II

Et voici que déjà tu m’attends, tu m’appelles.

Ce n’est pas dans les nuits seulement, les nuits de fièvres folles où ton corps éperdu qui jaillit vers l’amour dresse toutes ses fleurs vers mes lentes caresses ; ce n’est pas dans le songe où, les yeux clos, tu vas en des pays — réels peut-être — pays charmants de lumière très douce et très pâle sous des bosquets fleuris, des nids embaumés pour l’étreinte des amants ; non, ce n’est pas surtout à ces heures nocturnes que tu me désires, et que tes seins pantellent, gonflés de chaudes sèves, tout prêts à se ruer vers ma chair passionnée.

Souvent, c’est le matin, à l’éveil.

Dans ton lit frissonnant et tiède, où tu es seule, tu me veux. Je te veux aussi. Nos désirs, à travers l’espace, se joignent, et nos cœurs battent, s’angoissent, jouissent et souffrent des mêmes palpitations.

Tu murmures alors. — Pourquoi n’est-il pas là, tout près, mon doux ami, lui que tant je chéris, que je n’ai jamais vu, que je ne connais pas ?… Oh ! si, je le connais. Je sais que ses baisers couleront en torrents, de mes yeux à mes lèvres, et qu’ils pénétreront en moi, pour m’incendier et me réjouir toute !

Et je soupire. — Pourquoi n’est-elle pas enliée à mes bras, et, comme une liane, attachée à mon corps ? Pourquoi mes lèvres n’ont-elles pas les pétales rouges de cette fleur, sa bouche, et les fruits abondants de ses seins ? Oh ! pourquoi ? Maudit ce temps perdu, où nos âmes, nos chairs se cherchent, se poursuivent et parfois désespèrent de se trouver jamais…

Temps perdu !… Non… Ces heures d’attente qui paraît si longue, d’espoir qui semble inaccessible, ces heures de prélude nous préparent des joies indicibles, nous accumulent des trésors d’amour, nous font une réserve inépuisable de baisers et d’extase.

Oui, toutes ces caresses, qui le jour et la nuit voudraient éclore et s’épandre, elles demeurent dans les sillons profonds et fermés de nos cœurs, dans les guérets brûlants et bouillants de nos corps, pour s’épanouir avec abondance, dès le jour fortuné où ta main se tendra vers la mienne, où tes lèvres éclateront, ainsi qu’un bouton de rose.

Comme il sera exquis notre roman d’amour !

Mais ne trouves-tu pas qu’il est aujourd’hui délicieusement vivant, et passionnant, et troublant, — troublant surtout avec son mystère, ses rêves, — rêves hantés de tant de baisers, de frissons, d’extases qui ne s’achèvent pas et gardent toute leur fougue ?

Dans la brume indécise et crépusculaire où je t’ai déjà vue, ou devinée plutôt blonde, idéalement blonde, — ou brune aux chairs très mates — ou rousse fleur d’automne — je te revois encore. Tu n’es plus la silhouette qui passait au hasard, promeneuse coquette si joliment vêtue d’un costume nébuleux ; mais l’amoureuse, tendre, couchée sur des velours brouillés, alanguie dans de blancs flocons de neige, des dentelles, bacchante vaporeuse, imprécise, légèrement estompée — pareille à ces vieux pastels dont le temps dispersa les poudres, les couleurs : l’œil ne distingue pas tout d’abord le dessin, mais à la longue il retrouve des formes, des reliefs, reconstitue le corps de la Nymphe qui se baigne, à la source, sous les arbres épais…

À toute heure du jour, mes rêves sont hantés par toi, ma très aimée… Quand je suis par les rues, j’espère que je vais t’apercevoir enfin : ne me cherches-tu pas aussi, à la même heure ?

Des décors plus charmeurs m’attirent. C’est là plutôt que j’aimerais te voir pour la première fois…

Le Bois, notre grand bois parisien, cet automne, a des aspects nouveaux, presque mythologiques. Je sais des coins jolis, loin des allées trop foulées, trop piétinées ; les jeunes acacias y font pleuvoir, le matin, avec les gouttes de rosée, des feuilles mortes qui sont encore vertes ; quelques chênes découpent, sur le fond bleu du ciel, leurs dernières frondes d’or, artistement déchiquetées ; et des ruisseaux serpentent, lentement ; et des lierres s’accrochent aux vieux troncs ; et des bancs solitaires, que rouillent des mousses vieillies, offrent leurs refuges…

Oh ! j’aimerais, ma mie, t’apercevoir soudain, là-bas, dans ces solitudes. Mon cœur s’arrêterait débattre, je n’oserais tout d’abord avancer. Et tu t’approcherais doucement, tes beaux yeux à demi clos, et perdus dans leur rêve encore. Mais soudain ils me diraient l’émoi de ton cœur frissonnant qui me reconnaît, moi l’inconnu, et tremble en se disant : « C’est lui, oui, c’est lui, mon aimé ! »

Alors j’irais à toi. Nos mains s’enlaceraient, se prendraient, s’aimeraient à ce premier contact. Et ce mot, ce mot seul troublerait le silence :

— Toi !

— Toi !

Et ce seul mot troublait le silence :« Toi ! »

Puis aussitôt, nos bouches anxieuses, nos bouches affamées, ne pouvant contenir l’élan qui les emporte l’une à l’autre, joindraient leur baiser infini, leur baiser de fiançailles amoureuses. Et nos lèvres ouvertes se mêleraient, boiraient des sucs troublants, se plongeant dans l’ivresse, si lourde, si parfaite du premier baiser ! Et ta langue, déjà voluptueuse et douce, allumerait en moi le fou désir d’étreindre ton corps énamouré, ton beau corps qui bientôt se manifestera dans sa magnificence toute nue et triomphante !…

Mais ce n’est aujourd’hui que le jour des beaux rêves, des rêves fous, — hantés par ton image, par Toi…

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