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Dès le matin j’ai paré ma chambrette pour les recevoir… La nuit est venue et je les attends encore !
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Six heures sonnent, et presque aussitôt le coup de cloche du bonsoir d’Adèle. On me remet de sa part les portraits de mon grand-père et de ma grand’mère. On me remet de la part de mon oncle une Imitation de Jésus-Christ. Je l’ouvre, et le signet attire mes yeux sur ce chapitre : « Comment un homme dans l’affliction doit s’abandonner entre les mains de Dieu. »
— J’oubliais de vous prévenir, madame, que monsieur votre oncle viendra demain, m’a dit sœur Philomène en revenant sur ses pas.
— Mon oncle ! Et ma cousine, et ma tante, ne viendront-elles pas aussi ?
— Je l’ignore.
— Mais, ma sœur, dites-moi du moins ce que vous avez lu sur le visage d’Adèle. Était-elle triste ou gaie ? Vous a-t-elle souri pour moi ?
— Mademoiselle Adèle pleurait.
Adèle pleurait !… Et moi qui disposais de demain !
J’attendais avec anxiété la venue de M. Pourché pour avoir des nouvelles. La visite a sonné, il n’est pas monté. J’espérais voir le directeur, il n’a point paru… Enfin, à trois heures, mon oncle est entré. Il m’a tendu les bras, et je m’y suis jetée en criant :
— Encore, mon oncle !
— Oui, mon enfant, encore.
J’ai compris… et mes larmes se sont arrêtées. Un long frisson a couru dans mes veines. Je me suis laissée tomber sur une chaise, et mon oncle, debout devant moi, m’a longtemps regardée d’un air qui semblait prier.
— Ma chère fille, m’a-t-il dit enfin en balbutiant et cherchant ses mots, bien moins pour exprimer sa pensée que pour la voiler, ma chère fille, avez-vous reçu ce que je vous ai envoyé hier ?
— L’Imitation ?… les portraits ?… Mon grand-père !… Dieu !… Ah ! c’est donc bien terrible ce que vous avez à m’apprendre !
— Hélas ! ma fille, toute coupe d’angoisse a sa lie. Il vous reste une dernière épreuve à subir. Avant de vous l’annoncer, j’ai voulu vous armer de la force qui vient de Dieu et du courage qui vient du cœur.
— La réponse du ministre est arrivée sans doute ?
— Elle est arrivée.
— Depuis quand ?
— Depuis hier.
— Et la permission de me voir vous a été refusée ?
— Pas tout à fait. Nous nous verrons une fois la semaine… le dimanche… une heure… en présence d’une sœur.
— D’une sœur ! Vous vous trompez, mon oncle. La charité ne se met pas en tiers entre le désespoir d’une fille et les consolations d’un père. Si nous sommes gardés, ce sera par un témoin, par un espion, par des yeux toujours ouverts pour guetter nos regards qui pourraient se parler, par des oreilles toujours tendues pour saisir des secrets qui pourraient échapper à nos lèvres… On veut plus que nous séparer, mon oncle, on veut nous désunir… Eh bien ! ne pouvant faire connaissance pour nous aimer, nous nous aimerons sans nous connaître. Nos pensées, captives ici-bas, sauront bien se rencontrer au ciel… Dans cette triste lettre ministérielle, que vous avez lue sans doute, il n’est pas dit, n’est-ce pas, qu’on me mesurera la foi comme on m’a mesuré l’air de la vie ?
— Marie, ma fille, vous m’aviez promis d’être calme.
— C’est vrai. Continuez, bon oncle, car vos regards me disent que ce n’est pas tout encore.
— Dans les temps où nous vivons, ma chère enfant, vous savez que la presse est une puissance. Il paraît que les journaux de l’opposition ont établi de fâcheux parallèles entre votre position ici et celle des condamnés politiques au mont Saint-Michel. Le gouvernement s’en est préoccupé, et, pour éviter une politique hostile, il a cru devoir vous retirer les meubles qui vous avaient été accordés d’abord.
— Mes meubles ! Ah ! mon oncle, si on me les enlève pour donner satisfaction à ceux qui souffrent, qu’on les prenne, je dirai merci.
— Très-bien. Ces nobles paroles me donnent le courage d’achever.
— D’achever ? Quoi ! ce n’est pas fini ?
— Non ! ma fille… Mais ce qui pèserait comme un remords à la femme coupable, ne sera autre chose pour vous qu’un mérite de plus dans vos souffrances, qu’un dernier pas dans cette route épineuse dont un Dieu nous a frayé la route… Qu’importe la robe ?
D’un regard j’ai arrêté mon oncle. Je n’avais pas tant souffert depuis ma condamnation… Presque au même instant une religieuse est venue lui dire que le directeur l’attendait dans son cabinet.
— Ma fille ! s’est écrié mon oncle tout ému, me laisserez-vous sortir sans un mot de consolation pour ma femme, malade de ma triste mission ; pour la pauvre Clémentine, qui se désole ; … pour ma fille, qui depuis hier pleure sur vous ? Ne pourrai-je pas dire au directeur que votre force a grandi en proportion de votre épreuve ?
— Vous voulez parler de moi au directeur ? Eh bien ! dites-lui, mon oncle, que je souffrirai tout… tout, entendez-vous bien ? mais que je ne revêtirai jamais la livrée du crime, que je n’ai pas mérité de porter.
— Les ordres sont formels, ma pauvre Marie. Votre refus ne pourrait qu’entraîner des mesures rigoureuses, qu’il faut éviter à tout prix, et vous ne les éviterez que par une résignation digne et chrétienne… Que feriez-vous, ma fille, si ce soir même on vous enlevait la robe que vous portez ?
— Si ce soir on m’enlève ma robe, demain je ne me lèverai pas.
— Et si c’est une mesure définitive ?
— Je ne me lèverai plus.
— Ne plus vous lever ! ce serait aller au-devant de la mort.
— Dieu en décidera… Et, maintenant, un seul mot encore, mon vénéré oncle. Pardonnez-moi le mal que je vous fais… Ne me quittez pas peiné de ma résolution ou froissé de mon refus… Ma tête est en feu. Je cherche une idée, elle m’échappe ; j’interroge ma conscience, et c’est mon cœur qui répond. Demain, peut-être, je serai plus calme, demain je vous écrirai, et ce que je ne peux pas vous dire en ce moment, ma lettre vous le dira… Seulement mon devoir est de vous l’avouer, mon oncle. Demain comme ce soir, demain comme toujours, il est une question pour laquelle je n’aurai qu’une même réponse, et vous pouvez la transmettre à M. Chappus. Je ne mettrai pas le costume.
Ce matin, avant même qu’il fît jour, on est entré dans ma chambre pour tout enlever. J’ai vu reparaître peu à peu les murs, les angles, les pierres, le vide…
Les prisonnières qui avaient monté mes meubles se sont refusées à les descendre.
Pauvres femmes, merci !
Basson, que je n’espérais pas revoir, est arrivée à son heure ordinaire. Elle pleurait. Je lui ai tendu la main. C’était la remercier de ses larmes.
Quand il a fallu faire le lit, les chaises manquaient. On en a apporté de dehors pour les reprendre ensuite. J’étais à demi vêtue. La religieuse a été chercher dans la pièce voisine ma mante de flanelle. Elle m’a rendu aussi un petit miroir de poche, mes brosses, mes peignes, mon savon. Cependant, comme ces derniers objets sont des objets de luxe, elle m’a recommandé de les cacher aussitôt que je m’en serais servie.
Mon lit fait et ma cellule balayée, Basson est sortie, tandis que sœur Philomène se tenait arrêtée sur le seuil de la porte de l’air d’une personne qui attend.
— Excusez-moi, madame, m’a-t-elle dit après un moment. J’ai l’ordre de vous enlever votre mante. Je la rapporterai ce soir, et je la laisserai toute la nuit.
Quelques larmes me sont montées aux yeux ; mais j’ai pu les cacher à la sœur.
Demeurée seule, j’ai rapproché de mon chevet l’unique et grossière chaise qui est restée dans ma chambre. J’y ai posé encre, papier et plume. Puis, j’ai commencé d’écrire à mon oncle.
« Mon cher oncle, si c’est folie de résister à la force quand on est renversé, de combattre encore quand on est vaincu, de protester contre l’injustice quand nul ne l’entendra ; si c’est folie de vouloir mourir debout, quand pour mesure d’une vie il ne reste, hélas ! que la longueur d’une chaîne, plaignez-moi, mon oncle, je suis folle.
« J’ai passé toute la soirée d’hier et toute cette nuit à familiariser mon cœur et ma conscience avec le joug nouveau qu’on leur impose. Il est trop lourd : mon cœur et ma conscience se révoltent. J’accepterai de la loi les rigueurs qui pourront me tuer plus vite. Je n’en accepterai pas les humiliations qui n’ont qu’un but : me dégrader et m’avilir.
« Écoutez-moi, mon bon oncle, et, croyez-le, ce n’est pas devant la douleur que je recule.
« De mon lit à ma cheminée, il y a seize de mes pas, — de la porte à la fenêtre, il y en a neuf. Je les ai comptés : — ma cellule est vide. Entre ses quatre murs froids et nus, entre son pavé de grès et son plafond de lattes, il reste un lit de fer et un tabouret de bois…
« Je vivrai là.
« Du dimanche où vous serez venu au dimanche où vous reviendrez, il y aura six jours de souffrances solitaires pour une heure de souffrances partagées.
« Je vivrai ces six jours.
« Mais porter les insignes du crime, sentir se débattre ma conscience sous cette fatale robe de Nessus, qui ne s’attache pas au corps seulement… qui brûle et tache l’âme !
« Jamais !…
« Je vous entends me dire que c’est l’humilité qui fait les martyrs et les saints.
« L’humilité, mon oncle, je la comprends dans les héros ; je l’adore dans le Christ !… Mais je ne donne pas ce nom à l’asservissement de la volonté, à la violence, au sacrifice forcé, au renoncement de la peur. L’humilité, c’est la vertu du Calvaire, c’est l’amour des abaissements, c’est le miracle de la foi… Je m’honorerais d’être vraiment humble ; mais je rougirais de le paraître si je ne l’étais qu’à demi.
« Or, mon oncle, laissez-moi vous le dire. À cette heure, je ne suis pas assez forte pour m’élever si haut. J’ai des défauts, des préjugés, des faiblesses. Hier encore enfant du monde, je n’ai pas dépouillé toutes ses idées ; je n’ai pas désappris toutes ses maximes. Je me préoccupe de l’opinion des hommes plus que je ne le devrais peut-être. J’ai la vanité de l’honneur humain ; mais, si je suis femme, très-femme, j’ai du moins appris du malheur à ne pas mentir à moi-même… Je me connais, je me juge, et c’est parce que je me suis jugée que je repousse le vêtement infâme dont on a voulu me salir. À titre d’innocente, je ne dois pas le porter. À titre de chrétienne, je ne suis pas digne encore de le revêtir.
« Mon oncle, je veux souffrir… je le veux. Seulement, je vous en supplie, intervenez auprès du directeur pour qu’il m’épargne les tortures inutiles et les coups d’épingle anodins, les grandes pauvretés et les petites misères qui semblent être ici la trame même de la vie des captifs. J’ai tant à souffrir dans le présent ! j’ai tant à lutter dans l’avenir ! Obtenez qu’on ménage mes forces. Hélas ! je n’aurai pas trop de tout mon courage pour subir toutes mes douleurs !
« Adieu, mon oncle. Écrivez-moi, ce sera fortifier mon âme. Aimez-moi, ce sera faire vivre mon cœur.
« P. S. On prétend que la pensée d’une femme est toute dans le post-scriptum de ses lettres. Je rouvre la mienne, mon oncle, et je vous dis : « Je suis innocente, et je ne prendrai le vêtement d’infamie que le jour où il sera pour moi, non plus le signe du crime, mais celui d’une vertu. »
Je n’ai pas voulu revoir ma pauvre Clé… c’était l’aimer encore que de lui épargner l’angoisse du dernier adieu. M. Pourché, qui est resté quelques instants seul chez moi à l’heure de sa visite, m’a raconté toutes les démarches que Clémentine avait tentées pour obtenir l’autorisation de me voir une fois par semaine. Elle retardait de jour en jour son départ dans l’espoir de fléchir M. Bégé, qui s’était montré si bienveillant pour elle. Enfin, de prières lasse, il avait fallu partir, et la pauvre fille, qui allait pourtant retrouver son pays et sa liberté, avait pleuré sur elle presque autant qu’elle pleurait sur moi.
Le bon docteur avait vu mon oncle la veille. Il tenait de lui que, peu de jours avant son départ, Clémentine avait cru se croiser avec D*** au milieu de la grand’rue. Tout émue de cette rencontre, elle en avait parlé au tapissier qui m’avait vendu mes meubles, et M. F… l’avait confirmée dans sa croyance, en lui disant qu’un homme de mauvaise mine, ressemblant trait pour trait au signalement qu’elle lui donnait de D*** était venu le jour même dans son magasin. Il se disait commis voyageur, mais, en réalité, il n’avait parlé que de mon procès, de ma santé, de ma famille, des actes de rigueur qui venaient de me frapper. Avant de se retirer, il avait proféré les plus brutales injures contre moi, et s’était laissé emporter à des accès de rage qui semblaient suer le fiel et la boue.
Ah ! c’est bien D*** ! je le reconnais à sa haine, surtout à ses insultes. C’est D*** ; mais qui peut l’attirer à Montpellier ? Pourquoi ce voyage ? Je me le suis demandé en tremblant. Il y a toujours eu de l’à-propos et du calcul dans le mal que cet homme m’a fait. Vient-il épier mes larmes ou activer mon supplice ? Vient-il servir la vengeance ou colporter la calomnie ?… Le temps ne me l’apprendra peut-être que trop tôt.
L’opprimé peut pardonner à l’oppresseur. L’oppresseur, lui, ne pardonne jamais à l’opprimé. C’est son remords vivant ; c’est le cri qui l’accuse ; c’est plus encore, c’est le pardon qui l’écrase sous son aumône de pitié…
C’était aujourd’hui dimanche. Je me suis éveillée avec le jour pour ajouter quelques heures à mes heures d’attente. J’ai attiré à moi mes plus douces pensées, mes plus chers souvenirs. Je voulais rasséréner mon front en apaisant mon cœur. Je voulais me parer de courage pour faire diversion aux émotions pénibles qui attendaient ma famille ; et, contrainte de rester couchée, j’ai tiré d’un carton oublié sous mon lit un mantelet de nuit de basin blanc et une barrette de batiste garnie à plat de deux rangs de dentelles étroites.
Lorsque sœur Philomène m’a apporté ma tasse de lait, j’ai remarqué qu’elle me regardait beaucoup. Plus tard, elle est revenue sous je ne sais quel prétexte avec une autre religieuse dont la mission semblait être de me dévisager. Enfin, quelques minutes avant l’heure d’arrivée de ma famille, sœur Philomène est rentrée pour me dire d’un air effaré : « Que la chère mère supérieure en était mortifiée et contrite, mais qu’elle ne pouvait rien prendre sur elle à l’égard de mon costume, qu’elle avait vainement cherché M. le directeur pour lui soumettre la chose, et que, ne l’ayant pas trouvé, elle l’avait chargée de venir changer mon bonnet contre une des barrettes vues et approuvées par l’administration. »
Tout en parlant, sœur Philomène s’était approchée de mon lit, et, sans plus de cérémonie qu’on n’en met à déshabiller et réhabiller un mannequin, elle m’avait décoiffée de mon bonnet à deux rangs de garnitures pour me recoiffer du bonnet réglementaire à un seul rang.
Que c’est triste, mon Dieu ! de ne s’appartenir plus !!
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Avant le dernier coup de midi, j’étais dans les bras de ma tante. Mes deux mains reposaient dans les mains de mes cousins, mes regards allaient d’Élisa à mon oncle, et je sentais courir sur ma joue le souffle caressant de ma sœur Adèle, qui avait noué ses deux bras à mon cou, pour mieux appuyer sa tête sur le pauvre oreiller où ma tête s’appuyait.
Chers attendus !… Je voyais ma douleur se réfléchir dans leurs yeux ; je sentais l’angoisse de mon cœur battre sourdement dans leurs cœurs… Souffrir ainsi, n’est-ce pas plutôt aimer ?
Eugène, l’aîné de mes cousins, est celui qui a retrouvé le premier la force de se montrer fort. Pour nous distraire de nous, il m’a parlé longuement de Clémentine, de son dévouement, de ses projets, de ses rêves d’avenir. La pauvre Clé, toujours occupée de moi, avait dit à Eugène que j’aimais le chocolat praliné. Il en a tiré un sac de sa poche, et me l’a offert à titre de friandise rétrospective et sacrée.
J’ai tendu la main à ces amis-bonbons ; mais la sœur qui nous gardait, s’élançant entre mon cousin et moi, s’est saisie du sac avec une précipitation telle, qu’elle a laissé rouler à terre le chapelet, qui naguère encore glissait si quiètement entre ses doigts dévots.
Nous nous sommes regardés avec stupéfaction.
— Vous m’excuserez, a dit sœur S. L… d’un ton sec. Rien n’entre ici sans avoir été visité.
— Ce n’est que du chocolat, s’est hâté de dire Eugène, et j’ajouterai si vous le permettez…
— C’est tout ce que vous voudrez, monsieur, le nom ne fait rien à la chose. Au contraire, car si ce ne sont que des bonbons, comme vous le dites et comme je veux le croire, il doit peu importer à madame de les manger cinq minutes plus tôt ou plus tard.
— Ma sœur, s’est écrié Eugène en contenant mal son impatience, je suis fâché que vous ne m’ayez pas permis d’achever ma phrase ; je voulais vous dire que j’avais vu M. le directeur, et que c’était lui-même qui m’avait autorisé à offrir ces quelques bonbons à ma cousine.
Sœur S. L… a haussé légèrement les épaules ; puis, sans répondre un mot, sans nous faire une excuse, elle est retournée s’asseoir dans son coin, et s’est remise à prier.
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Mon Dieu ! cette journée du dimanche tant désirée ; cette heure de midi rêvée si consolante et si douce, cette halte dans ma douleur, cet instant fugitif qui devait animer le vide de toute une semaine d’isolement et d’attente ; mon Dieu ! cette réunion avec les miens qui devait retremper mon courage ; cet éclat de joie ne sera-t-il donc désormais qu’un prétexte à supplice, qu’une torture ajoutée à mes tortures ?… Je ne les verrai jamais seuls ! je ne leur parlerai jamais sans contrainte ! On pèsera les larmes que je verserai dans leurs cœurs ; on comptera les baisers qu’ils déposeront sur mon front. Si ma conscience laisse échapper son secret dans un cri ou dans un sanglot, le regard froid d’un tiers sera là pour me rappeler à l’ordre. De quel droit protester de mon innocence ? Je suis la chose jugée, la coupable de par la loi !… Si c’est la tendresse des miens qui s’oublie, s’ils viennent à me parler d’espoir, le même regard froid et perçant sourira de pitié à leur folle espérance. De quel droit me promettre l’avenir ?… Je suis la chose condamnée, je suis la morte à perpétuité !…
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Je me demandais ce matin pourquoi on devenait folle ici. Je le sais…
L’automne a vu tomber la dernière feuille de sa couronne. Il fait froid, et, quoique l’on allume un peu de feu dans ma chambre, mon mantelet de lit est insuffisant à me couvrir. Il faut que je reste couchée tout le jour. C’est bien long, dix heures solitaires et inoccupées ! Je veux m’essayer à vivre, quand tout repose et sommeille ; la nuit est le domaine des morts. Je veux m’allier à ces âmes errantes qui frissonnent dans l’ombre, et qui empruntent au vent les soupirs désolés que leurs voix ne peuvent plus gémir… Une langueur anxieuse s’est emparée de moi. Je la bénirais, si c’était le repos ; mais ce n’est que le cauchemar de ma vie ; ce n’est que le rêve de ma douleur… Il me semble parfois que mon moi sensitif et souffrant échappe à l’action de mon âme. Je me surprends prononcer des mots qui ne sont pas l’expression de ma pensée… les larmes m’étouffent ; je veux les pleurer, et je ris. Mes idées revêtent des formes vagues et fuyantes. Je ne les sens plus jaillir de mon front. Je les vois s’étirer, se traîner au dedans de mon cerveau ; d’éclairs, elles se sont faites ombres ; on dirait l’écho sans le son, et l’effet sans la cause. On dirait presque… Non, je ne suis pas folle… non, ma peur ment… car les fous n’aiment pas, et j’aime ; les fous ne croient pas, et je crois…
Hier, M. Pourché m’avait trouvé de la fièvre et une grande prostration de forces. Ce matin, il est arrivé de meilleure heure, s’est assis, m’a tâté le pouls, et pour toute ordonnance a déposé sur mon lit un bouquet de violettes et quelques beaux fruits de son jardin.
— Vous comprenez donc de quel mal je souffre ? ai-je dit au bon docteur en lui tendant la main.
— Je le comprends si bien, que j’ai choisi, pour vous les apporter, les violettes les plus imprégnées de rosée, et des grenades toutes tièdes encore des premiers rayons du soleil.
J’ai caché ma tête dans mes mains encore pleines de fleurs, et, me renversant sur l’oreiller, j’ai longtemps pleuré de ces larmes abondantes et faciles qui allègent l’âme et le cœur.
Quand il m’a vue un peu plus calme, M. Pourché a tâté mon pouls une seconde fois, et, se levant d’un air satisfait, il m’a fait prendre quelques gouttes calmantes et m’a commandé de dormir.
— Dormir ! il y a deux jours que je n’ai pas fermé l’œil, docteur, et j’ai grand’peur de vous désobéir encore.
— Non, vous ne désobéirez pas. Cette crise a détendu les nerfs. Le pouls est faible. Le repos ne tardera pas à venir. Bonne nuit donc, madame, en guise de bonjour.
— Bonjour, docteur, et, d’ici à demain, pensez à moi comme à l’une de vos bonnes actions.
M. Pourché avait dit vrai. Le sommeil m’a gagnée peu à peu pour ne me quitter que le soir. J’étais à peine éveillée quand sœur Mélanie est entrée avec sœur sainte L…, qui m’apportait un peu de chocolat et de lait.
Pendant que sœur Mélanie remplissait ma carafe d’eau de riz et d’eau d’orge miellée, pendant qu’elle tournait gentiment autour de mon lit, en jetant ça et là un petit mot qui ne disait rien, mais qui parlait doux, sœur sainte L… a aperçu les grenades éparses sur mon couvre-pied.
— Je croyais que madame avait dormi tout le jour, et que personne n’était entré, a-t-elle dit en attachant son regard le plus aigu sur les beaux fruits.
— Personne n’est entré, ma sœur ; mais ces grenades m’ont été apportées par M. Pourché à l’heure de sa visite. N’est-ce pas que c’est une attention touchante ?
— Sans doute… mais je n’aurais pas cru…
— Vous n’auriez pas cru M. Pourché aussi bon ? Eh bien ! ma sœur, moi qui le connais encore à peine, cela m’a beaucoup touchée, sans m’étonner nullement.
Sœur S. L… n’a rien répondu, et j’ai vu sœur M… rougir.
Quelques instants après le départ des deux religieuses, il m’a semblé entendre gratter à ma porte. Je me suis approchée doucement, et, tandis qu’un petit papier qu’on avait introduit dans le trèfle de la serrure me glissait dans la main, une voix douce me disait en tremblant : « C’est moi, lisez. »
J’ai déroulé le papier. Il contenait ces quatre mots : « Chère dame, excusez-moi de vous donner un conseil. Cachez les fleurs et les fruits que M. Pourché vous apporte. Ce qui n’est pas un mal peut être trouvé mal ici. »
Ma réponse ne s’est pas fait attendre. J’ai écrit à mon tour :
« Chère sœur, cacher ce qui est bien, c’est lui donner l’apparence du mal. Je m’honore d’être l’obligée de M. Pourché, comme il s’honore, sans doute, d’être la providence de mon malheur. Je ne cacherai pas les grenades. Maintenant, ma sœur, laissez-moi vous dire que je vous aime pour deux. Vous êtes si bien mon prochain et sœur S. L… l’est si peu ! »
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Je m’étais promis de raconter à M. Pourché le petit épisode des grenades ; mais, soit préméditation, soit hasard, sœur S. L., qui n’accompagne ordinairement le docteur que jusqu’à ma porte, s’est tenue debout à ses côtés tout le temps qu’a duré la visite.
Serait-ce un crime ici de consoler ceux qui souffrent ?
Sœur Philomène m’a confié que le directeur avait reçu une lettre anonyme à mon adresse. Cette lettre contenait, avec un petit paquet de poudre, le conseil d’oser mourir, et d’échapper ainsi, par la mort, au déshonneur et aux tortures d’une captivité perpétuelle.
Il y aurait un curieux rapprochement à faire entre l’envoi de cette lettre qui me pousse au suicide par le désespoir de l’orgueil et le séjour mystérieux de D*** à Montpellier.
Ne suis-je donc pas encore assez morte ?… Que veulent mes ennemis ?… que craignent-ils ?…
Mes pleurs ?
Non. Il faut un siècle à la goutte d’eau qui tombe sur le roc pour l’user… Et puis, il y a des consciences à l’épreuve des larmes.
Ma voix ?
Hélas ! elle est captive comme ma volonté, captive comme mes actes… et ma cellule n’a point d’échos.
Ma fortune ?
Mes accusateurs seuls sauraient dire où elle est…
Mon bon droit ?
Je n’ai plus même un nom pour le signer…
Ah ! ce qu’ils craignent, c’est le temps, qui est, à lui seul, la voix, la fortune, le droit de l’opprimé ; le temps, qui instruit à son heure la cause perdue des victimes ; le temps, qui cite des témoins devant la mort et les interroge assis sur la sellette d’un cercueil ; le temps, enfin, qui se souvient de tout, parce qu’il a tout su et qu’il doit tout redire…
Merci, mon Dieu, vous êtes juste, et c’est parce que vous êtes juste que mes ennemis me conseillent de mourir…
Depuis mon arrivée j’ai eu deux fois la visite de l’aumônier de la prison. C’est un jeune prêtre très-poli et très-digne, parlant bien, pensant juste, d’une instruction réelle, quoique de formes un peu carrées. Sa charité est peut-être encore verte pour sa charge. Il lui manque quelques cheveux blancs au front et quelques rides au cœur ; mais il a l’esprit de son ministère et chez lui le prêtre aura bientôt vieilli l’homme.
Parce que je n’ai pas pleuré devant lui, M. Chab… m’a complimentée sur ma résignation et sur mon courage. Vous vous trompez, monsieur l’abbé, les larmes qu’on ne pleure pas sont celles qu’il faut plaindre ; les douleurs muettes sont les douleurs qui tuent.
Je ne croyais pas que les objets extérieurs eussent une action aussi puissante sur nos pensées. Je ne plaignais pas assez les pauvres, en ne voyant en eux que les servants de peine de l’humanité. La misère est une lèpre qui s’attaque aux âmes comme aux corps. C’est souvent plus que ce qui tue, c’est ce qui dégrade. Le pain se mendie ; mais l’intelligence ? mais la foi ? Suffira-t-il aussi de tendre la main pour en recouvrer le don et l’usage.
Depuis que ma cellule est vide des quelques meubles et de l’ordre qui faisaient sa parure, c’est en vain que je veux rassembler mes idées… d’intentions, elles sont devenues sensations ; d’esprit, elles se sont faites chair, et plus je m’ingénie à les isoler de la matière, plus elles s’y cramponnent, plus elles s’y incarnent en dépit de ma volonté et de mes efforts.
Suis-je mal assise sur une chaise haute et dure, ma pensée se trouve mal à l’aise, on la dirait perchée sur les arêtes de mon front ; ai-je froid, elle grelotte ; ai-je chaud, elle étouffe. Tantôt elle me quitte pour s’abattre sur ma pauvre chandelle toute ruisselante de mille cascatelles de suif encore fumantes ou déjà figées par l’air froid de la nuit ; tantôt elle m’échappe pour compter les rosaces moussues qui verdoient au plafond, ou les écornures rugueuses qui béent dans les interstices du pavé. Elle va se blesser à tous les angles ; elle court s’abîmer dans tous les vides ; rien ne la distrait de sa douleur qu’une douleur plus vive encore ; rien ne la fixe que les épines qui la font saigner.
M. Pourché m’a fait comprendre la nécessité de réagir contre cette disposition morbide, souvent funeste aux prisonniers. Il veut que je me fatigue assez pour que ma pensée se repose ; il veut que, la nuit venue, je me lève pour vaquer dans ma chambrette à ces petits soins domestiques, à ces petits devoirs vulgaires qui trompent les ennuis d’une pauvre vie de recluse.
J’ai voulu m’essayer ce soir à cette sorte de servitude de mon moi actif à mon moi pensant, de ma bête à mon âme, et, choisissant le moment où ma pensée rebelle s’entêtait à regarder dans l’âtre deux tisons qui pleuraient, je me suis mise résolument à faire du thé.
Allées, venues, coups de pincettes et coups de soufflet, rien n’a été épargné. J’ai fouetté la crème en mousse, cassé le sucre en dés, coupé le pain menu ; j’ai posé ma tasse sur une chaise nappée de blanc ; j’ai masqué ma lumière sous une lanterne taillée à jour dans des écorces d’oranges et de grenades, et quand, l’œuvre accomplie, vingt perlettes d’air se sont élancées du fond de la bouilloire, pour me dire dans leur gentil glou-glou : « Bonne bête, l’eau va bouillir ; » quand les petites feuilles de thé, déroulées par la vapeur, sont venues tournoyer et nager à la surface de l’eau ; quand, enchantée de mon succès, j’ai ouvert ma fenêtre aux étoiles qui scintillaient dans la nuit comme le rayonnement du regard de Dieu, ma pensée alors est accourue d’elle-même faire sa paix avec son humble servante. Son tour est venu de se montrer aimable et alerte, d’idéaliser les moindres objets, de les animer du reflet chatoyant d’un souvenir ou d’un rêve.
Elle a évoqué d’abord les veillées de famille, cette table ronde, toute frangée de jeunes mères et de beaux enfants, réunis chaque soir pour porter la santé du jour prêt à finir, pour relier dans une étreinte commune le bonheur d’hier au bonheur de demain.
Elle s’est élancée ensuite de la prison, a frôlé de l’aile les cimes ondoyantes des grands bois de la Corrèze pour aller se reposer un moment sur les cimes regrettées des forêts de Villers-Cotterets. Elle a visité tour à tour chacun des aimés absents, et, revenant s’abattre au coin du feu, elle s’est mise à deviser avec sa bête de ses chères pérégrinations… J’ai profité de ces heures de quiétude pour écrire quelques lettres. Le matin venu, j’ai remis un peu d’ordre dans mon ménage et j’ai pu m’endormir sans opium, ce qui ne m’était pas arrivé depuis mon départ de Tulle.
J’aime la vieille sagesse un peu radoteuse des vieux proverbes. N’est-ce pas elle qui a dit : « Aide-toi, le ciel t’aidera. »
Les proverbes mentent… Qu’avais-je besoin aussi de former de nouveaux projets ? Ne l’ai-je pas dit cent fois et faut-il que je le répète encore ?… Je ne m’appartiens plus ; je vais où va la feuille emportée par l’orage. Détachée de l’arbre avant l’heure, si haut que l’aquilon la pousse, elle retombe bientôt pour se faner et mourir.
Cette après-dînée, comme je rêvais, les yeux ouverts, à la bonne nuit que je m’étais donnée en faisant acte de ferme vouloir et de courage, le directeur est venu m’apporter une lettre de Tulle qu’il avait reçue pour moi. Le cachet en était brisé, les plis altérés ; le papier avait pris cette teinte vulgaire et blafarde des billets de faire part qui ont passé de main en main et sauté à tous les yeux… Pourquoi l’aurais-je ouverte ? j’y aurais épelé des mots déjà lus, des pensées déjà commentées… J’y aurais trouvé le spectre d’un souvenir dépouillé de son âme, une ombre sans rayons, un adieu sans larmes…
J’ai pris mes ciseaux, et, pendant que M. Ch… me faisait quelques questions sur ma santé, j’ai coupé ma pauvre lettre en dix, en vingt, en cent petits morceaux…
— Singulière façon de dépouiller sa correspondance ! a dit M. Chap… en s’interrompant tout à coup pour fixer ses yeux sur les miens. Je savais les femmes de Paris sans égales dans l’art d’écrire un billet, je ne savais pas qu’elles fussent sans égales aussi dans l’art de le lire.
— Les femmes de Paris savent distinguer une circulaire d’une lettre. Ce qui s’adresse à tous ne s’adresse pas à elles.
Il y a eu un moment de silence pénible et embarrassé. M. Chap l’a rompu le premier en disant d’un ton rogue :
— Nous nous comprenons, madame ; car si ma remarque de tout à l’heure voulait amener une explication, votre réponse la provoque. Traitons donc, une fois pour toutes, la question de votre correspondance avec le dehors… En y mettant un peu de soin, j’aurais pu masquer la consigne qui m’oblige à ouvrir vos lettres, comme toutes celles qui entrent ici ou qui en sortent… Je l’aurais pu ; mais si, d’une part, j’aurais rougi de paraître me cacher pour accomplir un devoir de position, d’autre part, j’aurais trouvé indélicat, sous prétexte de vous épargner une douleur, de vous exposer à me livrer vos secrets ou les secrets de vos amis. J’ai donc voulu que vous sachiez que votre correspondance serait lue, et j’espère que vous apprécierez dans son véritable sens ma démarche actuelle et le sentiment qui la dicte.
— Je l’apprécie, monsieur, et, si je souffre de sentir mes chaînes, j’aurais bien plus souffert de votre silence, qui eût changé le texte d’une loi en un règlement de police… J’ai tant besoin de vous estimer et de me confier en vous !
M. Chap… m’a regardée de l’air d’un homme qui se croit habile, parce qu’il soupçonne que toute parole ment et que toute femme qui ne mord pas flatte. Il était évident que ses préventions lui faisaient paraître suspects tous ceux de mes actes ou de mes dires qu’il ne pouvait pas trouver blâmables. Il s’est levé, est allé jusqu’à la fenêtre, et, revenant s’asseoir, il m’a dit tout à coup :
— Comptez-vous écrire souvent, madame ? Je ne vous le conseille pas, et M. le préfet, avec lequel je me suis entendu à cet égard, est d’avis que vous restreigniez votre correspondance à vos proches parents et à quelques rares amis, assez mûrs de caractère pour ne pas vous entretenir dans les illusions funestes dont on vous a bercée jusqu’à ce jour. Il faut que vous le sachiez enfin, les mesures de rigueur qui vous ont atteinte ne sont qu’une suite de sollicitudes imprudentes et exagérées de quelques-uns de vos défenseurs. La société proteste tôt ou tard contre les démonstrations inconsidérées qui semblent la braver en bravant ses lois ; je vous conseille donc…
— De ne plus écrire, monsieur ?
— Vous me comprenez mal, madame. Je vous conseille d’écrire peu, et surtout de ne rien mettre dans vos lettres qui ne soit de nature à assoupir et à calmer les rancunes que vous et les vôtres gardez encore trop ouvertement contre le passé. Évitez tout ce qui peut, de près ou de loin, faire allusion à votre procès. Évitez de récriminer contre l’arrêt qui vous frappe et de discuter la loi, qui ne se discute pas. Parlez peu de votre façon d’être ici, et ne parlez pas du tout de votre innocence. L’administration ne peut voir en vous qu’une condamnée ; elle ne peut s’intéresser à votre sort qu’autant que vous serez soumise et résignée aux sacrifices que la loi vous impose. Allez de vous-même au-devant d’eux et mettez votre esprit à vouloir ce que vous ne pouvez empêcher.
— Mon esprit n’entend rien aux calculs, monsieur, et, pour mon malheur, je ne voudrais pas d’un titre qu’il me faudrait mendier à genoux.
— L’orgueil est un dangereux conseiller.
— Et l’hypocrisie un déshonorant auxiliaire… Mais brisons là, monsieur, et permettez-moi de vous demander s’il vous reste quelque chose de plus à me prescrire à propos des lettres.
— Non, madame. Seulement, je vous prierai de faire les retranchements voulus à celles que vous m’avez envoyées ce matin pour M. de Tourdonnet et pour votre tuteur. Les voici. J’aurais cru manquer à mes devoirs en les laissant partir.
— Mes lettres d’hier ? Ah ! monsieur, vous les aurez mal lues. J’étais calme, presque résignée, en les écrivant, et, sauf quelques larmes qui ont pu rouler sous ma plume, je ne m’y suis pas permis une récrimination, pas une plainte…
— C’est vrai, madame, vous ne vous y plaignez pas ; mais d’un bout à l’autre, de la première page à la dernière, vous y protestez de votre innocence ; vous demandez à vos amis de vous défendre vivante ou morte ; vous leur demandez la vérité, sinon pour vous, du moins pour l’écrire sur votre tombe ; vous faites appel à des passions mauvaises ; vous défiez, vous outragez la loi. Refaites vos lettres, madame, elles pourront partir encore par le courrier de ce soir.
— Je respecte la loi, monsieur, je respecte mes juges. Je n’attaque et je n’attaquerai jamais que mes accusateurs Quant à mes lettres, elles ne partiront ni ce soir, ni demain, car je n’écrirai plus… Si j’ai refusé de revêtir la robe infâme, ce n’a pas été pour voiler ma pensée sous les apparences fausses d’un repentir menteur. Si ma conscience doit se taire, je me tairai aussi. Mon silence parlera pour moi.
— La prison porte conseil, a répondu M. Chap… n’usez pas votre courage en luttes inutiles ; ne vous brisez pas contre l’irrévocable. Ici, ce qui doit être est. Soyez forte de la bonne manière, et croyez, madame, qu’en paraissant agir en tyran, j’agis dans votre intérêt sagement entendu.
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Le directeur sorti, j’ai pieusement ramassé les débris de ma pauvre lettre, et, tirant au hasard d’entre les mille parcelles rassemblées dans ma main une phrase, un mot qui pussent m’aider à recomposer une pensée de mes absents ou un de leurs rêves, j’ai lu avec mon âme ce que d’autres n’avaient su lire qu’avec leurs yeux ; j’ai réuni ensuite les restes du souvenir mutilé aux pages condamnées de mon souvenir, et, livrant le double butin aux flammes, j’ai tout donné à la mort pour que la mort me rende tout.
Adieu, mes amis, adieu. Là-bas, à Tulle, je vous disais : À demain !… d’ici, je vous crie : Au ciel !
M. Pourché ne vient plus seul. Il m’encourageait, il me console ; il me parlait confiance, il me parle résignation. La sœur ***, qui l’attend sur le seuil de la porte, le regard armé de patience, semble éteindre sa pensée à mesure qu’elle arrive à ses lèvres.
Si j’étais religieuse, c’est-à-dire servante titrée de Jésus-Christ, je ne me croirais obligée d’être forte que contre mes propres douleurs ; j’aurais l’âme haute et le cœur doux… je m’inclinerais devant les crucifiés de la terre comme devant l’emblème infime, mais vivant, du sacrifice divin de mon divin Maître ; j’aimerais les larmes… il a pleuré !… j’aimerais la douleur… il a souffert !… j’aimerais les faibles et les calomniés… il a été calomnié, il a été jugé !
J’ai eu la visite de M. Lordat, autre médecin de la maison, qui est, m’a-t-on dit, un des professeurs les plus éminents de la Faculté de Montpellier. Je le crois. Cette tête taillée à l’antique le dit.
M. Lordat est un vieillard de noble mine, qui porte ses trophées dans ses rides, et dont l’esprit poétise le savoir. Il est coiffé d’une toque en velours qui le pare comme une couronne. Sa parole est douce, facile, élégante, profonde et toujours gracieuse.
Tout en causant, le savant professeur m’investissait de son regard, interrogeait mon front, mes yeux, et faisait subir à mon pauvre visage un cours complet de physiognomonie. J’aurai décidément une page dans son album.
Moi, sans trop vouloir l’étudier à mon tour, je l’ai jugé très-habile à lire dans ma tête, pas assez peut-être pour lire dans mon cœur. J’en serais fâchée, car mon cœur est bon ; mais ma tête ! oh ! ma tête ! même dans mes jours d’orgueil, je ne suis pas très-sûre qu’elle ne soit pas le revers de l’autre.
Je dois à M. Lordat une heure d’oubli. Je la lui payerai par un long souvenir.
Mademoiselle Grouvelle ne descend plus sur la terrasse, et son volet, comme le mien, reste clos tout le jour. Je ne saurais dire l’impression que me cause cette fenêtre murée du côté de la vie, cette muette protestation d’une douleur incurable et muette.
J’ai demandé à une religieuse si l’état de la pauvre malade s’était encore aggravé. Elle m’a répondu naïvement : « On le dirait bien à n’en juger que par les yeux ; mais ces femmes politiques, c’est si rusé, qu’il n’y a qu’un seul moyen de n’être pas trompé avec elles, c’est de voir noir ce qu’elles montrent blanc.
— Mais enfin, ma sœur, dit-on toujours qu’elle est folle ?
— Si on ne le croit pas, on le dit.
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Folle !… Je voudrais bien savoir ce que devient l’âme d’un fou… La folie ! Qu’est-ce que la folie ?… Voilà un duel qui s’engage entre l’âme et la matière ; voilà une question que les uns dissèquent le scalpel à la main, que les autres, à mon avis plus sages, étudient aux clartés de la foi.
Place et respect aux savants ! Moi, pauvre ignorante, je crois tout simplement que le cerveau est à l’âme ce que le trône est au roi, ce qu’est la corde d’une harpe aux doigts qui la font vibrer.
C’est toujours un désolant mystère que cette fantasmagorie de cadavres galvanisés, qui paraissent ne plus appartenir à l’humanité ni à Dieu, qui existent sans être, parlent sans penser, se meuvent sans agir : sépulcres vides, qui voilent le néant sous l’apparence de la vie, et ne retiennent de l’homme que les instincts grossiers qui le transforment en brute !
On m’a enlevé le portrait de ma grand’mère parce que le cadre en était doré.
Je ne savais pas que la mort aussi dût porter mon deuil.
Je passe une partie de mes nuits à me promener dans ma chambre. Le mouvement me calme et me repose. Hier, j’ai occupé quelques-unes de mes heures du soir à feuilleter le catalogue des livres du cabinet de lecture. J’ai marqué d’une petite croix les œuvres que je voulais, et pour commencer :
René, cette larme du cœur, dont le génie chrétien a su faire une perle.
Adolphe, ce remords écrit d’un amour souffert, ce lendemain, cet envers d’une joie humaine.
J’ai demandé encore les Études historiques de M. Augustin Thierry, et l’Histoire de la civilisation de l’Europe, par M. Guizot. Je veux revoir aussi les œuvres de lord Byron.
Byron !
Je sais tout ce qu’il y a de profondément désolé, de cruellement amer, dans ces sublimes cris d’une grande âme blessée à mort… Je sais que le doute, semblable au vautour acharné de la Fable, rongeait le cœur du moderne Prométhée ; je sais qu’il jetait pensées sur pensées dans le gouffre du néant ; je sais que cette fière douleur s’était fait un masque de son scepticisme pour cacher le secret de sa prière et de ses pleurs, je le sais.
Mais j’ai toujours trouvé un enseignement profond dans ce désespoir d’un esprit rebelle, qui se débat contre le sentiment de son essence immortelle, qui, après avoir laissé terrasser en lui l’ange par l’homme, a horreur de sa victime, se regarde passer et a peur de son ombre comme de l’ombre d’un cadavre, qui veut fuir le ciel de toute l’énergie de ses forces, et sans cesse y revient de toutes les forces de son génie.
Byron nie l’amour, et son cœur ne cesse d’aimer que lorsqu’il cesse de battre. Byron nie le dévouement désintéressé, et il va se faire tuer pour la cause des Grecs. Byron doute de Dieu, et sa pensée demande sans cesse à la nature le secret de la création et le nom du Créateur.
Et puis, quelles leçons dans ces luttes, dans ces déchirements, dans cette agonie de toutes les heures, dans cette lamentable inquiétude de l’esprit, dans cette tourmente de l’âme, durant laquelle Byron, tour à tour provocateur et vaincu, défie l’orage, l’attire, et, foudroyé, se relève plus grand peut-être, mais aussi plus désespéré !
Je n’ai jamais lu Byron sans me jeter à genoux pour demander la foi.
Cette nuit, j’ai rêvé Clémentine. Nous causions, nous pleurions ensemble, sur ce qui n’est plus, sur ces jours riants, ces jours aimés de mon adorable Villers-Hellon, sur notre jeunesse si insouciante et si douce, loin de laquelle cependant nous aimons à fuir de tout l’élan de nos pensées, pour aller rêver l’espérance, avec ces magiques reflets, aux plages lointaines de l’avenir.
Alors nous vivions à moitié nos plus beaux jours, nous n’achevions pas même nos plus vrais sourires. Nous trouvions notre ciel trop bleu, nos joues trop roses, nos santés trop fortes, notre paix trop calme.
L’inconnu nous attirait au delà des montagnes de l’horizon natal, au delà du petit monde heureux du foyer paternel. Rire, rire encore et toujours, quand depuis quinze ans nous n’avions pas fait autre chose, nous semblait joie d’enfant. J’avais lu quelque part : « Que les larmes roulaient comme des perles, que les fronts penchés par la douleur s’inclinaient comme des lis… » Et, pauvres folles ! nous portions envie à ces fronts pâles, à ces larmes et à ces douleurs. Nous croyions alors qu’aimer c’était être aimée, que mourir c’était être pleurée… et nous aimions la mort, et nous rêvions l’amour !
Malheur ! malheur ! l’homme devrait savoir que, si les étoiles qu’il contemple, debout et le front levé, sont des soleils et des mondes, ces autres étoiles fausses qu’il cherche en se baissant au retour du soir sont comme ces vers luisants qu’un peu de jour fait pâlir, ou comme ces feux follets qu’allument des tombes, et qu’un souffle d’air pur vient d’éteindre.
Le directeur vient de m’envoyer le catalogue de livres que je l’avais prié de remettre à mon cousin. Il faut qu’il s’entende avec le préfet au sujet de mes lectures, et en attendant on m’apporte les Beautés de l’histoire de je ne sais quel peuple, et un voyage pittoresque en Suisse.
Un voyage pittoresque ! c’est-à-dire le récit des impressions produites, sur l’esprit d’un voyageur heureux et libre, par un rayon de soleil glissant sur une cascade, par un rayon de lune tremblant sur un lac, par une course à travers une forêt de pins, et une halte dans la montagne.
C’est-à-dire de l’air, du soleil, de la liberté, de la vie, pour moi qui meurs étouffée, faute d’un peu d’espace, d’un peu d’air et de soleil. C’est trop cruel ! la colère gagne ma plume. Quittons ce pauvre livre. On me l’a peut-être envoyé parce que je suis femme, et qu’il me faut des œuvres à la portée d’une intelligence en jupons.
La science ne fait pas le bonheur, dites-vous. Je le sais, messieurs ; mais alors rendez-moi les saintes joies, les doux labeurs, l’ombre bénie du foyer domestique. Mettez un enfant dans mes bras, un vieux père à mes côtés… Est-ce trop ? Donnez-moi des devoirs à aimer, des malades à servir, des pauvres à consoler… Trouvez un but à ma vie, attachez une vertu à mes larmes… et je ferme vos livres, et j’abdique l’étude, et je vous laisse la manne de l’esprit pour le dévouement, qui est la vie même du cœur.
Aujourd’hui, en entrant, Adèle m’a dit : « La famille est au complet ; nous sommes tous près de vous, et pas un de nos cœurs ne vous manque. Cherchez. »
J’avais reçu au front le baiser de mon oncle ; ma tante et Élisa m’avaient embrassée. Gustave m’avait offert son bouquet ; Eugène avait une de mes mains, Adèle l’autre ; les enfants jouaient tout bas, du sourire et de l’œil, au pied du lit. J’ai regardé la porte ; je cherchais qui je pouvais attendre, et je me tournais déjà vers Adèle pour le lui demander, lorsque, mettant un doigt sur ses lèvres et un autre à sa ceinture, elle m’a montré le coin d’une lettre. Il m’a fallu laisser à ma tante le temps d’engager une longue conversation avec la sœur, et alors Adèle m’a dit :
— Savez-vous à qui ressemble celui de mes frères qui est en Afrique ?
— À vous, ma petite sœur.
— Mieux que ça.
— Alors il a un trait de chacun de vous.
— Bien mieux. Il a la bouche et le front de votre grand-père. Il nous écrit qu’il s’ennuie doublement là-bas, depuis qu’il vous sait ici.
— Ah ! ma chère Adèle, je vous soupçonne de faire les honneurs des regrets de votre frère. Il ne me connaît pas.
— Est-ce que nous ne vous aimions pas avant de vous connaître ?
J’ai embrassé Adèle, et elle m’a raconté doucement à l’oreille que son frère, étant entré à Alger chez un marchand de gravures, y avait trouvé une de ces calomnies au crayon qu’on appelait mon portrait au moment du procès ; qu’il s’était fait apporter sur-le-champ tous ceux qui restaient à vendre, et que, sans dire un mot, il les avait brisés ; que, se retournant ensuite vers le marchand stupéfait, il lui avait dit : « Madame Lafarge est ma cousine ; ce portrait est un mensonge, une lâcheté !… Combien vous dois-je ? »
Après sa narration, Adèle m’a regardée en souriant.
— Eh bien, qu’en dites-vous ?
— Eh bien, Édouard a mieux que les traits de mon grand-père ; il en a le cœur. Depuis que je vous écoute, je sens qu’il y a ici une place vide, et je me vois forcée, ma petite sœur, de partager la vôtre avec lui.
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