Contre le repos

Va ! marche au but suprême où marche toute chose :Vois, d’un souffle divin l’espace est tourmenté ;Quel globe est endormi ? quel astre se repose ?Toi seul tu prétendrais à l’immortalité !

Attends-tu là, couché, que le désert t’apporteSes fontaines d’eau vive où tu veux t’étancher ;Et, venu pour toi seul, que Dieu frappe à ta porte,Sans que tu daignes faire un pas pour le chercher ?

Ses bras te sont tendus ; va toi-même, et réclameLa part qui te revient d’air pur et de soleil ;Et s’il pleut quelque part de la manne pour l’âme,Sache, pour la cueillir, t’arracher au sommeil.

Suis l’instinct qui t’invite à sortir de toi-même,Si tu veux croître en force, en sagesse, en beauté ;

Vois le saint univers qui t’appelle et qui t’aime :Cherche en lui ce qui manque à ta divinité.

Monte sur les sommets, fouille dans les cavernes ;Aux astres, aux volcans, allume tes flambeaux ;Agrandis chaque jour l’empire ou tu gouvernes ;De ton sceptre brisé réunis les lambeaux.

Dompte les éléments et rends-les tributaires ;Mets aux chaînes Protée ; emploie à tes desseinsLa nymphe des glaciers et l’esprit des cratères ;Multiplie, ô Titan ! tes sublimes larcins.

Du vol de la pensée aide tes bras trop frêles ;La volonté des monts sait courber les sommets ;Fatigue tour à tour ou tes pieds ou tes ailes,Et rampe, s’il le faut, mais ne t’assieds jamais.

Lève-toi ! Dieu maudit les races accroupiesDes stagnantes cités respirant F air mauvais ;Le doute et le repos aujourd’hui sont impies :Homme, sache trouver ce qu’enfant tu rêvais.

Marche seul, si ton frère en chemin t’abandonneEt des désirs sacrés ne sent plus l’aiguillon.Vois là-bas, au désert, ce champ que Dieu te donne :Au sol de l’inconnu va creuser ton sillon.

Souffre et combats ; la lutte a des palmes certaines !C’est trop peu d’en gémir, il faut dompter le mal ;Il faut chercher et vaincre, au bout des mers lointaines,Le monstre vigilant qui garde l’idéal.

Passe, et n’écoute pas qui taxe de mensongeCet invincible espoir, ton guide et ton soutien :

Tout abîme a sa perle ; et quand le cœur y plonge,Sous l’horrible douleur il trouve encor le bien.

Va, sans le renier, jusqu’au bout de ton rêve.Qu’aperçois-tu, mon âme ? Au fond, n’est-ce pas Dieu ?Tu vas à lui. Crains-tu d’échouer sur la grève ?Est-ce pour te tromper qu’y luit son œil de feu ?

Pars, recueillant les bruits sous les chênes prophètes,Les parfums, les rayons que darde l’avenir ;Demande au vin sacré que versent les poètesL’ardeur de proclamer celui qui doit venir !

Remplis donc à deux mains la coupe où tu t’enivres ;Puise dans le désert, puise dans la cité.Va ! lis dans la nature, et même dans les livres ;Où l’amour n’est-il pas ? où n’est pas la beauté ?

Prends à la terre, aux flots, tout ce qui s’en exhale ;Emporte dans ton vol les rumeurs des chemins ;Prends aux fleurs des sommets l’haleine matinale ;Respire-la mêlée à celle des humains !

Vole au terme entrevu de tes courses fécondes,Sans t’arrêter ici, car le but est ailleurs :Car, ô souffle immortel, tu dois à d’autres mondesPorter ce que le nôtre a d’atomes meilleurs.

Va donc, homme, va donc ! ta moisson n’est pas mûre,Tu n’as pas tout aimé, tu n’as pas tout compris ;Tu n’as pas accompli, sous l’œil de la nature,Les rites de l’hymen avec tous ses esprits !

Marche sans t’endormir, même parmi les roses,Pour aller, quand la terre aura repris tes os,

Vers l’être que tu sens à travers toutes choses,Te reposer en lui… s’il connaît le repos !

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