À la Colonne
Les Chants du crépuscule
Oh ! quand il bâtissait, de sa main colossale,Pour son trône, appuyé sur l’Europe vassale,Ce pilier souverain,Ce bronze, devant qui tout n’est que poudre et sable,Sublime monument, deux fois impérissable,Fait de gloire et d’airain ;
Quand il le bâtissait, pour qu’un jour dans la villeOu la guerre étrangère ou la guerre civileY brisassent leur char,Et pour qu’il fît pâlir sur nos places publiquesLes frêles héritiers de vos noms magnifiques,Alexandre et César !
C’était un beau spectacle ! — Il parcourait la terreAvec ses vétérans, nation militaireDont il savait les noms ;Les rois fuyaient ; les rois n’étaient point de sa taille ;Et, vainqueur, il allait par les champs de batailleGlanant tous leurs canons.
Et puis, il revenait avec la grande armée,Encombrant de butin sa France bien-aimée,
Son Louvre de granit,Et les Parisiens poussaient des cris de joie,Comme font les aiglons, alors qu’avec sa proieL’aigle rentre à son nid !
Et lui, poussant du pied tout ce métal sonore,Il courait à la cuve où bouillonnait encoreLe monument promis.Le moule en était fait d’une de ses pensées.Dans la fournaise ardente il jetait à brasséesLes canons ennemis !
Puis il s’en revenait gagner quelque bataille.Il dépouillait encore à travers la mitrailleMaints affûts dispersés ;Et, rapportant ce bronze à la Rome française,Il disait aux fondeurs penchés sur la fournaise :— En avez-vous assez ?
C’était son œuvre à lui ! — Les feux du polygone,Et la bombe, et le sabre, et l’or de la dragonneFurent ses premiers jeux.Général, pour hochets il prit les Pyramides ;Empereur, il voulut, dans ses vœux moins timidesQuelque chose de mieux.
Il fit cette colonne ! — Avec sa main romaineIl tordit et mêla dans l’œuvre surhumaineTout un siècle fameux,Les Alpes se courbant sous sa marche tonnante,Le Nil, le Rhin, le Tibre, Austerlitz rayonnante,Eylau froid et brumeux.
Car c’est lui qui, pareil à l’antique Encelade,Du trône universel essaya l’escalade,Qui vingt ans entassa,Remuant terre et cieux avec une parole,
Wagram sur Marengo, Champaubert sur Arcole,Pélion sur Ossa !
Oh ! quand par un beau jour, sur la place Vendôme,Homme dont tout un peuple adorait le fantôme,Tu vins grave et serein,Et que tu découvris ton œuvre magnifique,Tranquille, et contenant d’un geste pacifiqueTes quatre aigles d’airain ;
À cette heure où les tiens t’entouraient par cent mille ;Où, comme se pressaient autour de Paul-EmileTous les petits romains,Nous, enfants de six ans, rangés sur ton passage,Cherchant dans ton cortège un père au fier visage,Nous te battions des mains ;
Oh ! qui t’eût dit alors, à ce faîte sublime,Tandis que tu rêvais sur le trophée opimeUn avenir si beau,Qu’un jour à cet affront il te faudrait descendreQue trois cents avocats oseraient à ta cendreChicaner ce tombeau !
Mais non ; la liberté sait aujourd’hui sa force.Un trône est sous sa main comme un gui sur l’écorceQuand les races de rois manquent au droit juré ;Nous avons parmi nous vu passer, ô merveille !
Ce siècle, avant trente ans, avait tout dévoré.
Non. S’ils ont repoussé la relique immortelle,C’est qu’ils en sont jaloux ! qu’ils tremblent devant elle !Qu’ils en sont tout pâlis !C’est qu’ils ont peur d’avoir l’empereur sur leur tête,Et de voir s’éclipser leurs lampions de fêteAu soleil d’Austerlitz !
Pourtant, c’eût été beau ! — Lorsque, sous la colonne,On eût senti présents dans notre BabyloneCes ossements vainqueurs,Qui pourrait dire, au jour d’une guerre civile,Ce qu’une si grande ombre, hôtesse de la ville,Eût mis dans tous les cœurs !
Si jamais l’étranger, ô cité souveraine,Eût ramené brouter les chevaux de l’UkraineSur ton sol bien-aimé,Enfantant des soldats dans ton enceinte émue,Sans doute qu’à travers ton pavé qui remueCes os eussent germé !
Et toi, colonne ! un jour, descendu sous ta base,Le pèlerin pensif, contemplant en extaseCe débris surhumain,Serait venu peser, à genoux sur la pierre,
Ce qu’un Napoléon peut laisser de poussièreDans le creux de la main !
O merveille ! ô néant ! — tenir cette dépouille !Compter et mesurer ces os que de sa rouilleRongea le flot marin,Ce genou qui jamais n’a ployé sous la crainte,Ce pouce de géant dont tu portes l’empreintePartout sur ton airain !
Contempler le bras fort, la poitrine féconde,Le talon qui, douze ans, éperonna le monde,Et, d’un œil filial,L’orbite du regard qui fascinait la foule,Ce front prodigieux, ce crâne fait au mouleDu globe impérial !
Et croire entendre, en haut, dans tes noires entrailles,Sortir du cliquetis des confuses batailles,Des bouches du canon,Des chevaux hennissants, des villes crénelées,Des clairons, des tambours, du souffle des mêlées,Ce bruit : Napoléon !
Rhéteurs embarrassés dans votre toge neuve,Vous n’avez pas voulu consoler cette veuveVénérable aux partis !Tout en vous partageant l’empire d’Alexandre,Vous avez peur d’une ombre et peur d’un peu de cendre :Oh ! vous êtes petits !
Dors, nous t’irons chercher ! ce jour viendra peut-être !Car nous t’avons pour dieu sans t’avoir eu pour maître !Car notre œil s’est mouillé de ton destin fatal,Et, sous les trois couleurs comme sous l’oriflamme,Nous ne nous pendons pas à cette corde infâmeQui t’arrache à ton piédestal !
Oh ! va, nous te ferons de belles funérailles !Nous aurons bien aussi peut-être nos batailles ;Nous en ombragerons ton cercueil respecté !Nous y convierons tout, Europe, Afrique, Asie !Et nous t’amènerons la jeune PoésieChantant la jeune Liberté !
Tu sera bien chez nous ! — couché sous ta colonne,Dans ce puissant Paris qui fermente et bouillonne,Sous ce ciel, tant de fois d’orages obscurci,Sous ces pavés vivants qui grondent et s’amassent,Où roulent les canons, où les légions passent ; —Le peuple est une mer aussi.
S’il ne garde aux tyrans qu’abîme et que tonnerre,Il a pour le tombeau, profond et centenaire(La seule majesté dont il soit courtisan),Un long gémissement, infini, doux et sombre,Qui ne laissera pas regretter à ton ombreLe murmure de l’océan !
9 octobre 1830.
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