Texte entier
Lacenaire
Je suis un voleur, un filou,Un scélérat, je le confesse,Mais quand j’ai fait quelque bassesse,Hélas ! je n’avais pas le sou.La faim rend un homme excusable,Un pauvret de grand appétitPeut bien être tenté du diable ;Mais pour me voler mon esprit,Êtes vous donc si misérable.
Oui, contre un semblable méfait,Notre code est muet, je pense,Au parquet, j’en suis sur d’avance,Ma plainte aurait bien peu d’effet,Pour dérober une filocheOn s’en va tout droit en prison,
Aussi le prudent A…….Ne m’a volé qu’une chanson,Sans mettre la main dans ma poche,
Un voleur adroit et subtil,Pour éviter toute surprise,Sait déguiser sa marchandiseEt la vendre ainsi sans péril.A……. aussi raisonnable,Et craignant quelque camouflet,A pris le parti détestableD’estropier chaque coupletPour le rendre méconnaissable.
Je ne puis assez m’étonnerDe ce bel acte de courage,D’un autre copier l’ouvrage,Pour moi se faire emprisonner,Ce dévoûment est admirable ;Et c’est avoir un trop bon cœurDe remplacer le vrai coupable ;Et sans avoir été l’auteurD’être l’éditeur responsable
Tu comprends, je le vois, à tes beaux sentimentsTous les devoirs sacrés et d’épouse et de mère.TousQue ne suis-je un de tes enfants !Que ne suis-je plutôt celui qui t’en fait faire !
À M. B…, MON DÉFENSEUR
C’est à vous qu’ici je dédieCes vers, enfants de mon loisir.Déjà ma bouteille est finie,Et ma raison va revenir.Ne craignez pas que la sagesseChange votre image à mes yeux ;Je n’ai pas besoin de l’ivressePour vous voir bon et vertueux.
I
Longtemps après le jour qui vit notre naissance,Lorsque loin du berceau s’échappa notre enfance,Lorsque sans être un homme on n’est plus un enfant,De l’avenir, dit-on, se soulève le voile ;De l’Et nous pouvons dans notre étoileDe l’Lire le sort qui nous attend.
Alors la destinée à nos yeux se révèle,Rêve affreux, que la mort apporte sur son aile,Qui de l’homme endormi plisse le front d’effroi ;Car ainsi que Macbeth, on aperçoit trois femmes,Qui, par des cris affreux, épouvantant nos âmes,Nous laissent pour adieux ces mots : Tu seras roi !
II
On dit qu’il sommeillait… peut-être en une orgie :Où de vin répandu, la table était rougie ;Une femme parut, qui pressait dans sa mainDes roses et des fleurs, fumier du lendemain.Cette femme riait d’une effrayante joie ;Comme un peuple qui rit près d’un trône qu’il broie.Mais son front était beau, mais on y pouvait voirLe passé sans remords, l’avenir sans espoir,Et de haine et d’amour un horrible mélange,Un regard de démon, dans une larme d’ange ;Et celui qui dormait tout à coup tressaillit ;L’amour lui vint au cœur ; l’insensé le lui dit.
— « Jeune homme, pour m’aimer ton âme est impuissante ;« Mon amour doit tuer ceux dont je suis l’amante.« Fuis, les autres amants ont, pour mourir, un lit !« Les miens n’ont, à leur mort, qu’une foule qui rit ;
« Les autres ont des fers qu’ils trouvent pleins de charmes« Et mes fers sont rouillés, mais rouillés par les larmes,« Et mon mari jaloux siége sur l’échafaud ;« C’est le soutien des rois, il se nomme bourreau !
« Fuis, car de mon amour tu serais la victime,« Car je veux être aimée, et m’aimer est un crime ;« Et, des mille fureurs qui viennent m’enflammer,« Ma plus grande fureur est de me faire aimer. »
Cette femme, pourtant, avait touché son âme,Cette femme était belle, il aimait cette femme !
« — Quoi ! t’aimer est un crime ! Et moi, si je t’aimais,« Si je t’aime, faut-il te laisser pour jamais ?« Ton regard est si beau, que le feu qui l’anime« Me force à demander : Femme, qu’est-ce qu’un crime ? »
« — Un crime, c’est un mot qui s’élève bien haut ;« La moitié touche au sol, et l’autre à l’échafaud ;« Mais il descend plus bas, car la tête qui tombe,« Roule dans le linceul pour dormir dans la tombe. »
« — Ma vie est donc en jeu ? Soit ! mais j’ai ton amour.« L’enfer est à Satan ; sois à moi sans retour ! »Puis un baiser sanglant vint humecter sa bouche,Comme un homme blessé qui s’éveille farouche,Tout prêt à blasphémer, il se leva soudain,Car il se réveillait au sein d’une audience,Quand une voix criait, au milieu du silence :Mort à celui qui fut seize fois assassin !
III
Quelle était cette femme ?… Était-ce la Vengeance,Qui rit à sa victime, et pour qui l’existenceBien souvent n’est qu’un dé qu’on retourne su hasard !La Vengeance qui met moins de foi, d’espéranceLa VDans son Dieu que dans son poignard !C’était… on ne le sait… Mais c’était le génieQui conduisit cet homme à l’affreuse agonieQui cQui fait mourir avant le temps,
Mourir jeune !… Et pourtant, même avant la vieillesse,L’homme qui dans le crime aspira tant d’ivresse,L’hoN’a respiré que trop longtemps.
IV
Hélas ! à ce malheur qui donc put le conduire ?— Quand on voit le mépris où brillait le sourire,Quand ceux qui vous aimaient trouvent dans votre cœurLe premier des forfaits, du malheur ;Quand la foule qui passe, à vous voir condamnée,À votre aspect souffrant se détourne étonnée,Froide comme un refus à quelque enfant jetéLorsqu’il vous tend la main après avoir chanté,
Entre vivre et mourir on voit un mot livideSe dresser, et ce mot c’est crime ou suicide.Devant ces deux forfaits amené pour choisir,Brûlant de se venger plutôt que de mourir.
Il prit le crime, lui !… le crime, quel partage !— Écrire avec du sang sa vie à chaque page !Se dire, je tûrai, je tûrai… c’est mon sort !Attendre chaque jour que vienne la vengeance,Être martyr ainsi sans ciel pour récompense,Et pour sa fiancée oser choisir la mort ;Défier le mépris et rechercher la haine,N’avoir rien dans le cœur de la nature humaine ;En face du trépas, hélas ! n’espérer rien,Penser qu’on viendra voir, ainsi qu’à quelque fête,Son souris infernal quand tombera sa tête !Son sQuel sort !… et c’est le sien.
Pourtant il s’était dit : L’avenir me réclame !Oui… pour mettre à ton nom une auréole infâme ;Oui, tu vivras, tandis que l’homme qui n’auraJeté sur son chemin que des bienfaits, mourra.
Car, si vous n’avez point fait pleurer sur la terre,Si vous avez passé consolant, solitaire,Si vous n’avez séché ni fait couler de pleurs,
Rien ne reste de vous ; lorsque l’orage gronde,Du jour qui détruit tout, la trace est plus profonde,Du jQue du jour qui mûrit les fleurs.
V
Alors que la jeunesse est une pure flamme,Le premier sentiment du crime sur notre âme,C’est un désir subit de vengeance et de mort ;La tristesse plus tard remplace la colère,Puis vient l’indifférence à la robe étrangère,Passant, sans du coupable interroger le sort ;Mais quand la passion, bouillonnant dans la tête,Du jour le plus affreux vous fait un jour de fête,Quand vers tout être étrange on élève les bras,Alors il n’est pour nous rien de beau, rien d’infâmeAlors on sent au cœur, où vient mourir le blâme,Un respect calculé pour les grands scélérats !
Paris, janvier 1836.
CALME
EtL’homme est heureux lorsque dans la natureEtIl n’est plus rien qui le puisse émouvoir,EtLorsqu’à l’abri du remords qui tortureEtIl sait dormir sans crainte et sans espoir ;EtLorsqu’attendant le moment qui délivre,EtIl peut compter ce qui lui reste à vivre,Et puis, à la lueur d’un lugubre flambeau,Et puEn chantant composer un livreEt puPour épitaphe à son tombeau ?EtIl est heureux lorsqu’à sa dernière heureEt puIl peut ouvrir un œil sereinEtSans rencontrer une mère qui pleure,Et puUn ami qui presse sa main ;EtLorsque, frappé d’un sanglant anathème,Et puIl n’a pas besoin de pardon,
Et ne laisse après lui ni maîtresse qui l’aime,Et neNi d’enfant qui porte son nom.Alors, dans sa tonnelle où l’homme est mis en mue,Et neIl trouve un paisible sommeil.Si parfois jusqu’à lui vient le bruit de la rue,Et neC’est comme un rayon de soleilEt neQui ne peut traverser la rue.Et neLa fraîche haleine du zéphirEt neVient tomber au seuil de sa porte,Et neLa nature est muette et morte,Et neEt son cœur se ferme au désir.Alors, il peut fixer le gibet et la roue,Et neSans sourciller il peut encorEtVoir en passant un enfant qui se joueEt neAvec sa complainte de mort.Et neC’est en vain qu’un peuple stupide,Et neDe douleurs et de meurtre avide,Et neVeut surprendre du geste d’effroi.Et neSa face est un marbre impassible,Et neSon âme une roche insensible,Et neEt, s’il tremble alors, c’est de froid.Puis, quand vient le moment, lorsque sa tête rouleEt neSous le choc du pesant couteau,Il ne reste plus rien pour amuser la fouleEt neQue le coup d’œil au tombereau,Et quelque peu de sang qui lentement s’écoule ;EtTout est fini, chacun se tait et part,Et Hors une voix qui répète : À Clamart !
UN MOMENT DE DÉSESPOIR
...............Banni, chassé, proscrit, et broyé sous l’offense,Un bonheur me restait, celui de la vengeance ;Et je ne l’ai goûté qu’en pressant sur mon cœur..... le seul dieu que je croyais vengeur.
Mais la nuit, dira-t-on, craignez que dans la terreNe glisse jusqu’à vous un spectre au long suaire.Il vaut mieux voir un spectre assis près de son litQu’une lame briller dans une obscure nuit,Et la sueur du front plus aisément s’effaceQue d’un coup de poignard ne disparaît la place :Car il est doux, bien doux, de sentir sous ses yeuxSe tordre un ennemi… c’est un plaisir des dieux !Tout homme. .........................
...............Haïr et me venger, c’est tout ce que j’aimais !Si tu n’es pas un mot pour expliquer le mondeQuand tu me jugeras dans ta haine profonde,Au lieu de les ouvrir en me fermant tes brasQu’avec plaisir ! .......L’on m’a dit que le jour où tu me donnas l’être,Ce qu’aujourd’hui je suis, tu pouvais le connaître !C’est donc ma faute à moi, si du moment fatalOù, semant sur mes pas et le bien et le mal,Me criant : marche, marche, et me poussant sans doute,Du crime devant moi tu n’ouvris que la route ?
LA SYLPHIDE
Être divin, beauté touchante et pure,Que je rêvais dès mes plus jeunes ans,Qui que tu sois, esprit ou créature,Prête l’oreille à mes derniers accents !Sur les rescifs d’une mer agitée,Ta m’as guidé, phare mystérieux :Je vois le port, et mon âme enchantéeIra bientôt te retrouver aux cieux.
Je te cherchais sous les brillants portiquesOù vont ramper les séides des rois ;Je te cherchais sous les chaumes rustiques
Ton ombre seule apparut à ma voix.Peut-être, hélas ! mon œil trop faible encoreSoutiendrait mal ton éclat radieux ;Veille sur moi, sylphide que j’adore,Vierge Immortelle, attends-moi dans les cieux.
Je te rêvais dans la grotte sauvage,Au souffle aigu des autans furieux ;Je te rêvais sous un épais feuillage,Aux doux accords d’un luth mélodieux.Si tu n’étais qu’une vaine chimère,D’un cœur malade enfant capricieux !Mon âme enfin va percer ce mystère,Vierge immortelle, attends-moi dans les cieux.
Je te rêvais au printemps de ma vie,Le front paré de riantes couleurs ;Pauvre et souffrant dans ma longue insomnie,Je te rêvais plus belle dans les pleurs.Mais de la mort j’entends la voix sévère,Elle a brisé le prisme gracieux…Je n’ai plus rien qui m’attache à la terre,Vierge immortelle, attends-moi dans les cieux.
À MON AMI AVRILle réveillon à la conciergerie
Noël ! Noël !Tout tombe du ciel,Allons, plus de fiel !Vive Noël !
À nous, saucisse et poularde !À nous, liqueurs et vin vieux !Fais la nique à la camardeQui nous montre les gros yeux !Noël ! etc.
Salut, pays de Cocagne,Lieu jadis si fréquenté !Salut, pétillant champagne,Vin si cher à la beauté !Noël ! etc.
Nous n’avons à notre tablePoint de femme, c’est fort bien ;Il serait désagréableD’engendrer un orphelin !Noël ! etc.
Un bon buveur, c’est l’usage,Boit à l’objet qui lui plaît ;Avec moi, frère, en vrai sage,Bois à la mort, c’est plus gai !Noël ! etc.
Buvons au jour qui s’avance,À l’oubli de tous nos maux,À l’oubli de la vengeance,Des méchants et puis des sots !Noël ! etc.
Buvons même à la sagesseÀ la Vertu qui soutient :Tu peux, sans crainte d’ivresse,Boire à tous les gens de bien !Noël ! etc.
Un pauvre homme, d’ordinaire,Pour mourir a bien du mal,Nous, nous avons notre affaire,Sans passer par l’hôpital !Noël ! etc.
Sur les biens d’une autre vie,Laisse prêcher Massillion :Vive la philosophieDu bon curé de Meudon !Noël ! etc.
Nous trouverons bien par grâceÀ nous caser aux enfers :Moi, j’irai trouver Horace,Toi l’ouvrier de Nevers !
Noël ! Noël ! etc.
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