Le Nid (Hugo)
XI
C’est l’abbé qui fait l’église ;C’est le roi qui fait la tour ;Qui fait l’hiver ? C’est la bise.Qui fait le nid ? C’est l’amour.Les églises sont sublimes,La tour monte dans les cieux,L’hiver pour trône a les cimes ;Mais le nid chante et vaut mieux.Le nid, que l’aube visite,Ne voit ni deuils, ni combats ;Le nid est la réussiteLa meilleure d’ici-bas.Là, pas d’or et point de marbre ;De la mousse, un coin étroit ;C’est un grenier dans un arbre,C’est un bouquet sur un toit.Ce n’est point chose facile,Lorsque Charybde et ScyllaVeulent mordre la Sicile,Que de mettre le holà ;
Quand l’Hékla brûle sa suie,Quand flambe l’Etna grognon,Le fumiste qui l’essuieEst un rude compagnon ;L’orage est grand dans son antre ;Le nuage, hydre des airs,Est splendide quand son ventreLaisse tomber les éclairs ;Un cri fier et redoutable,De hautes rébellionsSortent de la fauve étableDes tigres et des lions ;Certes, c’est une œuvre ardueD’allumer le jour levant,D’ouvrir assez l’étenduePour ne pas casser le vent,Et de donner à la houleUn si gigantesque élanQue, d’un seul bond, elle rouleDe Behring à Magellan.Emplir de fureur les bêtesEt le tonnerre de bruit ;Gonfler le cou des tempêtesDes sifflements de la nuit ;Tirer, quand la gibouléeFouette le matin vermeil,De l’écurie étoiléeL’attelage du soleil ;
Gaver de vins vendémiaire,D’épis messidor ; pourvoirAux dépenses de lumièreQue fait l’astre chaque soir ;Peupler l’ombre ; avoir la force,À travers la terre et l’air,D’enfler tous les ans l’écorce,D’enfler tous les jours la mer ;Ce sont les travaux suprêmesDes dieux, ouvriers géantsMirant leurs bleus diadèmesDans les glauques océans ;Ce sont les tâches immensesDes êtres régnant sur nous,Tantôt des grandes clémences,Tantôt des vastes courroux ;C’est du miracle et du rêve ;Hier, aujourd’hui, demain,Ces choses font, depuis Ève,L’éblouissement humain.Mais entre tous les prodigesQu’entassent dieux et démons,Ouvrant l’abîme aux vertiges,Heurtant les foudres aux monts,C’est l’effort le plus superbe,C’est le travail le plus beau,De faire tordre un brin d’herbeAu bec d’un petit oiseau.
En vain rampe la couleuvre ;L’amour arrange et bénitDeux ailes sur la même œuvre,Deux cœurs dans le même nid.Ce nid où l’amour se pose,Voilà le but du ciel bleu ;Et pour la plus douce choseIl faut le plus puissant dieu.
19 janvier 1859.
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