Épître 14
Épîtres
ÉPÎTRE XIV.
À MONSIEUR L’ABBÉ DE BUSSY,
DEPUIS ÉVÊQUE DE LUÇON.
(1716)
Ornement de la bergerieEt de l’Église, et de l’amour,Aussitôt que Flore à son tourPeindra la campagne fleurie,Revoyez la ville chérieOù Vénus a fixé sa cour.Est-il pour vous d’autre patrie ?Et serait-il dans l’autre vie
Un plus beau ciel, un plus beau jourSi l’on pouvait de ce séjourExiler la Tracasserie ?Évitons ce monstre odieux,Monstre femelle, dont les yeuxPortent un poison gracieux,Et que le ciel en sa furie,De notre bonheur envieux,A fait naître dans ces beaux lieuxAu sein de la galanterie.Voyez-vous comme un miel flatteurDistille de sa bouche impure ?Voyez-vous comme l’ImpostureLui prête un secours séducteur ?Le Courroux étourdi la guide,L’Embarras, le Soupçon timide,En chancelant suivent ses pas.Des faux rapports l’Erreur avideCourt au-devant de la perfide,Et la caresse dans ses bras.Que l’Amour, secouant ses ailes,De ces commerces infidèlesPuisse s’envoler à jamais !Qu’il cesse de forger des traitsPour tant de beautés criminelles,Et qu’il vienne, au fond du Marais,De l’innocence et de la paixGoûter les douceurs éternelles !Je hais bien tout mauvais rimeurDe qui le bel esprit baptise
Du nom d’ennui la paix du cœur,Et la constance de sottise.Heureux qui voit couler ses joursDans la mollesse et l’incurie,Sans intrigues, sans faux détours,Près de l’objet de ses amours,Et loin de la coquetterie !Que chaque jour rapidementPour de pareils amants s’écoule !Ils ont tous les plaisirs en foule,Hors ceux du raccommodement.Quelques amis dans ce commerceDe leur cœur que rien ne traversePartagent la chère moitié ;Et, dans une paisible ivresse,Ce couple avec délicatesseAux charmes purs de l’amitiéJoint les transports de la tendresse…Rendez-nous donc votre présence,Galant prieur de Trigolet,Très-aimable et très-frivolet :Venez voir votre humble valetDans le palais de la Constance.Les Grâces avec complaisanceVous suivront en petit collet ;Et moi leur serviteur follet,J’ébaudirai Votre ExcellencePar des airs de mon flageolet,Dont l’Amour marque la cadenceEn faisant des pas de ballet.
Comments
Loading comments…