Remords

Le Livre d’un père

Parlez-moi souvent, bien souvent,Chers petits, venez tout me dire :Ce que vous voyez en rêvant,Ce qui vous fait pleurer ou rire.

Mes bien-aimés, il m’est si douxDe vous voir et de vous entendre,D’écouter ce que dit en vousVotre bon cœur joyeux et tendre !

Parlez ! Remplissez la maisonDes éclats de votre voix fraîche ;Parlez sans rime ni raison…Parlez ! chantez ! qui vous empêche ?

Le tapage que vous ferez,Vos cris… je les absous d’avance,Jamais vous ne m’affligerez,Chers petits, que par le silence.

Seul à seul ou tous à la fois,Disons-nous toujours quelque chose !Mais que j’entende votre voix :Sinon, me voilà tout morose.

Parlez-moi, ne me cachez rien ;Vous n’avez pas peur, je l’espère !Jamais, quand il vous aime bien,On ne parle assez à son père.

Je vous ai souvent racontéMes souvenirs si vifs encore.Vos grands parents et leur bonté…Vous savez si je les adore.

S’ils furent tendres, indulgents,Leurs portraits sont là pour le dire ;Voyez ces yeux intelligentsQui vous cherchent pour vous sourire.

Ces deux grands cœurs en qui j’ai foiM’ont dit, à leur heure dernière :« Mon fils, je suis content de toi ! »C’est le prix de ma vie entière.

Eh bien, quand je songe à ces mortsQui m’ont absous de toute faute,

Je me sens au cœur un remords,Et je le confesse à voix haute.

Je n’ai pas fait tout mon devoirEnvers ces âmes généreuses :J’aurais pu, dans l’humble manoir,Les rendre ici-bas plus heureuses ;

Si ma bouche eût dit seulementLa moitié des tendres penséesQui, du fond de mon cœur aimant,Leur étaient tout bas adressées ;

S’ils avaient vu, dans leurs douleurs,Quand je composais mon visage,Jaillir quelques-uns de ces pleursDont j’arrose ici leur image ;

Si toujours, sans leur rien celer,Sans retenir une caresse,Près d’eux j’avais su mieux parlerLe langage de ma tendresse.

Mais, hélas ! je gardais mon cœurMuet en leur douce présence,Et je gâtais notre bonheurEn les aimant trop en silence.

Faites mieux, mes petits chéris,Soyez meilleurs que moi, de grâce !Ouvrez-moi vos jeunes esprits,Dites-moi tout ce qui s’y passe.

Votre amour n’est pas un secret ;Qu’il me parle et que je le voie !Plus tard vous auriez le regretDe m’avoir privé d’une joie.

Parlez-moi, ne me cachez rien ;Vous n’avez pas peur, je l’espère !Jamais, quand il vous aime bien,On ne parle assez à son père.

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