Livre 4 — 30
CHAPITRE XXXremise de la lettre
Le dimanche suivant, Adam accosta les Poyser à leur sortie de l’église, dans l’espérance d’une invitation à les accompagner chez eux. Il avait la lettre dans sa poche et désirait vivement trouver une occasion d’être seul avec Hetty pour lui parler. Il n’avait pu voir son visage à l’église, parce qu’elle avait changé de place ; et, quand il s’approcha d’elle pour lui toucher la main, elle avait l’air hésitant et contraint. Il s’y attendait, car c’était la première fois qu’elle le rencontrait depuis qu’il l’avait vue avec Arthur dans le bosquet.
« Allons, venez avec nous, Adam, » dit M. Poyser, au tournant du chemin ; et, dès qu’ils furent dans les champs, Adam se hasarda à offrir son bras à Hetty. Les enfants leur donnèrent bientôt l’occasion de rester un peu en arrière, et alors Adam lui dit :
« Voulez-vous vous arranger à ce que je puisse me promener un peu avec vous ce soir au jardin, si le beau temps continue, Hetty ? J’ai quelque chose de particulier à vous dire. »
Hetty répondit : « Très-bien ! » Elle était réellement tout aussi désireuse qu’Adam d’avoir un entretien seule avec lui ; elle était fort anxieuse de savoir ce qu’il pensait d’elle et d’Arthur ; il avait dû les voir s’embrasser, elle le savait, mais elle n’avait aucun soupçon de la scène qui s’était passée entre eux plus tard. Son premier sentiment avait été qu’Adam serait très-fâché contre elle et en parlerait peut-être à sa tante et à son oncle ; mais il n’était jamais entré dans son esprit qu’il osât dire quelque chose au capitaine Donnithorne. Elle eut du soulagement de ce qu’il se conduisît avec tant de bonté pour elle en ce jour et qu’il désirât lui parler seule, car elle avait tremblé, en le voyant venir avec eux, qu’il n’eût l’intention de parler. Mais maintenant qu’il désirait lui parler en tête à tête, elle saurait ce qu’il pensait et ce qu’il comptait faire. Elle espérait l’amener à ne faire que ce qu’elle désirât ; peut-être même pourrait-elle le persuader qu’elle ne s’embarrassait pas d’Arthur, et elle savait bien qu’aussi longtemps qu’Adam penserait pouvoir espérer qu’elle l’acceptât, il lui obéirait. De plus, il fallait qu’elle eût l’air de l’encourager, sinon son oncle et sa tante seraient peut-être fâchés et la soupçonneraient d’avoir quelque attachement secret.
Le petit cerveau d’Hetty s’occupait de cette combinaison tandis qu’elle était suspendue au bras d’Adam, et répondait « oui » ou « non » à quelques légères observations qu’il lui faisait sur la quantité de fruits d’aubépine qu’il y aurait pour les oiseaux l’hiver suivant, et sur les nuages qui étaient trop bas pour durer jusqu’au lendemain matin. Lorsqu’ils rejoignirent son oncle et sa tante, elle put suivre le cours de ses pensées sans interruption, car M. Poyser était d’avis que, si un jeune homme aimait à avoir à son bras une jeune fille qu’il courtisait, il pouvait en même temps désirer une petite conversation raisonnable sur les affaires ; et, pour son compte, il serait bien aise d’apprendre les nouvelles les plus récentes de ce qui se passait au Château. Ainsi, pendant le reste de sa promenade, il accapara la conversation d’Adam ; Hetty put former ses petits projets et inventer ses petites scènes d’habile flatterie, tout en marchant le long des haies au bras de l’honnête Adam, aussi bien qu’eût pu le faire dans son boudoir une élégante coquette. Car, si une beauté villageoise a sous son simple costume le cœur léger, il est étonnant combien elle ressemble, par sa manière de penser, à une dame du grand monde, qui emploie son intelligence cultivée à résoudre le problème de pouvoir faire quelques imprudences sans se compromettre. Peut-être la ressemblance n’était-elle pas moins grande de ce qu’Hetty se sentait en même temps très-malheureuse, car sa séparation d’avec Arthur doublait son chagrin. Puis venait se joindre à ce tumulte des passions et de la vanité une crainte vague et incertaine que l’avenir ne s’arrangeât d’une manière toute différente de ses rêves. Elle se rattachait aux paroles d’espoir consolateur qu’Arthur avait proférées dans leur dernière entrevue. « Je reviendrai à Noël, et alors nous verrons ce qui se pourra faire. » Elle se fiait à la persuasion que, l’aimant tellement, il ne pourrait jamais être heureux sans elle, et renfermait en son cœur ce cher secret avec fierté, satisfaite de sa supériorité sur toutes les autres jeunes filles qu’elle connaissait : un gentilhomme l’adorait ! Mais l’incertitude de l’avenir, les possibilités auxquelles elle ne pouvait donner aucune forme, commençaient à l’oppresser comme le poids invisible de l’air ; elle était seule sur sa petite île de songes, et tout autour d’elle était cette sombre mer inconnue sur laquelle Arthur était allé. Elle ne pouvait rien retrouver qui pût ranimer son courage en regardant dans l’avenir, mais seulement, en cherchant dans le passé, elle essayait de créer une confiance basée sur des mots et des caresses. Souvent, depuis le jeudi soir, ses vagues inquiétudes s’étaient presque effacées derrière la crainte plus réelle qu’Adam ne divulguât ce qu’il savait à son oncle et à sa tante, et sa proposition subite de lui parler à elle seule avait occupé ses pensées d’une manière nouvelle. Elle était bien décidée à ne pas perdre l’occasion de cette soirée ; quand les garçons allèrent au jardin et que Totty demanda de les suivre, Hetty, avec une bonne volonté qui surprit madame Poyser, lui dit :
« J’irai avec elle, tante. »
Il ne parut point surprenant qu’Adam dît qu’il irait aussi, et ils furent bientôt laissés seuls sur l’allée près des noisetiers, pendant que les garçons s’occupaient ailleurs à cueillir de grosses noix vertes pour jouer, et que Totty les regardait de l’air de contemplation d’un poupard. Il n’y avait que peu de temps, à peine deux mois, qu’Adam avait eu l’esprit rempli de douces espérances, en se trouvant près d’Hetty, dans ce jardin. Le souvenir de cette scène l’avait souvent accompagné depuis le jeudi soir ; ces rayons du soleil à travers les branches du pommier, les grappes vermeilles, la douce rougeur d’Hetty, ne pouvaient s’effacer de sa mémoire. Ce même souvenir lui revenait intempestivement dans cette triste soirée aux nuages menaçants, mais il essaya de le chasser, de peur que quelque émotion ne l’entraînât à en dire plus qu’il n’était nécessaire pour le bien d’Hetty.
« Après ce que j’ai vu jeudi soir, Hetty, commença-t-il, vous ne trouverez pas que je prenne trop de liberté dans ce que je vais vous dire. Si vous aviez été courtisée par quelque homme qui voulût faire de vous sa femme, et que j’eusse su que vous l’aimiez et désiriez l’accepter, je n’aurais pas le moindre droit de vous dire un mot à ce sujet ; mais quand je vois un monsieur vous faire la cour, lui qui ne pourra jamais vous épouser et qui ne pense pas à le faire, je me sens engagé à intervenir en votre faveur. Je ne puis en parler à ceux qui vous tiennent lieu de parents, car cela pourrait causer plus de désagrément qu’il n’est nécessaire. »
Les paroles d’Adam délivrèrent Hetty d’une de ses craintes, mais elles avaient un sens qui la mettait sous le poids d’une appréhension croissante. Elle était pâle et tremblante, cependant elle eût contredit vivement Adam, si elle avait osé trahir ses sentiments. Elle restait silencieuse.
« Vous êtes si jeune, vous le savez, Hetty, continua-t-il presque tendrement, et vous ne connaissez pas grand’chose de ce qui se passe dans le monde. Il est juste que je fasse tout ce que je puis pour empêcher que vous ne vous mettiez dans le chagrin, faute de savoir où l’on veut vous conduire. Si quelqu’un d’autre que moi savait ce que je sais de votre rendez-vous avec un monsieur, et des présents que vous en avez reçus, on parlerait de vous légèrement et vous perdriez votre réputation. De plus, vous auriez à souffrir en votre cœur d’avoir donné votre amour à un homme qui ne pourra jamais vous épouser et prendre soin de vous pendant toute votre vie. »
Adam s’arrêta et regarda Hetty, qui arrachait les feuilles du noisetier et les froissait dans sa main. Ses petits projets et discours prémédités l’avaient tous abandonnée comme une leçon mal apprise, sous l’influence de la terrible agitation produite par les paroles d’Adam. Il y avait une force cruelle dans leur calme certitude, qui menaçait d’attaquer et d’écraser ses faibles espérances et ses rêves. Elle voulait leur résister, elle désirait les repousser et les contredire violemment ; mais la volonté de cacher ce qu’elle sentait la dirigeait encore. Ce n’était qu’une aveugle inspiration maintenant, car elle était incapable de calculer l’effet de ses paroles.
« Vous n’avez aucun droit de dire que je l’aime, » dit-elle d’une voix basse mais impétueuse, en arrachant une autre feuille et la déchirant.
Elle était bien belle dans sa pâleur et son agitation, avec ses yeux dilatés et sa respiration plus brève que d’habitude. Le cœur d’Adam était ému pour elle tandis qu’il la regardait. Ah ! s’il pouvait seulement la consoler, l’encourager et lui épargner cette douleur ; s’il avait quelque espèce de puissance qui pût l’aider à secourir cette pauvre âme en peine, comme il aurait pu secourir son corps devant tout danger !
« Je doute que cela soit, Hetty, dit-il tendrement ; car je ne puis croire que vous laisseriez un homme vous embrasser en tête à tête, vous donner une boîte d’or avec ses cheveux, que vous iriez vous promener au bosquet pour le rencontrer, si vous ne l’aimiez point. Ce n’est pas vous que je blâme, car je sais que cela aura commencé peu à peu, jusqu’à ce que vous n’ayez plus été capable de vous en empêcher. C’est lui que j’accuse d’avoir volé votre amour de cette manière, quand il savait qu’il ne pourrait jamais vous faire une juste réparation. Il s’est amusé et a fait de vous un jouet, il n’a point pensé à vous et n’a pas agi comme un homme aurait dû le faire.
— Oui, il s’inquiète de moi ; je le sais mieux que vous, » dit Hetty en éclatant. Tout était oublié, excepté le chagrin et la colère qu’elle éprouvait aux paroles d’Adam.
« Non, Hetty, dit Adam, s’il s’était inquiété de vous comme il le devait, il ne se serait jamais conduit ainsi. Il m’a dit lui-même que ses baisers et ses présents ne signifiaient rien, et il désirait me faire croire aussi que vous n’y attachiez pas d’importance non plus. Mais j’en sais plus que cela. Je ne puis m’empêcher de croire que vous vous êtes fiée à ce qu’il vous aimait assez pour vous épouser, quoique étant un gentilhomme. Et c’est à ce sujet que je dois vous parler, Hetty, de crainte que vous ne vous trompiez vous-même. Cette pensée n’est jamais entrée dans sa tête.
— Comment le savez-vous ? Comment osez-vous le dire ? » dit Hetty, s’arrêtant dans sa marche et tremblante. La terrible décision du ton d’Adam la frappait de crainte. Il ne lui restait point assez de présence d’esprit pour réfléchir qu’Arthur devait avoir ses raisons pour ne pas dire la vérité à Adam. Ses paroles et ses regards étaient suffisants pour le déterminer ; il fallait lui donner la lettre.
« Peut-être vous ne pouvez me croire, Hetty, parce que vous pensez trop bien de lui, parce que vous supposez qu’il vous aime plus qu’il ne le fait. Mais j’ai dans ma poche une lettre qu’il a écrite lui-même pour que je vous la donne. Je ne l’ai pas lue ; il m’a dit qu’elle contenait toute sa pensée. Mais, avant que je vous la remette, réfléchissez bien, Hetty, et ne la laissez pas agir trop fortement sur vous. Il n’eût pas été bon qu’il eût voulu faire la folie de vous épouser ; cela n’aurait amené aucun bonheur réel. »
Hetty ne dit rien : elle sentait renaître l’espérance à la mention d’une lettre qu’Adam n’avait pas lue. Elle contiendrait quelque chose de tout différent que ce qu’il croyait.
Adam sortit la lettre, mais il la retint encore dans sa main, en disant d’un ton de tendre sollicitude :
« Vous ne m’en voudrez pas, Hetty, de ce que c’est par mon moyen que ce chagrin vous arrive. Dieu sait que j’en aurais supporté un bien plus grand pour vous l’épargner. Et pensez bien qu’il n’y a personne que moi qui sache rien de tout ceci ; et que je prendrai soin de vous comme si j’étais votre frère. Vous êtes pour moi la même que vous avez toujours été, car je ne crois pas que vous ayez rien fait de mal en le voulant. »
Hetty avait mis la main sur la lettre, mais Adam ne la lâcha pas avant d’avoir fini de parler. Elle ne fit aucune attention à ce qu’il disait, elle n’avait pas écouté ; mais quand il l’eut cédée, elle la mit dans sa poche sans l’ouvrir, et commença à marcher plus vite, comme désireuse de rentrer.
« Vous avez raison de ne pas la lire à présent, dit Adam. Lisez-la quand vous serez toute seule. Mais restez encore un moment dehors, et appelons les enfants ; vous êtes si pâle et avez l’air si souffrant, que votre tante pourrait le remarquer. »
Hetty comprit cet avertissement. Il lui rappelait la nécessité de retrouver ses moyens innés de dissimulation qui avaient cédé sous le choc des paroles d’Adam. Puis elle avait la lettre dans sa poche ; elle était sûre qu’il y avait de la consolation dans cette lettre, en dépit d’Adam. Elle courut chercher Totty, et reparut bientôt après, ayant repris ses couleurs, et ramenant l’enfant qui faisait une aigre grimace, parce qu’elle avait été obligée de jeter une pomme mal mûre dans laquelle elle avait enfoncé ses petites dents.
« Hop, Totty, dit Adam, viens à cheval sur mes épaules, tu seras bien haut, tu pourras toucher la pointe des arbres. »
Quel petit enfant a jamais refusé le plaisir de se sentir prendre et enlever dans les airs ? Je ne crois pas que Ganymède ait crié quand l’aigle l’emporta et finit peut-être par le déposer sur l’épaule de Jupiter. Totty souriait avec complaisance de ce poste élevé et sûr, et cette vue fut agréable aux yeux de sa mère, lorsque, debout à la porte de la maison, elle vit venir Adam avec son petit fardeau.
« Dieu bénisse ta douce figure, ma chérie, » dit-elle ; l’amour maternel remplissant ses yeux brillants de douceur, comme Totty se penchait en avant et lui tendait les bras. Elle n’avait point de regards pour Hetty à ce moment, et se contenta de lui dire : « Il vous faut aller tirer de l’ale, Hetty ; les filles sont toutes deux au fromage. »
Lorsque l’ale fut tirée et la pipe de son oncle allumée, il fallut coucher Totty, puis la redescendre en chemise de nuit, parce qu’elle pleurait au lieu de s’endormir. Puis il fallut préparer le souper, et Hetty devait être continuellement là pour aider. Adam resta jusqu’à ce qu’il vît que madame Poyser attendait son départ, conversant avec elle et son mari aussi continuellement que possible, afin de laisser Hetty plus à l’aise. Il restait, parce qu’il désirait la voir en sûreté pendant cette soirée, et il fut enchanté de l’empire qu’elle avait sur elle-même. Il savait qu’elle n’avait point eu le temps de lire la lettre ; mais il ne se doutait pas qu’elle était surexcitée par l’espoir secret que cette lettre contredirait tout ce qu’il lui avait dit. Il lui était pénible de la quitter en pensant qu’il se passerait plusieurs jours avant qu’il pût savoir comment elle supportait son malheur. Mais enfin il fallait partir, et tout ce qu’il put faire fut de lui serrer la main en lui disant adieu, et d’espérer qu’elle le prendrait comme un signe que son amour à lui serait toujours un refuge pour elle, qu’il était toujours le même qu’auparavant. Quelle activité dans ses pensées ! comme il cherchait, en retournant chez lui, des excuses pour la plaindre de sa légèreté ; pour mettre toute sa faiblesse sur le compte de sa douce nature aimante ; pour blâmer Arthur, toujours avec moins de disposition à admettre qu’on pût aussi excuser sa conduite ! Son exaspération à la pensée de la souffrance d’Hetty, et aussi à celle qu’elle était pour toujours, peut-être, perdue pour lui, le rendait sourd à tout plaidoyer en faveur du faux ami qui avait causé ce malheur. Adam était un homme à vue claire, à esprit juste. Mais, si Aristide le Juste fut jamais amoureux et jaloux, ce ne fut point alors qu’il se montra magnanime. Je ne puis affirmer qu’Adam, dans ces jours malheureux, n’éprouvât plus qu’une indignation motivée et une pitié aimante. Il était amèrement jaloux. Plus son amour le rendait indulgent à l’égard d’Hetty, plus cette amertume se faisait jour dans ses sentiments pour Arthur.
« Elle pouvait bien avoir la tête tournée, pensait-il, quand un gentilhomme avec de belles manières et de beaux habits, de belles mains blanches, et parlant comme savent le faire les gens du grand monde, venait près d’elle, se présentait avec une hardiesse que ne peut avoir un homme qui n’est que son égal ; et ce sera beaucoup si elle peut jamais aimer quelqu’un du peuple à présent. » Il sortit ses mains de sa poche et les regarda, il regarda ces muscles durs et ces ongles rompus. « Je suis encore un drôle de corps ; je ne sais pas, maintenant, en y pensant, ce qu’il y a en moi que puisse aimer une femme ; et pourtant j’aurais pu en trouver une autre assez facilement, si mon cœur ne s’était attaché à elle. Mais cela ne fait pas grand’chose, ce que les autres femmes peuvent penser de moi, si elle ne peut m’aimer. Elle aurait pu le faire, peut-être aussi bien que pour tout autre homme ; il n’y a personne par ici que j’eusse redouté, s’il n’était pas venu se mettre entre nous deux ; mais maintenant elle va me trouver haïssable parce que je suis si différent de lui. Cependant, qui sait, si elle ne se retournera point, quand elle découvrira que tout ce temps il la traitait sans importance. Elle pourrait venir à apprécier un homme qui serait heureux de s’attacher à elle pour toute sa vie. Mais il faut que je remette cela à plus tard ; de toute manière, je dois seulement être reconnaissant que les choses n’aient pas été pires ; je ne suis pas le seul homme qui ait à cheminer sans beaucoup de bonheur dans cette vie. Il se fait encore une bonne quantité d’ouvrage avec un cœur triste. C’est la volonté de Dieu, cela doit nous suffire ; nous ne pourrions mieux savoir comment les choses devraient être qu’il ne le sait, je suppose, dussions-nous passer notre vie à le chercher. Mon plaisir au travail aurait été bien gâté, si je l’avais vue dans la tristesse et la honte, et cela par l’homme auquel j’ai toujours été fier de penser. Puisque cela m’a été épargné, je n’ai aucun droit de murmurer. Quand un homme a tous ses membres entiers, il peut bien supporter quelques contusions. »
Comme Adam enjambait une limite à ce point de ses réflexions, il aperçut un homme qui marchait devant lui le long du champ. Il reconnut que c’était Seth, revenant d’un sermon du soir, et pressa le pas pour le rejoindre.
« Je croyais que tu serais de retour à la maison avant moi, dit-il, comme Seth se retournait pour l’attendre, car je suis plus en retard qu’à l’ordinaire, ce soir.
— Oui, je suis en retard aussi, car je suis entré en conversation, après la réunion, avec John Barness, qui s’était déclaré dernièrement dans un état de grâce, et j’avais une question à lui faire sur ce qu’il éprouvait. C’est un de ces sujets qui vous mènent plus loin que vous ne pensez, ils ne se trouvent pas facilement le long de la route. »
Ils marchèrent ensemble en silence deux ou trois minutes. Adam n’était pas disposé à entrer dans les subtilités de l’expérience religieuse, mais il l’était à échanger un ou deux mots d’affection fraternelle et de confiance avec Seth. C’était en général une impulsion rare chez lui, malgré l’amitié qui unissait les deux frères. Ils ne se parlaient presque jamais d’affaires personnelles, et ne faisaient guère plus qu’une allusion à leurs chagrins domestiques. Adam était, par nature, réservé en matière de sentiments quelconques, et Seth éprouvait une espèce de timidité envers son frère plus pratique.
« Seth, mon garçon, dit Adam en mettant son bras sur l’épaule de son frère, as-tu appris quelque chose de Dinah Morris depuis qu’elle est partie ?
— Oui, dit Seth, elle m’avait dit que je pourrais lui écrire au bout de quelque temps pour lui dire comment nous allions, et comment notre mère supportait son chagrin. Aussi l’ai-je fait il y a quinze jours ; je lui ai dit que tu avais un nouvel emploi, combien la mère était plus satisfaite ; et mercredi passé, en allant à la poste à Treddleston, j’ai trouvé une lettre d’elle. Je pense que tu seras peut-être bien aise de la lire ; mais je ne t’en ai rien dit, parce que tu paraissais si préoccupé d’autres choses. C’est tout à fait facile à lire, elle a une écriture étonnante pour une femme. »
Seth avait sorti la lettre de sa poche et la présentait à Adam, qui dit en la prenant :
« Ah ! mon garçon, j’ai un rude poids à supporter pour le moment ; il ne faut pas m’en vouloir si je suis un peu plus silencieux et plus sérieux qu’à l’ordinaire. Le chagrin ne fait pas que je m’intéresse moins à toi. Je sais bien que nous serons unis jusqu’à la fin.
— Je ne prends rien en mal de toi, Adam ; je sais bien ce que cela signifie si tu es un peu bref avec moi de temps en temps.
— Voilà la mère qui ouvre la porte pour regarder si nous venons, dit Adam, comme ils montaient la pente. Elle est restée assise dans l’obscurité, comme d’habitude. Bien, Gyp, bien ! tu es content de me voir ? »
Lisbeth rentra promptement pour allumer une chandelle, car elle avait entendu le craquement désiré des pas sur l’herbe, avant le joyeux aboiement de Gyp.
« Eh ! mes garçons, les heures n’ont jamais été si longues depuis que je suis née que ce bienheureux dimanche soir. Qu’avez-vous pu faire tous les deux jusqu’à présent ?
— Tu ne devrais pas rester assise dans l’obscurité, mère, dit Adam ; cela fait paraître le temps plus long.
— Eh ! qu’aurais-je à faire de brûler la chandelle un dimanche, quand je suis seule, et que c’est péché de faire un bout de tricotage ? La lumière du jour dure assez longtemps pour regarder dans le livre que je ne puis pas lire. Ça ferait une belle manière de raccourcir le temps, que de perdre de la bonne chandelle. Mais lequel de vous veut avoir son souper ? Vous devez être affamés ou rassasiés, je pense, car il est bien tard.
— J’ai faim, mère, dit Seth, en s’asseyant à la petite table, qui avait été mise pendant qu’il faisait encore jour.
— J’ai eu mon souper, dit Adam. Ici, Gyp, ajouta-t-il, en prenant quelques pommes de terre froides de la table, et en caressant la rude tête grise qui levait les yeux vers lui.
— Tu n’as pas besoin de donner au chien, dit Lisbeth : je l’ai déjà nourri. Il n’y a pas de risque que je l’oublie, quand c’est tout ce que j’ai de toi sur quoi je puisse poser les yeux.
— Alors, Gyp, dit Adam, allons nous coucher. Bonne nuit, mère ; je suis très-fatigué.
— Qu’est-ce qui le chagrine, sais-tu ? dit Lisbeth à Seth, quand Adam fut monté. Il est comme frappé à mort depuis un ou deux jours, il est si abattu. Je l’ai trouvé à l’atelier cette après-midi, après ton départ, assis à ne rien faire, pas même un livre devant lui.
— Il a une quantité d’ouvrage à faire maintenant, mère, dit Seth, et je crois qu’il a un peu de chagrin dans l’esprit. N’ayez pas l’air d’y faire attention, parce que cela le blesse quand vous le remarquez. Soyez aussi bonne pour lui que vous pourrez, mère, et ne dites rien qui puisse le fâcher.
— Eh ! que parles-tu que je puisse le fâcher ? et que puis-je être d’autre qu’attentive pour lui ? Je lui ferai un gâteau à l’eau demain pour son déjeuner. »
Adam avait ôté son habit et son gilet et lisait la lettre de Dinah à la lueur de sa mauvaise chandelle.
« Cher frère Seth,
« Votre lettre est restée trois jours à la poste à ma connaissance, car je n’avais pas assez d’argent pour en payer le port. Nous sommes ici dans un temps de grands besoins et de grandes maladies, avec ces pluies qui sont tombées comme si les fenêtres du ciel s’étaient de nouveau ouvertes ; mettre de côté de l’argent, un jour après l’autre, dans un tel moment, quand il y a tant de gens dans un pressant besoin de toutes choses, serait une marque de défiance comme était celle de mettre à part la manne. Je vous parle de ceci, parce que je ne voudrais pas que vous me trouvassiez lente à répondre, ou ayant peu de satisfaction de la joie que vous cause l’avantage mondain arrivé à votre frère Adam. L’honneur et l’amitié que vous mettez en lui sont très-naturels, car Dieu lui a fait de grands dons, et il en use comme le faisait le patriarche Joseph, qui, lorsqu’il fut élevé à un poste de pouvoir et de confiance, avait, malgré cela, ses pensers tendrement portés vers son père et son jeune frère.
« Mon cœur s’est attaché à votre vieille mère depuis qu’il m’a été donné d’être près d’elle au jour de sa tristesse. Parlez-lui de moi et dites-lui que je la comprends souvent dans mes prières ; et le soir, quand je suis assise dans l’obscurité, comme je l’étais avec elle, et que, nous tenant la main, je lui disais les paroles de consolation qui m’étaient données. Ah ! c’est un temps béni, n’est-ce pas, Seth, que celui où la lumière extérieure s’éteint, et où le corps est un peu fatigué de son travail. Alors la lumière intérieure brille d’une plus grande clarté, et nous avons plus profondément le sentiment d’être soutenus par la force divine. Je m’assieds dans l’obscurité de ma chambre, je ferme les yeux, et il me semble être hors de mon corps et ne plus avoir besoin de rien. Car alors, et les fatigues et les tristesses, et l’aveuglement et le péché, que j’ai eu sous les yeux et sur lesquels j’étais disposée à pleurer, — oui, toute l’angoisse des femmes et des enfants, qui m’enveloppa quelquefois comme d’une nuit soudaine, — je puis tout supporter avec souffrance volontaire, comme si je partageais la croix du Rédempteur, car, je le sens, je le sens, l’amour infini souffre aussi ; oui, dans la plénitude de sa connaissance, il souffre, il languit, il gémit, et ce n’est qu’un aveugle égoïsme qui peut désirer être exempt de la douleur sous laquelle toute la création est gémissante et travaillée. Certainement, il n’y a pas de véritable bénédiction à être exempt de peines, tant que l’affliction et le péché sont dans le monde, car la tristesse fait partie de l’Amour, et l’Amour ne cherche pas à la rejeter loin de lui. Ce n’est pas l’esprit seul qui me dit ces choses, je les vois dans toute l’œuvre et les paroles de l’Évangile. N’y a-t-il pas un plaidoyer dans le ciel ? N’y a-t-il pas l’Homme des douleurs dans ce corps du Crucifié avec lequel il y est monté ? Et n’est-il pas un avec l’Amour infini lui-même, comme notre corps est un avec nos douleurs ?
« Ces pensées m’ont beaucoup dominée dernièrement, et j’ai vu avec clarté la signification de ces paroles : Si quelqu’un m’aime, qu’il se charge de ma croix ! Je les ai entendu développer, comme si elles signifiaient les douleurs et les persécutions que nous attirons sur nous en confessant Jésus. Mais certainement c’est une pensée étroite. La véritable croix du Rédempteur, c’était le péché et les douleurs de ce monde ; c’était là ce qui pesait lourdement sur son cœur, et c’est cette croix que nous devons partager avec lui ; c’est la coupe que nous devons boire avec lui, si nous voulons avoir quelque part à cet amour divin qui est un avec sa douleur.
« Quant à ma position extérieure, dont vous vous informez, j’ai eu toutes choses en abondance. J’ai eu de l’occupation constante à la filature, quoique d’autres bras aient été renvoyés pendant quelque temps ; et mon corps s’est grandement fortifié, en sorte que je ne sens que peu de fatigue après avoir longtemps marché ou parlé. Ce que vous me dites de votre intention de rester chez vous, avec votre mère et votre frère, me montre que vous êtes dirigé suivant la vérité ; votre place vous est indiquée là par une démonstration claire, et chercher une plus grande bénédiction ailleurs serait comme de déposer une offrande trompeuse sur l’autel et s’attendre à ce que le feu du ciel vînt la consumer. Mon œuvre et ma joie sont ici au milieu des montagnes, et quelquefois je sens que je tiens trop à ma vie parmi les gens d’ici, et que je serais rebelle si j’étais appelée à les quitter.
« J’ai des remercîments à vous faire pour ce que vous me dites sur les chers amis de la Grand’Ferme ; car, quoique je leur aie envoyé une lettre, d’après le désir de ma tante, depuis que je suis de retour de mon séjour chez eux, je n’ai pas reçu de réponse. Ma tante n’a pas à sa disposition la plume d’un secrétaire, et l’ouvrage de la maison est suffisant pour sa journée, car elle est faible de corps. Mon cœur tient à elle et à ses enfants, comme étant ce qui me touche le plus près en la chair, et aussi à tout dans cette maison. Je suis continuellement transportée près d’eux dans mon sommeil, et souvent, au milieu de mon travail et même d’un discours, leur pensée se fait jour en mon cœur comme s’ils étaient dans le besoin et l’affliction, ce qui est encore obscur pour moi. Il peut s’y passer quelque chose ; mais j’attends d’en être instruite. Vous dites qu’ils sont tous bien.
« Nous nous reverrons étant en nos corps, je l’espère, quoique peut-être pas de longtemps, car les frères et sœurs de Leeds sont désireux de m’avoir au milieu d’eux, quand j’aurai de nouveau une porte ouverte pour quitter Snowfield.
« Adieu, cher frère, ou plutôt au revoir. Car les enfants de Dieu, auxquels il a été accordé de se rencontrer face à face pour avoir communion ensemble, et de sentir le même esprit travaillant en eux, ne peuvent plus jamais être séparés, lors même que les montagnes s’élèvent entre eux. Car leurs âmes sont indéfiniment étendues par cette union, qui se lie à toutes leurs pensées comme une nouvelle force.
« Votre fidèle sœur et compagne en l’œuvre du Christ,
« Dinah Morris. »
« Je n’ai pas l’habileté d’écrire les mots aussi petits que vous le faites, et ma plume marche lentement. Aussi suis-je arrêtée, et ne dis que peu de ce qui est dans ma pensée. Donnez à votre mère un baiser de ma part. Elle m’a demandé deux fois de l’embrasser lorsque nous nous sommes séparées. »
Adam avait replié la lettre et méditait, le front appuyé sur son bras à la tête de son lit, quand Seth monta.
« Tu as lu la lettre ? dit Seth.
— Oui, dit Adam. Je ne sais trop ce que j’aurais pensé d’elle et de sa lettre, si je ne l’avais jamais vue. J’ose dire que j’aurais pensé qu’une femme qui prêche est insupportable. Mais c’est une personne qui fait trouver bien tout ce qu’elle dit et fait, et il me semblait la voir et l’entendre parler, en lisant sa lettre. C’est étonnant comme je me rappelle ses regards et sa voix. Elle te donnerait un bonheur rare, Seth ; c’est juste la femme qu’il te faudrait.
— Il ne sert de rien d’y penser, dit Seth d’un ton découragé. Elle m’a parlé très-positivement, et ce n’est pas une femme à dire une chose et à en penser une autre.
— Non, mais ses sentiments peuvent se changer plus tard. Une femme peut en venir par degrés à aimer. Le meilleur feu n’est pas celui qui flambe le plus vite. J’aimerais que tu allasses la voir bientôt. Je te faciliterai le moyen d’être absent pour trois ou quatre jours, et ce ne serait pas une grande marche pour toi, seulement de vingt à trente milles.
— J’aimerais à la revoir de toutes manières, si cela ne lui déplaisait pas que j’y aille, dit Seth.
— Elle n’en sera point fâchée, dit Adam avec assurance en se levant et posant son habit. Ce serait un grand bonheur pour nous tous, si elle t’acceptait, car la mère se faisait à elle d’une manière étonnante et paraissait très-contente de l’avoir là.
— Ah ! dit Seth avec assez de timidité, Dinah aime bien aussi Hetty ; elle s’en occupe beaucoup. »
Adam ne répondit rien, et aucun autre mot que « Bonne nuit ! » ne s’échangea entre eux.
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