La Grand’Gerbe
Le Livre d’un père
Un char passe, lent et superbe,Le premier char de la moisson ;La croix sur la plus haute gerbeBrille en longeant le vert buisson.
Une croix d’épis, des guirlandes,Bluets, pavots, ruban doré…Les moissonneurs, joyeuses bandes,Marchent autour du char sacré.
Des fleurs entourent les faucilles.Des fleurs couronnent les enfants.Vaillants garçons, robustes filles,Entrent dans la cour, triomphants.
Les fifres et la cornemuseSonnent sur l’herbe, à qui mieux mieux,Les airs de la rustique museQui faisaient bondir les aïeux.
Déjà tournent les folles rondes,Filles, garçons, entremêlés ;Hors des coiffes les tresses blondesS’échappent sur les cous hâlés.
À voir comme chacun se dresse,Saute et rit de mille façons,À voir la fougueuse allégresseDe ces danses, de ces chansons,
Dirait-on qu’au loin dans la plaine,Ils ont, courbés sous un ciel lourd,Altérés, suant, hors d’haleine,Manié la faux tout le jour ?
Car, mes fils, il faut qu’on travailleRudement pour cueillir ces grains !La moisson, plus que la semaille,Veut l’effort des bras et des reins.
La terre, chaude comme braise,Brûle les pieds. Le noir grillonSe tait, se cache et dort à l’aiseDans les crevasses du sillon.
Et plus les récoltes sont belles,Moins le faucheur a de sommeil,
Coupant et liant ses javellesSous les morsures du soleil.
Mais voyez aussi quelle joieLorsque, aux douces fraîcheurs du soir,Les taureaux et le char qui ploiePortent la grand’gerbe au manoir !
Enfants, je conduis la charrueSur un sol dur, sous un ciel froid,Pour que la moisson reste accrue,La moisson d’un domaine étroit.
Je tâche, au sillon que je creuse,De semer encor vaillammentUne récolte généreuseDe grain choisi, de pur froment.
Ainsi, durant l’automne sombre,Tout père jusqu’au dernier jour,À travers des peines sans nombre,Poursuit l’œuvre de son labour,
Afin qu’en la saison prochaine,Les bras d’un jeune moissonneur,Sur la vieille table de chêneDéposent la gerbe d’honneur.
Pour que l’enfant se réjouisseDe la richesse des moissons,Que le vieux logis retentisseEt qu’on danse aux vieilles chansons !
Mais une loi reste, éternelle,Dont nul bonheur ne nous défend ;Pour finir l’œuvre paternelleIl faut le travail de l’enfant.
Sur le sol creusé par le pèreAvec tant d’effort et d’amour,Quand le grain mûrit et prospère,Le fils doit suer à son tour.
L’été mène un jeune cortègeMoissonner, au champ du vieillard,Ce qui fut semé sous la neigeEt labouré dans le brouillard.
Sous un lourd soleil, à votre heure,Dans ce champ, mes fils, vous viendrez ;Mais votre part est la meilleure :Je sème, et vous récolterez.
Je fais une tâche incertaine,Par un temps gris, humide, obscur :Quand vous descendrez dans la plaine,Le ciel sera clair, le blé mûr.
Je marche les pieds dans la boue,Morne, inquiet, silencieux ;
Un âpre vent fouette ma joueEt la neige de mes cheveux.
Mais sur la terre où je me coucheDes moissonneurs se lèveront,Un joyeux cantique à la bouche,La gerbe en main, des rieurs au front.
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