Troisième Partie — I

Encore une fois, me voici tombé dans un dangereux, mais doux piège d’amour…

À cinquante ans !…

Je sens bien, je sais que je suis ridicule, grotesque, absurde…

Mais que m’importe ?… que mes amis, que le monde tout entier se rient de moi, me bafouent, me méprisent, — puisque je vais trouver, dans ce nouvel amour, quelques minutes, quelques heures peut-être de bonheur absolu, infini, — soit, j’aimerai ! Je pourrais même lutter, me torturer, me déchirer, tout cela serait inutile, je n’arracherais pas de mon cœur, mis en pièces, cette tendresse qui l’a pénétré, si intimement, et qui imprègne chacune de ses fibres.

À cinquante ans !…

Lorsque j’étais encore le fier adolescent qui promenait le triomphe de ses fières passions à travers le monde des Très Belles, ah ! je me souviens comme je les dédaignais ces vieux hommes qui ne voulaient pas renoncer à la douceur d’aimer…

« Dieu me garde, disais-je, de devenir jamais semblable à ces vieux lovelaces à cheveux gris, à tête déjà branlante ! Mais non, je reculerais devant le ridicule, et si la tentation maîtrisait mon cerveau et ma chair débile, eh bien, j’aurais un beau geste : je m’armerais d’un sécateur, je couperais l’amour sénile dans ses vives racines… »

Mais ce n’est pas en bas, je le sens maintenant, qu’il faut trancher ; le mal est plus haut. C’est au cœur ; oui, c’est au cœur qu’il étend ses ravages…

Riez, riez, ô jeunes ! Diffamez comme il convient nos soleils d’arrière-saison. Soyez impitoyables, en attendant l’heure où vous serez, à votre tour, également vaincus !… Oui, oui, je vous le jure, dans nos vieilles amours, c’est le cœur seul qui palpite, qui vit, qui souffre, qui jouit…

Non pas que la chair soit impuissante. Les belles vaillances nous sont encore permises ; — au point de vue de la prouesse charnelle, nous égalons souvent les jeunes… Mais nous savons… Oui, nous savons que les folies et les rages des sens sont des flammes vite éteintes, et que le feu sacré, le feu rayonnant, le feu brûlant ne s’allume et ne flambe qu’en la fournaise du cœur.

Cinquante ans…

Des philosophes, des moralistes, des poètes même ont affirmé qu’on n’aime vraiment, bellement, superbement, qu’une fois, une seule fois, au cours d’une vie…

Quels pauvres impuissants formulèrent telle loi ?

J’ai savouré le baiser de plus de mille amantes. Davantage furent aimées par moi, très passionnément aussi, très ardemment ; mais je n’eus pas l’occasion ni le pouvoir de goûter l’extase délicieuse de leur caresse…

Et jamais l’amour, ce soleil fulgurant, n’a décru, ne s’est incliné à l’horizon.

Ses rayons, aujourd’hui, sont tout aussi violents qu’aux jeunes heures de mon printemps…

Car l’amour est en nous, et non pas dans l’amante. Celle-ci n’est pour ainsi dire qu’une mode, une toilette qui vêt d’une inédite parure l’unique amour, le transforme, le renouvelle, le rajeunit sans cesse…

Depuis un mois, mon bel et grand amour se prépare un nouveau costume, frais et pimpant.

Elle n’a que vingt ans… Elle est fraîche. Elle est jolie. Ses yeux d’azur sont beaux comme le ciel : ils sont mon paradis terrestre… Je veux, oui, je veux me noyer dans ce bleu d’idéal, de surhumanité, jusqu’au jour où des nuages, jour proche, nuages obscurs, me voileront cette beauté… Elle a vingt ans… moi, cinquante.

Ah ! l’absurde et délicieuse idylle, la bouffonne et exquise aventure ! Riez, riez, lapidez-moi de toutes les insultes, selon l’usage, poursuivez-moi de vos cris, de vos menaces, ô jeunes, qui me considérez comme un voleur, parce que je vous prends en effet une de vos proies ! Tous ces charivaris sonneront à mes oreilles, ainsi qu’une douce musique, tandis que je m’abîmerai dans l’ineffable joie de mon amour…

Ma femme, cette bonne compagne, qu’un jour d’ennui j’ai épousée, je ne sais pas pourquoi, a surpris, il y a huit jours, mon joli et frais secret.

Elle m’a dit :

— Ah ! voici que vous allez encore donner la comédie à vos proches, à vos amis, monsieur Polichinelle. On va vous voir rajeunir chaque jour, grâce aux vaselines et aux crèmes que vous employez ainsi qu’une vieille catin, pour celer les ravages de l’âge. Et quelle donzelle nous vaut cette nouvelle folie ? Une petite coquine, qui se moque de vous, qui vous trompe avec de jeunes garçons, et qui ne vous tolère qu’à cause des fortes sommes qu’elle vous extirpe…

Comme je riais :

— Oui, elle se moque de vous, elle vous exploite, elle vous hait.

Ma pauvre vieille femme cherchait à envenimer ses paroles, pour me faire souffrir un peu…

Mais je riais toujours… Oui, je riais — pour ne pas pleurer.

Car je ne suis pas assez fat, assez vaniteux, assez débile d’esprit, pour me persuader qu’elle m’aimera aussi, celle que j’aime de tout mon pauvre cœur ancien…

Et tout ce que me jetait le venin de ma femme, le mépris, le dégoût, la haine même de la bien-aimée, las ! je le sais, tout cela se réalisera bientôt, demain peut-être.

Elle ne m’aime pas, la chère adorée, elle ne m’aimera jamais. Mais je l’aimerai, moi !

Je l’aimerai…

Et cela est la justification, la beauté de mon amour.

En aimant, profondément, immensément et sans espoir de retour, je m’élève au-dessus de la bête grossière qu’est l’homme, l’amant. Je me rapproche peu à peu des êtres supérieurs, de ces purs et divins esprits auxquels nous nous mêlons, sans doute, après la mort.

Car, ainsi que le disait à peu près un grand poète, dont les Méditations enchantaient mes rêveries de seize ans, aimer pour être aimé, c’est de l’homme ; mais aimer pour aimer, c’est de l’ange…

Un ange… Je suis donc presque un ange !… Ah ! le bel ange aux cheveux teints, aux bajoues maintenues par le massage, aux rides émaillées par le cold-cream et le fard

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