Les Vierges de Verdun, Ode
Pourquoi m’apportez-vous ma lyre ?Spectres légers, que voulez-vous ?Fantastiques beautés, ce lugubre sourireM’annonce-t-il votre courroux ?Sur vos écharpes éclatantesPourquoi flotte à longs plis ce crêpe menaçant ?Pourquoi ces verts festons sur ces chaînes pesantes,Et ces roses teintes de sang ?
Retirez-vous : rentrez dans les sombres abîmes…Ah ! que me montrez-vous ?… quels sont ces trois tombeaux ?Quel est ce char affreux surchargé de victimes ?Quels sont ces meurtriers tout couverts de lambeaux ?J’entends des chants de mort ; j’entends des cris de fête.Cachez-moi le char qui s’arrête !…Un fer lentement tombe à mes regards troublés ;J’ai vu couler du sang… Est-il bien vrai, parlez,Qu’il ait rejailli sur ma tête ?
Venez-vous dans mon âme éveiller le remord ?Ce sang,… je n’en suis point coupable !Fuyez, vierges ; fuyez, famille déplorable :Lorsque vous n’étiez plus je n’étais pas encor.Qu’exigez-vous de moi ? J ai pleuré vos misères.Dois-je expier les crimes de mes pères ?Pourquoi troublez-vous mon repos ?Pourquoi m’apportez-vous ma lyre frémissante ?Demandez-vous des chants à ma voix innocente,Et des remords à vos bourreaux ?
Vous serez satisfaits, mânes chers à l’histoire :Je veux consacrer vos regrets :Heureux si ce trépas qui vous comble de gloireN’était la honte des Français !Mais non : quand ma patrie en a paru compliceElle a désavoué le jour de leur supplicePar de longs jours d’épouvante et de deuil.Déchire-toi, voile des âges !France, avec moi reviens à ce siècle d’oragesGémir encor sur leur cercueil.
Sous ces murs entouré de gardes menaçantesSiège le sombre tribunal.L’accusateur se lève ; et ses lèvres tremblantesS’agitent d’un rire infernal.C’est Tainville : on le voit, au nom de la patrie,Convier aux forfaits cette horde flétrie
D’assassins, juges à leur tour :Le besoin du sang le tourmente ;Et sa voix homicide à la hache fumanteDésigne les têtes du jour.
Il parle : ses licteurs vers l’enceinte fataleTraînent les malheureux que sa bouche signale ;Les portes devant eux s’ouvrent avec fracas ;Et trois vierges, de grâce et de pudeur parées,De leurs compagnes entourées,Paraissent parmi les soldats.Le peuple, qui se tait, frémit de son silence ;Il plaint son esclavage en plaignant leurs malheurs,Et repose sur l’innocenceSes regards las du crime et troublés par ses pleurs.
Eh quoi ! quand ces beautés lâchement accuséesVers ces juges de mort s’avançaient dans les fers.Ces murs n’ont pas, croulant sous leurs voûtes brisées,Rendu les monstres aux enfers !Que faisaient nos guerriers ?… Leur vaillance trompéePrêtait au vil couteau l’appui de leur épée ;Ils salivaient ces bourreaux qui souillaient leurs combats.Hélas ! un même jour, jour d’opprobre et de gloire,Voyait Moreau monter au char de la victoire,Et son père au char du trépas.
Quand nos chefs entourés des armes étrangères,Couvrant nos cyprès de lauriers,Vers Paris lentement reportaient leurs bannières,Frédéric sur Verdun dirigeait ses guerriers.Verdun, seul boulevart de la France opprimée,D’un Roi libérateur crut saluer l’armée.
En vain tonnaient d’horribles lois :Verdun se revêtit de sa robe de fête,Et, libre de ses fers, vint offrir sa conquêteAu Monarque vengeur des Rois.
Alors, vierges, vos mains (ce fut là votre crime)Des festons de la joie ornèrent les vainqueurs.Ah ! pareilles à la victime,La hache à vos regards se cachait sous des fleurs.Ce n’est pas tout : quand, pour sauver la France,Nos bannis, affrontant la mort et l’indigence,Combattaient nos tyrans encor mal affermis,Vous avez plaint de si nobles misères ;Votre or a secouru ceux qui furent nos frères,Et n’étaient pas nos ennemis.
Quoi ! ce trait glorieux, qui trahit leur belle ame,Sera donc l’arrêt de leur mort !Mais non : l’accusateur, que leur aspect enflamme,Tressaille d’un honteux transport.Il veut, vierges, au prix d’un affreux sacrifice,En taisant vos bienfaits, vous ravir au supplice ;Il croit vos chastes cœurs par la crainte abattus.Du mépris qui le couvre acceptez le partage ;Souillez-vous d’un forfait : l’infâme aréopageVous absoudra de vos vertus.
Répondez-moi, vierges timides :Qui d’un si noble orgueil arma ces yeux si doux ?Qui fit rouler dans vos regards humidesLes pleurs généreux du courroux ?Je le vois à votre courage :Quand le lâche oppresseur dont la voix vous outrage
N’eût pas offert la honte en offrant son bienfait,Coupables de pitié pour des français fidèlesVous n’auriez pas voulu, devant des lois cruelles,Nier un si noble forfait !
C’en est donc fait ; déjà sous la lugubre enceinteA retenti l’arrêt dicté par la fureur.Dans un muet murmure, étouffé par la crainte,Le peuple, qui l’écoute, exhale son horreur.Regagnez des cachots les sinistres demeures,O vierges ! encor quelques heures…Ah ! priez sans effroi : votre ame est sans remord.Coupez ces longues chevelures,Où la main d’une mère enlaçait des fleurs pures,Sans voir qu’elle y mêlait les pavots de la mort !
Bientôt ces fleurs encor pareront votre tête :Les Anges vous rendront ces symboles touchans ;Votre hymne de trépas sera l’hymne de fêteQue les vierges du ciel rediront dans leurs chants.Vous verrez près de vous, dans ces chœurs d’innocence,Charlotte au cœur d’airain, qui vous vengea d’avance,Élisabeth, cet ange de nos bords,Et Sombreuil, qui trahit par ses pâleurs soudainesLe sang glacé des morts circulant dans ses veines,Et Cazotte, enviant le prix de ses efforts.
Ici, par de nouveaux prodigesLes spectres effrayaient mes yeux épouvantés :Ils balançaient sur moi parmi d’affreux prestigesDe longs linceuls ensanglantés.
Les trois tombeaux, le char, les échafauds funèbresm’apparurent dans les ténèbres ;Tout rentra dans la nuit des siècles révolus :Les vierges avaient fui vers la naissante aurore ;Je me retrouvai seul, et je pleurais encoreQuand ma lyre ne chantait plus.
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