II

Ce soir-là, j’étais entré vers six heures dans un cabaret amusant de Montmartre ; quelques jeunes hommes chevelus babillaient, se grisaient de paroles et d’absinthes.

Tout près de moi, devant une table sans consommations, deux petites femmes jasaient…

Blondes toutes les deux, très jeunes, jolies, l’une surtout captivait mon regard. Ses yeux bleus, d’un bleu vert de turquoise morte, avaient un charme et une attirance indicibles. Sous la menue soie mauve de sa blousette, les seins fermes pointaient, sans corset, indiquant leur forme jolie et leur plénitude de beaux fruits déjà mûrs au printemps.

Je les considérais, ces petites femmes, ainsi qu’on regarde des bibelots gentils, sans aucun désir de les mieux admirer dans leur éclat de jolies statuettes nues, aux chairs délicatement nuancées, ainsi que des porcelaines de Saxe.

Je n’aime guère ces régals faciles, qui coûtent en moyenne un louis, au pays de Montmartre.

Je saisissais quelques bribes de la conversation de mes petites voisines.

La plus jolie demanda à son amie :

— As-tu six sous ? J’ai deux lettres à mettre à la poste, et pas même de quoi acheter deux timbres.

― Pas le rond ! répondit l’autre mélancoliquement.

— Et dire qu’il va falloir dîner tout à l’heure…

— Dîner !… compte là-dessus… C’est la fin du mois. Purée générale…

Cette misère m’émut un peu. Eh quoi ! ces gentilles gamines étaient dans une telle détresse. Elles allaient jeûner…

Je ne pensais plus qu’au moyen de les inviter, pas trop brutalement, à venir grignoter des nourritures de choix dans un restaurant de la place Pigalle.

Je n’eus pas à chercher bien longtemps l’occasion.

— Il fait soif, dit l’une : personne n’aura donc la bonne idée de nous offrir l’apéritif !

Elle me regardait ; je compris.

— Si vous voulez me faire le plaisir d’accepter des boissons variées…

— Mais avec joie et délices. J’ai le gosier en flammes…

On lia facilement conversation. Les deux petites femmes m’apprirent qu’elles étaient artistes lyriques. Elles chantaient dans les cafés-concerts. Sans engagement depuis quelque temps, elles étaient devenues la proie de la « guigne au cul verdâtre… telle fut leur expression. »

Ah ! si elles avaient voulu, comme tant d’autres, s’abaisser aux retapes, aux raccrochages, bien sûr, elles eussent gagné au moins de quoi subsister jusqu’à la saison nouvelle de la réouverture des boîtes à musique. Mais elles n’étaient pas des morues, non, non ! Et avec fierté elles se proclamaient artiste.

Elles ne firent aucune difficulté pour accepter le dîner que j’offris. Elles avaient le bel appétit de leur âge. Et une soif !…

Au dessert elles étaient à demi grises, — à demi seulement.

La plus jolie, celle qui m’avait intéressé d’abord au cabaret, parlait peu…

Assise en face de moi, elle me regardait ; ses yeux bleus avaient une douceur infinie. Il me sembla que je lisais dans ses yeux, le remerciement muet et affectionné du bon chien affamé à qui l’on vient de donner quelque chose à manger.

Par hasard, nos mains se rencontrèrent sur la table, et ce contact me fit éprouver une sensation étrange, la même que j’avais connue à seize ans, lors de mes premières amours…

Les petits doigts se lièrent aux miens…

Ce fut pour moi un ravissement…

Ainsi, cette mignonne créature avait de son côté quelque tendresse pour moi. Son geste, qui se prolongeait, me disait que je n’étais pas le monsieur indifférent qu’on rencontre, mais le passant vers lequel une sympathie affectueuse vous conduit…

De la sympathie.

Je ne suis pas assez ridicule pour demander davantage.

Et ce simple abandon délicieux de la menotte m’était plus précieux que n’eût été une caresse plus audacieuse.

Un baiser, j’en suis convaincu, ne m’eût causé aucun frémissement. C’eût été un remerciement, la paiement du dîner, de la politesse !…

Tandis que la main, en s’attardant si longtemps dans la mienne, me révélait l’éveil, encore trouble, imprécis, mais réel, d’un peu d’amitié, de tendresse…

J’offris alors à mes jeunes amies de leur prêter, en bon camarade, quelque argent, en attendant l’époque où elles espéraient être engagées, à de belles conditions.

L’autre, sans hésiter, accepta. Mais Riquette, la mignonne à la main frissonnante et douce, protesta :

— Non, merci. Vraiment, vous êtes trop bon… Mais pourquoi ?

Ce pourquoi, un peu triste, me fit penser que Riquette repoussait un marché, refusait de se vendre. Et cela m’attrista. En offrant de venir en aide aux pauvres petites chanteuses, ma seule intention était de les secourir amicalement, sans aucune arrière-pensée. Je fut éloquent, ce soir-là : je m’évertuai à faire comprendre à Riquette que je ne comptais pas obtenir, par une si menue générosité, de très précieuses et très intimes faveurs. Je n’aurais pas été plus habile pour faire accepter, sans la blesser, une offrande à une grande dame ruinée… Et je sens, aujourd’hui, comme je devais sembler absurde, ridicule, à ces deux petites femmes de Montmartre, qui ne pouvaient comprendre la délicatesse du sentiment qui animait alors mes paroles désintéressées. Je me rappelle l’inquiétant et étrange sourire qui scintillait dans leurs yeux, qui exprimait surtout, je crois, une profonde incrédulité qu’elles n’osaient pas formuler, mais qu’elles eussent traduite, si elles avaient osé, par cette phrase familière :

« Parle, parle, mon vieux, on t’écoute ; mais tu sais, il ne faut pas nous la faire ! »

Et si, changeant de ton, je m’étais levé alors, jetant cyniquement à Riquette ces mots :

— Allons, viens-tu, la gosse ?

Passive et résignée à ces allures qui sont celles des vieux messieurs habitués aux mœurs de Montmartre, la petite m’eût suivi, sans un mot, dans un hôtel proche, et se fût prêtée durant toute la nuit à toutes les fantaisies de ma chair en folie…

Mais je ne voulais pas dénouer l’idylle naissante, salement, cyniquement, bestialement. Elle me promettait de meilleures et de plus vives joies.

Je laissai Riquette à la porte de son logis, après avoir serré, longuement, délicieusement, ses petits doigts…

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