V

Demain !… demain… demain… Comme nous les maudissons, ces jours gris et stériles où notre espoir vaincu se lamente et se désespère.

On croyait que l’aurore nouvelle nous apportait l’amour. Mais les heures ont passé, lentes et sournoises, sans nous exaucer, nous dépouillant d’un peu de notre jeunesse et de notre foi.

Jours perdus ! Jours absurdes ? On marche dans le désert. On s’abandonne parfois aux leurres des mirages. On aime une nuée. On presse sur son cœur des formes illusoires dont le baiser révèle l’amertume du néant.

Toute cette désolation sans doute est nécessaire à notre cœur.

Après les resplendissements, puis les crépuscules d’un amour trépassé, nous devons subir les lois mystérieuses de la nature qui veut la succession des lumières et des ombres, des renouveaux et des hivers.

… Ainsi, depuis des mois nombreux, j’errais, désemparé ; toute joie s’évanouissait autour de moi.

L’allégresse du printemps naissant ne me pénétrait pas de sa tiédeur joyeuse. Le parfum des narcisses et des jacinthes ne m’apportait aucun enivrement. La beauté des passantes n’allumait plus de rayons dans mes yeux.

Étais-je donc désormais condamné à vivre sans amour !

J’avais appelé, de toutes les forces de mon être, la Bien-aimée future qui m’enchanterait ; j’avais entrevu, dans mes rêves, la beauté de Celle par qui mon cœur enfin devait ressusciter.

Mais chaque jour décevait mon espoir et repoussait mon rêve.

Je me serais abandonné lâchement à ma détresse, si je n’avais connu le sûr et triomphant pouvoir de la volonté.

Les magiciens m’ont enseigné les arcanes et la science suprême.

Oh, vouloir ! m’ont-ils dit, c’est le secret de toute domination. Toi qui veux être aimé, implacablement il faut t’acharner à la poursuite de la chimère, tendre vers elle tes poings crispés, avoir des griffes aux doigts, arracher de ta poitrine ton cœur palpitant, et le lancer ainsi qu’une pierre, afin d’atteindre la fugitive, et l’obliger à s’arrêter, meurtrie, puis la capter avec des rugissements et des chants de victoire.

Aussi je poursuivais mon amante future, la splendide inconnue de ma joie à venir.

Souvent, mes forces s’épuisaient ; mais aussitôt, je maudissais ma lâcheté. Harassé, meurtri, succombant presque, je m’élançais dans les ténébreux déserts où, devant moi, son ombre s’enfuyait.

Et soudain, je la rencontrai… Ce fut un soir. Dans le salon où chaque vendredi, je tuais les heures hostiles, en compagnie d’amis ou d’indifférents, j’aperçus une jeune femme qui venait là pour la première fois.

Je ne discernais d’elle, que sa chevelure blonde, d’une blondeur claire, étincelante, rayonnant au-dessus d’un corsage en soie blanche.

Aussitôt je sentis et compris que c’était Elle, mon adorée.

Et je ne me hâtai point de m’approcher pour contempler son visage.

Je savais qu’elle était belle, prodigieusement, miraculeusement.

J’avais été accaparé par un vieil ami M. de Santillon, qui me racontait chaque semaine, de banales histoires ; je le laissais, durant des heures, éparpiller ses vains babils à mes oreilles, sans prendre même la peine de l’écouter.

Il y a ainsi, dans le monde, d’innombrables personnes fort agréables qui aiment à jacasser platoniquement, sans exiger de nous des réponses, des répliques ; avec elles on n’a pas à faire d’inutiles efforts pour prononcer des paroles ; on s’abandonne voluptueusement à ses rêveries, en respirant les parfums des femmes et des fleurs, dans des atmosphères de paisible douceur.

Ce soir-là, M. de Santillon m’obligea cependant à répondre :

— Où allez-vous, cette année, passer les vacances de Pâques ?… Vous ne dites rien… Vous hésitez…

Où j’irais ?… en effet, c’était l’époque où chaque année je m’évadais, pendant une quinzaine, loin des murs de Paris. J’aime la fête des résurrections, dans les forêts effervescentes où des milliers de vies renaissent et rejaillissent. Compiègne et Fontainebleau nous offrent alors leurs immensités silvestres, et j’y connais des solitudes merveilleuses, j’aime me plonger dans l’apaisement et la bienfaisance qu’épandent les aromes des herbes, des primevères, des arbres verdoyants.

Je ne répondais pas. Le vieux monsieur répéta :

— Où irez-vous ?… Ah ! décidément, vous n’avez pas encore choisi le gîte des vacances. Parfait… J’en suis ravi.

Il m’agaçait.

— Je connais, déclara-t-il un endroit délicieux et que vous ignorez. C’est à deux heures de Paris, tout près d’une forêt et sur les bords de l’Oise… Ah ! ah ! vous m’écoutez maintenant. — Il y a là-bas un petit castel amusant, suranné, sans prétention où l’on vous accueillerait très amicalement, où l’on s’efforcerait, je vous en assure, à vous divertir… C’est entendu… Vous acceptez !

— Mais…

— Nous aurons comme voisine M Marcelle Vouvray.

— Madame…

— Ah ! c’est vrai, vous ne la connaissez pas encore. C’est la première fois, cette année, qu’elle vient ici. Je vais vous présenter.

Et M. de Santillon se dirigea vers la chevelure dorée — ma lumière d’espoir…

— Madame, fit-il, très cérémonieusement, avec une galanterie parfaite, permettez que je vous présente mon aimable ami, M. Jean des Fresneaux, qui veux bien passer les semaines de Pâques dans mon humble castel de Vaux-la-Couche, et qui nous ruinera au bridge ou au poker.

La jeune femme sourit, puis m’invita d’un geste, à m’asseoir devant elle.

On prononça d’abord des mots de politesse…

Était-elle très belle, ou très jolie ? Je fus ébloui par la grâce attirante de mystère et d’angoisse qui nimbait son visage. Dès le premier regard, nos yeux s’étaient cherchés et accordés. Je la connaissais déjà… oui, oui, c’était bien elle ; mon inconnue, l’amante du rêve, que je poursuivais, depuis tant de longs jours tristes. Ma blonde, mon enchantante chimère, je la voyais enfin, là devant moi, arrêtée, presque prise…

… La grâce attirante de mystère etd’angoisse qui nimbait son visage…

Oui, oui, je savais bien qu’elle serait à moi…

Et sans doute, un tressaillement profond de son cœur lui disait, déjà, que j’étais voué à elle.

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