La Vendée

Odes et Ballades

À M. LE VICOMTE DE CHATEAUBRIAND.

ODE DEUXIÈME.LA VENDÉE.

Ave, Cæsar, morituri te salutant.

Tacite.

I

« Qui de nous, en posant une urne cinéraire,N’a trouvé quelque ami pleurant sur un cercueil ?Autour du froid tombeau d’une épouse ou d’un frère,Qui de nous n’a mené le deuil ? »— Ainsi sur les malheurs de la France éploréeGémissait la Muse sacréeQui nous montra le ciel ouvert,Dans ces chants où, planant sur Rome et sur Palmyre,Sublime, elle annonçait les douceurs du martyreEt l’humble bonheur du désert.Depuis, à nos tyrans rappelant tous leurs crimes,Et vouant aux remords ces cœurs sans repentirs,Elle a dit : « En ces temps la France eut des victimes ;Mais la Vendée eut des martyrs ! »— Déplorable Vendée, a-t-on séché tes larmes ?Marches-tu, ceinte de tes armes,Au premier rang de nos guerriers ?Si l’honneur, si la foi n’est pas un vain fantôme,Montre-moi quels palais ont remplacé le chaumeDe tes rustiques chevaliers.

Hélas ! tu te souviens des jours de ta misère !Des flots de sang baignaient tes sillons dévastés,Et le pied des coursiers n’y foulait de poussièreQue la cendre de tes cités.Ceux-là qui n’avaient pu te vaincre avec l’épéeSemblaient, dans leur rage trompée,Implorer l’enfer pour appui ;Et, roulant sur la plaine en torrents de fumée,Le vaste embrasement poursuivait ton armée,Qui ne fuyait que devant lui.II

La Loire vit alors, sur ses plages désertes,S’assembler les tribus des vengeurs de nos rois,Peuple qui ne pleurait, fier de ses nobles pertes,Que sur le trône et sur la croix.C’étaient quelques vieillards fuyant leurs toits en flammes,C’étaient des enfants et des femmes,Suivis d’un reste de héros ;Au milieu d’eux marchait leur patrie exilée,Car ils ne laissaient plus qu’une terre peupléeDe cadavres et de bourreaux.On dit qu’en ce moment, dans un divin délire,Un vieux prêtre parut parmi ces fiers soldats,Comme un saint chargé d’ans qui parle du martyreAux nobles anges des combats ;Tranquille, en proclamant de sinistres présages,Les souvenirs des anciens âgesS’éveillaient dans son cœur glacé ;Et, racontant le sort qu’ils devaient tous attendre,La voix de l’avenir semblait se faire entendreDans ses discours pleins du passé.

III

« Au de la du Jourdain, après quarante années,Dieu promit une terre aux enfants d’Israël ;Au de la de ces flots, après quelques journées,Le Seigneur vous promet le ciel.Ces bords ne verront plus vos phalanges errantes ;Dieu, sur des plaines dévorantes,Vous prépare un tombeau lointain ;Votre astre doit s’éteindre, à peine à son aurore ;Mais Samson expirant peut ébranler encoreLes colonnes du Philistin.« Vos guerriers périront ; mais, toujours invincibles,S’ils ne peuvent punir, ils sauront se venger ;Car ils verront encor fuir ces soldats terriblesDevant qui fuyait l’étranger.Vous ne mourrez pas tous sous des bras intrépides ;Les uns, sur des nefs homicides,Seront jetés aux flots mouvants ;Ceux-là promèneront des os sans sépulture.Et cacheront leurs morts sous une terre obscure,Pour les dérober aux vivants.« Et vous, ô jeune chef, ravi par la victoireAux hasards de Mortagne, aux périls de Saumur,L’honneur de vous frapper dans un combat sans gloireRendra célèbre un bras obscur.Il ne sera donné qu’à bien peu de nos frèresDe revoir, après tant de guerres,La place où furent leurs foyers ;Alors, ornant son toit de ses armes oisives,Chacun d’eux attendra que Dieu donne à nos rivesLes lys, qu’il préfère aux lauriers.

« Vendée, ô noble terre ! ô ma triste patrie !Tu dois payer bien cher le retour de tes rois !Avant que sur nos bords croisse la fleur chérie,Ton sang l’arrosera deux fois.Mais aussi, lorsqu’un jour l’Europe réunieDe l’arbre de la tyrannieAura brisé les rejetons,Tous les rois vanteront leurs camps, leur flotte immense,Et, seul, le roi chrétien mettra dans la balanceL’humble glaive des vieux Bretons.« Grand Dieu ! — Si toutefois, après ces jours d’ivresse,Blessant le cœur aigri du héros oublié,Une voix insultante offrait à sa détresseLes dons ingrats de la pitié ;Si sa mère, et sa veuve, et sa fille, éplorées,S’arrêtaient, de faim dévorées,Au seuil d’un favori puissant,Rappelant à celui qu’implore leur misèreQu’elles n’ont plus ce fils, cet époux et ce pèreQui croyait leur léguer son sang ;« Si, pauvre et délaissé, le citoven fidèle,Lorsqu’un traître enrichi se rirait de sa foi,Entendait au sénat calomnier son zèlePar celui qui jugea son roi ;Si, pour comble d’affronts, un magistrat injuste,Déguisant sous un nom augusteL’abus d’un insolent pouvoir,Venait, de vils soupçons chargeant sa noble tête,Lui demander ce fer, sa première conquête, —Peut-être son dernier espoir ;« Qu’il se résigne alors. — Par ses crimes prospèresL’impie heureux insulte au fidèle souffrant ;Mais que le juste pense aux forfaits de nos pères,Et qu’il songe à son Dieu mourant.

Le Seigneur veut parfois le triomphe du vice ;Il veut aussi, dans sa justice,Que l’innocent verse des pleurs ;Souvent, dans ses desseins, Dieu suit d’étranges voies,Lui qui livre Satan aux infernales joies,Et Marie aux saintes douleurs. »IV

Le vieillard s’arrêta. Sans croire à son langage,Ils quittèrent ces bords, pour n’y plus revenir ;Et tous croyaient couvert des ténèbres de l’âgeL’esprit qui voyait l’avenir.Ainsi, faible en soldats, mais fort en renommée,Ce débris d’une illustre arméeSuivait sa bannière en lambeaux ;Et ces derniers français, que rien ne put défendre,Loin de leur temple en deuil et de leur chaume en cendre,Allaient conquérir des tombeaux !

1819.

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