La Vieille Maison
Le Livre d’un père
Enfants, je laisse un héritageModeste, comme de raison ;Mais, quand vous ferez le partage,Gardez cette vieille maison !
Les beaux messieurs de grande villeNe lui trouvent guère d’appas…Ma petite maison tranquille,Amis, ne la méprisez pas.
Heureux, si le bon Dieu vous donneCe qu’elle abrita de bonheur !Là, sans faire ombrage à personne,On vivait simple avec honneur.
À plus de cent ans en arrièreDu jour où vint mon fils aîné,On posait sa première pierre…Et c’est là que mon père est né.
Ce toit sacré, je le respecte !J’aime à l’embellir en rêvant ;L’antique aïeul son architecteFut un soldat, puis un savant.
Cadet de race, un peu rebelle,Il préférait aux grands partisFemme sans dot, mais bonne et belle :C’est d’eux que nous sommes sortis.
Dieu nous a gardé leur demeure,Honorez donc, à votre tour,Ces murs où j’appris, de bonne heure,La paix, le travail et l’amour !
J’y passai trop peu de journées :Le devoir m’appelait ailleurs,En d’autres sphères moins bornées,Mais d’où l’on ne sort pas meilleurs :
Naguère, écoliers, dans l’attente,Vos congés vers l’humble manoirVous ramenaient chez la grand’tanteToute heureuse de vous avoir.
Là, plus rien n’était à la modeEt j’y trouvais une douceur :
Tout était vieux, simple et commodeEt tous les dons venaient du cœur.
Dans un jardin de quelques mètresDes rieurs, un arbre, un filet d’eau…Et vous étiez les joyeux maîtresDu cerisier et du ruisseau.
Tandis que vous jetiez la ligneÀ des poissons toujours absents,Un canard blanc, que dis-je, un cygneCoulait vos vaisseaux menaçants.
Moi, plus que vous enfant, peut-être,Le cœur et les yeux grands ouverts,Je vous suivais de ma fenêtreTout en griffonnant quelques vers.
Pour aimer ces vieux murs que j’aime,Songez à vos premiers ébats,À la bonté, toujours la même,Qui nous rappelait tous là-bas.
Vous serez fidèles, j’espère,Aux souvenirs que je défends :Amis, comme votre vieux pèreRestez toujours, restez enfants.
Hélas, après des funérailles,Voilà que des indifférentsVont remplacer dans ces muraillesLa dernière des grands parents.
Tous ces vieux meubles que j’enlèveAux chères places d’autrefois,Avec nous, sans repos ni trêve,Vont voyager sous d’autres toits.
Mais vous êtes encor les maîtresDu petit manoir consacré.Certes, ce toit de vos ancêtresCe n’est pas moi qui le vendrai !
Chacun va suivre sa carrière,Puisque Dieu nous a dit : marchez !Donc, sans regarder en arrière,Tous au travail ! allez, cherchez,
Dispersez-vous, la terre est grande !Mais lorsque après un fier labeurVous aurez fait ce que demandeLe besoin, et surtout l’honneur,
Si l’un de vous, tendre et modeste,Fidèle, épris du souvenir,Dans l’humble maison qui nous resteS’applique, un jour, à revenir ;
S’il se fait, sous ces vieilles pierres,Un nid pour deux vrais amoureux,Celui-là, parmi tous ses frères,Ne sera pas le moins heureux.
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