La Vision de don Rodrigue (Traduction Defauconpret)
DE
Quid dignum memorare tuis, Hispania, terris,Vox humana valet !Claudien
AUX SOUSCRIPTEURS
DU COMITÉ
POUR LE SOULAGEMENT DES MALHEUREUX PORTUGAIS,
LEUR PRÉSIDENT
CE POÈME, COMPOSÉ AU BÉNÉFICE DE LA CAISSE DU COMITÉ,
EST RESPECTUEUSEMEMT DÉDIÉ PAR L’AUTEUR,
WALTER SCOTT.
Le poème suivant est fondé sur une tradition espagnole. Don Rodrigue, le dernier roi goth d’Espagne à l’époque de l’invasion des Maures, eut, dit-on, la témérité de descendre dans un antique souterrain près de Tolède, dont l’ouverture était regardée comme devant être fatale à la monarchie espagnole. La légende ajoute que son audacieuse curiosité fut punie par une représentation emblématique de l’invasion de ces mêmes Sarrazins, qui, dans l’année 714, le défirent en bataille rangée, et réduisirent l’Espagne sous leur domination. J’ai tenté de prolonger la vision des révolutions de la Péninsule jusqu’à la crise actuelle, et de la diviser en trois périodes par un changement supposé de scène. La première représente l’invasion des Maures, la défaite et la mort de Rodrigue, et se termine à l’occupation paisible du pays par les vainqueurs. La seconde période embrasse l’état de la Péninsule après que les conquêtes des Indes, par les Espagnols et les Portugais, l’eurent êlevée à l’apogée de la gloire, souillée cependant par la superstition et la cruauté : une allusion aux barbaries de l’inquisition termine ce deuxième tableau. La dernière partie du poème retrace l’époque qui précéda la trahison sans exemple de Buonaparte, donne une esquisse de l’usurpation, et se termine à l’arrìvée des secours de l’Angleterre.
Il est peut-être convenable de déclarer ici que l’objet de ce poème est moins de célébrer ou de détailler des incidens particuliers, que de donner un tableau général des différentes périodes.
Je connais trop bien le repect dû au public, surtout par un auteur déjà souvent honoré de son indulgence, pour ne pas la lui demander encore ici, s’il trouve que ce poème est bien au-dessous de son sujet. Il faut qu’on sache que, pendant que je me pressais d’exécuter un ouvrage composé pour une circonstance passagère et sur des évènemens rapides, ma tâche fut cruellement interrompue par la mort successive du lord président Blair, et du lord vicomte Melville. Dans ces personnages distingués, j’avais non seulement à regretter deux hommes importans pour l’Écosse, mais encore deux nobles protecteurs, dont l’estime et la faveur honorèrent mon début dans le monde, et qui, je puis l’ajouter avec orgueil et douleur, avaient daigné m’accorder, dans un âge plus avancé, une amitié généreuse.
J’aurais toujours eu de la peine à rendre ces vers dignes de mon sujet ; mais je puis attribuer à cette interruption plusieurs négligences.
Édimbourg, 24 juin 1811.
Est-il une harmonie dont les sons inspirés puissent se faire entendre distinctement au milieu du tumulte des batailles ; ou s’est-elle perdue à jamais avec ce maître de la lyre qui chanta le siège et les malheurs d’Ilion ? De tels accords, ô Wellington, parviendraient à ton oreille au-delà de la plaine immense de l’Océan ; ni les acclamations, ni le bruit des armes n’en dénatureraient la pure mélodie : ils s’élèveraient jusqu’aux cieux dans les intervalles des bruyantes fanfares qui annoncent la victoire de la Bretagne et la vengeance de la Lusitanie.
Oui ! cette harmonie puissante se marierait à tous les sons confus, à tous les accens de terreur ou de triomphe, de tristesse ou de joie, qui retentissent sur les rives ravagées du Mondego ; — aux cris des guerriers couronnés par la victoire, à la voix plaintive des femmes, aux gémissemens du laboureur ruiné, aux acclamations des captifs qui voient rompre leurs fers, au murmure farouche de l’oppresseur repoussé, et à l’hymne d’une nation qui célèbre la chute de l’usurpation tyrannique.
Mais nous, faibles ménestrels des âges modernes, qui ne savons qu’imiter les antiques bardes, — nous, timides, et à qui les transports de l’inspiration sont inconnus, pourrons-nous payer le tribut que réclame ta gloire ? Tu fournis à nos lyres un sujet digne de ces favoris des muses, qui seuls auraient pu éterniser ton nom, un sujet digne de la lyre d’Homère et du noble génie de Milton… pourrons-nous y prétendre, nous poètes dégénéres !
Montagnes sauvages, dont le sein servit d’asile aux défenseurs de la liberté écossaise, et vous, torrens dont les sombres mugissemens les invitaient au sommeil, quand ils revenaient vainqueurs du champ de bataille, dites, avez-vous perdu tous ces accords augustes et majestueux que vous confiaient les chœurs des bardes ou des druides, alors que leurs chants de gloire s’élançaient jusqu’aux nues, que le vallon de Cattraeth retentissait du concert de la harpe mystérieuse de Merlin et de la voix de Llywarch aux cheveux blancs ?
Oh ! si vos solitudes conservent cette antique mélodie, comme semblent souvent le dire vos brises changeantes, quand tour à tour bruyans précurseurs des tempêtes, et paisibles messagères des beaux jours, elles imitent les éclats sonores de la trompette, et les modulations de la harpe… Si vous pouvez faire répéter à vos échos cette harmonie triompbante, communiquez-la au ménestrel qui vous aima avec tant de constance, qui recueillit pieusement les vieilles traditions éparses dans vos déserts, et tenta de leur donner une voix nouvelle dans ses chants.
Jamais jusqu’ici, quoiqu’il se soit si souvent distrait de plus graves travaux par le charme des vers, jamais il n’a imploré dans une phrase poétique l’inspiration d’une muse ou des divinités champêtres ; il abandonnait dans le vague des airs les accords échappés à sa lyre. S’il fut applaudi, il ne rechercha jamais les suffrages ; ce n’est pas pour lui qu’il vous adresse encore aujourd’hui cette prière : que ses chants soient dignes de la gloire d’un héros ! qu’ils soient immortels !… et que le nom du poète soit oublié.
Écoutez ! leur réponse m’est adressée du haut de ce rocher brumeux :
— Ménestrel, ta lyre romantique, dans son essor capricieux, a obtenu une renommée passagère ; mais elle sera peut-être bientôt perdue comme la légère vapeur du foyer d’une cbaumière. Si tu as la présomption de remplir une telle tâche, ce n’est pas à nous qu’il faut demander des accords dignes d’un héros.
Les siècles ont roulé sur les siècles, des générations se sont écoulées depuis que nos vallons et nos rochers entendirent le tumulte des combats et les joyeuses fanfares des vainqueurs.
— Les leçons de nos traditions antiques s’effacent, excepté dans ces lieux où la naïve laitière aperçoit encore les fées qui renouvellent leurs danses sous les berceaux de la blanche aubépine ou autour de la source enchantée de Minchmore ; il est encore quelques vieux bergers qui chantent leurs légendes, auxquelles tu daignes presque seul prêter une oreille attentive, et qui racontent d’obscures querelles, les ravages de la frontière et les grossiers exploits des excursions nocturnes faites sur le Teviot, la Tweed ou la Tyne.
— Non, cherche ces contrées romantiques où le soleil, plus rapproché de la terre, y verse sans cesse la flamme éthérée de ses rayons, et où le villageois, après avoir terminé ses travaux, chante en vers improvisés quelque nom chéri, soit que ce tribut soit réclamé par les charmes d’Olalia aux yeux de diamant et aux cheveux d’ébène ; soit qu’inspiré par les exploits de Grœme, il chante sur un air moresque la claymore sanglante de l’antique Albyn et la baïonnette de la verte Innisfaïl.
— Cherche ces régions où la crête pierreuse de la sauvage Nevada porte un diadème de neige éternelle ; va visiter l’orgueilleux Alhambra, qui dans son sein déchiré offre les pompeux monumens d’un peuple barbare ; arrête-toi près de Tolède, dont la tour voit flotter les bannières d’un ennemi plus impitoyable que le Maure farouche. Là, du haut de ses vastes remparts, le citoyen ne cesse de jeter dans la plaine des regards inquiets, pour tâcher de découvrir les armées réunies de l’Angleterre, du Portugal et de l’Espagne.
— Là une étincelle du feu de Numance brille encore dans les yeux de l’Espagnol basané par le soleil. Son port majestueux, sa démarche grave et son visage sombre indiquent encore un orgueil et une constance inaltérables. Si l’éclat de la chevalerie féodale n’est plus, comme autrefois, le titre de gloire de tes gentilshommes, ô Ibérie, souvent du moins leurs vassaux sans cimiers ont vu fuir l’hildago couronné d’un panache, sans cesser de rester immobiles sur le champ de bataille… Ils ont su résister bravement à la fortune et mourir.
— Ce peuple, toujours le même, chérit encore des récits dignes d’une harpe plus harmonieuse que la tienne ; ses étranges traditions perpétuent le mystérieux souvenir des légendes, des visions, des prophéties et des miracles qui illustrèrent l’Espagne. Vole aux lieux où les bizarres merveilles de l’architecture arabe se marient aux créations plus sombres des Goths, et forment un modèle qui doit inspirer le ménestrel. C’est là que tu obtiendras ce que tu demandes ; pars ! —
Ainsi parla l’Esprit des montagnes : j’écoutai avec un respect filial, et j’obéis.
Élevant leurs sommets au milieu d’un ciel sans nuage, qu’éclaire la blanche clarté de la lune, les tours et les clochers de Tolède semblent s’élancer du sein tremblant d’un lac argenté. Leurs ombres mêlées interceptent la vue de la vaste enceinte destinée aux sépultures qui s’étend à leurs pieds ; rien ne trouble le silence de la nuit, tout dort plongé dans les ténèbres ou dans les brillans reflets de la lune. Tout se tait, excepté le murmure éternel des flots rapides du Teïo.
Parfois on distingue encore dans le lointaîn le hennissement ou les pas d’un coursier lorsque les cavaliers vigilans font leur ronde et relèvent les gardes du roi Rodrigue ; car les vapeurs dont la nuit couvre le fleuve laissent entrevoir obscurément des pavillons superbes, des tissus de soie et d’argent, des étendards déployés, et les armes des soldats sur lesquelles se reflète le flambeau de la lune.
Mais depuis que l’airain religieux a appelé les fidèles à la prière du soir, les guerriers cboisis auxquels est confiée la garde de Rodrigue occupent le même poste sous le porche de la vaste cathédrale ; peu semblables aux Goths leurs ancêtres, ils portent d’élégans javelots et des casques incrustés d’or, au lieu de la lourde massue et du casque de fer. Des baudriers garnis de clous d’argent décorent leurs épaules auxquelles est attaché un carquois d’ivoire au lieu d’un glaive pesant.
Ils murmurent du retard de leur maître avec la légèreté des courtisans frivoles, et le raillent de la longueur de ses prières.
— Quoi ! se disent-ils, Rodrigue demeurera donc ici jusqu’au matin, passant la nuit en vaines oraisons ? Est-ce qu’il ferait pénitence, pour réparer sa violence envers la belle Florinda ?
Et puis ils tournent vers l’orient leurs yeux fatigués, hâtant par leurs désirs impatiens l’aurore paresseuse.
Cependant, dans le chœur du temple, le prélat de Tolède écoutait avec une surprise mêlée de terreur les aveux du monarque. Une lampe d’argent, seul témoin de cette confession douloureuse, leur prêtait sa mélancolique clarté. Rodrigue dévoilait ces secrets qu’il est si pénible de confier quand les craintes, les remords et la honte déchirent le cœur, accablé de l’invisible fardeau du crime, et que la conscience cherche dans ses aveux un refuge contre le désespoir.
Les rayons vacillans de la lampe éclairaient pleinement le visage du prélat et sa blanche chevelure, mais les traits de Rodrigue étaient cachés par sa main et les plis de son manteau, quoique sa tête fût découverte. Pendant qu’il déclarait les péchés secrets de son âme, le fìer descendant d’Alaric n’aurait pu souffrir qu’aucun mortel observât son aspect, ou pût se vanter d’avoir vu la crainte sur le front d’un monarque, et le remords troubler les regards d’un guerrier.
Les joues flétries du vieillard pâlissaient à chaque secret révélé par le roi, qui exprimait par ses gestes et ses regards tout ce que ses lèvres tremblantes n’osaient articuler.
— C’est ainsi, dit-il, que périt le roi Witiza ; cependant, saint père, ne crois pas que je sois l’auteur de ce meurtre. — L’ambition cherche toujours à voiler ses crimes. — Crois plutôt, ajouta-t-il, que ce fut la nécessité sévère : le soin de ma conservation m’en fit une loi ; il me fallut immoler ou mourir.
— Et si Florinda fit entendre des cris d’alarme, si elle invoqua vainement son père absent, et implora ma pitié en se jetant à mes genoux, crains néanmoins, vénérable pasteur, de prononcer sur moi une sentence téméraire !… Il est des apparences trompeuses : les femmes sont connues par leur adresse à déguiser leurs vrais sentimens. Mais ici sa conscience, dédaignant cette coupable arrogance, colora ses joues d’un sang brûlant ; il s’interrompit à ces mots, et le prélat se leva.
— Digne descendant d’une race de fer ! que dirai-je de tes crimes ? ô don Rodrigue ! quelles aumônes, quelles prières, quelle pénitence, peuvent effacer la noire souillure du meurtre et celle de la trahison ! Comment intercéder pour le farouche ravisseur qui hésite dans son repentir, et se fait une gloire de son forfait ?
— Comment espérer que l’Éternel daigne retarder la vengeance, à moins que, dans sa miséricorde pour cette armée chretienne, il n’épargne le pasteur de peur de perdre avec lui le troupeau ?
Le tyran sentit s’allumer sa prompte colère, et son front reprit toute sa sombre audace.
— Eh bien ! dit-il, j’accepte l’avenir dont je suis menacé ; que le sang appelle le sang ; que la trahison soit punie par des traítres, et la violence par de justes malheurs ! Mais ces malheurs, je veux savoir d’où ils nous viendront ; je veux connaître ceux qui seront nos ennemis ; tu peux exaucer ce désir, auguste prélat… Donne-moi la clef fatale, et guide-moi dans ce souterrain mystérieux, où, si la tradition n’est point un mensonge, un roi espagnol doit voir un jour les destinées futures de sa patrie.
— Malheureux prince ! révoque cette demande désespérée, ou tarde encore d’accomplir l’antique prédiction. Songe que ces portes magiques refusèrent de s’ouvrir aux monarques qui t’ont précédé sur le trône, et qu’elles ne s’ouvriront, dit l’oracle, qu’au dernier roi de leur race, sous lequel l’empire touchera à sa ruine, miné sourdement par la trahison et menacé par l’orage de la divine vengeance.
— Prélat ! la volonté d’un monarque ne souffre pas de délai… Conduis-moi !
Le prélat prend la clef pesante et la lampe à la flamme incertaine ; il guide le roi dans les détours d’un escalier, sous de sombres voûtes, et par un passage ignoré, au bout duquel il montre de l’œil un antique portail. Pendant que Rodrigue n’écoutant que son désespoir, essaie la clef, les sourds mugissemens de la foudre ébranlent la cathédrale : il s’arrête deux fois, et deux fois fait de nouveaux efforts ; enfin les énormes verrous cèdent, et les gonds bruyans gémissent tout-à-coup.
Ces voûtes étaient élevées, vastes et profondes ; les arceaux, le pavé, les murailles en étaient d’un marbre poli, noir comme celui des tombeaux, et tout sculpté d’emblèmes et de caractères étrangers. Une pâle lumière, comme celle de l’aube matinale, brillait dans cette enceinte, sans qu’on pût en découvrir la source ; il n’y ayait aucune ouverture ; cependant don Rodrigue put observer des merveilles inconnues jusqu’à ce jour aux yeux des mortels.
Sentinelles farouches, deux statues de bronze étaient placées contre le mur ; leurs formes étaient massives, leur stature gigantesque ; des couronnes d’or ceignaient leurs fronts menaçans. On eût dit deux images de ces rois géans qui vécurent et péchèrent avant les flots vengeurs du déluge. L’une tenait une faux ; l’autre s’appuyait sur une massue : la première avait des ailes déployées, comme pour prendre l’essor ; la seconde semblait rêver. L’une et l’autre paraissaient sévères, inflexibles et inexorables.
Le géant placé à main droite avait le regard fixé sur un cristal rempli de sable fugitif que tenait son frère ; celui-ci semblait en mesurer les mouvemens rapides par un énorme livre de fer, sur lequel était écrite l’histoire des natíons déchues, des empires détruits et des rois exilés. Au-dessus de la tête de ces deux géans se déroulait un écriteau sur lequel on lisait leurs noms ainsi qu’il suit : — Voici le Destin et le Temps, à qui le ciel a livré pendant quelques siècles le gouvernement de la terre.
Cependant le sable fuit ; et au moment où les derniers grains s’écoulent plus lentement, le géant de la droite commence à lever sa massue comme un homme qui se réveille d’un profond sommeil. La massue frappe soudain avec la force du tonnerre la partie la plus élevée de la voûte, qui s’écroule aussitôt en monceaux de ruines, et offre à Rodrigue étonné de nouvelles scènes de terreur.
II aperçoit par cette large brèche, comme dans les visions d’un songe, les royaumes de l’Espagne, châteaux et cités, qui semblaient réunis dans un tableau par un artiste habile. Ici les ombres d’une sauvage sierra s’abaissent sur des plaines immenses dont l’œil du voyageur ne peut mesurer l’étendue ; là le pampre et l’olivier toujours vert couronnent des coteaux ; plus loin s’étend une noire forêt, et de puissans fleuves murmurent et se déroulent lentement.
Comme sur les théàtres antiques, on voyait passer tour à tour des cortèges de personnages différens de forme et de costume, pendant qu’une musique choisie préparait la mémoire des spectateurs ; de même les yeux attristés de Rodrigue voient défiler en rangs successifs sur cette scène mystérieuse des groupes divers, qui lui représentent d’avance les batailles qui doivent se livrer, et les évènemens à venir ; de temps à autre d’étranges sons frappent son oreille.
Ce fut d’abord le cri isolé d’une femme plaintive. Rodrigue sembla reconnaître cette voix, car il pâlit involontairement. Bientót les échos du souterrain retentirent du son des tymbales, de tous les instrumens mauresques et des cris guerriers du Lélies et du Tecbir. Rodrigue n’a nul besoin qu’on lui explique ce tumulte de terreur : — Les Maures ! s’écrie-t-il, les Maures ! qu’on sonne le tocsin.
Ils arrivent, les voici ! La plage blanchit sous les turbans de ces hordes de l’Arabie.
Le sombre Zaarah rassemble ses tribus d’infidèles : Allah et Mahomet ! tel est leur signal ; il faut céder au Coran ou au cimeterre… Mais les chrétiens courent aux armes… Ces clameurs annoncent-elles une bataille ? Ces armées de fantômes en viennent aux mains ; maintenant que Dieu et saint Jacques combattent pour l’Espagne !
O ciel ! les Maures sont vainqueurs, les chrétiens sont repoussés !… Leur lâche chef donne le signal de la fuite. L’indigne monarque tourne bride !… — N’est-ce pas Orélia ? Oui, c’est toi, noble coursier ; jamais Orélia n’avait fui le combat : mais voyez le lâche qui la presse de l’éperon ! Que la malédiction et la colère du ciel poursuivent ce vil esclave, que les torrens l’engloutissent sous leurs vagues. Arrête, dit le prélat d’une voix tremblante ; arrête, téméraire ; ce fantôme c’est toi-même !
Dans ce moment un torrent arrête la course du roi fugitif ; il veut tenter ce dangereux passage, mais les flots engloutissent le cheval et le cavalier, qui disparaît comme le villageois qu’un fleuve débordé surprend dans la nuit. Les orgueilleux Musulmans couvrent toute l’Espagne : ils sont innombrables comme ces sauterelles qu’apportent les vents d’Afrique. Les fils de Berber et d’Ismaël se partagent les dépouilles, mesurent le sol avec la lame de leurs cimeterres, et avilissent les peuples conquis par le joug de l’esclavage.
Alors s’élèvent les portes grillées des harems pour renfermer les vierges chrétiennes que leur beauté désigna comme victimes ; alors, serviles flatteurs de l’infidèle, les jeunes nobles de la Castille lui versent le vin défendu ; alors la croix, symbole sacré du salut, est arrachée de l’autel par des mains sacrilèges. L’écho de la nef du temple profané s’étonne de répéter au lieu de l’hymne religieux et de la mélodie de l’orgue, les plaintes grotesques du fakir et la danse frénétique du santon.
Que devient don Rodrigue ? Il ressemble au misérable qui voit les flammes dévorantes briller sur le noir manteau de la nuit, entend autour de lui les cris de ses enfans et regarde les pâles spectateurs immobiles d’effroi, tandis que sa conscience lui donne la preuve amère que son imprudence ou son crime ont causé son malheur. Le toit près de crouler reste encore suspendu sur sa tête… Il maudit la terre et le ciel ; … il se maudit lui-même… désespérant des secours de la terre et des secours du ciel.
Le géant armé de la faux retourne son sablier fatal, et le crépuscule étend ses ailes sur ce spectacle de douleur. Les cris de guerre s’éloignent jusqu’aux montagnes d’Asturie, et sont remplacés par les sons du rebec ou du tambourin qui règlent la danse joyeuse du Maure, et se marient au son argentin de ses sonnettes ; les bazars retentissent du tumulte confus du commerce ; le Musulman lance son jerrid dans les tournois ; et quand la nuit descendit sur l’Espagne, le chant de l’iman se fit entendre du haut des minarets.
Ainsi se termina cette première scène ; avant qu’une seconde lui succédât, le théâtre fantastique fut rempli d’une fumée dont les flocons sulfureux étaient traversés par des traits de flamme accompagnés d’une explosion si terrible que Rodrigue crut que les anges de l’enfer avaient brisé leurs chaínes et déployaient contre le ciel l’étendard de la révolte. La guerre avait emprunté un langage nouveau et inconnu aux anciens guerriers ; la fumée et l’éclair étaient devenus son souffle, et le tonnerre sa voix.
— Les nuages s’écartent, et laissent voir un nouveau tableau de l’Espagne… Les chrétiens ont reconquis leur héritage ; l’éclat du croissant a pâli devant la croix ; partout s’élèvent des monastères, de superbes églises et d’humbles ermitages.
C’est un chevalier et un ermite qui gouvernent les descendans de Rodrigue, et qui sont pendant plusieurs âges les génies de l’Espagne. Le premier est revêtu d’une brillante armure, son nom est la Valeur ; le second est couvert d’une haire, et s’appelle la Superstition.
La Valeur ressemblait à un chevalier des temps antiques, armé de pied en cap et prêt à toutes les aventures ; son épée était trempée dans les flots glacés de l’Ebre ; la plume de l’aigle de la Moréna ornait son cimier, et les dépouilles du lion d’Afrique défendaient son sein. Il s’avançait avec arrogance, et jetait son gant comme pour défier les plus braves. Son compagnon le suivait d’un air sombre et grave.
Le génie guerrier laissait lire sur ses traits tout l’orgueil de son âme et ne cessait de vanter ses titres, son origine, ses exploits et sa gloire ; cependant le moine aux píeds nus était encore plus orgueilleux que lui ; et comme le lierre embrasse le chêne de ses bras flexibles, de même le moine entourait les âmes les plus nobles de ses artifices, et subjuguait par ses enchantemens secrets l’homme libre et fier. La vieillesse décorée de l’hermine et la jeunesse fameuse dans les armes, honorant sa discipline et sa haire, baisaient dévotement la trace de ses pas.
C’est ainsi que la Valeur, ce chevalier incomparable qui jamais n’avait baissé la visière devant les rois, et qui fut toujours victorieux dans les combats et dans l’arène depuis le jour où il revêtit ses membres d’une cotte de mailles, la Valeur s’humilie devant cet anachorète, renonce à raisonner sur le bien et le mal, met à son premier signe la lance en arrêt, et trouble l’univers par ses barbares exploits. La Valeur était un champion aussi farouche que brave, aussi impitoyable que vigoureux.
Souvent ses navires vont aborder à quelque nouveau monde que le soleil visite avant ou après le nôtre. Sans cesse la Valeur revient jeter aux pieds du magicien les dépouilles conquises par son bras ; ce sont les lingots d’or du Potose, les couronnes des Caciques, les aigrettes des Omras, dont les pierres précieuses qui les composent sont brísées et ternies ; ce sont les idoles d’or enlevées aux temples païens et souillées d’un sang que l’ermite remarque avec un regard affreux et en souriant sous son capuchon.
L’ermite bénit ces ofſrandes, et ordonne qu’on rende au ciel des actions de grâces : à sa voix les hymnes se font entendre, les encensoirs d’argent sont balancés ; mais aux vapeurs embaumées se mêle la noire exhalaison des victimes étouffées dans la flamme : les gémissemens des captifs troublent les chants religieux ; des cris d’agonie couvrent la voix des choristes, tandis qu’au milieu de ce bruit confus la scène s’obscurcit et s’efface aux yeux de Rodrigue.
Un prélude harmonieux se fit entendre au moment où le géant renversa de nouveau les grains du sable. Cette musique ressemblait à celle qui annonce la danse cbampêtre et appelle les vendangeurs des rians coteaux de Xérès. Le jeune Castillan se réunit à sa compagne pour commencer le léger boléro ; ils sont fiers, lui de sa toque brodée, elle de ses noires tresses et de son gracieux corset ; déjà les danseurs s’élancent et agitent leurs castagnettes.
Ces accords conviennent au nouveau tableau offert aux yeux du monarque. La Valeur a adouci son regard enflammé : tel qu’un lion apprivoisé, le champion est étendu aux pieds d’une dame, et son air languissant exprime qu’il ne peut plus soutenir le poids d’une armure. Devenu aussi moins pieux, il se hâte de marmotter ses prières. Mais le joyeux villageois émonde la vigne, le muletier parcourt en sifflant les coteaux et les vallons ; sur la pelouse du viìlage résonnent les airs joyeux de la séguidille.
L’antique royauté, devenue impuissante, laisse échapper le sceptre de ses mains sans vigueur ; elle voit avec insouciance sa puissance usurpée par une femme infidèle et son audacieux favori. Mais la paix règne dans les chaumières, loin des intrigues de la cour et des querelles des factions : l’amour fait ses tendres aveux sous l’ombre du châtaignier, au son de la guitare. Le soleil disparaît lentement, et cède à regret le ciel à la douce étoile du soir,
Comme ce nuage de la mer qui fut aperçu des hauteurs du Carmel par le prophète Tishbite, et qui, semblable à une main, couvrit lentement de son ombre la terre d’Israël, offrant d’abord quelques teintes brillantes d’or et de pourpre empruntées aux rayons du soleil, mais qui bientôt roulant plus épais et plus sombre, obscurcit entièrement la voûte du ciel, et versa une pluie de grêle au milieu des sifflemens de la tempête ; —
Tels on vit s’avancer au milieu de ce peuple tranquille les bataillons de l’étranger, semblables à des groupes de nuages. Leur chef portait son épée dans le fourreau ; son front annonçait la paix ; il tendait la main en signe de franchise, déguisant la perfidie qu’il méditait sous un masque spécieux, jusqu’à ce qu’il eût pris possession de tous les passages. Alors s’évanouirent le serment de l’honneur et les liens de l’amitié ! Il étendit sa serre de vautour, et déclara que l’Espagne était sa proie.
Son front soucieux portait une couronne de fer, digne diadème d’un cœur comme le sien, qui jamais n’accorda rien aux remords, à la pitié et à la honte : élevé dans les rangs des soldats, il croyait que la gloire du guerrier pouvait être fière d’une guirlande conquise dans les batailles, quoique son nom ne fût consacré ni par la loyauté ni par l’honneur. Placé sur un trône par la fortune, il se souciait peu de la bonne foi des monarques et de la voix royale de la clémence.
Il naquit dans une île sauvage ; l’étincelle qui, échappée du foyer d’une cabane, embrase peu à peu une ville entière, n’a pas une origine plus vile et plus basse ; et quant à l’âme qui anima ce fléau de la terre… : elle n’a pas une source plus corrompue et plus impure, cette noire inondation qui, sortie d’un fétide marécage, corrompt les germes des moissons, et se rend fameuse par la famine qu’elle cause.
Devant ce chef marchait à grands pas le fantôme d’une femme qui portait une torche semblable à un météore, avec laquelle elle le guidait à travers les orages de la guerre ; Rodrigue le vit renverser tout ce qui s’opposait à son passage, sans craindre ni même remarquer ce qu’il écrasait sous ses pieds. Chaque fois que le fantôme secouait sa torche, des royaumes ne pouvaient rassasier son orgueil, ni le sang désaltérer sa soif ; ce fantôme était l’Ambition, entourée de toutes ses terreurs, et qui ne daignait plus, comme jadis, revêtir une forme séduisante.
Une vengeance vulgaire n’est plus índigne de ses projets ; elle n’épargne plus un ennemi vaincu, comme lorsque, pour changer les destins de Rome antique, elle traversa le Rubicon à côté de César ; ce n’est plus son bonheur de répandre en largesse les dépouilles qui ornent son triomphe, comme lorsque les guerriers de la Grèce se virent réunis sous les drapeaux du jeune roi de Macédoine ; son nouveau favori ne lui demande aucun masque qui la déguise, il a vu les traits hideux du fantôme, et l’a aimé dans sa nudité.
Le prélat contemple ses bannières représentant des victoîres remportées sous de lointains climats, et les aigles victorieux qui le précèdent.
— Espères-tu donc, dit-il, que ta puissance sera durable ?… tu as semé sur le sable, et tu l’as arrosé avec le sang du carnage. Sache, cruel fléau envoyé par l’Éternel, que les arbres qu’une telle pluie a humectés périront avant de fleurir, et que l’homme de sang périra d’une mort sanglante.
L’impitoyable chef appelle du geste une ombre pâle. C’est son frère à qui il ordonne de fléchir les genoux, et de recevoir sur son front la couronne d’Espagne pendant que les trompettes sonnent et que des hérauts crient : Castille !
— Est-ce l’amitié fraternelle qui inspire le tyran ? Non, ce cœur farouche n’aime que lui-même ; cependant il entoure de ses guerriers le trône de ce nouveau prince, afin que le pauvre mannequin puisse jouer son róle d’esclave couronné, et se mouvoir par ses signes.
Le silence de la terreur ne pèse pas long-temps sur ce royaume outragé ; ses citoyens s’indignent enfin du parjure. D’une voix unanime ils s’écrient tous : Aux armes ! et ils volent tous au combat. Le génie de l’Espagne, la Valeur se réveille et s’arrache au plaisir et à la mollesse, comme le Nazaréen, interrompant son sommeil, brisa soudain ses liens, et opposa son terrible bras à ses perfides ennemis.
Ce roi de théâtre promène un regard inquiet sur les satrapes qui l’entourent, il se dépouille de son manteau royal, détache le diadème qui lui ceint le front, et cherche son salut dans la fuite. Les clairons des patriotes de l’Espagne retentissent depuis Tarik jusqu’aux montagnes de Bilboa. Les satellites du roi fugitif défendent encore quelque temps son trône déserté, s’intéressant peu à sa cause, mais combat tant pour eux et pour la gloire.
On entend ces clairons sur les cimes de l’Alpuhara, L’écho de Comuna en répète les sons. La noble Grenade leur répond par un cri de guerre. Ils vont ébranler les palais maures de Grenade ; la Galice envoie ses enfans au combat, la sauvage Biscaye en tressaille de joie, Valence se réveille, et, toujours les premiers au danger, les ardens miquelets courent à leurs carabines.
xlvii
Incapables de trembler et altérés de combats, les agresseurs s’avancent, sûrs de la victoire, habiles dans l’art de réunir ou de diviser leurs forces, habitués aux triomphes et aux fatigues. Leur chef sait aussi assurer ses conquêtes en soufflant la discorde, en semant la jalousie, imposant par ses forfanteries et sachant corrompre et séduire, tandis que l’Espagnol n’a que des cœurs exaltés par la liberté, et des bras disposés à frapper pour elle.
Ils s’avancent fièrement !… mais ils ne termineront pas une campagne par une seule bataille, comme lorsque leurs aigles, parcourant le nord, détruisaient un ancien royaume chaque fois qu’elles s’arrêtaient. Le ciel destine un autre sort à l’Espagne : én vain le fer et le feu s’unissent pour la dompter, de nouvelles armées de citoyens semblent sortir des tombeaux de ceux qui ne sont plus. Le vaste incendie de la guerre s’étend au loin, et souvent le dieu des batailles favorise le parti de la justice.
Aux lieux où les ennemis de la liberté triomphent, leurs ravages ne restent pas sans expiation. Les soldats du tyran dévastaient pendant le jour les vallons et les collines, mais au retour des ombres, les guérillas, semblables aux tempêtes nocturnes, vengeaient la patrie sanglante, perçaient les cœurs et mutilaient les bras des meurtriers ; quand l’aurore venait éclairer l’ouvrage de la nuit, on reconnaissait les cadavres des oppresseurs au milieu des ruines qu’ils avaient amoncelées.
Quel ménestrel pourrait dire combien de fois, au milieu de ces combats fantastiques que contemplait Rodrigue, les étendards de l’Espagne furent renversés et relevés, toujours glorieux dans la défaite comme dans la victoire ? Cette vision représentait tous les évènemens et les combats de l’avenir. Le carnage et le démon des ruines, montés sur l’aile de la tempête, poussaient des cris de joie en voyant les cadavres entassés interrompre le cours des fleuves, et le sang inonder la terre.
Saragosse ! maudit soit le ménestrel qui prononce ton nom sans les éloges qui lui sont dus ! Jamais la harpe des bardes ne célébra une fidélité mieux éprouvée, un courage plus constant ! La mine, la bombe, tous les arts de la destruction étaient ligués contre tes remparts. Deux fois l’ennemi fut repoussé de tes ruines, et lorsque enfin la destinée te livra aux conquérans, ils ne trouvèrent plus Saragosse, mais le tombeau de ses enfans.
Lève fièrement la tête, cité malheureuse ! quoique dans les fers, tu ne saurais être esclave ! tu peux exiger le respect de tous les cœurs qui chérissent la liberté, dont tu as si bien servi les autels !… Que ta sainte héroïne soit à jamais honorée par tous ceux qui aiment l’honneur, quelle que soit leur croyance ! Telles que les restes d’un bûcher qui mérita le ciel à un bienheureux martyr, que tes cendres fumantes soient sacrées pour tout cœur loyal.
Tu ne fus pas la seule livrée à la destruction ! Belle Girone, tes guerriers ont aussi des droits aux louanges du poète ; tes guerriers qui, fidèles jusqu’à la mort, demeurèrent sur tes remparts pendant qu’un nuage aussi noir que la vapeur d’une forge était suspendu sur leurs têtes. Cette fumée plus épaisse par l’explosion de la mine, était passagèrement traversée par l’éclair du canon, par les éclats des bombes et la lueur rougeâtre qui découvrait l’ennemi prêt à monter à l’assaut.
Pendant que tout était danger, terreur et carnage, pendant que la terre tremblait et que le ciel était obscurci, on entendit au milieu du fracas assourdissant des ruines le cri trois fois répété quì exprime l’enthousiasme d’Albion, soit qu’elle salue la coupe ou le combat, soit qu’elle excite le courage de ses enfans ou leur gaieté.
Don Rodrigue se tourne du cóté d’où s’élève cette acclamation. La scène change : là où l’Océan se confond avec les nuages, une belle flotte fend avec fierté l’onde amère. Les mâts sont ornés du symbole de saint George uni à la croix d’argent que chérit l’Écosse. Les navires s’approchent de la côte ; le soleil brille sur les baïonnettes, les glaives et les lances ; l’écho du rivage renvoie aux matelots leurs joyeuses clameurs.
C’était un spectacle terrible, et cependant bien fait pour exalter le cœur. Les vagues écumaient sous les coups de mille avírons. A peine débarqués, les bataillons serrent leurs rangs. Le rivage est orné de leurs bannières : le bronze tonne ; le signal guerrier du tambour se mêle aux fanfares des clairons et aux airs perçans du fifre ; l’espérance de la patrie se réveille, la crainte est réduite au silence, les enfans de l’Océan viennent au secours de la Liberté.
— C’est une armée dont les rangs déploient toutes les formes de la guerre : les bataillons s’alignent, se serrent, et présentent une forêt de baïonnettes. Les escadrons foulent la prairie retentissante, et font luire l’éclair de leurs sabres ; l’artillerie traîne ses foudres ; et les officiers d’ordonnance se préparent à partir sur leurs légers coursiers, qui rivalisent de vitesse avec l’éclair.
Trois royaumes ont envoyé ces guerriers, tous frères d’armes, mais rivaux de gloire ; l’Angleterre réclame les exploits de ses enfans pour en décorer sa couronne. On les reconnaît à leur démarche fière, à leur regard martial, à leur mépris de la mort quand il s’agit de la liberté, à leurs yeux bleus, à leur blonde chevelure, à la franchise de leurs paroles et à ces pensées patríotiques qui attachent le soldat aux lois de son pays.
Et vous aussi, guerriers de la terre natale du ménestrel, Rodrigue voit vos toques et vos tartans ; des formes et des traits plus rudes, un maintien plus grave, distinguent les fils des montagnes ; mais dans les batailles jamais cœur ne fut plus brave que celui qui bat sous le plaid écossais. Quand le pibroch donne le signal, vous obéissez à cette voix de la gloire… quel ennemi peut résister à votre charge impétueuse ?
Écoutez ! quel rire bruyant s’élève au milieu de ces bataillons qui mêlent les bons mots de la gaieté à la musique des batailles ? Qui sont ces soldats qui vont à la mort en riant ? Ce sont tes fils, ó Erin, tes fils braves et francs, affectueux dans la paix, terribles à l’heure du péril, vrais enfans de la nature, et capricieux comme elle. — Quel est le chef de toute l’armée ? Île d’Érin, prépare tes harpes ; ce héros t’appartient.
Je devrais maintenant montrer Vimeira sur la scène ; je devrais dire comment Rodrigue vit le combat de Talarveyra, Corunna pleurant sa victoire, et la crête de Busaco enflammée par la foudre : mais la fable ne pourrait plus servir aux louanges des héros ; ce théâtre fictif est-il assez vaste pour représenter tous les triomphes réels de l’histoire ; les fleurs de la poésie mensongère oseraient-elles se mêler aux lauriers immortels qui décorent les cimiers et la tombe des fils de la victoire ?
Ou bien pourrais-je donner un libre essor à l’imagination, et porter une main téméraire sur le voile sacré qui dérobe l’avenir à l’inquiétude curieuse de l’espérance ? Peindrai-je les trophées de la gloire, l’Europe réveillée au récit de l’Espagne délivrée, et les nations courant aux armes, pendant que la renommée, les ailes déployées, appelle avec sa trompette le monde outragé à la liberté et à la vengeance ?
C’est en vain que mon regard cherche à pénétrer cet avenir que la destinée se réserve. La destinée ne livre aux poètes que le passé glorieux, les récits de l’histoire et les trophées des héros.
Le souterrain magique n’est plus ; le monarque, le prélat, tous les fantômes de ma création se sont évanouis comme la vapeur que dissipent les rayons du soleil ; cependant un dernier chant du poète citoyen est encore dû à la fidélité, à la valeur et à l’Espagne.
— Qui pourrait commander au torrent d’Estrella de remonter à sa source, quand il est poursuivi par le courroux de la tempête ? Et, quand le golfe de la Gascogne mugit indigné contre les vents, qui pourrait lui imposer silence, comme une nourrice apaise un enfant ? Que celui qui aurait ce pouvoir magique en use contre moi ! Quand le torrent obéira à sa voix, quand les orages de la Biscaye se tairont à son signe, qu’il vienne, et qu’il tente de s’opposer au passage de mes aigles : seul il les verra dociles à ses accens arrêter leur vol impétueux.
— Qu’il vienne avant que leurs ailes victorieuses les aient portées sur les tours de Lisbonne, où elles se fixeront comme le symbole de notre conquête ; qu’il vienne avant que les îles d’Albion soient englouties par les flots de la mer où elles règnent.
— C’est ainsi que, sur le roc d’Alverca, le chef de la Gaule parle à ses maréchaux, à ses ducs et à ses pairs, pendant que ses légions s’avancent. Devant eux la terre, riche de vignobles et de troupeaux, sourit comme Eden aux premiers jours du monde ; derrière eux s’étend un vaste désert où fume le sang du carnage.
Le chef superbe accomplira-t-il sa menace, quoique le ciel ait entendu les gémissemens de cette terre opprimée ; quoique la Lusitanie aiguise son glaive vengeur, et que les Bretons s’arment pour sa cause, commandés par Wellington ?
Non, les montagnes de fer de Busaco lui opposeront un rempart inexpugnahle ! On verra reculer ses bandes en désordre, comme les flots du torrent écumeux, repoussés par un roc immobile, vont chercher une issue détournée.
Mais vainement le vautour d’Alcoba vient de faire sa proie de ses plus braves guerriers ; fier du nomhre de ses bataillons, le chef impérial ne renonce pas à satisfaire sa soif de sang et de rapines. La conquête qu’il s’est promise est devant ses yeux, et les femmes de Lisbonne peuvent compter du haut de leurs remparts ces soldats qui conquirent la moitié du monde ; elles peuvent entendre les roulemens lointains du tambour qui rassemble les fils de la France pour livrer l’assaut.
Pendant cinq lunes on entendit résonner ce tonnerre menaçant, et l’on vit cette armée ennemie jeter sur sa proie des regards avides, comme des loups affamés qui guettent une bergerie… Mais un lion est sur le chemin, qui va leur fermer le passage. Ils se mettent enfin en marche, mais c’est pour abandonner leur camp et retourner sur leurs pas ; ces feux que vous voyez briller ne les guident plus à la gloire, mais à une fuite lâche, ignominieuse et cruelle.
O triomphes des démons de la débauche et du carnage ! Quelles horreurs signalent leur passage ! Le villageois est égorgé sous le chaume, le prêtre en cheveux blancs au pied de l’autel ; la vieillesse et l’enfance implorent en vain la pitié ; la chaste épouse est livrée à l’infamie, et les démons n’oublient aucun des crimes qui proclament leur haine immortelle pour l’homme et leur mépris pour le nom sacré du Très-Haut.
Le dernier des soldats de la Grande-Bretagne s’arrêtait pour contempler avec horreur ce spectacle de désolation ; partageant son morceau de pain avec un pauvre malheureux, il essuyait la larme de son œil sévère, et saisissait son fusil avec une nouvelle ardeur. Les fils pacifiques de la Bretagne ne paieront pas avec moins de zèle et d’enthousiasme la dette d’une généreuse sympathie. Ni le riche, ni le pauvre, ni le pair, ni le prince, ne refuseront leur tribut ; on verra le paysan porter son obole, et le poète son poème, quoique indigne d’un tel sujet.
Mais toi, favori de la fortune, céderas-tu sans combats au destin ? l’avantage du terrain ne pourra donc même plus te rendre ton ancienne confiance ; voilà le passage de Marcella, les montagnes de Guarda ! Fugitif, tant de fois vainqueur, tourne encore une fois la tête, regarde la Fontaine-de-l’Honneur, ainsi nommée sans doute par quelque barde doué de l’esprit de prophétie, à qui il fut révélé que, près de ces ondes, tu laverais la tache faite à ta gloire ; retourne-toi, fils déchu de la Fortune ; rachète ici les faveurs de la déesse.
Mais auparavant réunis tous tes soldats, et surtout ceux qui n’ont pas entendu rugir le lion, ou qui ont oublié Talaveyra et le rivage de Mondégo ; réunis tous tes soldats ; appelles-en de nouveaux ; épuise tous les stratagèmes de la guerre ; précipite légions sur légions contre ton ennemi, fatigue son bras ; tu ne saurais abattre son âme.
Vainement les rives de l’Aguéda sont hérissées de fer ; vainement tes escadrons couvrent la plaine d’Alméda, et bravent le bronze des batailles avec cette impétueuse valeur qui leur donna tant de fois la victoire ; cesse de te réjouir des cris plaintifs des Calédoniens qui gémissent de la mort de Cameron… La vengeance et la douleur redoublent leur force… Les montagnards, altérés de vengeance, mettent les gardes-géans du despote en fuite.
Va ! fanfaron déçu dans tes projets, va fléchir le courroux de ton maître impérieux ! va lui apprendre le sort de ses légions ! Dis-lui que leur courage et ton habileté ont cédé à la valeur généreuse des Anglais, défenseurs de la liberté. Ajoute que Wellington fut ton vainqueur, et, s’il se met en courroux, qu’il vienne lui-même tenter la fortune : nous avons pour nous Dieu et la justice de notre cause.
Mais vous, héros de cette journée, un poète inhabile et inconnu osera-t-il vous payer son tribut de louanges à chacun de vous, et attacher sur vos fronts les lauriers de la victoire ? Cependant ma harpe voudrait bien au moins lancer au loin sur les mers le nom de Cadogan ; et lui peut-être reconnaîtrait-il la voix du ménestrel, s’il n’a pas oublié qu’il eut avec lui une courte entrevue dans les îles éloignées de l’occident où mugit la mer atlantique.
Mais c’est une tâche difficile, quand les Bretons tirent l’épée, de célébrer chaque chef et chaque bataille. Écoutez : Albuera fait retentir le nom de Beresford, et Barosa celui de l’intrépide Groeme ! Ah ! si le poète avait une voix capable de rivaliser avec celle du bronze pour répéter de tels noms et en multiplier l’écho dans l’univers ! Jamais plus glorieux lauriers ne couronnèrent des vainqueurs plus braves.
Oh ! qui disputerait les lauriers d’Albuera à celui qui conduisant au combat un peuple régénéré, l’excita à se montrer l’émule de ses pères, guida son impétueux ressentiment, fortifia son courage, releva le bouclier déchu de la belle Lusitanie, aiguisa son glaive, et apprit à ses enfans l’art oublié de manier les armes ? — Brisée soit ma harpe avec toutes ses cordes, si jamais elle perdait le souvenir de tes mérites, ô Beresford !
Le jour de cette sanglante bataille, quoique les légions de la France fondissent sur lui comme des torrens, on ne vit pas la moitié de sa valeur ; il ne risquait en ce jour illustre que sa vie ; mais, quand il fit faire de savantes évolutions à ces soldats qui combattirent aussi bien que les Anglais, il brava les traits de la censure et de la honte plus aigus que le fer de la lance polonaise, ou que la pointe de la zaguaie ; il risqua sa gloire militaire plus chère que la vie.
Mais gloire aussi à celui qui s’efforça de cacher sous l’armure du guerrier la blessure d’une tendre affection, et dont le ciel n’exauça pas le vœu, par amour pour sa patrie ; il chercha le danger et la mort, il trouva la gloire. De climat en climat cet exilé volontaire accourait partout où sonnait le clairon de la guerre. Cependant, Calédonie, tu occupais seule sa pensée sous la tente et dans les marches militaires. Au milieu des Alpes, il rêvait aux monts d’Athole ; dans la voix de l’Èbre il entendait la voix du Lyndoch chéri.
Ah ! héros d’une race renommée depuis des siècles, dont le cri de guerre a retenti sur les champs de bataille depuis ces premiers combats où l’on vit tomber la muraille romaine ! cri glorieux de Grœme, tu fus répété encore aux côtés de Wallace, et plus tard à Alderne, Kilsythe et Tibber. Le défilé de Tummel s’en souvient avec effroi ; mais jamais tu ne te fis entendre sur un plus noble champ d’honneur, que lorsque les échos de la sauvage Ronda apprirent à te mêler aux sons de la vietoire.
Mais trop long-temps déjà ma barque téméraire s’est hasardée au travers des mers inconnues, au milieu des écueils. Pour terminer, comme ferait Spencer, je profite du vent favorable pour regagner le rivage. J’aperçois de loin la cóte bleuâtre, je vois le port s’ouvrir devant moi ; je ploie gaiement ma voile fatiguée ; ma proue légère touche le sable. J’arbore le pavillon de la Calédonie, et j’amarre ma nacelle.
Note 1. — Stance iv de l’introduction.
Cattracth, lieu célèbre par une bataille.
Llywarch, monarque et barde tout à la fois, était prince d’Argood dans le Cumberland.
Merlin Wild ou Merlin le sauvage appartient à l’Écosse, par sa retraite dans un bois de l’ancienne Calédoníe.
Note 2. — Stance viii.
Le peuple de Selkirkshire croit encore aujourd’hui à l’existence et aux fêtes nocturnes des fées. Une fontaine appelée Cheesewell est regardée comme consacrée à ces esprits fantastiques, et c’était l’usage de se les rendre propices en jetant quelque chose dans cette onde en passant. Une épingle était l’offrande ordinaire, et cette cérémonie est quelquefois renouvelée de nos jours.
Note 4. — Stance iv de la première partie.
Florinda, fille du comte Julien, était appelée par les Maures Caba ou Cava.
Note 5. — Stance x.
Extra muros, septentrionem versùs, vestigia magni alius theatri sparsa visuntur. Auctor est Rodericus, Toletanus archiepiscopus, ante Arabum in Hispanias irruptionem, hic fatale palatium fuisse ; quod inscienti vastes æterna ferri robora claudebant, ne reseratum Hispaniæ excidium afferret ; quod in fatis non vulgus solum, sed et prudentissimi quique credebant, sed Roderici ultimi Gothorum regis animirm infelix curiositas subiit sciendi quid sub tot vetitis claustris observaretur ; ingentes ibi superiorum regum opes et arcanos servari ratus. Seras et pessulos perfringere curat invitis omnibus : nihil præter arculam repertam, et in eâ linteum ; quo explicato, novæ et insolentes hominum facies habitusque apparuere, cum inscriptione latinâ : Hispaniæ excidium, ab illâ gente imminere ; vultus, habitus Maurorum erant. Quamobrem es Africâ tantam eladem instare regi cæterisque persuasum, nec falsò, ut Hispaniæ annales etiamnum quæruntur. — Hispania Ludor, Nony., cap. lix.
Note 6. — Stance xix.
Le tecbir (allah acbar, Dieu est grand) cri de guerre des Sarrasins.
Le lélies est l’acclamation d’allah, illali, allah.
Note 7. — Stance xxi.
Orélia, la cavale de Rodrigue, est célébrée dans les romans espagnols, et aussi par Cervantes.
Note 9. — Stance xliii.
Au couronnement d’un roi de Castille les hérauts crient trois fois ; Castilla, Castilla, Castilla ; cette cérémonie ne fut pas oubliée à l’inauguration de Joseph Buonaparte.
Note 10. — Conclusion. — Stance xvii.
Ce fut le feld-marechal Beresford qui disciplina les Portugaís.
Note 11. Stance xvii.
Allusion à la gloire des Grœme ou Grahame, qui date des siècles de l’empereur Sévère. Montrose était de cette famille antique, et le vicomte de Dundee.
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