient vers les étoiles ;

J’ai vu, loin des jardins publicsOù s’endorment des paons moroses,Sur les pointes des porcs-épicsAu printemps éclore des roses ;

Et dans le monde merveilleuxJ’ai poursuivi mes promenades,Mais aujourd’hui j’ai le cœur vieuxEt fendu comme les grenades.

Je rapporte pour tout butinDes feuilles sèches dans ma poche ;Et j’interroge mon destinSur le bouc noir que je chevauche.

Ah ! pourquoi donc ai-je quittéLes coteaux bleus dans la lumièreEt les feuillages de l’étéQui remuaient dans la rivière ?

Mes yeux sont las, mon arc rompu.Où est cette aurore fleurie ?Couché dans l’herbe, j’aurais puRêver une si douce vie :

Laisser mûrir mes abricots,Apprivoiser des escargots,

Bourrer ma pipe au frais champêtre,En regardant les ânes paître,

Au torrent pêcher les goujonsEt les grenouilles dans les joncs,

Mener mes vaches à la foire,À l’auberge, chanter et boire,

Cueillir les œufs au poulailler,Lire des stances et bâiller,

Et sous mes troènes de Tarbe,Loin des déserts et loin des flots,Piquer des roses dans ma barbe…Allons, tais-toi, cœur à sanglots,

Faiseur de lâches élégies,Vas-tu pas maudire le tempsQui souffle comme des bougiesTon espérance et tes instants ?

Ne vas-tu pas sous la verdureNous dévider tes écheveauxEt nous chanter que rien ne dureQue le silence et les tombeaux ?

Marin, répare ta mâture,La mer fait cabrer ses chevaux ;Rien ne vaut la belle aventureEt les espoirs toujours nouveaux.

Et nous, vieux bouc, partons encore !Quel pays nous attend ce soirQue l’espoir suscite et décoreJetant des roses au ciel noir ?

Mes trompettes adolescentesOnt déchiré l’ombre des sentes.

J’ai rêvé d’empoigner le crinDe Pégase, Jean Pellerin,

Et d’éblouir les demoisellesSur le cheval aux blanches ailes.

Au bruit des vers que je chantaisJe pensais vaincre les cités ;

Qu’on jetterait sur mes bottinesDes lauriers et des églantines ;

Que les vierges en me nommantSeraient prises d’un tremblement

Et qu’à Passy, charmante ivresse,Les chauffeurs sauraient mon adresse.

Mais à ce rêve où je me plus.Aujourd’hui je ne songe plus.

Mon livre vint et les librairesEn vendirent trois exemplaires.

Livres vendus ! Ah ! parlons d’euxSur les quais j’en ai revu deux ;

Le troisième, sa couvertureCouvre des pots de confiture,

Et l’épicier que je connaisDe ses pages fait des cornets.

Oh ! la plus noire des boutiques !Le sucre y poisse mes distiques,

Et mon sourire et mes sanglotsEnveloppent des berlingots

Et parfois, dans une élégie,Le garçon roule une bougie.

Jean Pellerin, Jean Pellerin,Pour la gloire j’ai pris le train,

Mais chanteur ivre de lumièreJe suis tombé par la portière.

Et me voilà sur le talus,Là-bas, le train ne paraît plus,

Et je goûte, suave étude,Les roses de la solitude.

Nous qui dans les matins grandioses voulionsVivre couverts de gloire et de peaux de lions,Nous finirons gérants de bar, tabellions,

Archivistes ou grooms d’autos aux larges trompes ;Mais, sevrés pour jamais du triomphe et des pompesQu’importe à notre cœur, Destin, que tu le trompes,

Si tu nous sais donner l’espoir toujours nouveauD’aborder au pays sans neige ni tombeauOù verdit à l’azur le laurier le plus beau,

Et si cette espérance a doré nos journées,Si nous avons souri des guirlandes fanées,Confiants au loyer des tâches obstinées,

Et si, chantant dans la ténèbre et dans le vent,Nous nous sentons avec une candeur d’enfant,Baigner dans la lumière et le soleil levant.

J’ai mis des fleurs autour de ma flûte mélancoliqueEt, toujours exilé, soufflant sous les saules de l’île,J’ai tour à tour chanté l’ombre et les roses transitoires,L’azur, les escargots, l’amour, la pipe et les étoiles ;Et l’on a vu parfois passer aux pages de mes livresDans les vallons français des paons, des buffles et des tigres ;Et même, à la saison où jaunissent les blancs troènes,À cheval sur un bouc, j’allais réciter des poèmes ;Je proclamais l’espoir parmi les cendres et les roches,Et le bouc indulgent s’endormait au bruit de mes strophes.On disait : « C’est un fou qui vit dans les éclats de rire,Et nul, pas même lui, ne devine ce qu’il veut dire. »Mais vous le comprenez, vous dont la tendresse m’entoure,Le douloureux tourment qui me soutient et qui m’étouffe,Et vous avez senti que mes soupirs étaient sincères,Vous, amis d’Oloron, de Barcelone et de Bruxelles,De Toulouse, de Mons, d’Oxford, de Paris et de Tarbes,Et que sous mon sourire il y avait de pauvres larmes.

Nous attendions des héroïnesQui dormissent sous des troènes

Ou tendissent sur des terrassesDes lis verts et des branches rousses,

Et nous aurions chanté leurs lèvresAvec leurs fièvres dans nos livres,

Afin, défuntes nos jeunesses,Postérité, que tu connusses

Les traits, les tresses, les détressesAtroces de ces Béatrices.

⁂Où sont-elles, ces grandes âmes ?Où sont-elles ? Tu le présumes.

Elles sont dans l’azur étrangeOù le rêve des hommes plonge

Et déroule dans les délicesEt parmi les musiques lasses

La semaine des trois dimanches.Comme les feuilles dont tu jonches

Le gravier bleu sous les platanes,Automne aux roses incertaines,

L’espoir s’abolit des triomphesQue nous rêvâmes sur ces nymphes.

⁂Mais celles que nous rencontrâmes,Et qui fleurirent nos trirèmes,

Prononcèrent des mots sublimesPour dénouer les grands problèmes.

Elles eurent la voix des flûtesPour discourir de leurs voilettes

Et prirent des poses lointainesPour disserter de leurs bottines.

La passion, nous la connûmesEn voyant le fond de nos âmes.

Les leurs étaient pleines de brumes ;Mais de ces belles nous apprîmes,

Avec la ruse des sourires,Le prix des gants et des fourrures.

⁂En vain, nous battions les cymbales,En les chantant ; et pour ces belles,

Qui dédaignaient les orthographes,Pourquoi composions-nous des strophes

Elles n’ouvraient point nos plaquettesAux dédicaces délicates

Bien qu’elles fussent plutôt minces ;Et si nous leur lisions des stances

Elles disaient des phrases vaguesEn songeant à des catalogues.

Nouveautés, dentelles, réclamesDe blanc à tous les rayons, plumes,

Blouses, manchons, serviettes, jupes…Ah ! laissez-nous bourrer nos pipes !

Car c’est vous, Écho de la Mode,Qui faites pâlir l’Iliade

Et qu’on préfère à l’ÉnéideComme au Discours de la Méthode.

⁂— Ami, pourquoi cette colèreEt ces grincements de ta lyre ?

— Je t’écoute, Muse, qui parlesDe tubéreuses et de perles

Et conseilles que je profiteDu monde comme d’une fête.

— Que t’importent toutes ces choses ?Puisque les lèvres que tu baises

Frémissent et serrent tes lèvres,Qu’elles n’épellent point les livres

Qui vivent aux bibliothèques,Et ne sourient à tes Ithaques,

Que t’importe, si dans ton rêveTu sais voguer vers une rive,

Branches molles, lente colline,Où des oiseaux couleur de lune

Dans une rouge odeur d’automneChantent au bord d’une fontaine,

Et si, lorsque tu t’en retournes,Loin de tomber aux heures ternes,

Après la mort du sortilège,Tu trouves près de ton visage

Un visage qui te sourieEt prolonge ta rêverie ?

Viendras-tu rallumer les lampesEt ma vie, Amour que j’attends ?J’ai des cheveux gris sur les tempesEt je n’ai pas encor trente ans.

Hôtels garnis, chambres meublées,Escaliers tristes, quels décors !Ah ! princesses ensorcelées,Lys ténébreux dans les allées,Vasques de jaspe et chœurs de cors !

Où est l’amour dont je renaisseEt qui me rende ma jeunesse ?

Émail fendu du lavaboOù saucèrent tant de visagesDisparus ; sont-ils au tombeauOu rient-ils à des paysages ?

Amer poison des logementsDont mourraient seize Mithridates ;

Miroir terne où les diamantsDe problématiques amantsGravèrent des noms et des dates.

Ils sont partis. Ils sont ailleurs.Les jours passés sont les meilleurs.

Chambres désertes et cruellesOù j’erre avec mon encrier ;Des buveurs braillent aux ruelles ;À quoi bon gémir et crier ?

Qui veut trop chanter, il s’enroue ;Et par les vitres de l’hôtelNe vois-tu pas la Grande RoueEt ces beaux nuages que troueEt déchire la tour Eiffel ?

Ton cœur, n’est-ce un de ces nuages,Ton cœur, après tant de voyages ?

Chambres d’hôtel, amours d’un jour,De six mois ou de quatre années,Ce sont des roses mortes pourDe futures roses fanées.

Rêves ternis, bannis, finis,Se peut-il que tu te rallumes,Espoir ? Amours, hôtels garnis,Les cœurs s’en vont de nids en nidsPerdant leurs larmes et leurs plumes.

La lune monte, seule aussi,Image et fleur de mon souci.

Je souffle dans ma pauvre flûte,Et la glace, hélas ! ne reflèteAucun sourire auprès de ma tristesse,Aucun visage auprès de mon visage.Je sifflerai puisque le sort l’exige.Un lilas bleu se fane dans la tasseOù tu buvais du thé chinoisDans l’automne embaumé de pommes et de noix.

Il y avait des branches vertes,Il y avait des feuilles mortes.Et tu dansais parmi les noires chèvres,Dans l’herbe jaune en secouant des roses ;Et tu savais des baisers et des rusesQui me laissaient tremblant et les mains ivres.La nuit, c’étaient les rossignols,Et la lune glissant sur les bois espagnols.

Ombreuse auberge béarnaiseQue notre tendresse éternise !Tu fredonnais en frottant la guitareDe sombres airs, graves comme l’orage,

Et les rouliers qui buvaient du vin rougeSe regardaient et regardaient la terre.Et je t’aimais éperdument,(Dis si je mens) comme un jeune homme de roman.

Et derrière je ne sais quellesMers orageuses ou tranquillesSais-je où tu es ? Mais les toits du villageFument encor vers les blanches montagnes,Et les enfants ramassent les châtaignes,Et le sureau de ses grappes s’allège.Même décor. Pour n’y changer,Ne reviendras-tu pas danser dans le verger ?

Ce sont les hêtres et les ormes,Mais la flûte à l’heure des larmes,En endormant ma cure et son murmure,Transformera ma peine en harmonie ;Et je mordrai dans la rose fanéeEt les rubis de la grenade amère ;Et de leurs lèvres sur mes yeuxLes Muses sécheront des pleurs délicieux.

La patronne d’un tir forainFut indulgente à mon caprice ;Gardons, mon cher Jean Pellerin,Que sa mémoire ne périsse.

Je pâmais au vu de sa peau,Et, sous son rire étincelant,Cœur chaviré, fusil tremblant,Je ratais l’œuf sur le jet d’eau.

Mais c’est en vain que tu combinesDes rythmes purs pour cette Hélène ;Elle sentait l’acétylèneEt la poudre des carabines.

Dans la baraque à l’ouistitiQue le temps fane et désagrège,Par un air bleu de confettiQuelque beau jour la reverrai-je ?

Casino de Paris, Olympia, Folies-Bergère, quels troupeaux d’âpres mélancolies,Chevreaux meurtris, béliers fourbus, dans vos lumièresEt vos tumultes, j’ai traînés. Mais les premièresVoluptés, leurs langueurs, leurs plaintes immortelles,Ou qu’on croit telles, leurs alarmes, où sont-elles,Et leurs larmes ? Douleurs, dont mes nuits étaient ivresEt qu’aux tonnerres de l’orchestre, au bruit des cuivresRauques, des sourds banjos, des trompes, aux rafalesDe clarté, je tentais d’abolir. TriomphalesCouronnes, les lauriers, aussi les marguerites,Les dahlias, c’est toi seule qui les méritesEt les roses, Jeunesse aux victoires secrètesEt douces. Mais voici qu’au talus tu t’arrêtesAvec ton blanc troupeau d’illusions qui brouteL’herbe rousse, et faut-il au désert de la route,Quand le vent de la vie a soufflé les étoiles,Quand mes yeux qu’enchantait la couleur de tes voilesNe voient plus que l’horreur de la nature nue,Faut-il que vagabond triste je continue,Sans l’espoir d’une auberge où je puisse descendre,À marcher dans l’ennui, l’amertume et la cendre ?

Sur le toit noir et bleu que mon exil habiteLa grêle blanche et dure aux ardoises crépiteEt rebondit, tintant aux vitres, parmi lesPlumes qui volent dans la fuite des poulets.Grêle, boules de gui, cristal, œufs des colombesFabuleuses, dans un fracas rauque tu tombes,Fauchant les roses des rosiers, et tu détruisLa verdure des cerisiers rouges de fruits.Dans l’herbe, les rubis roulent avec les perles.Ô nuage, au coteau bleuâtre tu déferlesComme un océan gris qui submerge l’azurEt la terre avec ses vignes tristes ; et surLe paysage éteint cette mélancolie,N’est-ce la mienne où tout soleil baisse et s’oublie,Qui déchire et ternit les rameaux les plus vertsEt de cendre et de nuit imprègne l’univers ?

Chasseur morose, las durant la nuit sereineDe tirer sur la lune avec du petit plomb,Ayant d’un réséda bouché mon vieux tromblon,Je me veux promener sous une calme ombrelle.

Que d’autres au cœur neuf s’en aillent vers l’azur,Que d’autres sur la mer tendent les larges voiles !Je contemple mes tulipes et mes pivoinesEt les lents escargots qui rêvent sur le mur.

Naguère, je tremblais sous les étoiles blanches ;Pour me mieux animer ma voix liait des mots,Et d’un bras confiant je sciais les ormeauxPour prendre les oiseaux qui chantaient dans les branches.

Adieu, vieux jours. J’irai m’asseoir sur la hauteur,Sifflant Guillaume Tell sous les jeunes troènes,Pour voir l’Aube aux bras blancs, parure des poèmes,Qui vide sur les prés son vaporisateur.

Et sans me lamenter sur ma lyre brisée,Seul, je regarderai dans le trèfle, en bourrantMa pipe, les piverts qui boivent au torrentEt les cailles qui vont pieds nus dans la rosée.

Je ne veux point gémir ni perdre la penséePour que ma Muse par la gloire balancée,Moi couché cependant dans les ténèbres calmes,Sur ses lauriers vivants goûte le vent des palmes,Hymne perpétuel et doux, mais qui n’arriveÀ nul, même en écho, s’il a quitté la rive.Je me lève et tandis que l’infirmière m’aideÀ me vêtir, je songe à la belle Andromède.Ainsi t’aurais-je plu, vierge d’Éthiopie ?Me voici plus léger qu’une plume de pieEt pour m’aller asseoir dans la tonnelle rousse,Sous chacun de mes bras je loge un gros Larousse,Tant je crains que le vent qui raille sous ma porteQuand je traverserai le jardin ne m’emporte,Les pans de ma jaquette enflés comme des voiles,Et ne m’aille vivant mélanger aux étoiles.

Chambre d’hôtel morose et vide. Un œillet pencheEt touche le miroir triste où tu contemplasTa gorge nue. eau chaude. eau froide. MM. lesClients sont priés de régler chaque dimanche.

C’est dimanche. Réglons les comptes de ce cœur.Rideaux jaunes et noirs, quel funèbre décor !

Tu n’es plus là. J’ai lu Delille et l’AnnuaireDes Téléphones, pour ne plus songer à tesSanglots ; mais je voyais tes larmes et restaisDes heures, les yeux clos, trop habile à me nuire,

À remuer ma peine au lieu de l’endormirEt mâchant ma douleur comme un fruit trop amer.

Soleil triste, mairie obscure, ô jours amers !Un poulet bat de l’aile et crie, et, sur les murs,Fades gravures : la Herse, Cité LacustreOu Palafitte ; et, sur la table, le registreDes mariages, deux orvets empaillés, donsD’un anonyme et le portrait des PrésidentsEt le cadastre avec ses taches de bougie.Et cependant mon cœur n’est plus qu’une élégie,Belle amie, et je songe à vous qui n’êtes plusQu’une ombre chère, un souvenir où je me plaisEt qui m’attriste et, sur mes jours, l’odeur des myrtesD’un vieil automne et le parfum des roses mortes.Cheveux légers, chair douce aux lèvres de l’amourEt qu’orgueilleux j’aimais à regarder dormir,Vous ; et l’air tiède, avec votre grâce apparueEt ma peine, balance aux murs de la mairieDans une odeur de buis et de trèfle incarnat,Grévy, ta redingote, et ton habit, Carnot.

Philippe, vous tiriez les lapins de garenneDans les prés jaunes de Cazères-sur-Garonne(Canton dudit, arrondissement de Muret)Aux jours lointains où dans les saules murmuraitCet air sec et brûlant qui fripait le feuillage.Une hirondelle sur l’aiguille de l’horlogeSe posait et dormait en laissant pendre sesAiles noires, tableau charmant, et je passaisDevant l’église avec vous et la chienne lasseQui buvait à l’ornière et tirait sur sa laisseEn revenant de la chasse, et nous demeurionsSur la place où grinçaient déjà quelques grillonsÀ regarder les deux clochers de brique pâleEt rose. Sous l’oiseau noir l’aiguille immobileÀ six heures marquait encor deux heures moinsLe quart. Odeur des bois, de la terre et des foins,Odeur des coudriers au bord du fleuve amèreEt visqueuse, c’est vous que je me remémoreEn arrêtant ce soir l’aiguille de mes joursSur les lapins roulant dans l’herbe et les labours.

C’étaient les maquignons sous le jaune feuillage,Les mules grises, les brebis de l’Ariège,Les charrettes, le bruit, les clochettes, les cris,Et les ruades quand les bois étaient fleurisDu premier givre des novembres. À l’aubergeLes ivrognes juraient et se coupaient la gorge,Dans l’odeur du vin rouge et du mouton graisseux.Nous fumions notre pipe et n’étant pas de ceuxQue le puant aspect des goujats passionneNous allions vers les bois et battions cette chienneQui dans les basses-cours étranglait les poulets.Les ornières craquaient sous nos semelles. LesMoineaux roux se gonflaient sur les piquets des vignes.Ballerines, vos mains se collaient à vos peignesEt vous dansiez, et vous tourniez et vous tapiezLe plancher rouge et vert qui sonnait sous vos pieds.Pourquoi toujours pensais-je à cette ardeur lointaineDans ce décor malade et glacé de l’automne,Pourquoi voyais-je encor vos visages crispés,Ces lanternes, ces pleurs et ces noirs canapés,Quand nous rêvions au bord de la Garonne griseOù la lune tremblait comme une pâle rose ?

Les nuages légers comme une laine griseQui flottaient dans l’air frais frôlaient la lune rose,Et sous les arbres noirs de ce beau crépusculeJe baisais tristement ton visage tranquille,Et les mains sur tes yeux je regardais la fermeQui fumait et voguait sur les flots de luzerne.

Image des départs vers d’autres aventures !Cieux inconnus ; baisers nouveaux ; vieilles guitares.Les trois ruches dormaient, mais des meules de pailleLes étoiles montaient comme un essaim d’abeillesOu comme d’une enclume un bouquet d’étincelles ;Et notre amour n’était plus qu’ombre et feuilles sèches.

Pourquoi voulais-je fuir, déjà plein d’amertumeEt de regrets, moi qui t’aimais et moi qui t’aime,Mais avide en mes bras de presser d’autres rêves,Quoique assuré du vain voyage vers des rivesVaines ? Le soir sentait la verdure et les pommesEt tes cheveux se dénouaient sur tes épaules.

Le navire fleuri m’allait porter à l’îleÉlue : arbres légers, eau lente, libellules.

Mais je pleurais sur le morose embarcadèreCes soirs qui sentaient les pommes et la verdureEt pressant sur mon cœur le paquet de tes lettresEn songe je buvais mes larmes sur tes lèvres.

Je ne reviendrai pas rêver dans la luzerneNi boire amèrement la tristesse nocturneDans le verger paisible à côté des trois ruchesOù je baisais ta bouche en tenant tes mains fraîches,Je ne reviendrai pas, et coule la rivièreEt le vent souffle, à moins qu’un soir je ne revienne…

Violons qui chantez sous les archets du vent,Sureaux aux blanches fleurs, bleus et larges platanes,Je vous retrouve à l’heure où mes rêves s’en vont,Et le vert déchirant des montagnes natales.

Genêts, lac, fusion bouillonnante, métalJaune et vert, or et cuivre, où plongent les abeilles,Et torride bourdonnement sous les catal-Pas rouges, qu’un soleil crève de rudes pailles.

Mais ce spectacle est trop puissant pour ma douleurEt je souffre à pleurer d’une âpre jalousieMonotone, devant le triomphe, dans l’airEt sur la terre, du tumulte et de la vie.

Vers le silence et pour me retrouver face àFace avec moi, j’irai sous les saules de l’île,Verte ombre que jamais nul astre ne perça,Seul et blessé comme un cygne qui bat de l’aile.

Lourde et profonde comme un ample désespoir,Entre les herbes l’eau glisse avec un murmure ;Tu ne reviendras plus au verger pourpre, pourCueillir la pomme acide avec la nèfle mûre.

Les voici revenus les matins embaumés,Fleurs, branches, bleus bouvreuils ; mais que ta grâce morteDorme et repose dans ma mémoire à jamaisSous les fleurs de troène et les feuilles de myrte.

Quelque rose que tu cueilles,Une nuit la fanera ;Le vent fait voler les feuilles,Les amours, etc…

Et pourtant j’aime les roses,Le feuillage et les amoursEt bien d’autres belles chosesQui ne durent pas toujours.

Durer, durer… Rien ne dure.Accourez, comparaisons !Rappelons que la verdurePas ne dure trois saisons.

Tout passe et cela n’est pas ceQue les gens n’ont dit assez ;Ils ont écrit que tout passeEt leurs livres sont passés,

Sauf certains ; et les miens, Muses,Dureront-ils plus longtempsQu’une voix de cornemuseQui se perd sur les étangs ?

Mais qu’importe ? Toutes choses,Ne durent-elles qu’un jour,Les poèmes et les rosesEt les feuilles et l’amour,

Toutes choses ne sont-ellesLes rameaux jaunes ou vertsDes guirlandes éternellesQue déroule l’univers ?

Toutes choses sont liées,La mollesse et le tambour,Les poèmes, les feuilléesEt les grâces de l’amour,

Et chacune tient sa placeDans cet hymne qui depuisL’aube éternelle entrelaceLes chants des jours et des nuits.

Quelque rose que tu cueilles,Une nuit la faneraMais la rose avec ses feuilles,C’est la vie. Etc…

Comme les marronniers d’Inde et la grange, qu’onMe rende, avec les lilas de l’aubergeLe rosier qui parait la grille et le balconD’une guirlande jaune et verte ;

Et que je puisse, loin du vacarme et des crisQui font trembler les vitres de la ville.Revoir l’azur et sous les lents nuages grisLes feuilles rouges de la vigne.

Collines douces, nuits qu’embaument les foins mûrs,Ne goûterai-je plus vos molles grâces,Et ne verrai-je plus le noir lierre aux mursEt les oranges des terrasses ?

Parmi mes souvenirs, Clorinde, je choisisCette rue avec ses étalages moisisOù tu voyais s’offrir en un rare mélangeDes florins de Florence, une plume de l’angeGabriel et, pendant au char d’Achille, Hector(Gravure), des chapeaux : paille et demi-castor.Des perles, le vert d’eau d’un fauteuil Louis XVI ;L’écharpe blanche à glands d’or d’un garde-française ;Des médailles (un aureus d’Aurélien,Le crabe d’Agrigente et le loup argien,La tortue éginète et le thon de CyziqueEt la chouette athénienne) : la PhysiqueD’Aristote, les Commentaires de César ;Des sceaux de cire verte, une peau de lézard,Un télescope, des plantes médicinalesEt la collection complète des Annales(Manque un tome) ; des aquarelles, des oiseauxDe Malacca, Manon Lescaut avec deux eaux-Fortes (l’une piquée et l’autre disparue)…

L’air rouge et lourd berçait dans cette vieille rueL’ombre noire de deux pigeons sur les pavésVoluptueux, des perruches. Tu me suivais

Et quand je me tournais je te voyais sourire.Clorinde, en y rêvant, je m’arrête d’écrireEt songe avec délice et souffre de songerÀ ces murs qui sentaient le miel et l’oranger.Un gros perroquet vert cria. (1912).Briques brûlantes, vieux étalages, Toulouse(S’il faut dire d’un mot le décor où l’AmourNous menait et, noyant sous des nappes de jourMa ténèbre, au milieu de ces ardeurs complicesEnivrait notre cœur de mortelles délices)Toulouse (reprenons la phrase, s’il vous plaît)Et ce double pigeon, Clorinde, qui volaitComme pour imiter nos deux âmes liées,Voici qu’au bord de l’eau, sous les chaudes feuillées,C’est Toulouse au beau ciel, ses jardins gracieuxEt son fleuve et tes pleurs ; et je ferme les yeuxPour me mieux dérober au jour qui m’environneEt pour nouer en ton honneur cette couronneQue sur tes noirs cheveux un rêve ira poser,Cette couronne où chaque feuille est un baiser.

Pour le bonheur, dont le pipeauModule plus doux que la gloire,Prends ta massue et ton chapeau ;Mais c’est toujours la même histoire.

Des fleurs sur l’onde et les agrès ;Un vol de neige au bleu s’élance,Et sur les flots au loin dorésLe blanc navire se balance.

Faites sonner les beaux claironsDes roses s’ouvrent aux antennes ;Les astres nous les cueillerons,Là-bas, au ras des mers lointaines.

Et le vaisseau navigue surL’eau claire où se mirent les voilesEt là-bas les rameaux d’azurInclinent des grappes d’étoiles.

⁂

Quel vent arrache les bouquetsEt bat la mer creuse et terrible ?Les bateaux sont entrechoquésComme des graines dans un crible.

Quelles sont ces montagnes d’eauEt ces tonnerres d’avalanches ?Mon pauvre ami, que tu es beauSous ces trombes vertes et blanches.

L’ouragan hurle et tord les mâts ;Le vaisseau grince, tangue et roule,Et l’oiseau bleu que tu aimasIl est noyé comme une poule.

⁂Et maintenant tu peux t’asseoirAu milieu des lambeaux des voiles ;Ce n’est pas encore ce soirQue l’on décroche les étoiles.

Alors on pleure la saisonPleine de nids et de dimanches,La glycine sur la maisonEt la rivière sous les branches.

On s’en revient bien tristementSans sa valise d’espérance ;On s’en revient comme je m’enReviens vers l’ombre et le silence.

Plus de voyages et que l’onJette ma cuirasse et ma pique !Mon cœur n’est plus qu’un violonSous un archet mélancolique.

Une pie noire et blanche en se posant sur un plataneA fait dégringoler un flot de feuilles jaunes.C’est l’automne. Bourre de roses ta guitareEt médite en silence aux dernières nuits chaudesSur tes lauriers en fleurs qu’a brûlés le tonnerre,Et dans l’air tendre aux feuilles crois entendreCes soupirs qu’éclaira par un autre septembreLa topaze lunaire.

Des mots. Des mots. Pourtant ta douleur est si simple…Pourquoi ne pas pleurer comme un pauvre jeune homme ?Mais non ; chaque lanière qui te cingleTe fait jaillir du cœur une harangue trop sonore ;Et lyrique et debout dans les ruines et les rochesEt défiant le sort, les étoiles et la nature,Tu peuples de discours ta malheureuse solitudeEt tu gardes tes pleurs pour verser des paroles.

Tu déclames ; tu crois jouer un vaste rôle ;Mais qu’une feuille tombe au bois qui t’environne ;Que tu triomphes d’une robe ;Que trop lourde de sucre et prise à la rafale

Une abeille froisse son aile ;Qu’aux verts bambous de la tonnelleUn liseron se dénoue et se fane ;Que les lilas noircissent sous la neige ;Qu’un chien se noie au tumulte des gavesEt que meure une ardeur que tu crus éternelle :Ce sont toutes choses égales.

Les bleus martins-pêcheurs égratignaient le fleuve calme ;Tu sommeillais sous les noyers dont l’ombre est fraîche et noireEt tu rêvais, loin du faux musc et du vacarmeDe la ville où régnaient la Matchiche et la TonkinoiseEt cette blanche ballerineQui dansait nue avec un ara bleu sur la poitrine ;Sous les feuillages qui chantaient au vent d’automne,Malgré ton désespoir dans l’herbe de la riveTu n’avais pas ce cœur qui se lamente et qui s’étonneEt tu savais encor, sous tes larmes, sourire.

Laisse tomber les feuilles jaunes des platanesEt tes espoirs pareils à des fuséesQui montaient en brûlant au-dessus des plaines natale ;Demain il y aura de nouvelles rosées,Des feuillages nouveaux et des lèvres persuasivesEt des amours que déjà tu désiresÉclatant sur tes jours comme l’orage et les tonnerres,Des tendresses que berce en caresse l’azur des îles,Et de plus en plus éternelles.

Non, ne pousse pas de cris,Car cela ne sert pas à grand chose,Vois voler sur le ciel gris,Lentement, ce pigeon vert et rose.

Que sait-il de la vie et du sort ?A-t-il feuilleté les livres de métaphysique ?Mais dans l’air qui joue une langoureuse musiqueIl s’ébat sans songer à la mort ?

Vis de même au calme des prairiesEt dans la douce clartéRespire sous les branches fleuriesAvec ingénuité.

Amour, mon amour le plus cher,J’ai connu ces aubes cruelles,Veillant encor à l’heure où je voyais blanchirL’aube couleur de plâtre sur les tuiles.

J’en pleurais, mais, têtu, jusqu’auSommeil je méditais sur le mystèreEt quelquefois, vague ivresse un échoFaible me répondait du fond de la nature.

Puis comme un astre éclateraitT’incendiant, nuit coutumière,Muses, j’ai tressailli dans la chair et l’espritEt j’ai marché dans l’immense lumière.

Car le monde est harmonieuxComme un beau chœur que soutiennent les lyres.Ouvre les yeux, Amour, ouvre les yeuxEt danse de plaisir dans l’air que tu respires.

Ah ! laissez-moi, Francis et vous, Derème :Je ne puis plus écrire ni chanter !

Claudite jam rivos, pueri ; sat prata biberunt.

Adieu, mon exigente hôtesse.L’exil nourrira la tristesseDe la rose de ton pied nu.

Rossignol, c’est assez chanté.

Encore uneFleur : ainsi va et passeLa vie !

Tu cherches le Bonheur où le Bonheur n’est pas.

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