La Lyre et la Harpe
Odes et Ballades
À M. ALPH. DE L.
ODE DEUXIÈME.LA LYRE ET LA HARPE.
Alternis dicetis, amant alterna Camœnæ.
Virgile.
Et cæpit loqui, prout Spiritus sanctus dabat eloqui.
Act. Apost.
LA LYRE.
Dors, ô fils d’Apollon ! ses lauriers te couronnent,Dors en paix ! Les neuf Sœurs t’adorent comme un roi ;De leurs chœurs nébuleux les Songes t’environnent ;La lyre chante auprès de toi !
LA HARPE.
Éveille-toi, jeune homme, enfant de la misère !Un rêve ferme au jour tes regards obscurcis,Et pendant ton sommeil, un indigent, ton frère,À ta porte en vain s’est assis !
LA LYRE.
Ton jeune âge est cher à la Gloire.Enfant, la Muse ouvrit tes yeux,Et d’une immortelle mémoire
Couronna ton nom radieux.En vain Saturne te menace ;Va, l’Olympe est né du Parnasse,Les poëtes ont fait les dieux !
LA HARPE.
Homme, une femme fut ta mère ;Elle a pleuré sur ton berceau ;Souffre donc. Ta vie éphémèreBrille et tremble, ainsi qu’un flambeau.Dieu, ton maître, a d’un signe austèreTracé ton chemin sur la terre,Et marqué ta place au tombeau.
LA LYRE.
Chante ! Jupiter règne et l’univers l’implore ;Vénus embrase Mars d’un souris gracieux ;Iris brille dans l’air, dans les champs brille Flore ;Chante ! Les immortels, du couchant à l’aurore,En trois pas parcourent les cieux.
LA HARPE.
Prie ! Il n’est qu’un vrai Dieu, juste dans sa clémence,Par la fuite des temps sans cesse rajeuni ;Tout s’achève dans lui, par lui tout recommence ;Son être emplit le monde ainsi qu’une âme immense ;L’Éternel vit dans l’Infini.
LA LYRE.
Ta douce Muse à fuir t’invite.Cherche un abri calme et serein ;Les mortels, que le sage évite,Subissent le siècle d’airain.
Viens ; près de tes lares tranquilles,Tu verras de loin dans les villesMugir la Discorde aux cent voix.Qu’importe à l’heureux solitaireQue l’autan dévaste la terre,S’il ne fait qu’agiter ses bois !
LA HARPE.
Dieu, par qui tout forfait s’expie,Marche avec celui qui le sert.Apparais dans la foule impie,Tel que Jean, qui vint du désert.Va donc, parle aux peuples du monde ;Dis-leur la tempête qui gronde,Révèle le juge irrité ;Et, pour mieux frapper leur oreille,Que ta voix s’élève, pareilleÀ la rumeur d’une cité !
LA LYRE.
L’aigle est l’oiseau du Dieu qu’avant tous on adore.Du Caucase à l’Athos l’aigle planant dans l’air,Roi du feu qui féconde et du feu qui dévore,Contemple le soleil et vole sur l’éclair !
LA HARPE.
La colombe descend du ciel qui la salue,Et, voilant l’Esprit-Saint sous son regard de feu,Chère au vieillard choisi comme à la vierge élue,Porte un rameau dans l’arche, annonce au monde un Dieu !
LA LYRE.
Aime ! Éros règne à Gnide, à l’Olympe, au Tartare ;Son flambeau de Sestos allume le doux phare,
Il consume Ilion par la main de Pâris.Toi, fuis de belle en belle, et change avec leurs charmes.L’amour n’enfante que des larmes ;Les Amours sont frères des Ris !
LA HARPE.
L’amour divin défend de la haine infernale.Cherche pour ton cœur pur une âme virginale ;Chéris-la, Jéhovah chérissait Israël.Deux êtres que dans l’ombre unit un saint mystèrePassent en s’aimant sur la terre,Comme deux exilés du ciel !
LA LYRE.
Jouis ! c’est au fleuve des ombresQue va le fleuve des vivants.Le sage, s’il a des jours sombres,Les laisse aux dieux, les jette aux vents.Enfin, comme un pâle convive,Quand la mort imprévue arrive,De sa couche il lui tend la main ;Et, riant de ce qu’il ignore,S’endort dans la nuit sans aurore,En rêvant un doux lendemain !
LA HARPE.
Soutiens ton frère qui chancelle,Pleure si tu le vois souffrir ;Veille avec soin, prie avec zèle,Vis en songeant qu’il faut mourir.Le pécheur croit, lorsqu’il succombe,Que le néant est dans la tombe,Comme il est dans la volupté ;Mais quand l’ange impur le réclame,
Il s’épouvante d’être une âme,Et frémit de l’éternité !Le poëte écoutait, à peine à son aurore,Ces deux lointaines voix qui descendaient du ciel ;Et plus tard il osa parfois, bien faible encore,Dire à l’écho du Pinde un hymne du Carmel.
Avril 1822.
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