Épître 55
Épîtres
ÉPÎTRE LV.
AU PRINCE ROYAL DE PRUSSE,
AU NOM DE MADAME LA MARQUISE DU CHÂTELET,À QUI IL AVAIT DEMANDÉ CE QU’ELLE FAISAIT À CIREY.
(1738)
Un peu philosophe et bergère,Dans le sein d’un riant séjour.Loin des riens brillants de la cour,Des intrigues du ministère,Des inconstances de l’amour,
Des absurdités du vulgaireToujours sot et toujours trompé,Et de la troupe mercenairePar qui ce vulgaire est dupé,Je vis heureuse et solitaire ;Non pas que mon esprit sévèreHaïsse par son caractèreTous les humains également :Il faut les fuir, c’est chose claire ;Mais non pas tous, assurément.Vivre seule dans sa tanièreEst un assez méchant parti ;Et ce n’est qu’avec un amiQue la solitude doit plaire.Pour ami j’ai choisi Voltaire ;Peut-être en feriez-vous ainsi.Mes jours s’écoulent sans tristesse ;Et, dans mon loisir studieux,Je ne demandais rien aux dieuxQue quelque dose de sagesse,Quand le plus aimable d’entre eux,À qui nous érigeons un temple,A, par ses vers doux et nombreux,De la sagesse que je veuxDonné les leçons et l’exemple.Frédéric est le nom sacréDe ce dieu charmant qui m’éclaire :Que ne puis-je aller à mon gréDans l’Olympe où l’on le révère !Mais le chemin m’en est bouché.Frédéric est un dieu caché,Et c’est ce qui nous désespère.Pour moi, nymphe de ces coteaux,Et des prés si verts et si beaux.Enrichis de l’eau qui les baise,Soumise au fleuve de La Blaise,Je reste parmi ses roseaux.Mais vous, du séjour du tonnerreNe pourriez-vous descendre un peu ?C’est bien la peine d’être dieuQuand on ne vient pas sur la terre !
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