Gare !

III

On a peur, tant elle est belle !Fût-on don Juan ou Caton.On la redoute rebelle ;Tendre, que deviendrait-on ?Elle est joyeuse et céleste !Elle vient de ce BrésilSi doré qu’il fait du resteDe l’univers un exil.À quatorze ans épousée,Et veuve au bout de six mois.Elle a toute la roséeDe l’aurore au fond des bois.Elle est vierge ; à peine née.Son mari fut un vieillard ;Dieu brisa cet hyménéeDe Trop tôt avec Trop tard.Apprenez qu’elle se nommeDoña Rosita Rosa ;Dieu, la destinant à l’homme,Aux anges la refusa.

Elle est ignorante et libre,Et sa candeur la défend.Elle a tout, accent qui vibre,Chanson triste et rire enfant,Tout, le caquet, le silence,Ces petits pieds familiersCréés pour l’invraisemblanceDes romans et des souliers,Et cet air des jeunes ÈvesQu’on nommait jadis fripon,Et le tourbillon des rêvesDans les plis de son jupon.Cet être qui nous attire,Agnès cousine d’Hébé,Enivrerait un satyre,Et griserait un abbé.Devant tant de beautés pures,Devant tant de frais rayons,La chair fait des conjecturesEt l’âme des visions.Au temps présent l’eau saline,La blanche écume des mersS’appelle la mousseline ;On voit Vénus à travers.Le réel fait notre extase ;Et nous serions plus éprisDe voir Ninon sous la gazeQue sous la vague Cypris.

Nous préférons la dentelleAu flot diaphane et frais ;Vénus n’est qu’une immortelle ;Une femme, c’est plus près.Celle-ci, vers nous conduiteComme un ange retrouvé,Semble à tous les cœurs la suiteDe leur songe inachevé.L’âme l’admire, enchantéePar tout ce qu’a de charmantLa rêverie ajoutéeAu vague éblouissement.Quel danger ! on la devine.Un nimbe à ce front vermeil !Belle, on la rêve divine,Fleur, on la rêve soleil.Elle est lumière, elle est onde.On la contemple. On la croitReine et fée, et mer profondePour les perles qu’on y voit.Gare, Arthur ! gare, Clitandre !Malheur à qui se mettraitÀ regarder d’un air tendreCe mystérieux attrait !L’amour, où glissent les âmes,Est un précipice ; on aLe vertige au bord des femmesComme au penchant de l’Etna.

On rit d’abord. Quel doux rire !Un jour, dans ce jeu charmant,On s’aperçoit qu’on respireUn peu moins facilement.Ces feux-là troublent la tête.L’imprudent qui s’y chauffaitS’éveille à moitié poëteEt stupide tout à fait.Plus de joie. On est la choseDes tourments et des amours.Quoique le tyran soit rose,L’esclavage est noir toujours.On est jaloux ; travail rude !On n’est plus libre et vivant,Et l’on a l’inquiétudeD’une feuille dans le vent.On la suit, pauvre jeune homme !Sous prétexte qu’il faut bienQu’un astre ait un astronomeEt qu’une femme ait un chien.On se pose en loup fidèle ;On est bête, on s’en aigrit,Tandis qu’un autre, auprès d’elle,Aimant moins, a plus d’esprit.Même aux bals et dans les fêtes,On souffre, fût-on vainqueur ;Et voilà comment sont faitesLes aventures du cœur.

Cette adolescente est sombreÀ cause de ses quinze ansEt de tout ce qu’on voit d’ombreDans ses beaux yeux innocents.On donnerait un empirePour tous ces chastes appas ;Elle est terrible ; et le pire,C’est qu’elle n’y pense pas.

23 juin 1859.

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