Livre 4 — 29
CHAPITRE XXIXle matin suivant
Arthur ne passa point une nuit d’insomnie ; il dormit longtemps et bien. Car le sommeil vient malgré l’inquiétude, quand on est très-fatigué. À sept heures, il sonna et avertit Pym, lequel en fut bien étonné, qu’il allait se lever et qu’il fallait lui apporter son déjeuner à huit heures.
« Et vous ferez seller ma jument pour huit heures et demie et direz à mon grand-père, quand il descendra, que je suis mieux ce matin et que je suis sorti pour une promenade à cheval. »
Il était éveillé depuis une heure et ne pouvait rester plus longtemps au lit, car alors les souvenirs de la veille sont plus accablants ; si un homme peut seulement se lever, ne fût-ce que pour siffler ou fumer, il a un présent qui résiste au passé ; les sensations qui s’imposent effacent les souvenirs. Si l’on voulait, pour ainsi dire, faire une balance des impressions, on trouverait bien certainement que, dans les saisons de chasse, les regrets, les reproches de la conscience et les mortifications d’amour-propre pèsent bien moins sur les gentilshommes campagnards qu’à la fin du printemps ou en été. Arthur sentait qu’il retrouverait plus de fermeté virile à cheval. Même la présence de Pym, qui le servait avec sa déférence habituelle, lui redonnait du courage après les scènes de la veille. Car, sensible à l’opinion comme l’était Arthur, la perte du respect d’Adam était une blessure faite à son orgueil, qui remplissait son imagination de l’idée d’avoir baissé à tous les yeux.
Arthur, vous le savez, était d’un naturel aimant. Les actions bienveillantes avaient pour lui la facilité d’une habitude ; c’était le résultat de la faiblesse unie à de bonnes qualités, de l’égoïsme uni à la sympathie. Il n’aimait pas à voir souffrir, et il voulait que des yeux reconnaissants se portassent sur lui comme dispensateur du plaisir. À l’âge de sept ans, il avait un jour renversé d’un coup de pied le pot de soupe d’un vieux jardinier, simplement pour donner un coup de pied et sans réfléchir que c’était le dîner du vieillard ; mais, en apprenant cette triste vérité, il sortit de sa poche son porte-crayon favori et son couteau à manche d’argent pour les lui offrir en compensation. Il avait toujours été depuis lors ce même Arthur, cherchant à effacer les offenses par des bienfaits. S’il y avait quelque aigreur dans son caractère, elle ne pouvait se faire jour que contre l’homme qui refusait de se réconcilier avec lui. Peut-être le moment était venu où elle allait paraître. Au premier moment, Arthur avait ressenti un vrai chagrin et le remords, en découvrant que le bonheur d’Adam était compromis par sa relation avec Hetty ; mais s’il y avait eu moyen d’offrir à Adam une compensation décuple, si des dons ou d’autres actes avaient pu rendre à Adam son contentement et son estime pour lui comme bienfaiteur, Arthur l’aurait fait non-seulement sans hésiter, mais il ne s’en serait senti que plus intimement lié à Adam et ne se serait jamais fatigué de le récompenser. Malheureusement Adam ne pouvait recevoir aucune rétribution ; son chagrin ne pouvait admettre de compensation ; son respect et son affection ne pouvaient être retrouvés par aucun acte expiatoire. Il restait là comme un obstacle insurmontable qu’aucune force ne pouvait renverser ; une représentation de ce qu’Arthur avait le plus d’horreur à croire, l’irrévocabilité de sa mauvaise action. Les paroles de mépris, le refus de prendre sa main, la domination exercée sur lui dans leur dernière conversation à l’Ermitage, par-dessus tout le souvenir d’avoir été terrassé, ce qu’un homme oublie difficilement, l’oppressaient d’une douleur cuisante qui dominait le repentir. Arthur aurait eu tant de plaisir à se persuader qu’il n’avait rien fait de mal ! Notre sens moral se fausse aux manières du grand monde et sourit quand les autres sourient ; mais, lorsqu’une personne appelle nos mauvaises actions de leur nom véritable, nous sommes portés à la considérer comme notre ennemie. Il en était ainsi d’Arthur ; le jugement porté par Adam, ses dures paroles, dérangeaient les sophismes qu’il appelait à son aide. Non qu’Arthur se fût senti à l’aise devant la découverte d’Adam ! La lutte et les résolutions intérieures s’étaient changées en repentir et inquiétude. Il était désespéré pour Hetty et pour lui-même de devoir la laisser. Il avait toujours, au milieu des déterminations prises ou abandonnées, vu au delà de son amour et compris qu’il devait promptement se terminer par une séparation ; mais il était rempli d’inquiétude au sujet d’Hetty. Il avait découvert le rêve dans lequel elle vivait, espérant un jour être une grande dame, et, lorsqu’il lui avait annoncé pour la première fois son départ, elle lui avait demandé en tremblant de la laisser partir avec lui et de l’épouser. C’était la pénible connaissance de cette ignorance naïve qui avait donné le plus de mordant aux reproches d’Adam. Il n’avait jamais dit un mot dans le but de la tromper à cet égard ; cette illusion était complètement l’ouvrage de son imagination enfantine ; mais il était forcé de s’avouer qu’elle se basait en partie sur sa propre conduite. Et ce qui aggravait le mal, c’est qu’il n’avait point osé, dans la dernière soirée, laisser voir la vérité à Hetty ; il avait été obligé de la calmer par de douces paroles, dans la crainte de la jeter dans un violent désespoir. Il sentait vivement la situation ; il comprenait l’angoisse présente de cette personne chérie et pensait, avec une sombre anxiété, à la persistance que ce sentiment pourrait conserver en elle. C’était là le trait acéré qui le blessait ; il pouvait se défaire de tout autre en se persuadant lui-même d’espérer. Le tout s’était passé secrètement ; les Poyser n’avaient pas l’ombre d’un soupçon. Personne, excepté Adam, ne savait rien ; personne n’en saurait probablement jamais rien. Car Arthur avait fait comprendre à Hetty qu’il serait dangereux de trahir, par un mot ou un regard, qu’il y eût eu la moindre intimité entre eux ; et Adam, qui connaissait la moitié de leur secret, les aiderait plutôt à le garder. C’était une malheureuse affaire, mais il n’était pas besoin de la rendre pire par des exagérations et des appréhensions imaginaires au sujet d’un mal qui pouvait ne jamais arriver. L’affliction temporaire d’Hetty serait probablement la pire conséquence. Mais Hetty aurait pu avoir du chagrin de toute autre manière que celle-ci. Et peut-être, par la suite, pourrait-il être à même de faire beaucoup pour elle, de lui donner une compensation à toutes les larmes qu’elle aurait versées à cause de lui. Elle serait redevable à cette douleur présente des soins qu’il prendrait d’elle dans l’avenir. C’est ainsi que le bien peut sortir du mal. Tel est le commode arrangement des choses !
Êtes-vous disposé à demander si c’est bien le même Arthur qui, il y a deux mois, avait cette fraîcheur de pensée, cet honneur délicat qui a peur de blesser même l’ombre d’un sentiment, lui qui pensait que sa propre estime intérieure était un tribunal plus élevé que l’opinion du monde, lui qui maintenant n’envisage pas un mal réel comme pouvant en créer d’autres ? Le même, je vous assure, seulement dans des conditions différentes. Nos actions agissent sur nous tout autant que nous agissons sur elles ; et, jusqu’à ce que nous sachions quelle a été ou quelle sera la combinaison particulière entre les faits extérieurs et les dispositions intimes, qui fait la valeur des actes d’un homme, il sera mieux de ne pas nous croire habiles à le juger. Il y a souvent dans nos actions une terrible contrainte qui peut, d’abord, changer un honnête homme en trompeur, et ensuite le réconcilier avec ce changement, par la raison qu’une seconde faute se présente à lui comme la seule chose qui soit bonne à faire. L’action qu’on regardait, avant de la commettre, avec ce mélange de bon sens et de pureté de sentiment qui constitue une âme saine, sera vue plus tard avec une ingénieuse habileté à s’excuser, au moyen de laquelle toutes les choses que les hommes peuvent appeler belles ou laides deviennent très-semblables.
Personne ne peut échapper aux conséquences d’un acte qui blesse son sentiment du juste, et l’effet était plus fort chez Arthur en raison du grand besoin de se respecter, qui avait été sa sauvegarde tant que sa conscience était encore à l’aise. S’accuser soi-même lui était trop pénible ; il ne pouvait le faire. Il cherchait à se persuader qu’il ne méritait pas trop de blâme ; il commença même à se prendre en pitié d’être dans la nécessité de tromper Adam ; c’était un procédé si contraire à sa propre nature ! Mais enfin c’était la seule chose qu’il y eût à faire.
Quel que fût le degré de sa faute, la conséquence l’en rendait fort malheureux, malheureux au sujet d’Hetty et au sujet de cette lettre qu’il avait promis de lui écrire, qui lui semblait tantôt une immense barbarie, tantôt la meilleure preuve d’affection qu’il pût lui donner. Au milieu de toutes ces réflexions jaillissait de temps en temps quelque défi soudain et passionné de toutes les conséquences ; il emmènerait Hetty, et aucune considération ne l’arrêterait ; peu lui importait le reste…
Dans cet état d’esprit, les quatre murs de sa chambre devenaient pour lui une prison intolérable ; ils semblaient l’étouffer et refouler sur lui cette masse de pensées contradictoires et de sentiments opposés dont une partie serait mise en fuite à l’air libre. Il n’avait qu’une heure ou deux pour se décider, il fallait redevenir libre et calme. Une fois sur le dos de Meg, à l’air frais de cette belle matinée, il serait plus maître de la situation.
Cette jolie bête piaffait sur le gravier et frémit de plaisir quand son maître lui caressa le museau et la flatta, en lui parlant d’un ton plus caressant que d’ordinaire. Il ne l’aimait que mieux de ce qu’elle ne connaissait rien de ses secrets. Mais Meg aurait pu comprendre l’état d’esprit de son maître à ses allures.
Arthur la mit au petit galop jusqu’à cinq milles de distance du Château et se trouva au pied d’une colline où il n’y avait ni haies ni arbres pour border la route. Alors il jeta la bride sur le cou de Meg, réfléchit et se prépara à prendre une décision.
Hetty savait que leur rendez-vous de la veille devait être le dernier avant le départ d’Arthur ; il n’y avait aucune possibilité d’en arranger un autre sans exciter le soupçon. Elle s’était montrée comme une enfant épouvantée, incapable de penser à rien, mais ne sachant que pleurer à la mention de ce départ, puis relever la tête pour que ses larmes fussent essuyées par des baisers. Il ne pouvait que la consoler et la bercer dans la continuation de son rêve. Une lettre serait une affreuse manière de la réveiller brusquement ! Cependant il y avait de la vérité dans ce qu’Adam avait dit, que cela lui épargnerait la prolongation d’une illusion, qui pouvait être pire qu’un violent chagrin immédiat. Et c’était la seule manière de satisfaire Adam, qu’il fallait satisfaire pour plus d’une raison. S’il avait pu la revoir ! Mais c’était impossible ; il y avait entre eux une barrière d’obstacles, et une imprudence serait fatale. Pourtant, s’il pouvait la revoir ! mais quel bien en résulterait-il ? Seulement une plus grande souffrance pour lui à la vue et au souvenir de son désespoir. Séparée de lui, beaucoup de motifs la forceraient à s’observer.
Une crainte soudaine vint tomber comme une ombre au travers de son imagination, la crainte que, dans sa douleur, elle ne commît quelque action violente ; et à cette crainte s’en joignit de suite une autre, qui augmenta cette ombre. Mais il s’en secoua avec la force de la jeunesse et de l’espérance. Pourquoi se peignait-il l’avenir sous une couleur si sombre ? Le contraire pouvait tout aussi bien arriver. Arthur se dit qu’il ne méritait point que les choses tournassent aussi mal ; il n’avait jamais eu d’avance l’intention de rien faire que sa conscience désapprouvât ; il avait été entraîné par les événements. Il y avait en lui une sorte de confiance intime qu’il était en réalité d’un si bon caractère, que la Providence ne le traiterait pas trop durement.
À tout événement, il ne pouvait rien à ce qui allait arriver ; tout ce qu’il pouvait faire était de suivre la marche qui paraissait la meilleure pour le moment actuel. Et il se persuada que cette marche était d’ouvrir les voies entre Adam et Hetty. Le cœur de celle-ci pourrait réellement, après un peu de temps, revenir à Adam, comme il l’avait dit ; et, dans ce cas, il n’y aurait pas eu grand mal de fait, puisque le vif désir d’Adam était toujours d’en faire sa femme. Certainement Adam était trompé, trompé d’une manière qu’Arthur aurait ressentie comme une profonde offense, si on eût agi ainsi à son égard. C’était une réflexion qui obscurcissait la perspective consolante. Les joues d’Arthur s’enflammaient même de honte et d’irritation à cette pensée. Mais que pouvait faire un homme dans cette alternative embarrassante ? Il était engagé par l’honneur à ne pas dire un mot qui pût nuire à Hetty ; son premier devoir était de la protéger. Il n’aurait jamais pu mentir pour son propre compte. Bonté divine ! quel misérable fou il était de s’être mis dans un tel embarras ! et cependant, si jamais homme fut excusable, c’était bien lui. (Quel dommage que les conséquences de nos actes soient déterminées par des faits et non par des excuses !)
Donc il fallait écrire la lettre : c’était le seul moyen qui offrît une solution. Les larmes vinrent aux yeux d’Arthur à la pensée d’Hetty faisant cette lecture ; mais ce serait presque aussi pénible pour lui de l’écrire : il ne faisait rien qui lui fût facile à lui-même, et cette dernière pensée l’aida à arriver à une conclusion. Il n’aurait jamais pu, de propos délibéré, risquer une démarche qui fît de la peine à un autre en restant lui-même à l’aise. Même un mouvement de jalousie, à la pensée de céder Hetty à Adam, vint à le convaincre qu’il faisait un sacrifice.
Une fois qu’il en fut arrivé là, il tourna bride et repartit au petit galop pour rentrer à la maison, écrire cette lettre ; le reste du jour serait assez occupé pour qu’il n’eût plus le temps de regarder en arrière. Heureusement Irwine et Gawaine venaient dîner, et à midi, le lendemain, il y aurait bien des milles entre le Château et lui. La sensible Meg courait de plus en plus vite à chaque léger signe de son cavalier, jusqu’à ce que son petit galop fût devenu une course rapide.
« Je croyais qu’ils disaient que le jeune maître avait été pris de maladie l’autre soir, dit le vieux grognard John, le groom, au dîner des domestiques. Il a eu un accès de galop à partager la jument en deux, ce matin.
— C’est peut-être un des symptômes, John, répondit le facétieux cocher.
— Alors je voudrais qu’on le fît saigner pour ça, » dit John d’un air refrogné.
Adam s’était rendu de bonne heure au Château pour avoir des nouvelles d’Arthur, et avait été délivré de toute inquiétude sur les suites de son coup, en apprenant qu’il était sorti à cheval. À cinq heures il s’y retrouva ponctuellement et fit savoir son arrivée. En peu de minutes Pym redescendit, tenant à la main une lettre qu’il remit à Adam, disant que le capitaine était trop occupé pour le voir, et avait écrit tout ce qu’il avait à dire. La lettre était adressée à Adam, mais il ressortit de la maison avant de l’ouvrir. Elle renfermait un pli cacheté, à l’adresse d’Hetty. Dans l’intérieur de l’enveloppe Adam lut :
« Dans la lettre incluse j’ai écrit tout ce que vous désirez. Je vous laisse à décider si vous ferez mieux de la remettre à Hetty ou de me la rendre. Demandez-vous encore une fois si vous ne prenez pas une mesure qui lui causera plus de peine que le simple silence.
« Il n’y a aucune nécessité à ce que nous nous revoyions. Nous nous rencontrerons dans de meilleurs sentiments d’ici à quelques mois.
« A. D. »
« Peut-être a-t-il raison de ne pas me voir, pensa Adam. Il est inutile que nous nous touchions la main et que nous nous disions amis. Nous ne le sommes pas, amis, et il est mieux de ne pas prétendre l’être. Je sais que le pardon est le devoir d’un homme, mais, à mon idée, cela peut seulement signifier que vous abandonnez toutes pensées de vengeance ; cela ne peut jamais vouloir dire que vous devez retrouver votre ancienne affection, car ce n’est pas possible. Il n’est plus le même pour moi, et je ne puis me sentir le même pour lui. Dieu me vienne en aide ! Je ne sais, en vérité, si je n’ai pas changé aussi pour d’autres. Il me semble comme si j’avais mesuré mon ouvrage avec une règle fausse, et que j’eusse à reprendre de nouveau toutes mes mesures. »
Mais la question au sujet de la lettre à remettre à Hetty absorba bientôt toutes les pensées d’Adam. Arthur s’était soulagé en remettant cette décision à Adam avec un avertissement, et Adam, qui n’était pas sujet à l’hésitation, hésitait en cela. Il se détermina à sonder le terrain, pour s’assurer, aussi bien qu’il le pourrait, de l’état d’esprit d’Hetty avant de lui remettre la lettre.
Comments
Loading comments…