Le Petit Ménage du Père
Le Livre d’un père
Un petit doigt frappe à ma porte ;J’en connais le son argentin :« Entrez !… » je sais que l’on m’apporteMon bonheur de chaque matin.
Les voilà ! toujours les premièresÀ remplir ce joyeux devoir…On entend là-bas les grands frèresS’ébattre en leur bruyant dortoir.
Mais en avril comme en décembre,Toujours, épiant mon réveil,Les deux sœurs entrent dans ma chambre,Plus exactes que le soleil.
Et, si noire que soit la brume,À leur sourire familier,Une vive clarté s’allumeDans mon cœur, dans mon atelier.
Ma nuit, ma triste nuit s’envole ;Leur voix douce m’a raffermiAvec cette simple parole :« Père, avez-vous un peu dormi ?
Longtemps je les garde embrassées :Et quels bons rires entre nous !Mais voilà mes deux empresséesQui s’échappent de mes genoux.
Car on veut tout remettre en place,Livres, papiers, tout l’attirail,Pour que l’ordre et la bonne grâceOrnent ma table de travail.
L’encrier, garni de ses plumes,M’invite et prend un air charmant ;Sur mes rayons les gros volumesS’alignent par enchantement.
Sus les bronzes de l’étagère,Sur les cadres d’or du trumeau,Comme une hirondelle légèreOn fait voltiger le plumeau.
La bruyère, en sa porcelaine,Le tapis et ses larges fleurs,
Le blason du coussin de laine,Tout reprend de vives couleurs.
Et tandis qu’on passe et repasse,Sur mes genoux, en fredonnant,On revient, et vite on embrasseLe front du père rayonnant.
Moi, j’ai vu fuir, sous ces doigts d’ange,Les spectres de ma longue nuit ;Mon esprit goûte un calme étrangeDans la chambrette qui reluit.
Il ne reste en mon âme entièrePlus une crainte et plus un deuil,Pas plus qu’un seul grain de poussièreSur le bois de mon vieux fauteuil.
Durant tout ce petit ménageQu’on achève avec tant d’amour,Le poète a repris couragePour son labeur de chaque jour.
Avec mes douces visiteuses,Chez moi, le soleil et l’espoir,La verve et les rimes heureuses,Tout revient pour jusqu’à ce soir.
Il m’est resté de leur passage,— À moi qui me sentais si vieux,Avec la fermeté d’un sage,Les ardeurs d’un jeune amoureux.
J’ai retrouvé toute ma flammeEt toute ma sérénité…Et je bénis, du fond de l’âme,Les Muses qui m’ont visité.
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