VI

M. de Santillon chauffait ses rhumatismes au soleil, dans une bergère couverte d’un Beauvais magnifique, et devant la grande porte en bois sculpté de sa gentilhommière. À ses côtés, M Marcelle Vouvray chiffonnait une dentelle d’Alençon, dorée par les années, que notre ami avait découvert, la veille, avec moi, dans une coiffeuse en bois de rose.

J’avais aperçu ce meuble dans un coin du castel. Le temps, en effaçant les nuances trop vives du bois des Îles, lui avait imprimé une patine adorable, le ton indécis d’une feuille morte depuis longtemps. M. de Santillon ne comprenait pas mon admiration pour cette vieille chose, qu’il n’avait jamais considérée. J’avais levé les battants du meuble, et découvert dans les tiroirs d’adorables étoffes éteintes, deux flacons de cristal, des dentelles centenaires. J’avais révélé à mon ami la valeur de ces restes précieux et loué leur joliesse.

— Cet Alençon, me dit-il, fera une exquise cravate pour M Vouvray ; et je serai ravi de lui offrir ce petit rien demain, quand elle viendra déjeuner avec nous.

— Qu’avez-vous déniché ce matin dans la forêt ? me demanda mon ami, apercevant le paquet, soigneusement emballé dans un journal, que je portais sous le bras.

— Oh ! faites-voir, montrez-nous vos trouvailles, murmura la jeune femme.

Leur curiosité m’amusait. Avec des gestes lents, je dépouillai l’assiette que j’avais trouvée dans la cabane d’un garde-chasse.

— C’est une simple faïence de Nevers, qui n’a pas grande valeur, mais qui est assez rare ; le décor est joli, d’un beau style Louis XV. Voyez comme ces fleurs sont amusantes dans la simple corbeille qui les supporte. J’aime leur émail au bleu luisant, à l’ocre mat ; mais les dessins du marly surtout sont curieux, avec ce papillon et cet oiseau fantastique aux plumes d’or et d’azur, un paon sans doute…

Loin d’admirer mon assiette, M. de Santillon souriait. De même M Vouvray jugeait sans doute mon enthousiasme ridicule et puéril, car elle s’était levée pour cueillir une jacinthe rose qu’elle accrochait à son corsage.

— Et que ferez-vous de ça ? me demanda-t-elle, un peu ironique.

— Assurément, répliquai-je, ce n’est pas pour manger la soupe dans cette faïence que je l’ai payée un louis… je l’accrocherai religieusement parmi mes Rouen, mes Saint-Amand et mes Moustiers…

M Vouvray me dit.

— J’ai chez moi deux ou trois douzaines de vieilles assiettes peintes qui vous intéresseraient peut-être. Elles datent de la Révolution, elles sont ornées d’arbres de liberté, de bonnets phrygiens, d’inscriptions bizarres ; l’une porte ces mots : « Aimons-nous tous comme frères ; » une autre : « Vive la Nation, la Loi et le Roi… »

— Des assiettes patriotiques, m’écriai-je, avec la joie d’un collectionneur.

— Venez donc, tous les deux, déjeuner demain, dans ma petite chaumière, proposa la jeune femme.

— Hélas ! fit M. de Santillon, je suis perclus, endolori, incapable de marcher… Mon ami ira seul admirer vos bibelots.

— Alors, monsieur, je vous attends demain…

Je me fis prier un peu. Je ne connaissais pas assez M Vouvray, pour accepter ainsi pareille invitation. Deux ou trois fois seulement, pendant quelques instants, nous nous étions rencontrés chez mon vieil ami, cette semaine de Pâques : je ne voulais pas être indiscret. J’attendais, pour accepter, une insistance qui bien vite détruisit mes scrupules…

… C’était une villa de pierres blanches et de briques, dans un délicieux jardin, sur les bords de l’Oise. Un domestique m’introduisit dans « la chaumière. » Pendant de longues minutes j’attendis au salon, l’apparition de la jeune femme.

Le mobilier était banal ; un divan et des fauteuils en bois laqué et en velours bouton d’or, des bibelots insignifiants ; au mur quelques photographies : M Vouvray, en costume de soirée, en amazone, en robe de ville, et des portraits d’hommes — quelconques — ses amis, sans doute, ses amants — peut-être…

M. de Santillon, qui était fort bavard, m’avait raconté mille histoires sur chacun de ses voisins et de ses voisines ; mais il avait omis, volontairement, dans ses conversations, la moindre allusion à M Vouvray. Il me vantait sa beauté et sa grâce ; rien de plus. Est-elle mariée, veuve ou divorcée ? avais-je un jour demandé. Il avait répliqué, d’un petit ton sec : Je ne sais pas ! Et j’avais compris qu’il ne tenait pas à me renseigner davantage.

Cependant, il avait dû sentir, le vieux rusé, que j’adorais déjà cette blonde exquise et capiteuse, dont le charme troublant devait ensorceler quiconque la voyait. Je l’adorais — pour cette beauté subtile et voluptueuse qui flambait dans ses yeux, se répandait en parfums enivrants autour de sa chevelure, flottait dans ses costumes et coulait de sa main, quand elle la tendait, en geste d’amitié…

Elle parut.

— Vous êtes gentil d’être venu. Vous allez me distraire. Je m’ennuie tant ici.

— Vous ennuyer, m’écriai-je, dans ce superbe cadre de campagne qui vous environne ! Votre chaumière et son parc fleuri forment un véritable Éden, où les jours doivent couler parés d’enchantement et de fête.

— Oh ! dit-elle, vous ne parleriez pas ainsi, cher monsieur, si vous y passiez une semaine… Moi, je vous l’avoue, je m’y ennuie, à pleurer… comme je m’ennuie partout, du reste. C’est si triste, n’est-ce pas, de vivre toujours seule…

— Toujours seule ! balbutiai-je…

— Seule, non, j’ai ma mère avec moi, et une petite nièce… Pourtant, c’est l’isolement…

Et son regard timide me souriait tristement.

Elle reprit aussitôt :

— Mais vous devez être affamé. Il est midi et : demie. Voulez-vous venir à table.

Je lui offris mon bras. Elle y appuya sa main, lourdement, et il me sembla que cette main tremblait.

Elle poussa une porte. Nous étions dans la salle à manger.

J’admirai tout de suite une antique crédence sculptée, chargée de vases anciens, bouquetières, rafraîchissoirs en vieux Strasbourg, en Marseille et en Delft.

— Et les faïences patriotiques ? demandai-je.

— Vous les verrez, tout à l’heure, on nous les apportera au dessert…

Pendant tout le repas on ne prononça que des paroles graves, indifférentes. M Vouvray mère était figée dans une solennité bourgeoise qui me glaçait. Elle me parlait de sa famille qui m’intéressait fort peu ; la petite nièce, grignotait…

Enfin ce fut le dessert. La femme de chambra plaça sur la table les assiettes patriotiques : je connaissais déjà celle qui était devant moi, sur la nappe. Dans un décor ocre et bleu, trois petits cœurs apparaissent, le premier seul, les autres au-dessous, avec cette inscription : Le tiers nuit.

— Cette faïence, me dit M Vouvray, ne doit pas être de la Révolution, elle faisait plutôt partie d’un service d’amoureux. Le tiers nuit, et trois cœurs : ce symbole est facile à comprendre. C’est toujours la vieille chanson de nos pères :

Ah ! qu’il fait donc bonCueillir la fraiseAu bois de BagneuxQuand on est deux,Mais quand on est troisMam’zelle Thérèse,C’est bien ennuyeux,Il vaut bien mieux, n’être que deux…

M Vouvray mère se raidit davantage, et fit une moue grondeuse.

Je crus nécessaire d’étaler une érudition tout aussi morose :

— Vous vous trompez, madame, cette assiette est bien une faïence de l’époque révolutionnaire, mais d’esprit réactionnaire ainsi que d’autres productions des potiers nivernais, « la Besace» par exemple. C’est, je crois, une malice contre le Tiers état, qui vient troubler l’union de la noblesse et du clergé.

Au lieu de me répondre, la jolie blonde dit à sa mère :

— Maintenant que l’on cause politique, la petite va s’ennuyer. Veux-tu l’emmener au jardin et nous faire servir le café.

Après leur départ, M Vouvray se rapprocha de moi, puis me tendant une assiette de desserts, elle me dit en riant…

— Mais celle-ci, soutiendrez-vous que c’est aussi du patriotisme ?

Au centre, l’épée et la crosse indiquaient bien clairement l’époque de la faïence. Mais à droite et à gauche des emblèmes, se tenaient un chien et un chat ; au-dessous on lisait cette inscription naïve :

Pran garde au chat !

Le chien dressé sur ses pattes semble prêt à s’élancer sur le chat. Celui-ci, accroupi, paraît dormir ; mais on devine qu’il veille, prêt à bondir sur son éternel ennemi, pour le meurtrir Sans doute… Il sera le plus fort.

— Eh bien, parlez, murmura la jeune femme.

— Je suis navré de vous contredire, madame, car vous ne voyez là, évidemment, qu’une plaisanterie… Mais, je vous l’affirme, c’est encore une allégorie révolutionnaire. Cette assiette est connue de tous les collectionneurs et citée dans tous les catalogues. Elle se vend, ordinairement, de cent à cent cinquante francs aux ventes de l’Hôtel Drouot.

J’étais absurde. Je le sentais. Je me troublais. Je tremblais. Je rougissais. Le sourire moqueur et excitant de la jeune femme pesait sur moi ; je le fuyais, je regardais l’assiette ; et pourtant je voyais ses yeux, je devinais leur ironie.

— Expliquez-moi l’allégorie… me dit-elle doucement.

Sa voix s’éteignait, sa respiration haletait. Lentement, lentement elle se rapprochait de moi, comme pour mieux examiner l’assiette. Et nos épaules maintenant s’effleuraient…

… Elle se rapprochait, comme pourmieux examiner l’assiette…

— Le chien, balbutiai-je, étranglé par l’émoi qui, de mon cœur, montait à mes lèvres, le chien, c’est le pauvre homme simple et naïf, le peuple sans doute, qui devine l’hostilité, la ruse, et la menace hypocrite du chat — l’aristocrate…

— La ruse, la menace, fit-elle, tandis que sa petite main s’avançait sur l’assiette, se coulait vers mes doigts, comme vous êtes méchant, comme vous êtes méchant… Oh ! non, la pauvre bête n’est pas si redoutable, vous la calomniez… Moi, je comprends l’allégorie d’une tout autre façon. Le chat, c’est la faiblesse, la docile tendresse : son assoupissement est de la soumission…

— Mais il s’éveillera…

— Et son réveil sera peut-être un épanouissement de caresses !…

Alors je ne vis plus l’assiette… Nos mains s’étaient liées en une étreinte ardente, et nos yeux se cherchaient.

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