VIII

Votre tristesse enfin, hier, s’évapora, dans ce bain de baisers où je voulus plonger votre chair douloureuse ; las ! ne viendra-t-elle plus vous menacer encore, la maudite, et vous accabler de sa molle empreinte… Accourez vite alors, ô ma très aimée ; la source chaude et corrosive, qui rongea si bien la rouille d’amertume, jaillira de nouveau de mes lèvres fécondes ; elle s’épandra, en cascades de Lethé, sur vos seins oppressés, et comme hier, vous ranimera doucement…

Dans la voiture, ce sûr refuge contre l’ironie et l’indifférence des passants qui poursuivent de leurs yeux mauvais les amants perdus à travers les foules, errants un peu comme des fous, les pieds en la rue, la tête dans le ciel ; dans la voiture, après les premiers épanchements de nos bouches exaltées, vous étiez soudain reprise par la ténébreuse rêverie des jours passés, et votre main dans la mienne se glaçait. Alors, je me suis inquiété de l’angoisse ennemie qui me ravissait ainsi des minutes de tendresse, et je ne pus vous céler ma rancœur :

— Méchante, oh ! la méchante, qui si près de moi, est en même temps si loin, et refuse de s’abandonner, aux heures si brèves qui nous rapprochent, et s’ennuie sans doute ici, regrette déjà d’être venue, espère l’instant trop vite accouru de nous séparer !…

Vous m’avez répondu :

— Il ne faut pas, ami, condamner ma tristesse… Je voudrais tant être joyeuse, oublier, oublier… Hélas ! je ne puis ; et auprès de vous l’irréparable me ressaisit… Vous ne savez pas que ma vie est brisée !… Pardonnez-moi, n’est-ce pas, cette incurable mélancolie… et ne refusez pas, à la pauvre amie qui l’implore, le baume attendri de votre affection… Oui, je comprends, je vous ennuie et ne suis pas l’amie que vous avez souhaitée… Il vous fallait une petite femme gaie, radieuse, ayant la rage d’enlacées sensuelles, très chatte et très gourmande… Vous avez une pleureuse… Pauvre cher !

Suze bénie, j’ai cherché sur vos cils une perle tremblante qui se formait lentement, je l’ai bue, et je vous ai dit :

— Ma douce, je ne suis pas, oh non, le très égoïste amant que vous me croyez… Certes, ce m’est une joie infinie de frissonner, à l’approche de vos lèvres, d’alanguir ma tête parmi les ondes caressantes de votre gorge ; et je songe parfois, avec un frémissant espoir, à la volupté de vous jeter enfin sur la couche où vous consentirez le don suprême de votre chair troublée ; mais je renoncerai à ces joies, à toutes, croyez-moi bien, idolâtrée, pour l’unique mais plus rare bonheur d’être l’ami très doux, qui berce l’insomnie, écarte des yeux chers les ombres maudites, ne permet pas que se reflète en leur azur le nuage ténébreux des chagrins tenaces. Oui, petite Suze, pénétrer en votre âme plutôt qu’en votre chair, lui redonner la force que vous avez perdue, y semer l’allégresse, voilà, voilà mon plus sincère et plus ardent vouloir. À votre âge, les fêlures du cœur ou de l’esprit ne sont pas irrémédiables… Ne soyons pas Sully Prudhomme… n’abandonnons pas les vies brisées à l’isolement maudit ; tentons plutôt, avec ferveur, le prodige de la rédemption.

Mes lèvres buvaient toujours la larme apparue, et bientôt, votre voix apaisée murmura ces mots :

— Oui, oui, câlinez-moi ; j’aime vos caresses ; elles me rassurent et me réconfortent. Sous votre bouche il me semble, en effet, que tout se fond, s’exhale ; et je crois, mon chéri, que vous triompherez, que vous extirperez, tout à fait, le mal qui m’enveloppe… Oh ! vos baisers sur mes yeux, sur mon front, sur ma bouche ! on dirait une rosée salutaire…

Et plus bas, vous avez balbutié…

… Qui me rafraîchirait, si elle tombait encore et me revêtait toute !…

Toute !

Brusquement je levai le store ; et dans la rue lointaine où le cocher nous promenait, j’aperçus bientôt l’hôtellerie désirée. Je descendis et vous entraînai. Et dans la chambre, éperdu, fou, n’écoutant plus vos résistances, j’enlevai votre chapeau : l’auréole de vos cheveux blonds tomba sur votre front, et vous m’apparûtes plus jolie que jamais encore, et plus troublée. Je dégrafai votre corsage : vos bras se raidirent et se révoltèrent, mais en vain : j’arrachai l’étoffe : vos épaules surgirent et vos seins, d’un blanc si tendre, où le sang tout à coup se figeait, vos seins dont la chair tumultueuse s’affranchissait et montait en vagues effarées parmi les dentelles frissonnantes. Et mes lèvres s’abattirent ; elles disputèrent à la chemise les chers trésors qu’elle protégeait ; elles écartèrent la violence du corset, pour saisir avidement les soyeuses petites roses dont la pointe m’appelait. Vous luttiez encore quand je délaçai les jupes. Je vous avais doucement posée sur un large divan, où je vous vois encore, fermant les yeux, murmurant de vaines défenses, exigeant inutilement une sagesse impossible… Vous aviez honte, me disiez-vous, et votre pudeur sincèrement s’affirmait sur vos joues plus roses, sur votre gorge aussi, maintenant plus vive et plus agitée… J’étais à genoux, pieusement, les mains jointes sur le merveilleux autel d’amour dont vous étiez le marbre palpitant et sacré. Et les baisers pleuvaient, de ma bouche dévote, baignaient la bien-aimée, s’éployaient de la tête aux pieds, comme une nappe chaude, avalanche humide, tombée d’en haut, et se renouvelant en ondées d’orage… Toujours agenouillé, je fus bientôt rejeté de l’extase par l’heure jalouse, tintée sourdement à la pendule, et qui sonnait la séparation. Car, brusquement, vous vous étiez redressée, hâtivement revêtue dans la pénombre que vous aviez faite, en entrant, avec les tentures de la fenêtre… Nous ne parlions pas… Je me révoltais, avec une rage monstrueuse, contre le temps qui fuit si vite, aux heures bienheureuses… et je savourais encore le goût délicieux de votre chair trop tôt ravie…

… Et je vous vois encore, fermant les yeux,murmurant de vaines défenses…

Et pourtant ma rage se fondit, lorsque prête à partir, vous êtes venue me presser bien fort dans vos bras, la bouche souriante, les yeux plus clairs !… Car, en effet, votre tristesse s’était enfuie ; et c’était moi, moi qui avais enfin noyé l’ennemie, et dissous son fantôme dans mon bain de baisers

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