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La voiture, après avoir suivi un long boulevard bordé de platanes, a longé un enclos ceint de murs, et bosselé de tertres gazonnés plantés la plupart de petites croix déracinées ou boiteuses… c’est le cimetière des pauvres !… Quelques pas plus loin se dressait, avec sa ceinture de fer, le donjon où j’allais mourir… c’est le cimetière des vivants.
Lugubre et fatal rapprochement ! À côté des tombes de Dieu, où le malheur dort en paix, les tombes de la loi, où le crime veille avec le remords, où l’innocence elle-même ne s’endort plus qu’entre le deuil de la veille et le deuil du lendemain !
Arrivés devant la terrible geôle, les gendarmes ont mis pied à terre, et Cuny a échangé quelques mots avec la sentinelle qui se tenait au guichet. Aussitôt, des soldats sont accourus pour former la haie de chaque côté de la porte. Des gardiens ont enlevé les lourdes barres qui la fermaient. J’ai entendu le cliquetis des clefs et le grincement des verrous. J’ai entendu le bruit du fer mordant la pierre, et le cri strident de l’énorme grille, roulant par deux fois sur ses gonds…
C’est tout !
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Quand je suis revenue à moi, j’étais assise dans une petite chambre cerclée de bancs, et treillagée comme le parloir d’un couvent. Des clefs de toutes grandeurs pendaient au mur, et, faisant face aux clefs, les sabres des gardiens étaient accrochés à de gros clous.
— Ma pauvre dame, où souffrez-vous ? m’a dit Clémentine, qui venait de sentir trembler ma main dans la sienne.
— J’ai froid.
Un gardien s’est détaché du groupe qui entourait Cuny, pour jeter un sarment dans le fourneau.
— Par pitié, madame, ne vous désespérez pas ainsi, a repris Clé tout en larmes. Vous le voyez bien : je suis encore là pour vous servir… et toujours pour vous aimer.
— Ne pas me désespérer !… Mais écoutez-les donc épeler là-bas la minute de mon jugement devenu mon acte mortuaire !… Écoutez-les répéter vingt fois les mots cruels qui vont sceller ma tombe ! écoutez-les lire et relire la sentence qui me voue au néant !… Perpétuité ! perpétuité ! c’est-à-dire douleur sans bornes, nuit sans étoiles, ténèbres sans matin…
Perpétuité ! c’est-à-dire solitude sans paix, exil sans terme, agonie sans mort… Ah ! je souffre trop, mon Dieu, je souffre trop !…
Clémentine a caché sa tête sur mes genoux. Elle sanglotait sans pleurer. Déjà mes yeux étaient vides de larmes, comme mon cœur vide d’espoir.
Deux gardiens ont apporté les paquets que nous avions laissés dans la voiture.
— Portez-les au greffe, a dit un employé qu’on appelait major. Ils seront visités.
— Pas encore, monsieur, je vous en prie, s’est écriée Clémentine en voulant s’emparer d’un flacon d’éther. Voyez dans quel état est madame. Je vais essayer de lui faire prendre quelques gouttes calmantes.
— Impossible, mademoiselle, impossible. Ce flacon ne pourra être remis à madame qu’après avoir été analysé.
— Quoi ! monsieur, vous me croyez capable de faire du mal à ma pauvre dame !
— Je ne crois rien. J’obéis à mes ordres.
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Un moment après, quelques personnes ont entr’ouvert la porte pour me voir. C’est triste de se sentir regarder quand on souffre tant !
Une prisonnière est entrée ensuite, sous je ne sais quel prétexte. On l’a chassée rudement, en la menaçant du prétoire. Enfin, une religieuse est apparue, les yeux baissés et les deux mains cachées dans les larges manches de sa robe. « Monsieur le directeur m’a chargée de venir prendre madame, » a-t-elle dit au gardien chef, sans même me regarder.
Je me suis levée, et Clémentine s’est levée comme moi.
— Monsieur le major, a repris la sœur, vous voudrez bien dire à ces dames que j’ai l’ordre de ne laisser entrer personne dans l’intérieur de la prison avec madame Lafarge.
— Ah ! ma bonne sœur, a dit Clémentine d’un ton suppliant, laissez-moi seulement entrer une heure pour déshabiller madame et la coucher. Voyez… elle tremble la fièvre. De grâce, ma sœur, laissez-moi la soigner une dernière fois. Je sais, moi, ce qu’il faut… Je suis Clémentine, et je ne l’ai jamais quittée pendant tous ses malheurs.
Sans répondre, la sœur a regardé le major, qui, à son tour, a regardé Cuny. Un nuage a passé devant mes yeux. J’avais compris. Un instant après, la religieuse, voyant ma pauvre Clé distraite par les gendarmes, qui lui promettaient de la mener au directeur, m’a fait un signe, et je l’ai suivie sans prononcer une parole, sans détourner la tête, sans verser une larme.
Nous avons traversé un réfectoire et monté un escalier obscur, taillé en colimaçon, dans l’intérieur d’une tour. Arrivées au second étage, nous nous sommes arrêtées. La porte d’une petite chambre blanchie à la chaux était ouverte. J’y suis entrée.
C’était ma cellule !
— Avez-vous besoin de quelque chose, madame ? m’a dit la religieuse, qui m’adressait la parole pour la première fois.
J’ai fait un signe négatif. Elle est sortie en donnant deux tours de clef à la porte.
Après son départ, j’ai fermé les volets intérieurs de la fenêtre et je suis revenue m’asseoir au pied de mon lit. Mes yeux regardaient sans voir ; j’étais sans force pour sentir, sans force aussi pour penser et pour pleurer… J’apprenais à souffrir seule…
Vers dix heures, la clef a tourné deux fois dans la serrure. C’étaient deux religieuses qui m’apportaient un bol de tilleul. J’ai refusé de le prendre.
— Madame a peut-être la fièvre ? a dit la plus jeune sœur en me soulevant doucement le bras pour me tâter le pouls.
Je n’ai pas répondu ; mais tout à coup il m’a semblé sentir la main qui tenait ma main la presser légèrement. J’ai levé les yeux. La jeune religieuse me regardait d’un air triste et caressant, et j’ai vu une larme rouler sur sa joue.
— Vous me plaignez donc, vous ? ai-je dit tout bas à ma douce infirmière.
Sans me répondre, elle s’est retournée précipitamment vers sa compagne, occupée à remplir d’eau de riz une carafe posée, avec un verre, sur la table de nuit.
— Madame a la fièvre, ne faudrait-il pas lui conseiller de se coucher ?
— Je n’y vois pas d’obstacle. Les draps sont au lit depuis hier.
La petite sœur n’a pas répondu un mot ; mais, s’approchant de moi avec empressement, elle a commencé à me déshabiller.
Cinq minutes après, j’étais couchée et les religieuses se retiraient.
— J’ai cru que vous n’en finiriez pas, sœur Mélanie, a dit la plus âgée en pesant sur la porte pour s’assurer qu’elle était bien fermée.
— Pauvre dame ! je la plains. Elle paraît si souffrante.
— La plaindre ! Pourquoi ? Si elle a fait la faute, c’est un bonheur pour elle de faire pénitence, et si, par miracle, elle n’est pas coupable, elle est trop heureuse encore que les juges l’aient condamnée. Que faisait-elle dans le monde ? Elle damnait son âme. Ici, elle la sauvera rien qu’en souffrant son mal pour l’amour de Dieu.
Les voix se sont éloignées et je n’en ai pas entendu davantage. Mais, au milieu des rêves douloureux de ma fièvre, un même mot retentissait sans cesse à mon oreille : trop heureuse. Trop heureuse ! moi !…
On m’a annoncé que j’aurais, avant le soir, la visite de mon oncle. Mon oncle ! le frère de mon grand-père, son sang, son cœur peut-être… Mon Dieu, faites que je le reconnaisse et qu’il me comprenne !
Je n’ai jamais vu mon oncle. Est-ce un homme du monde ? Viendra-t-il à moi par devoir ou par amour ? M’imposera-t-il sa protection, ou m’accordera-t-il sa tendresse ? Ne serai-je que sa nièce ou bien sa fille ?
Chaque fois que j’entends des pas dans l’escalier je crois le voir paraître. Je tremble, j’espère, je crains… Si je n’allais trouver en lui qu’un étranger ! Si le cœur de mon grand-père ne battait pas dans son cœur ! S’il ne venait à moi que par pitié ! S’il rougissait de mon malheur !… Non, non. Je suis folle et ingrate… Ingrate, car trembler au moment d’être réunie à lui, c’est oublier sa première lettre, si touchante et si tendre ; c’est oublier notre sainte parenté, réclamée hautement par lui le lendemain même du jour où j’étais condamnée… Ah ! que ces heures d’attente sont longues !… Que faire pour les abréger ? Penser à mon oncle et me ressouvenir de ce qu’il a été pour pressentir ce qu’il va être.
Mon grand-père n’a pas eu d’enfance. Le soleil de 89 mûrissait vite les hommes qui allaient chercher fortune à Paris au moment de la grande tourmente révolutionnaire. À cette époque les liens de famille étaient presque toujours brisés par la force des événements. Les fils se regardaient comme les aînés de leurs pères. Les frères mouraient souvent sans avoir connu leurs frères. Chacun posait lui-même la pierre de son foyer, et mon aïeul était déjà riche, hautement posé dans le monde, lorsque, se souvenant d’avoir des frères, il les appela à Paris pour leur donner une part dans les bénéfices de son bonheur.
Grâce à ses protections, Simon, le plus jeune, eut bientôt obtenu une place assez élevée dans le Rouergue. C’était une carrière honorable, c’était un bel avenir. Malheureusement ma tante, qui venait de se marier, prit le mal du pays, loin de sa belle mer de Cette et de son beau ciel bleu de Provence. Elle tomba malade, voulut revenir à Montpellier dans sa famille, et mon oncle, qui l’adorait, préféra abandonner sa place que de souffrir cette séparation.
Mon grand-père n’avait plus vingt ans. Il blâma ce qu’il appelait le coup de tête de son frère. Plus tard, cependant, il lui offrit une seconde place, que mon oncle refusa encore pour rester dans le commerce. Nouvelle brouille, nouveau raccommodement suivi d’un affectueux mais lointain échange des deuils et des joies qui venaient attrister ou réjouir les deux familles.
En vieillissant, mon grand-père, qui n’avait guère plus que la mémoire des yeux, écrivit moins souvent à Montpellier. On lui répondit plus rarement aussi. À l’époque de mon mariage, j’oubliai même d’envoyer une lettre de faire part à mon oncle inconnu. Quand le malheur me frappa et que j’appelai à moi tous les miens, je n’appelai pas mon oncle… et cependant c’est lui qui, le premier, renoua la triste parenté qui l’unissait à mes larmes ; c’est lui qui réclama le droit de m’ouvrir son cœur et ses bras ; c’est lui qui m’aima quand on ne m’aimait plus… Ah ! pourquoi aurais-je peur en attendant mon oncle ? Je suis innocente, Dieu le lui dira.
J’ai vu mon oncle ! Je lui ai tendu la main. Nous nous sommes regardés, reconnus et embrassés en pleurant. C’est bien le frère de mon grand-père !
Quel moment ! J’aurais voulu renfermer dans un seul mot tout ce qui tressaillait pour lui dans ma conscience et dans mon cœur… mais j’étais trop émue. Les sanglots m’étouffaient, et je ne pouvais que répéter sans cesse : — Mon oncle, mon bon oncle, aimez-moi, aimez-moi. Lui, aussi attendri quoique plus fort, me serrait les mains, m’encourageait du regard, et, d’une voix pleine de caresses et de larmes, me disait doucement : — Ma pauvre fille, vous êtes innocente, je le sens, je le sais, confiez-vous à Dieu ; il vous a donnée à nous. Nous saurons vous consoler, nous saurons vous aimer.
Le règlement nous avait accordé vingt minutes… Qu’elles ont été courtes ces minutes bénies ! mais qu’elles m’ont fait de bien ! Le cœur de mon oncle est un cœur qui bat ; ses yeux sont des yeux qui pleurent. Nous nous aimerons vite ; mieux que cela, nous nous aimons déjà. Il reviendra me voir demain avec toute sa famille. En le quittant, je lui ai recommandé Clémentine ; il a souri, et j’ai appris que depuis le matin elle était installée chez lui comme l’enfant de la maison…
Sainte charité, tu es le génie du cœur.
Après le départ de mon oncle, j’ai pu pleurer enfin toutes les larmes amassées dans mon cœur. Cette explosion de douleur m’a rendu un peu de calme, et je me suis endormie d’un sommeil si profond, que je n’ai pas entendu la religieuse, qui est venue m’apporter une veilleuse et du lait.
Qu’il est triste, mon Dieu ! le réveil du prisonnier, qui ne ressaisit la vie qu’en ressaisissant ses chaînes, qui ne se sent exister qu’en se sentant souffrir ! En ouvrant les yeux dans ma nouvelle cellule, j’avais tout oublié… tout… et, pendant quelques instants même, le rêve l’a emporté sur la réalité. J’avais froid, j’avais soif, j’ai appelé ma pauvre Clé pour me couvrir et me donner à boire… Ah ! je ne pourrais jamais dire le mal que m’a fait ma voix en achevant de m’éveiller.
J’étais couchée sur un petit lit de fer, pauvrement recouvert d’une courte-pointe d’étoupe et de draps de grosse toile, qui suffisaient à peine pour border le matelas. La couverture était très-mince : le froid m’avait saisie. Je me suis levée pour chercher mon manteau ; il était resté à la porte, et la porte était fermée. J’ai regagné mon lit en tremblant.
Ma chambre, vue au grand jour, est bien petite. Ce n’est qu’un cabinet percé d’une porte faisant face à une fenêtre. Une chaise et un lit la meublent. En s’approchant de la croisée, on aperçoit des toits inégaux et des pans de murs lézardés, les uns percés de petites lucarnes, les autres enduits d’asphalte noir ou gris. C’est sans doute l’envers des vieilles rues d’un vieux quartier. Au-dessous de la fenêtre s’étend une des cours de la prison… Ah ! que c’est étroit et vide !
Six heures sonnent. J’entends parler dans la pièce voisine. Peut-être va-t-on entrer et pourrai-je avoir un peu de feu pour réchauffer mes pieds glacés. Si je pouvais me rendormir quelques heures, j’oublierais, et ce serait cesser de souffrir. Malheureusement le froid me gagne de plus en plus. Je crois toujours qu’on va venir… et les pas qui montent et descendent l’escalier passent et repassent devant ma porte sans s’y arrêter… J’ai eu l’idée d’appeler ; mais qui appeler ? je ne connais personne. J’ai voulu frapper ; j’ai eu peur d’éveiller le silence qui pesait sur la prison comme une coupole de plomb sur un tombeau… Apprenons plutôt à souffrir seule… je ne peux avoir que deux compagnes ici : la douleur aujourd’hui, demain la mort…
À neuf heures, un grand bruit s’est fait entendre. J’ai couru à la croisée. C’étaient des tables qu’on décrochait du mur pour les dresser dans un grand cloître vitré, qui sert sans doute de réfectoire. Au même moment, une religieuse est entrée suivie d’une prisonnière chargée, m’a-t-elle dit, de venir deux fois le jour m’apporter mes repas, et devant, en outre, balayer ma chambre et faire mon lit.
En apercevant la pauvre créature sous son costume étrange, la tête baissée, les mains pendantes, l’œil sans regard, les lèvres sans voix, je n’ai pu réprimer un premier mouvement de répulsion. Geste et silence, tout en elle mentait.
Quelques instants après cependant, j’ai fait un triste retour sur moi-même, et, pesant avec mon cœur le regard froid de la sœur, sans cesse attaché sur la malheureuse femme, pesant les chaînes invisibles de l’invisible règlement substitué à sa propre volonté, je me suis indignée d’avoir jugé quand je devais plaindre. J’ai rougi de mon injustice, et, pour la réparer, j’ai pris dans un cabas un sac de bonbons qui me restaient de la route. Je me suis approchée de la pauvre femme, et je le lui ai doucement posé dans la main.
La prisonnière s’est tournée vers la sœur et l’a regardée d’un air suppliant ; puis, sur un signe qu’elle en a reçu, elle m’a saisi et baisé les mains les larmes aux yeux.
— Je ne vous aurais pas cru si gourmande, Basson, a dit la religieuse d’une voix moitié riante et moitié sévère.
— Ah ! ma sœur, ce n’est pas la gourmandise qui me ferait pleurer de joie, a dit Basson en reprenant son air contraint. Voyez ces bonbons… ce sont des dragées, et j’en avais acheté une livre le jour du baptême de ma petite. Il y a de cela quatre ans, et depuis lors je n’en avais plus revu… Ah ! ma pauvre petite ! ma pauvre Angèle !
— Si vous l’aviez aimée, a dit la religieuse sévèrement, vous n’auriez pas commis la faute qui devait lui enlever sa mère. Mais, assez parlé pour ne rien dire. Un mot de plus, Basson, et je serais forcée de vous envoyer au rapport.
La pauvre mère a baissé la tête, et, sans répondre, s’est remise à faire mon lit, ses mains tremblaient cependant, et j’ai surpris de grosses larmes tomber de ses yeux sur mes draps.
Déjà je ne me sens plus seule ! Déjà ma cellule n’est plus si vide ! Je les ai vus tous, les chers miens que j’aimais sans les connaître ! Ils étaient là… Non cœur les revoit aux mêmes places où tout à l’heure ils sont apparus à mes yeux.
Cette chaise, la plus proche de mon chevet, c’est la chaise de ma jeune cousine, et, je le sens, ma sœur de demain. À côté, voilà la place d’où ma tante me regardait en pleurant. Élisa, Eugène, Gustave, vous étiez là, remuant les liens du sang par l’alliance des larmes… Ah ! jamais je n’oublierai les douces caresses d’Adèle, prenant possession de mon malheur avec la grâce timide d’une jeune fille qui rougit de laisser surprendre les trésors de tendresse renfermés dans son cœur ! Jamais je n’oublierai la pieuse sollicitude de ma tante, relevant mon oreiller, doublant ma couverture, et revenant encore, les adieux déjà échangés, me poser sur le front un de ces baisers de mère qui charment la douleur, l’endorment et la guérissent.
Dieu soit loué ! j’ai une famille encore ! Je peux m’oublier et dire nous en pensant aux heureux. Mon sang bat dans d’autres cœurs que mon cœur, mes larmes coulent dans d’autres yeux que mes yeux ; mon innocence vit dans d’autres consciences que la mienne… J’ai une famille ! et, pour qu’elle me soit plus chère, ô mon aïeul aimé ! elle porte ton nom et tu me l’as donnée, comme tu m’as tout donné !!!…
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Dans le monde on ne comprend pas ces affections soudaines, fleurs de deuil et d’orage, qui naissent à la grâce de Dieu d’un mot, d’un soupir, d’un regard purtagés. À peine ma famille avait-elle paru dans ma cellule, que nous nous étions reconnus et aimés. Pour renouer une parenté qui n’avait écrit ses titres que sur le marbre des tombes, une larme, une seule larme avait suffi.
Après cette visite, j’ai eu celle de M. de Tourdonnet ; une religieuse l’accompagnait. Elle s’est assise à trois pas de nous.
Je n’attendais pas M. de Tourdonnet. En me voyant dans cette cellule étroite et sur ce pauvre lit, il a pâli, et, s’avançant vers moi sans me regarder, il m’a dit avec force :
— Vous nous avez promis de vivre, vous en souviendrez-vous ?
— Je m’en souviendrai, mais le pourrai-je ?
M. de Tourdonnet m’a pris la main et me l’a serrée en silence. Ses lèvres tremblaient. Son émotion était si profonde, qu’elle gonflait les veines de son front et le sillonnait de reliefs mystérieux, caractères vivants d’une pensée douloureuse et muette. Il a fait ensuite quelques tours dans la chambre, et, revenant près de moi, il m’a dit :
— Vous m’avez demandé si vous pourriez vivre… Ah ! madame, les martyrs ne demandaient pas s’ils pourraient mourir… Courage, madame, car vous aurez beaucoup à souffrir ! Courage, car vous souffrirez longtemps !… D’autres vous mentiraient peut-être ; moi, j’ai besoin de mesurer vos forces à votre croix, j’ai besoin de vous sentir plus grande que votre infortune n’est grande. En vous quittant, j’ai besoin de croire en vous, si je veux espérer pour vous… Ne me répondez pas, a repris M. de Tourdonnet d’une voix brisée ; ne me répondez pas. À cette heure, nous souffrons trop tous deux. Je vais chez le préfet. On vous a condamnée à vivre, il faut qu’on vous aide à trouver ce courage… Tout manque ici…
— Qu’importe !
— Ah ! madame, à vous entendre parler ainsi, on croirait que nous ne vous aimons pas.
De tous mes amis, M. de Tourdonnet est celui qui a toujours exercé le plus d’influence sur les révoltes désespérées de ma volonté. D’autres, plus faibles, m’ont aimée pour me consoler. Lui m’a voulu faire de son amitié une vertu. Jamais il n’a consenti à voiler par de faux mirages les réalités trop affreuses de ma position. Jamais il n’a hésité à me signaler le danger et à me montrer ce que j’avais à craindre aux heures d’orage. Il me prenait par la main pour m’aider à gravir les rudes pentes de mon calvaire… Et moi, fière et touchée de son estime, confiante et forte de son affection, j’allais… laissant mes pieds meurtris ensanglanter les pierres du chemin, pliant sous le faix de ma croix… sous celui du désespoir, jamais.
Chaque soir, à peine endormie, mon âme s’enfuit de sa prison, et chaque matin, surprise par la réalité, elle revient tristement se heurter à ses fers. Je sens cependant que mon mal n’est pas encore le mal cruel de la liberté et de la vie. Souffrir ainsi, c’est encore vivre, et demain je n’aurais plus qu’à me laisser mourir. Ma position n’étant pas fixée, il survient durant le jour mille choses qui m’aident à me distraire de moi, sinon à oublier.
J’ai vu le directeur, il ne parle pas, il ne sourit pas… serait-il méchant ? J’ai vu la supérieure. Elle parle, elle sourit… aura-t-elle au moins le sourire du cœur ?
Pour clore la série de ces inspections administratives, j’ai eu à onze heures la visite du général et du préfet. Le monde est poli. Avant d’oublier ses morts, il les enterre.
Je faisais quelques tours dans ma cellule, pour essayer mes forces, quand on m’a annoncé ces messieurs. Je n’avais qu’une mante jetée sur les épaules ; ma chambre était en désordre, mon lit défait. J’ai demandé qu’on me donnât quelques minutes.
— C’est impossible, madame, a répondu la sœur. M. le préfet ne m’a pas chargée de savoir si vous pouviez le recevoir. Il m’a dit qu’il allait monter chez vous.
À ces mots, un nuage est passé sur mes yeux ; ce n’était qu’une larme, et je l’ai cachée, comme j’en ai tant caché. Un instant après, plus calme en apparence, je me tenais debout devant la fenêtre, quand le général et le préfet sont entrés.
Ces messieurs se sont excusés de me surprendre ainsi, à demi habillée. — La religieuse, disaient-ils, les avait mal compris. Ils ne m’avaient fait prévenir que pour me donner le temps de me préparer à leur visite.
Je me suis inclinée en silence… et comme le général Piré me répétait encore avec l’accent chevaleresque des vieux preux de vieilles races, qu’il était désolé d’être entré chez moi comme en pays conquis, je lui ai répondu en essayant de sourire :
— Chez moi, général, vous vous trompez. Si la mort donne ses tombes, la loi prête les siennes. Vous êtes ici chez la loi.
— Et vous nous recevez de par la loi ?
— Un peu, général… C’est-à-dire que tout à l’heure j’ai pu penser ainsi, mais que maintenant je vous offre de grand cœur ce que je ne suis pas forcée de vous donner, une sincère bienvenue, à titre de frère d’armes de mon père.
Le général m’a serré affectueusement la main, et nous avons causé quelque temps des belles batailles de l’Empire, où toute l’armée, officiers et soldats, se paraient comme pour un jour de fête. Nous avons causé de gloire et de mort, d’Austerlitz et de Sainte-Hélène. Il faut être amis déjà pour rêver à deux ; mais pour se souvenir, il suffit d’avoir vécu. Si l’avenir est trop étroit pour toutes les illusions qui se le disputent, le passé est assez large pour donner une fosse à toutes nos déceptions et à tous nos regrets.
En se retirant, le préfet, M. Bégé, m’a offert très-gracieusement sa protection auprès du sous-secrétaire d’État et de quelques membres de sa famille. M. de Piré ne m’a pas fait de promesses, mais il m’a parlé de mon père, et m’a dit avec feu qu’il honorait le malheur.
J’ai remercié M. Bégé de la protection qu’il m’offrait ; mais, si jamais j’ai besoin qu’on me protège, je le demanderai plutôt à M. de Pire, qui ne m’a rien offert.
On a placé une cheminée-poêle dans ma cellule. Hier, en me couchant, j’en ai tourné la clef à gauche, et peu s’en est fallu que je ne me sois fort innocemment asphyxiée.
Quel crime à ajouter à tous mes crimes ! Les hommes n’y auraient pas même trouvé des circonstances atténuantes. Comment douter en effet que je n’eusse voulu échapper par le suicide aux remords qui trouvent tant d’écho dans la solitude ? Comment douter de ma préméditation à m’en aller dormir sous terre de ce lourd sommeil des morts d’où rien ne réveille plus ?
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Quand la sœur est entrée ce matin, mes yeux n’y voyaient plus. Mes lèvres étaient glacées, et la fièvre battait lourdement mes tempes. Elle m’a demandé si je voulais voir un des médecins de la prison. J’ai nommé M. Pourché.
Mon oncle m’avait dit que, l’ayant rencontré à l’époque de mon procès, il l’avait trouvé presque aussi convaincu que lui-même de mon innocence. Il avait ajouté que, jeune encore, M. Pourché était cependant un des meilleurs praticiens du pays. J’avais donc le droit d’espérer qu’en tendant le pouls à mon nouveau docteur, je tendrais la main à un ami.
Mon espérance n’a pas été trompée. Montpellier me rend Tulle. En entrant chez moi, M. Pourché ne m’a ni regardée, ni étudiée. Il est venu consoler le malheur. La science cédait le pas à la bonté. Le médecin se cachait pour ne laisser voir que l’homme de cœur.
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Je sens que M. Pourché connaît déjà mon mal ; car, au lieu de me prescrire des remèdes, il m’a laissé le meilleur de tous, son estime et son amitié. Avec lui, comme avec M. Ventejou, j’oserai dire que je souffre sans m’inquiéter du nom à donner à mes souffrances : j’oserai avoir la fièvre sans que mon pouls batte plus fort ; j’oserai me plaindre enfin sans que mes blessures saignent.
Quand le mal de l’absence fera pâlir mes joues, il ne m’accusera pas d’exaltation et de folie. Quand le mal de la liberté, quand le mal de l’honneur auront tari en moi les sources de la vie, il ne confondra pas l’angoisse de la victime avec le délire furieux du coupable. Le savoir en lui s’inspirera du cœur. L’homme, le chrétien, l’ami, compléteront le savant… Ah ! c’est un noble sacerdoce que la médecine, quand ceux qui l’exercent savent comprendre que, pour posséder la vertu de guérir, la science a besoin d’être elle-même une vertu.
J’ai appris de la sœur que M. Pourché faisait sa visite chaque matin vers les neuf heures ; un coup de cloche annonce sa venue. J’aimerai cette heure, j’aimerai cette cloche qui chantera le retour d’un ami.
Je ne pense pas. Je n’agis pas. Je passe mes jours à écouter l’appel de la petite sonnette qui m’annonce les messages de ma famille, et le tintement de l’horloge qui me mesure les minutes. Tout m’est nouveau, tout m’est étrange dans mon malheur actuel. Le moindre mouvement m’effraye. Un bruit de pas dans l’escalier me bouleverse, et c’est avec une anxiété fiévreuse que j’attends les derniers ordres du ministre. Ils décideront de mon sort… Combien d’heures vivrai-je dans une semaine ? Combien de rayons de soleil me sera-t-il accordé pour m’aider à souffrir un jour ?… Aurai-je des livres, des plumes, une table… presque rien, mais assez cependant pour me recomposer l’ombre d’un chez moi ?…
Depuis que j’ai perdu ma pauvre Clé, je me dépite souvent, je m’étonne toujours de mon ignorance absolue des mille petits soins à l’aide desquels on parvient à vivre l’espace de temps compris entré un matin et un soir. Tout me manque à propos de tout. Mon bois fume et ne brûle pas : mon eau se renverse et ne chauffe pas. Quand mon lait bout, c’est qu’il s’enfuit. J’ai un monde de pensées dans la tête sans qu’une seule d’entre elles veuille condescendre à s’occuper de mon pauvre moi, qui a froid ou chaud, soif ou faim… Les préoccupations incessantes qu’il faut tirer de soi pour les reporter à soi me fatiguent et m’obsèdent. C’est de l’égoïsme pratique. Vivre pour vivre, quel néant !
M. de Tourdonnet a été autorisé à me voir une dernière fois avant son départ. L’absence ressemble tant à la mort ! Pourquoi se quitter deux fois, quand au mot si triste de l’adieu ne peut plus s’unir le mot qui dirait au revoir ?
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En voyant entrer M. de Tourdonnet, j’ai compris qu’il s’était fait un devoir du courage, et que, cette fois, il serait fort pour deux. Il m’a longuement parlé des démarches qu’il avait faites auprès du préfet, et même auprès du ministre, pour m’obtenir l’autorisation de recevoir les visites de ma famille trois fois la semaine. Il m’a dit que je pourrais prendre l’air une heure par jour sur une plate-forme qui couronne la tour que j’habite. Enfin, il m’a raconté comment il avait obtenu la permission de pourvoir ma cellule d’un petit mobilier de bénédictine.
— Parcourez cette note, a-t-il ajouté en me présentant un papier, et voyez si je n’ai rien oublié de ce qu’il vous faut pour ne pas mourir.
J’aurais voulu remercier M. de Tourdonnet. Je n’ai trouvé qu’une larme pour lui répondre.
— Oui, madame, pour ne pas mourir, a repris le noble ami en appuyant sur chacune de ses paroles. Ah ! je vous connais mieux que vous ne vous connaissez vous-même. Vous êtes tout à la fois très-faible et très-forte, et si chez vous le cœur est souvent femme, l’âme est toujours virile. Il faut que vous viviez ici, et vous y vivrez, car vous ne voudrez pas donner au monde le droit de penser et de dire que vous n’avez eu d’autre courage que le courage de l’orgueil. Vous vivrez, car vous ne voudrez pas lui donner le droit de soutenir qu’éloignée de vos amis, réduite à vos propres inspirations et à vos propres forces, vous avez faibli, vous avez eu peur… Oui, madame, peur (le monde le dirait) ! peur du temps, qui confond tôt ou tard le coupable ; peur des hommes, qui oublient ; peur de Dieu, qui se souvient.
— Peur ! moi ! jamais. Je suis innocente, vous le savez… et si je n’étais plus là pour le crier, vous y seriez encore pour le dire.
— J’y serais, je le dirais… nous le dirions tous ; mais croyez-vous donc que nos voix parleraient jamais aussi haut que vos souffrances, que vos larmes, que votre vie de désolée et de captive ?… Non, vous ne mourrez pas, madame, vous ne pouvez pas mourir. Qu’importe après tout que cette chambre soit étroite et nue ? qu’importe qu’elle s’appelle cellule ou tombeau ? vous y aurez vos souvenirs et notre estime… vous y aurez Dieu ? et Dieu, pour les innocents, c’est l’avenir !
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Nous parlions ainsi, appuyés contre la fenêtre, et vis-à-vis d’une terrasse intérieure bordée de quelques vases, les uns vides, les autres plantés encore de tiges desséchées ou brisées. Un bruit de clefs ayant attiré notre attention de ce côté, une porte s’est ouverte, et nous avons vu apparaître une jeune femme accompagnée d’un gardien. C’était une belle personne, grande, svelte, aux traits accentués et sévères… un large châle rouge l’enveloppait tout entière, et ses cheveux blonds, tordus en couronne au-dessus de sa tête, laissaient échapper sur les tempes deux grosses boucles qui se déroulaient en anneaux le long du visage.
En arrivant sur la terrasse, alors éclairée par les rayons du soleil couchant, elle a fait quelques pas. Puis, s’arrêtant soudain, elle a relevé la tête comme pour saluer le ciel. La baissant aussitôt, et croisant les bras sur sa poitrine, elle s’est remise à marcher, le regard fixe, frappant les dalles de chacun de ses pas, d’une façon brusque et heurtée qui faisait mal à entendre.
Nous nous sommes regardés, et, sans oser échanger la pensée qui nous faisait pâlir, nous avons prié la sœur de nous dire quelle était la jeune dame prisonnière qui se promenait sur le balcon voisin.
La sœur a tiré sa montre, et, sans lever les yeux, elle nous a répondu :
— Il est quatre heures. Ce ne peut être que mademoiselle Grouvelle.
— Mademoiselle Grouvelle ? Est-elle donc malade ?
— Mon Dieu ! non. Seulement, elle fait la folle.
M. de Tourdonnet a reculé de deux pas, et j’ai caché ma tête dans mes mains. Un instant après, dominée par la violence de mon émotion, j’ai saisi le bras de mon dernier ami, et le forçant de ramener ses regards sur la terrasse, je lui ai dit :
— L’avenir que vous osiez évoquer tout à l’heure… osez le regarder… il est là… devant vous… Cette femme… cette ombre… cette pauvre morte qui se survit un jour… il n’y a pas longtemps de cela, elle est entrée ici comme j’y suis entrée hier, pleurée par tous ceux qu’elle aimait… Elle était jeune comme moi… courageuse plus que moi… Sa peine, à elle, se composait d’années, de jours, d’heures qu’elle pouvait compter… Elle pouvait espérer, en souffrant, de payer larme par larme à la loi sa dette de douleur… Chaque soir, elle pouvait se dire : « Je suis plus près des miens de tout un jour ; » chaque matin elle pouvait penser : « Je suis plus près des miens de toute une nuit. » Elle avait gardé son nom, ses droits à l’espérance et sa place au soleil… Pour seuil de sa prison, elle n’avait pas une tombe… et cependant voyez… elle s’étiole, elle languit, elle se meurt… Elle est morte !… morte… je me trompe monsieur… elle est folle… Oserez-vous bien en appeler à l’avenir ?… Oserez-vous me dire au revoir ?…
— Oui, madame, je l’oserai, car ce n’est pas en vous seule que j’espère. Je crois en Dieu.
Je voudrais me créer des occupations, m’imposer des devoirs assez sérieux pour ancrer mon cœur et ma pensée aux pierres de ma cellule. Je voudrais recommencer à vivre quelques-unes de mes heures, et je ne sais encore que les souffrir toutes.
Le départ de M. de Tourdonnet et ma quasi-asphyxie ont ravivé ma névralgie. Je sens une main de plomb peser sur mon cerveau. Mes idées dorment. Mon cœur a le cauchemar. Cette atonie morale doit ressembler à la mort. C’est froid, mais c’est calme. C’est lourd, mais moins lourd que l’injustice doublée de calomnies et de mensonges.
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On vient deux fois par jour dans ma cellule, le matin à dix heures, le soir à six. La religieuse qui accompagne la pauvre femme de service est une petite sœur blonde et rose, qui a les joues creusées de gentilles fossettes toujours pleines de sourires, les yeux d’un bleu criard et froid, le bon cœur sans esprit, la tête vive, un peu trop disposée peut-être à porter le voile de travers.
Le matin, elle s’approche et me dit naïvement : « Vous vous ennuyez toujours seule, madame. Je voudrais bien rester un peu plus ; mais je n’ai pas une minute à perdre. » Le soir, elle me dit avec la même candeur : « Mon Dieu ! que vous avez dû vous languir ? Je voulais venir vous voir dans la journée, mais le temps m’a manqué. » Si elle cause un instant, c’est pour me parler de la pluie et du beau temps : si elle essaye de me consoler, c’est avec une maladresse qui va chercher mes larmes. Sa présence n’est une distraction que pour mes yeux… et lors même que je ne suis pas seule, que mon cœur est seul, ô mon Dieu !
Chaque soir cependant, vers sept heures, ma solitude se pare et s’anime. Je vais, je viens, j’écoute, j’attends, j’espère le léger coup de clochette qui, après avoir couru le long des vieilles voûtes du réfectoire, s’engouffre dans l’escalier de ma tour et vient s’éteindre comme un soupir sur le seuil de ma porte.
Ce coup de cloche, c’est le signal qui dit à la religieuse que ma sœur Adèle l’attend au parloir. Les ordres du ministre n’étant pas encore arrivés, la bien-aimée veut au moins tous les jours voir la sœur Philomène qui me voit, parler à la sœur Philomène qui me parle. Si j’ai passé une mauvaise nuit, si je suis plus souffrante, Adèle s’en retourne triste, et m’envoie son baiser en pleurant. Si je suis plus calme et plus forte, elle sourit à la sœur qui me sourit de sa part. Sa pieuse sollicitude s’étend à tout. Tantôt, c’est une brochure nouvelle qu’elle m’apporte, tantôt une simple fleur, mais une fleur cueillie pour moi, et sur laquelle, en cherchant bien, je trouverai la trace d’un baiser et d’une larme… C’est encore une revue qu’elle a entendu vanter, et qu’elle s’est fait prêter pour me la prêter… C’est une tisane préparée par son excellente mère pour me calmer un peu et me faire dormir. C’est tout ce qui distrait, attendrit et attache, tout ce qui fait oublier et tout ce qui guérit.
— Merci, ma bonne Adèle, merci ! Vivre pour aimer, c’était le souhait de ma jeunesse ; aimer pour vivre, ce sera le vœu de mon malheur.
J’ai revu Clémentine. Pauvre Clé ! je ne croyais pas tant l’aimer que je l’aime.
Il paraît qu’on craint son séjour prolongé à Montpellier, et que, pour la dégoûter d’y rester, on a voulu mettre des entraves sans nombre à ses visites dans la prison. Pendant ces huit derniers jours, elle est venue vingt fois au greffe essuyer, tantôt des demi-refus, tantôt des demi-promesses, tantôt des quasi-oui bien aigres, tantôt des quasi-non bien doucereux. Rien n’y a fait, et, lasse un beau matin de prodiguer en pure perte tant de courbettes suppliantes, tant de prières vaines, elle a passé sa plus belle robe et mis son plus beau bonnet pour s’en aller cette fois faire parler sa prière dans le cabinet même du préfet. M. Bégé l’a très-bien reçue, et, munie enfin du précieux permis, elle est accourue, un cabas plein de fleurs d’une main, un sac bourré de bonbons de l’autre.
En me retrouvant, Clémentine a poussé un cri de joie, et, à moitié folle de son succès, elle n’a pu, pendant quelques instants, que m’embrasser, pleurer, sourire, pleurer et m’embrasser encore.
— C’est donc bien vrai ! je vous revois, ma bien-aimée dame, je vous revois ! s’écriait l’excellente fille en s’éloignant de mon lit comme pour mieux me regarder, et s’en rapprochant soudain pour m’embrasser encore… C’est donc bien vrai ! je tiens votre main dans mes mains, je tiens vos yeux dans mes yeux, votre souffle passe sur ma joue, votre voix tinte dans mon oreille… Ah ! madame, comme ils m’ont séparée de vous ! Oh ! la vilaine prison ! les vilains verrous ! les cruels !…
J’ai fait un signe à Clémentine : elle s’est retournée, et s’apercevant pour la première fois de la présence de la sœur qui disait son chapelet à trois pas de nous, de riante qu’elle était, elle est devenue triste et sérieuse.
— Qu’importe ? ai-je dit à la pauvre stupéfiée en l’attirant doucement vers moi. Nos cœurs se parleront tout haut et nos pensées tout bas.
— C’est bon pour vous, madame ; mais moi, je ne sais plus parler quand il faut que j’épluche mes mots. Ma bonne sœur, continua Clé en s’adressant à la religieuse d’un ton suppliant et câlin, ma bonne sœur, ne pourrais-je voir madame seule un moment ? Je vais m’en séparer pour si longtemps ! j’aurais tant de choses à lui dire !
— Le règlement s’y oppose, mademoiselle, et M. le directeur m’a donné l’ordre de rester ici tout le temps que vous y resterez vous-même.
— Toute la journée, alors, ma bonne sœur ? M. le préfet m’a permis d’installer madame dans sa chambrette. Vous me l’accorderez bien à votre tour ?
— Vous aurez mal compris M. le préfet, mademoiselle, les visites les plus longues ne dépassent pas une heure. Il était onze heures moins dix quand vous êtes entrée ; à midi précis mon devoir m’obligera de vous engager à sortir.
Clémentine n’a rien répondu ; mais, revenant s’asseoir au pied de mon lit, elle a pris mes mains et les a portées à ses yeux tout humides de larmes. Après quelques moments d’un douloureux silence, elle s’est levée pour traîner une grosse malle qu’elle avait fait déposer à la porte en entrant ; elle en a tiré différents objets de toilette, du linge, un peignoir qu’elle a noué autour de sa taille, et, sans prononcer une parole, elle s’est mise à tout préparer pour mon lever, selon sa coutume des jours plus heureux ; mes pauvres cheveux étaient mal attachés et crépus : elle les a peignés, brossés, parfumés, ondés du revers de sa main et renoués ensuite en longues nattes qu’elle a enroulées deux fois à l’entour de ma tête ; elle a fait tiédir de l’eau pour baigner mes pieds ; elle a voulu me chausser, m’habiller, me faire belle, enfin, comme elle me le disait en riant, alors que toutes deux nous savions encore rire.
Vingt fois j’ai voulu empêcher la pauvre fille de perdre ainsi l’heure précieuse et courte qui nous avait été accordée ; mais chaque fois elle me résistait par un silence si éloquent et si triste, que je sentais ses larmes muettes me gagner. En dépit des Argus et des verrous, nous nous retrouvions libres, en recommençant le passé qui nous avait vues libres ; nos cœurs battaient à l’unisson ; nos mains se cherchaient pour s’étreindre ; nous nous laissions absorber tout entières par le charme mystérieux et navrant de ces tristes adieux, qui, à défaut de voix pour s’exclamer douaient d’une âme vibrante les actes familiers et vulgaires, l’écorce brute de nos jeunes et tant doux souvenirs.
J’étais à peine habillée, qu’un signe de la sœur a prévenu Clémentine qu’il était l’heure de partir.
Cette fois la pauvre fille a obéi sans mendier une minute de grâce, sans faire entendre une plainte, sans même verser une larme… Avant mon départ de Tulle, je lui avais promis un bracelet de cheveux qui depuis longtemps déjà ne quittait plus mon bras ; elle l’a détaché en tremblant, et, mettant un baiser sur la place qu’il laissait vide, elle s’est élancée dans l’escalier sans attendre la sœur, et sans même se retourner pour me revoir encore. Arrivée au bas de l’escalier, je l’ai entendue me crier deux fois : « À bientôt ! à toujours !… » J’ai entendu le bruit de ses pas dans le réfectoire et le grincement de la porte qui se refermait sur elle… Ah ! j’ai le cœur brisé de toutes ces séparations… de tous ces deuils…
J’ai reçu ce matin une lettre bien touchante de mon oncle. Il s’effraye pour moi de ces douloureuses émotions qui troublent ma solitude. Il m’enseigne la résignation et le pardon. Il me supplie de rompre avec le cauchemar désolant du passé, pour m’acclimater à mon malheur ; l’utiliser, l’occuper, le vivre enfin en chrétienne.
Mon oncle a raison. Assez traîné ma croix. Je veux la porter.
Pour commencera faire acte de volonté et de vie, je me suis imposé la tâche de meubler ma cellule, de telle sorte que mes yeux puissent s’y reposer avec plaisir, et ma pensée y glaner des inspirations douces ou élevées, consolantes ou aimables.
J’aurai à moi un lit de fer et une cheminée, un fauteuil, deux chaises, une étagère en noyer pour mettre mes livres, et au-dessous une petite table à écrire. Une autre tablette, se pliant à volonté, servira pour mes repas. J’aurai encore une commode, où se trouveront cachés un lavabo, une glace et quelques flacons.
Mon instruction, comme celle de la plupart des femmes, n’étant guère qu’un demi-savoir de parade, j’ai décidé de consacrer toute la matinée à l’étude. L’après-midi, je m’occuperai de quelque bel ouvrage de tapisserie, bien minutieux, bien difficile, qui fixera sur le canevas ma main, mes yeux, et même quelque peu ma pensée. Le soir venu, je lirai, pour le plaisir de lire, quelques brochures nouvelles, ou quelques vieux beaux livres… Puis j’attirerai à moi le souvenir de mes amis ; je répondrai à leurs lettres, ou bien encore, évoquant leurs ombres aimées, je causerai avec elles d’hier et de demain : de ce qui fut nos rêves, de ce qui sera notre espoir.
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Depuis que ma cellule est pourvue de son petit mobilier, je ne m’y sens plus aussi seule. Une dernière préoccupation me troublait : l’idée que mademoiselle Grouvelle pouvait manquer des objets qui ne me manqueraient plus, et qu’à vingt pas de moi elle pourrait souffrir des privations, dont j’avais tant souffert.
La sœur… m’a rassurée. L’appartement que mademoiselle Grouvelle occupe dans le pavillon faisant face à ma tour se compose de deux pièces assez vastes et très-bien éclairées. Ses meubles sont en bois de noyer comme les miens. Une prisonnière la sert, comme Basson me sert. Sa famille lui écrit. Quelques amis la visitent encore. Dieu soit loué ! Elle n’a rien à m’envier, et si ses forces revenaient demain, elle pourrait s’aider, pour vivre, de tout ce qui doit m’aider à souffrir.
Je n’avais pas entendu parler de mademoiselle Grouvelle avant mon procès. Mais, arrivée à Montpellier, je me suis sentie entraînée vers elle par cette sympathie instinctive qui naît de la confraternité du malheur. J’ai demandé si je ne pourrais pas la voir. On m’a répondu que le règlement s’y opposait.
Le règlement… c’est ici la formule de tous les refus et l’excuse de toutes les rigueurs. C’est ce qui fait baisser tous les yeux et fermer toutes les bouches, c’est ce qui masque d’hypocrisie tous les fronts et habille de gris tous les corps… Le règlement, enfin, c’est ce qui arme l’arbitraire et paralyse la miséricorde ; c’est le quasi-texte d’une quasi-loi ; c’est la lettre qui opprime et qui tue…
Je me suis bien trouvée de mon énergie, Elle a rendu mon oncle heureux, et m’a fait passer une bonne nuit.
Pourquoi l’ordre du ministre qui doit stabiliser ma position, et autoriser les visites de ma famille, tarde-t-il tant à arriver ? Si j’étais rassurée là-dessus, de résolue que je suis, je deviendrais confiante et calme. Mon courage qui n’est encore que l’effort de ma volonté, s’inspirerait de la réflexion et de la foi. Je ne l’emprunterais plus à l’oubli. Je le demanderais à ma conscience et à Dieu, à la prière et au devoir.
Ma journée d’aujourd’hui a été troublée par un petit incident qui m’a fait rire et pleurer, qui m’a un peu distraite et beaucoup effrayée.
Ce matin, au moment où ma garde s’occupait à faire mon lit, regard béant et bouche close, un coup de sonnette a mandé la religieuse au parloir. L’appel était urgent sans doute, car la sœur est descendue en courant, et nous a laissées seules.
Seules !… Basson ne pouvait en croire ses yeux ; mais quand, la porte fermée et les verrous mis, le doute n’a plus été possible, elle a bondi vers moi et s’est accroupie à mes pieds avec un essoufflement d’émotion et de bonheur vraiment comique.
— Suis-je assez heureuse ! s’est-elle exclamée à mesure que la respiration lui revenait ; suis-je assez heureuse, madame, de pouvoir enfin vous parler dru et franc, d’oser me dégonfler à vous comme si vous étiez ma pauvre mère en personne, ou le bon Dieu lui-même en esprit ! Ça ne vous fera pas de peine, n’est-ce pas, madame ? Que je me dépêche vite de vous bavarder un peu : voilà si longtemps que les paroles m’étouffent et que la langue me démange…
— Non, non, ma bonne Basson, parlez ; mais laissez-moi d’abord vous remercier des bons services que vous voulez bien me rendre.
— Me remercier ! a-t-elle continué, avec une volubilité de fille d’Ève en train de réparer quatre ans de silence forcé ; me remercier ? Seigneur ! Je ne fais pas même le quart du quart de ce que je voudrais faire. Sauf votre respect, madame, je vous ai aimée tout de suite, parce que vous me regardiez d’un air qui parlait et qui me chatouillait tout drôlement le cœur. Je vous l’aurais dit, il y a longtemps ; mais, dans cette triste maison, ce n’est pas le pauvre monde qui a langue et oreilles : ce sont les cloches et les murs. C’est ce qui chante pour faire pleurer, et qui écoute pour trahir. Mais allons au plus pressé. Je m’appelle Basson, comme vous le savez ; je suis née native de Saint-Étienne-en-Forêt. Mon mari est Meinbar ; il avait trois métiers avant nos malheurs, aujourd’hui il ne lui reste plus que des soucis et des enfants sur les bras. Si je suis ici, cependant, il ne faudrait pas croire que j’aie jamais fait tort à personne. Tout au contraire, c’est pour avoir obligé un voisin, et lui avoir signé un billet de ma main avec la signature de mon mari, que j’ai été condamnée.
— Pauvre femme !
— C’est pauvre bête qu’il faudrait dire. J’avais deux si beaux enfants ! un garçon et ma petite, une vraie image pour la beauté, une mignonne que j’avais appelée Angèle, du nom d’une complainte que j’avais vu représenter à la grande foire de Rive-de-Gier. Mademoiselle Clémentine a trouvé ce nom bien joli.
— Clémentine ! vous la connaissez ?
— Oui bien, madame. J’étais à recurer le parloir des gardiens, le jour qu’elle s’y est arrêtée, toute pâmée de douleur, en revenant de vous faire ses adieux. Ses yeux pleuraient comme deux fontaines. Je me suis mise à pleurer aussi, et quand elle a su que j’étais la prisonnière qui vous servait, elle m’a fait mille amitiés et mille caresses. Elle m’a dit qu’il fallait vous faire manger et vous aimer, vous bien distraire et vous bien soigner ; mais, Seigneur ! que voulez-vous que fasse une pauvre femme à qui on dépend la langue et on cloue les yeux ?
— Croyez-vous la revoir encore, ma bonne chère Clé ?
— Pas plus loin que ce soir ; elle doit venir chez les gardiens, à l’heure où j’y vais allumer les lampes, et je lui ai promis de lui donner de vos nouvelles. Voulez-vous lui faire passer quatre mots de billet ?
— Je le voudrais bien… mais j’ai peur de vous compromettre.
— N’ayez pas peur. Méfiance engendre ruse. L’esprit pousse vite ici.
— Et si la sœur revenait avant ma lettre achevée ?…
Basson est restée muette quelques instants… Puis, frappant dans ses deux mains, elle m’a entraînée vers la fenêtre, et m’a montré à gauche une cour où quelques prisonnières étaient occupées à laver.
— Vous voyez bien ce bassin, madame : c’est là où l’on fait la lessive. Ces femmes qui ont le fichu jaune, ce sont des courbatières comme moi. Elles ne me trahiraient pas. Ce gros chien qui tourne et retourne à côté d’elles, c’est l’épagneul de l’inspecteur. Il est gourmand, nous en ferons notre contrebandier.
— Comment cela ? il ne connaît pas le chemin de ma chambre, et d’ailleurs la porte est fermée.
— La porte est fermée, oui bien ; mais la croisée ne l’est pas. Voici… à midi, l’heure du dîner des sœurs, vous viendrez vous mettre là où vous êtes, et moi j’irai là-bas, au bassin, recurer ma gamelle. Le chien y sera. Je ferai comme qui joue avec lui, et vous ferez comme qui regarde. Vous lancerez un morceau de pain, il le croquera ; vous en jetterez un second, puis un troisième. Enfin le quatrième, qui sera un croûton renfermant le billet, vous le laisserez glisser tout contre le mur ; je le saisirai, et, une fois dans ma poche, bien rusé celui qui viendra me l’ôter.
Avant même que j’aie pu répondre à Basson, sœur Philomène était revenue à son poste ; et, une heure après, j’écrivais à ma Clé un pauvre petit billet qui renfermait moins de mots que de larmes. Qu’importe ? la chère ignorante au cœur savant a toujours mieux compris mes larmes que ma pensée. Là où ses yeux ne trouveront rien à lire, ses lèvres trouveront à glaner.
Ai-je besoin d’ajouter que, tout le reste de la matinée, les minutes m’ont paru des siècles ? J’étais agitée, tremblante ; j’allais, je venais, je tournais, jusqu’à ce que, l’angelus ayant sonné midi, j’aie pu voir Basson accroupie près du lavoir et le chien debout à ses côtés. À peine Basson m’a-t-elle aperçue qu’elle m’a fait un signe. J’ai compris que personne ne pouvait me voir, et j’ai lancé une première bouchée de pain que le chien a croquée. J’en ai lancé une seconde, puis une troisième dont il s’est saisi encore, avec un air d’intelligence et de mystère très-propre à me donner la plus favorable opinion de son appétit et de son esprit. Je me suis décidée alors à jeter le quatrième morceau ; mais, comme il tombait dans la cour, une sœur s’est approchée de Basson, déjà prête à le ramasser… et maître Barbet, profitant de cette diversion, l’a happé traîtreusement, et s’est enfui hors de portée pour le dévorer au soleil.
Quel supplice ! Pendant un quart d’heure, j’ai vu le malheureux chien, tantôt saisir mon pauvre croûton entre ses pattes pour le grignoter à belles dents, tantôt le porter triomphalement à sa gueule, le rejeter, le secouer de droite et de gauche, le poser, le reprendre, s’éloigner, revenir, tomber en arrêt, et, trouvant sans doute la bouchée trop coriace, grogner, aboyer follement contre son ombre et contre sa proie.
Qu’allait-il arriver ? Mon billet serait-il mangé ou lu ?… Me serai-je exposée par ma faute à une humiliation, ou seulement à une verte censure ? Aurai-je donné le droit à quelqu’un de s’armer du règlement contre moi ?
Fort inquiète, je me suis assise au pied de mon lit, aussi peureuse d’apprendre qu’impatiente de savoir. Tout à coup j’ai entendu monter précipitamment l’escalier. C’était Basson, qui a collé ses lèvres à la serrure de ma porte et m’a dit : « Il n’y a pas de mal, madame. C’est une lettre mangée… À recommencer. »
Oh ! non, ces angoisses, ces craintes lâches, je ne les subirais pas une seconde fois ! Je ne veux pas sentir mon cœur trembler et mon front rougir ! Je ne veux pas acclimater mon âme à cette atmosphère de contrainte et de ruse ! Je ne m’étendrai pas sur ce lit de Procuste que la loi dresse à ses esclaves pour les égaliser tous sous le niveau de la peur ! Non ! mes chaînes ne riveront pas ma pensée ; ma conscience ne fléchira pas sous le joug. Je ne ramperai pas, parce qu’ici tout rampe ; je ne mentirai pas, parce qu’ici tout ment… Les géants, fils de la Terre, étaient invincibles dans les combats tant qu’ils pouvaient s’appuyer sur le sein de leur mère. Pourquoi l’homme fils du ciel, a-t-il donc appris à trembler ?… Athlète immortel des combats de la vie, n’a-t-il pas, pour retremper ses forces, l’amour d’un Dieu et la croix d’un Sauveur ?
J’ai vu un moment le directeur. Il pense que le courrier de demain apportera la réponse ministérielle.
Oh ! mes chers miens ! Je pourrai donc enfin les recevoir seuls ! Je pourrai les voir chaque semaine, une, deux, peut-être même trois fois ! Le jour où je resterai seule ne sera que le lendemain du jour où je les aurai vus et la veille du matin où je les reverrai. Ma pauvre vie d’outre-tombe s’éclairera des mille reflets de leur vie paisible et libre… Je pourrai commencer avec Adèle quelque long ouvrage de broderie. Je pourrai lire avec elle quelque livre de prédilection et de choix. Je la ferai remonter avec moi vers ce passé qui a pour cadre Villers-Hellon et pour âme la vision bénie de mon grand-père. Je lui apprendrai à partager mes regrets et à revêtir mes deuils, à pleurer mes morts et à aimer ceux qui m’aiment peut-être encore, mais qui, hélas ! ne me le disent plus… Ressuscitée par le cœur, je reprendrai courage. Je m’imposerai des devoirs. J’acquerrai une instruction vraie. J’userai le reste de ma vie, je ne la perdrai plus…
Il y a loin d’aujourd’hui à demain… L’attente me fait mal, et cependant j’ose attendre avec un sentiment d’espoir… Est-il possible, mon Dieu ! que je sache encore espérer ?
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