IX
Mon amour, chère Suze, est une plante vivace, et sa tige chaque jour se décore d’une nouvelle floraison…
Oh ! les admirables corolles, aujourd’hui épanouies ! Celles qui resplendiront demain auront-elles ce charme et cet éblouissement ?
Suze très aimée, Suze très jolie, Suze très exquise, à cette heure de nuit, enclos dans l’ombre et le silence, je redis encore les litanies que mes lèvres ferventes vous murmuraient. Et ma chambre est toute emplie d’un parfum mystique, parfum de notre amour, plante robuste, triomphalement dressée dans le parc de notre vie, vêtue de fleurs, de fleurs, de fleurs…
Je revis minute par minute, immobilisant ainsi la durée, les heures frissonnantes de notre après-midi.
Je vous aperçois encore, de très loin, parmi la foule du Palais-Royal où vous étiez allée m’attendre. Oui, mes yeux vous avaient reconnue, parmi les ondes humaines ; ils ne voyaient dans ce flot monstrueux que la chère silhouette, aux lignes harmonieuses et si troublantes, et cette robe noire dont la ténèbre savante accentue votre beauté, accroît la grâce ensorceleuse de la mignonne tête, fait briller davantage le flamboiement des cheveux d’or.
Nos mains s’étreignirent. À l’interrogatoire suppliant de mes regards, vous avez murmuré, très pâle, paupières baissées, un peu hésitante, semblant déjà regretter votre aumône :
« Ma journée est à vous, mimi… »
Mendiant généreusement exaucé, je vous emportai vers la voiture. Et ce ne fut qu’un long baiser de nos bouches mariées, jusqu’à l’arrivée…
Alors, je vous entourai de mes bras preneurs, je vous emprisonnai, au milieu de la chambre, dans leur cercle flexible, tandis que ma bouche reconquérait la vôtre, et que se gonflait ma poitrine sur la courbe ondulante de vos seins mouvants.
Oh ! chère aimée, cette étreinte, à peine entrés ; cette étreinte rapide et gourmande : il semble, sous la chaleur des chairs que les vêtements se fondent, tombent en gouttes brûlantes, et que les corps, libérés des étoffes, se lient, se pénètrent, s’identifient !
Oui, c’est la radieuse et divine folie de l’amour ; s’unir, corps et cœurs, se resserrer si intimement, qu’on ne soit plus qu’une âme et qu’une chair. Œuvre divine, où deux êtres se fondraient comme de purs métaux, pour former un alliage merveilleux, et que rien ensuite ne pourrait dissoudre.
Hélas ! Nous gémissons de notre lamentable impuissance de ne pouvoir prolonger indéfiniment l’illusion extasiée. Les chairs se délient, les bras se dénouent.
Mais cependant, à ces heures bénies, ne mêlons-nous pas réellement quelque chose de nous, plus pur et plus subtil que les effluves charnels ? N’exhalons-nous pas victorieusement deux souffles d’amour qui ne font bientôt plus qu’un seul et impérissable parfum, pour s’envoler très haut, dans l’océan d’azur de l’éternel, aimer ?
Oh ! ma bien-aimée, cette soif éperdue du baiser qui incendie nos lèvres, elle est, croyons-le bien, l’appel impérieux de l’Immortalité. Cet encens voluptueux qui s’évapore de nos chairs incendiées, c’est notre âme qui monte, un peu chaque jour, en essors inconscients, vers le cœur des dieux et s’y réfugie pour l’éternité…
… Maintenant, ma bien-aimée, tu palpitais, presque nue, sur le grand lit où je l’avais posée. Tu me repoussais. L’une de tes mains défendait encore ta beauté contre mon audace, tandis que l’autre me cachait tes yeux, tes grands yeux bleus où les dernières épouvantes de ta pudeur s’étaient rassemblées.
— J’ai honte, me disais-tu, j’ai honte à cette heure, j’ai très honte, monsieur.
Je prolongeais avec délices cette lutte suprême, Je t’adorais ainsi, un peu craintive encore, pourtant palpitante, à demi pâmée, m’attirant et m’évitant tout à la fois. Mes yeux insatiables se nourrissaient de ta pure beauté ; ils admiraient le chef-d’œuvre de la gorge, la splendeur et la perfection de tes bras, de tes épaules, de tes hanches ; la ligne sinueuse des flancs, serpentant, se renflant, puis se mourant enfin dans le fusèlement délicat des chevilles. Tu me paraissais une irréelle vision passant dans un rêve de nuit et sous les clartés lunaires, fuyante, insaisissable… Et cependant saisie, miraculeusement atteinte, à moi !…
Oh ! l’instant trois fois saint de la communion d’amour s’accomplissant enfin, solennelle et sublime ! L’exaltation puissante nous élève alors vers le ciel entr’ouvert, notre esprit s’affranchit des tristesses de la terre, s’éperd dans l’allégresse du divin prodige… On meurt pour revivre, en plein paradis. De criminels blasphémateurs ont osé renier le mystère ineffable, le flétrir comme une déchéance humaine et la chute vers l’ordure ?… Mon Dieu, mon Dieu, ce n’est pas vous qui les avez créés, ces apostats : ils ne sont que des larves enfantées par l’esprit du mal, des ombres mensongères et perfides, dont il faut repousser et vaincre la vaine image…
… Chère adorée, hier, tu m’as donné l’azur des paradis terrestres. Je croyais que les heures seraient enfin clémentes à notre béatitude et ne nous auraient plus désormais séparés… Elles ont, hélas ! vite emporté mon espoir… Maintenant, je suis seul, seul, loin de cette fleur blanche et rose de nymphéa féerique que mes bras enlaçaient, que mes lèvres baisaient… Mais j’ai du moins conservé ton parfum, et peut-être mieux que ce suave parfum… car si ton corps est loin, ton cher cœur invisible est là peut-être, près de moi, qui palpite et tressaille encore, et me rend si nette, si réelle l’enchanteresse vision, qui n’est pas évanouie, qui ravit ma solitude, et que je retrouverai, demain, plus palpable lorsqu’à mon cou, ma petite fée, tu remettras ce joyau magique : le collier doux de tes bras blancs
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