Les Vendanges (Laprade)

Hier on cueillait à l’arbre une dernière pêche,Et ce matin voici, dans l’aube épaisse et fraîche,L’automne qui blanchit sur les coteaux voisins.Un fin givre a ridé la pourpre des raisins.Là-bas voyez-vous poindre, au bout de la montée,Les ceps aux feuilles d’or dans la brume argentée ?L’horizon s’éclaircit en de vagues rougeurs,Et le soleil levant conduit les vendangeurs.

Avec des cris joyeux ils entrent dans la vigne ;Chacun, dans le sillon que le maître désigne,Serpe en main, sous l’arbuste a posé son panier.Honte à qui reste en route et finit le dernier !

Les rires, les clameurs stimulent sa paresse.Aussi, comme chacun dans sa gaîté se presse !Presqu’au milieu du champ, déjà brille, là-bas,Plus d’un rouge corset entre les échalas.Voici qu’un lièvre part ; on a vu ses oreilles.La grive au cri perçant fuit et rase les treilles.Malgré les rires fous, les chants à pleine voix,Tout panier s’est déjà vidé plus d’une fois,Et bien des chars, ployant sous l’heureuse vendange,Escortés des enfants, sont partis pour la grange.

Au pas lent des taureaux, les voilà revenus,Rapportant tout l’essaim des marmots aux pieds nus.On descend, et la troupe à grand bruit s’éparpille,Va des chars aux paniers, revient, saute et grappille,Près des ceps oubliés se livre des combats.Qu’il est doux de les voir, si vifs dans leurs ébats,Préludant par des pleurs à de folies risées,Tout empourprés du jus des grappes écrasées.

BERTHE

Vois ces garçons frais et joyeux ;Le plus beau, c’est encor le nôtre ;Comme il sourit de ses grands yeux !Comme il nous cherche l’un et l’autre !

Depuis que Dieu me l’a donné

Ce fils, ta souriante image,Je crois, dans mon cœur étonné,Que je t’aime encor davantage.

FRANTZ

Oui, notre âme agrandie est plus pleine d’amour ;Dieu nous a fait largesse.Ma maison et mon cœur ont reçu dès ce jourLa suprême richesse.

Sois bénie à jamais avec ton fruit charmant,O branche maternelle !Viens t’enlacer au cou du père et de l’amant,Viens, tous les jours plus belle !

Baise aux bras de l’époux notre ange au front vermeil,Ce fils qu’on nous envie,Et qui fait rayonner d’espoir et de soleilL’automne de ma vie.

L’ENFANT

L’enfant est roi parmi nousSitôt qu’il respire ;Son trône est sur nos genouxEt chacun l’admire.Il est roi, le bel e

nfant !Son caprice est triomphantDès qu’il veut sourire.

C’est la gaîté du manoir,Jadis solitaire ;Ses yeux éclipsent, le soir,Notre lampe austère.C’est la primeur du verger,L’agneau blanc cher au berger,La fleur du parterre.

Il fait de ses cheveux d’orL’anneau qui nous lie ;Il fait qu’on espère encor,II fait qu’on oublie.Lorsqu’un orage a grondé,Que les pleurs ont débordé,Il réconcilie.

C’est pour lui qu’on a semé,Qu’on remplit la grange ;Le pain blanc reste enferméPour le petit ange.C’est pour lui, joyeux garçon,Que chacun dit sa chanson,Pour lui qu’on vendange.

UN VENDANGEUR

Fêtez les raisins mûrs ! venez de toutes parts,Enfants ! Sur les tonneaux qui sonnent dans les charsGrimpez, ô blonde fourmilière !C’est votre fête à vous quand on cueille ce fruit ;C’est le jour du fou rire et vies chants et du bruit…Venez, ceints de pampre et de lierre.

Dansez, garçons joufflus, une grappe à la main ;A la cuve, au pressoir ne manquez pas demain ;Suivez la vendange à la trace.Tendez l’écuelle au vin qui jaillit violet :Le raisin doit donner, bientôt après le lait,A boire au fils de bonne race.

Pour qu’il soit brave, un jour, à la guerre, au travail,Mouillons, dès qu’il est né, sa lèvre de corailD’un vin pur ; il faudra qu’il l’aime.Le vin fait notre sang plus riche et plu » joyeux.Apportez-nous l’enfant ! et d’un flot de vin vieuxDonnons-lui gaîment son baptême.

UN SOLDAT

Un feu sacré, sur nos coteaux,Jaillit des fermes aux châteaux,

Et le cep aux longs bras s’élance.Les bons soldats et les bons vinsSont issus de nos champs divins,Les soldats et les vins de France.

Tant que la France et le soleilProduiront ce fruit sans pareil,Que la vigne sera féconde,Les premiers en guerre, en amour,Nos enfants seront, tour à tour,La joie et la terreur du monde.

Je suis soldat et vigneron ;Si, demain, le bruit du claironVient encore à se faire entendre,J’ai sur mon bahut de noyerSabre et fusil, près du foyer ;Je saurai bien les y reprendre.

CHŒUR

Le ciel perd, avec l’été,Sa gaîté ;Craignez l’hiver monotone.Mais, pour réveiller le cœur,Ma liqueurCoule des doigts de l’automne.

Viens, de la cuve au pressoir,RecevoirJusqu’à sa goutte dernière ;Tiens fermé, jusqu’en avril,Le barilOù la sève est prisonnière.

Puis, sous un cristal épais,Couche en paixLe vin qui mûrir à l’ombre.Laissons vieillir endormiCet ami,Pour le trouver au temps sombre.

Dans ces flots couleur de feu,Le bon DieuMit pour nous d’ardentes flammes ;Quand il fait froid, quand le soirEst bien noir,C’est du soleil pour nos âmes.

FRANTZ

Suivez les chars au pas des taureaux familiers,Chanteurs ! Bénissez Dieu, la saison est féconde ;La maison sera pleine ainsi que les celliers…La famille est nombreuse, et la vendange

abonde.

Laissez grandir l’enfant, laissez vieillir le vin !Pour qu’au déclin des jours ce fils, en qui j’espère,Verse une ardeur encore avec ce jus divinDans le sang rajeuni de l’aïeul et du père…Laissez grandir l’enfant, laissez vieillir le vin !

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