La Source éternelle (Revue des Deux Mondes)

LA

En vain ton corps palpite et parle avec cent voix,Ils disent l’ame absente,Nature ! et tu n’as rien sous tes flots, sous tes bois,Rien qui rêve et qui sente.Simple théâtre, en toi l’homme seul est acteur,Lui seul veut, souffre, expie ;Qui voit l’esprit frémir sous ta face est menteur,Qui t’adore est impie.Dans ce bruyant vallon, rien n’a de vie, hors moi ;Tout est forme éphémère ;Et j’étais insensé quand j’allais, plein de foi,Dire au chêne : Mon frère !Rien n’est pensée au fond des forêts où j’entendsLa parole suprême ;Rien n’est amour ni joie en tes fleurs, ô printemps !Ô toi par qui l’on aime !Cependant écoutez : — Sur le chemin du cœurIl est des jours de vide,Où, dans l’or le plus pur, toute humaine liqueurTrompe la lèvre avide ;

Où, brisé par le monde, incapable d’effort,Le penseur sur son livre,L’amant sur son amour, croyant que tout est mort,Veut renoncer à vivre.C’en est fait ! feuille et fleurs sèchent en un moment ;La sève a quitté l’arbre ;Le dernier flot tarit, et ta main vainementFrappe ton front de marbre.Tes poètes aimés, tes peintres, et, le soir,L’archet qui nous enlève,Plus rien d’humain ne rend à ton cœur un espoir,À ton esprit un rêve !Tu vois tout à travers une froide vapeur ;Tu passes lent et sombre ;Ta vie, objet pour tous d’ironie ou de peur,Est le rêve d’une ombre.Mais tout à coup l’esprit, déchirant ton linceul,Vers le désert t’emmène ;Jusqu’aux âpres sommets cultivés par Dieu seul,Tu fuis la race humaine.Tu vois les noirs sapins sous leurs neigeux manteaux,Les lacs dans les cratères ;Tu vois la blanche nue argenter les plateauxTout rouges de bruyères.Du glacier irisé d’azur et de vermeilOù le chamois s’abreuve,À l’heure où l’a frappé la verge du soleil,Tu vois naître le fleuve.Quand, pour gravir au loin d’autres cimes encor,Dès l’aube tu t’apprêtes,Tu vois, à l’orient, courir la ligne d’orQui dessine leurs crêtes.Tu descends dans la nuit des antres souterrainsAu feu pâle des lampes ;Vers toute œuvre où de Dieu les pas restent empreints,Tu vas, tu cours, tu rampes.

Sur les rocs, sur le sable aux torrides clartés,Ta chair sue et ruisselle,Et rejette à grands flots tout ce que les citésOnt mis d’impur en elle.Tu dors sur le granit ; ce dur chevet te rendPlus fort à chaque halte ;Tu manges le miel pur, tu bois l’eau du torrent,Et ta vertu s’exalte.Tous tes sens ont grandi : ton œil voit des éclairsOù tu ne voyais qu’ombre ;Ton oreille, au milieu du silence des airs,Entend des voix sans nombre.Tu saisis les regards que, la nuit, chaque fleurAdresse à chaque étoile ;Le front mystérieux de l’astre de douleurDevant toi se dévoile.Avant que nul ait vu sur la feuille des boisLa perle déposée,Tu sens couler d’en haut sur ta lèvre et tu boisL’impalpable rosée.Tu démêles dans l’air les rapides odeursDes fleurs les plus lointaines,Et tes pieds, sous le sol, mieux que tous les sondeurs,Devinent les fontaines.Autour de toi tu sens affluer l’infini ;Et ces ondes sonores,Ce torrent de parfums à la lumière uni,Entrent par tous tes pores.Ivre de ces senteurs, des bruits de ce concertPlein d’encens et de flammes,Tu comprends que ton ame, en s’ouvrant au désert,A respiré des ames.Car tu vins t’y plonger pâle, épuisé, traînantTon corps, ton cœur malades ;Et la vie en toi coule et gronde maintenantComme l’eau des cascades.

La neige s’est fondue, aux rayons du vrai jour,Sur ta lèvre engourdie ;L’urne de ta pensée, au toucher de l’amour,Déborde en mélodie.L’arbre a repris sa feuille et ses vertes couleurs,Et ses divins murmures ;Au moindre vent, ses fruits pleuvront avec des fleurs ;Ses pommes d’or sont mûres.Tresse, au bord du verger, tresse encor, pour demain,Des corbeilles plus grandes,Et va parer l’autel où ta stérile mainN’apportait plus d’offrandes.Le désert t’a rendu cette vertu d’aimerQue l’homme t’a ravie ;Et l’on nie à ce sein qui t’a pu ranimerD’avoir en soi la vie !Il répare en un jour ces longs mois où l’ennuiAppauvrissait ta muse.Tout s’accroît au désert, tout s’engendre de lui ;Dans la cité tout s’use.Crois-en donc à l’instinct qui t’y fait sentir Dieu :La nature est vivante ;L’infini coule en elle, et t’abreuve, en tout lieu,De joie et d’épouvante.Oui, c’est Dieu qui circule en cet immense corps,Dans la moindre corolle ;Ces formes, ces couleurs, ces parfums, ces accords,Tout n’est que sa parole.Cette parole vit ; c’est l’ame, c’est la voixDe toute créature ;C’est l’amour que tu sens, la beauté que tu voisAu fond de la nature.Cherche donc le désert quand tu vas poursuivantL’esprit qui renouvelle,Poète, et, chaque été, plonge-toi plus avantDans la source éternelle !

Victor de Laprade.

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