Édition Garnier 1879

Galimatias dramatique

GALIMATIASDRAMATIQUE(1757 )

UN JÉSUITE, prêchant aux Chinois.

Je vous le dis, mes chers frères, notre Seigneur veut faire de tous les hommes des vases d’élection ; il ne tient qu’à vous d’être vases : vous n’avez qu’à croire sur-le-champ tout ce que je vous annonce ; vous êtes les maîtres de votre esprit, de votre cœur, de vos pensées, de vos sentiments. Jésus-Christ est mort pour tous, comme on sait, la grâce est donnée à tous. Si vous n’avez pas la contrition, vous avez l’attrition ; si l’attrition vous manque, vous avez vos propres forces et les miennes.

UN JANSÉNISTE, arrivant.

Vous en avez menti, enfant d’Escobar et de perdition ; vous prêchez ici l’erreur et le mensonge. Non, Jésus n’est mort que pour plusieurs ; la grâce est donnée à peu ; l’attrition est une sottise ; les forces des Chinois sont nulles, et vos prières sont des blasphèmes ; car Augustin et Paul…

LE JÉSUITE.

Taisez-vous, hérétique ; sortez, ennemi de saint Pierre. Mes frères, n’écoutez point ce novateur, qui cite Augustin et Paul ; et venez tous que je vous baptise.

LE JANSÉNISTE

Gardez-vous-en bien, mes frères ; ne vous faites point baptiser par la main d’un moliniste, vous seriez damnés à tous les diables. Je vous baptiserai dans un an au plus tôt, quand je vous aurais appris ce que c’est que la grâce.

LE QUAKER.

Ah ! mes frères, ne soyez baptisés ni par la patte de ce renard, ni par la griffe de ce tigre. Croyez-moi, il vaut mieux n’être point baptisé du tout ; c’est ainsi que nous en usons. Le baptême peut avoir son mérite ; mais on peut très-bien s’en passer. Tout ce qui est nécessaire, c’est d’être animé de l’Esprit ; vous n’avez qu’à l’attendre, il viendra, et vous en saurez plus en un moment que ces charlatans n’en pourraient dire dans toute leur vie.

L’ANGLICAN.

Ah ! mes ouailles, quels monstres viennent ici vous dévorer ! Mes chères brebis, ne savez-vous pas que l’Église anglicane est la seule Église pure ? Nos chapelains qui sont venus boire du punch à Kanton ne vous l’ont-ils pas dit ?

LE JÉSUITE.

Les anglicans sont des déserteurs ; ils ont renoncé à notre pape, et le pape est infaillible.

LE LUTHÉRIEN.

Votre pape est un âne, comme l’a prononcé Luther. Mes chers Chinois, moquez-vous du pape, et des anglicans, et des molinistes, et des jansénistes, et des quakers, et ne croyez que les luthériens : prononcez seulement ces mots, in, cum, sub , et buvez du meilleur.

LE PURITAIN.

Nous déplorons, mes frères, l’aveuglement de tous ces gens-ci, et le vôtre. Mais, Dieu merci, l’Éternel a ordonné que je viendrais à Pékin, au jour marqué, confondre ces bavards ; que vous m’écouteriez, et que nous ferions le souper ensemble le matin, car vous saurez que dans le quatrième siècle de l’ère de Denis le Petit…

LE MUSULMAN.

Eh ! mort de Mahomet, voilà bien des discours ! Si quelqu’un de ces chiens-là s’avise encore d’aboyer, je leur coupe à tous les deux oreilles ; pour leur prépuce, je ne m’en donnerai pas la peine : ce sera vous, mes chers Chinois, que je circoncirai ; je vous donne huit jours pour vous y préparer, et si quelqu’un de vous autres, après cela, s’avise de boire du vin, il aura affaire à moi.

LE JUIF.

Ah ! mes enfants, si vous voulez être circoncis, donnez-moi la préférence : je vous ferai boire du vin tant que vous voudrez ; mais si vous êtes assez impies pour manger du lièvre qui, comme vous savez, rumine et n’a pas le pied fendu , je vous ferai passer au fil de l’épée quand je serai le plus fort, ou, si vous l’aimez mieux, je vous lapiderai ; car…

LES CHINOIS.

Ah ! par Confucius et les cinq Kings, tous ces gens-là ont-ils perdu l’esprit ? Monsieur le geôlier des petites-maisons de la Chine, allez renfermer tous ces pauvres fous chacun dans leur loge.

FIN DU GALIMATIAS DRAMATIQUE.

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