Deuxième Partie — I
Je ne t’ai jamais vue. J’ignore tout de toi.
Es-tu blonde, idéalement blonde, ta chevelure a-t-elle des rayons lumineux et chauds comme ceux du soleil ?
Es-tu brune ? les ondes qui frissonnent en nappes ténébreuses sur ta chair mate ont-elles le noir et le mystère des gouffres mortels ?
Es-tu rousse ? les torsades qui s’enroulent à ta nuque ont-elles des reflets fauves de chrysanthème et l’âcre parfum des fleurs doucement vénéneuses ?
Ou blonde, ou brune, ou rousse, — toi, encore dans la brume, — tu es belle, très belle, la plus belle des femmes.
La plus belle — pour moi.
Et c’est même trop peu. Je ne te ferai pas l’injure d’oser te comparer aux autres, d’opposer ta splendeur à leurs gloires. Non, toi, tu es l’unique, l’aimée, l’idolâtrée.
Toi ?
Toi qui seule, là-bas m’appelle et me désire. Tu me cherches partout. Quand donc, nos yeux émus trouveront-ils leur joie !…
Tu ne m’as jamais vu, encore, et tu ignores tout de moi. Mais pourtant tu me connais déjà. Partout, tu m’as cherché, dans la rue, dans les rêves ; et tu m’as appelé à ces heures de tristesse où l’on a l’âme mourante, où les yeux se mouillent de larmes, où l’on se désole, où l’on maudit presque la vie, parce que le cœur palpite, se débat, se dresse pour l’amour — mais sans être exaucé.
Es-tu vierge ?…
Peut-être. Alors tu me désires, tu veux être initiée par moi et balbutier, réfugiée dans mes bras, les premiers émois de ton cœur qui s’éveille et les premières joies de la chair qui se tord.
J’ai hanté, très souvent, tes nuits, tes insomnies. Et la voix qui chuchote, à tes oreilles, des mots si légers, si menus, qui te font tressaillir d’espoir ou d’épouvante, c’est la mienne, apprends-le, ma douce, douce amie.
As-tu connu déjà l’étreinte ; et, dans l’extase de la chair et de l’âme, es-tu montée au ciel ?
Eh bien ! je t’apprendrai d’autres joies ; le passé mourra, s’effacera, si banal et si froid !
Car c’est le sort, hélas ! de nos amours anciennes, de périr, de tomber dans l’éternel néant, dès que surgit, lumineuse et superbe, la passion nouvelle. Et la cendre même des baisers d’hier, la cendre des flambées triomphales s’éparpille aux vents tumultueux qui viennent attiser un nouvel incendie.
Vierge, tu oublieras les tout premiers envols de ton cœur ignorant qui essayait ses ailes en des flirts innocents ou frôleurs, pour n’aimer plus que moi.
Amoureuse, tu renieras les amants d’hier, tu auras même contre toi des révoltes et tu voudras laver ta chair des traces que leurs lèvres y ont posées. Souvent, tu pleureras, regrettant de ne pas avoir gardé pour moi les prémices de ta fleur.
Mais voici que déjà le frisson te caresse, rôde autour de ta nuque, érige la pointe de tes seins, comme un imperceptible et doux chatouillement. Ta bouche est plus humide et s’entr’ouvre en quête d’un baiser. Une angoisse t’énerve et te descend aux lombes. Tandis que ton œil se clôt à demi, c’est ton âme qui écoute mon murmure et comprend que, pour toi seule, je m’acharne à trouver des paroles très tendres, harmonieuses comme une musique de rêve chantant, une sérénade charmeuse et caressante…
Ferme à demi tes yeux, tes beaux yeux adorés. Écoute les câlineries qui résonnent près de toi comme un écho lointain. Le passant qui chantait sous ta fenêtre, trop tôt s’est éloigné ; mais l’on entend toujours, là-bas, ses mélodies ; l’air est tout imprégné de douceurs et de troubles. autour de toi, mes mots de tendresse et d’amour ne cesseront plus désormais de te dire combien tu es chérie, et combien adorée.
C’est le premier frisson, un rien, un peu de songe qui est entré en toi…
… Il n’en sortira plus…
Je ne te connais pas. Tu ne sais rien de moi. Pourtant nous nous aimons — éperdument déjà.
Je t’ai vue dans mon rêve, cette nuit. Oh ! si peu…
C’était dans un grand parc, automnal, indécis. Des brumes se mêlaient aux arbres et faisaient des voiles de blancheur féerique et diaphane. Dans un lointain très proche, j’ai vu ta silhouette, — une forme très vague, un corps qui s’estompait mollement, à peine dessiné. C’était une ombre vague qui passait dans un crépuscule. Mais je t’ai reconnue pourtant, Toi, la chère, l’unique.
Et cette vision n’était pas un mensonge, un leurre qui s’enfuit et se meurt au réveil.
Je suis de ceux qui croient, avec la confiance sûre des vrais croyants, en l’amour tout-puissant.
Je sais que notre Dieu nous envoie ces présages, lorsque là-haut, dans son infinie bonté, il lie — pour quelques jours, quelques mois, ou toujours ! — deux tendresses, et prédestine la maîtresse à l’amant.
Il t’a promise à moi. Il m’a donné à Toi. Mais avant que nos lèvres s’unissent dans la joie, nous prolongerons l’attente ; et longtemps, très longtemps nous n’aurons que des frissons, ces riens si exquis, si troublants, si délirants parfois.
Moi, je murmurerai mes douces litanies. Et seule, dans ton lit, la chair émue, vibrante, tu écouteras les paroles lointaines, et tu frissonneras de tendresse et d’espoir…
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